
Rétrospective de l’an 2023
par ᓇᚠᚱ
Chamane hérétique, poète, chroniqueur sélénite à « Ars Macabra » et anciennement magister secretorum des « Hurlements sur la toundra »; né au Madawaska, aujourd’hui établi à Meta Incognita dans le sud de Qikiqtaaluk, au Nunavut.
– LISTE DES TREIZE SORTIES PRÉFÉRÉES DE 2023 –
Pour ma part, 2023 n’a pas été une année de surprises mémorables. Regrettablement, malgré leur avant-gardisme assuré et l’effervescence évidente de celui-ci jusqu’à très récemment, plusieurs des genres musicaux me semblent avoir atteint un plateau dans leur évolution (oserais-je dire, un plafonnement?). Même le black-métal n’en est pas épargné : l’extrémisme est devenu de l’excès auto-indulgent; l’innovation, une insanité insensiblement forcée et inconstante; l’adoration cultique, une agonie exigüe; et tout message à proclamer, un prosélytisme d’authenticité moribond.
De plus, les artistes et les projets, ainsi que les scènes à l’échelle internationale, se multiplient au point que leurs sorties se perdent immédiatement dans la foulée légionnique. Remarquons tout aussi bien que les tendances consuméristes nous incitent à tomber éperdument en amour avec chaque nouvelle sortie, encore et encore, de la sorte que ce qui est retenu ne l’est que passagèrement. Que ce soit de par les plateformes de streaming ou l’achat sur CD, vinyle et cassette, toujours dans des quantités limitées, on écoute, on aime, on achète, on classe – et on oublie. Comme nos relations, notre musique.
Je dis : on a besoin de mélomanie plus que jamais. Non pas pour faire accroitre les collections ou augmenter les savoirs individuels, mais pour rehausser et raffiner les standards collectifs. Car seulement ainsi la culture octroiera-t-elle à toute nouvelle musique son sens, sa direction, son âme; et que celle-ci, nous là nôtre.
Heureusement, grâce à l’audace ou la vision de leur auteur, ou à cause d’un curieux (ou malencontreux) hasard, certaines contributions se sont faites remarquées et sont à remarquer. Ici, ce qui est particulièrement intéressant, c’est que non pas en dépit des défis contemporains mais à cause d’eux les artistes ressentent-ils l’obligation d’avancer une créativité sévère, soit une fondamentaliste qui impose un retour aux racines, soit une hérétique qui fonde une altérité. Il se peut aussi que tout simplement, ces musiciens doivent travailler l’exécution de leur art à un encore plus suprême niveau de finesse. Mais de même pour le mélomane sur le sentier de sa passion. Gloire à celui qui y arrive…
Et, j’y suis arrivé, nonobstant la triste histoire. Voici treize malencontreuses sorties de l’an 2023 qui ont fini par se trouver sur mon chemin et là hasardeusement, me provoquer une puissante fascination au-delà de la curiosité éphémère. Je n’impose aucun ordre à ma liste : à chaque sortie son moment d’écoute et sa sorcellerie.


VALE (Pennsylvanie), A Senseless Procession (black-metal caco-harmonique)
Une cavalcade sensorielle aux confins de l’âme qui précipite une nécromantique et nécessaire communion avec l’ombre de sa psyché. Le périple est parfois languissant, parfois lacérant, soit par ses passages tantôt acoustiques, tantôt crypto-industriels, mais dans son tout, est porteur d’une noire illumination totale.


NOITILA (Finlande), Langennut (black métal boréal)
Vargeur et annihilateur comme une tempête de vent sur les hauts plateaux, sombrant et engloutissant comme les forêts brumeuses les plus sombres malgré la lumière matinale, ici est un album qui simultanément, coup sur coup, nous effraie et nous inspire.


SOLAR HEX (Virginie), The Squirrel is a Pretty Thing (drone folk appalachien)
Une courte collection de compositions lyriques volatilisées sous le charme d’une harmonisation plaintive jouée au violoncelle ou à l’harmonium. Y écouter nous impose l’épreuve de l’ouverture introspective, tant à l’autre qu’à soi, de par notre dissolution dans le temps.


AIMA (Italie), Carmina in spiritum A • Ω (bruitage gnostique)
Un CD et un livre de poèmes illustré, cet œuvre multimédia implique, pour l’aspect musical, l’écoute d’une série d’hymnes capables de provoquer les éléments cosmiques, éveiller les genii loci oubliés, louanger nos démons intérieurs ou invoquer les forces de l’auto-anéantissement mystique.


CALNEK (Nouvelle-Écosse), Blood of the Wild (black-métal sylvestre)
J’appuie fièrement mes compatriotes blackmétalleux des Maritimes. Le Néo-écossais Shade nous avait offert un trio de longues compositions solennelles consacrés et dédiées aux mystères forestiers de sa province, cela sur sa sortie digitale inaugurale le 20 décembre de l’an 2022, qui a été publiée en formats cassette et CD en janvier de cette même année.


SEVEN RIVERS OF FIRE (Afrique du Sud), Sanctuary (folk-horror acoustique)
William Graham Randles est un virtuose de la guitare, cela est indéniable. Mais il sait comment intégrer ses compositions à des enregistrements de terrains et des airs vaporeux pour créer des mondes naturels où les esprits primordiaux nous reviennent des ombres.


WINTERMOON (France), Cold Sky Rising (black-métal hyperborréen épique)
Un de mes projets cette année a été de proposer des paroles à la musique de mon confrère français Gryp, un disciple de la mystique hivernale. De son concept central—le retour des Jötnar ou géants primitifs de la légende scandinave—a été tissé une apocalypse glaciale qui écrase l’homme en le menant, de par le blizzard et le black métal, à son ultime destin : la stagnation thermique affirmée par la violence élémentaire du froid universel et éternel.


4 500 ANS ENFERMÉ DANS UN VIEUX TOMBEAU POUSSIÉREUX ET SCELLÉ PAR UN SORT MAUDIT (France), Libéré par une flûte enchantée tombée du ciel orageux (black-métal sidéral raw)
La confession black-métal en est une qui doit être pratiquée par l’excès de nos passions et fascinations, non pas que musicales ou idéologiques, mais aussi sémantiques. Ce projet d’un cryptique moine français, membre de la secte collective Pourpre Nébüleuse, réussit sans équivoque à nous tirer vers son trou noir d’éclatement cognitif métaphysique et cosmique.


NONE (Orégon), Inevitable (black-métal défaitiste)
De tous les sous-genres Black, le depressive-suicidal-black-métal est celui que j’affectionne le moins. Or, celui-ci, fort loin d’être pathétiquement auto-indulgent, propose de puissantes méditations sur le pessimisme inhérent qui hante tout âme cataclysmiquement auto-consciente. Pour leur dernier effort, le duo nihiliste propose un bouleversant équilibre entre les douces tourmentes et écrasantes splendeurs du Vide.


AINDULMEDIR (Suède), Star Lore
Certains artistes œuvrent confortablement sous l’égide d’un genre; d’autres exploitent et reformulent ses codes esthétiques et en cours de route, forcent son évolution, découvrant de nouvelles possibilités, de nouvelles visions. Pär Boström nous sert toujours une « musique synthé hivernale pour bibliophiles et ermites »; mais plus que jamais, l’ensorcellement est flegmatiquement sublime.


YELLOW EYES (New York), Master’s Murmur (folk experimental crypto-black-métal)
Ce projet new-yorkais d’évocations névrotiques pourtant rurales vient de nous livrer la surprise de l’année : un album non pas de BM fantomatique, mais d’expérimentations narratives sur fonds musicaux ambiants. Ma plus grande et mémorable surprise de l’année.


MISERERE LUMINIS (Québec), Ordalie (black-métal progressif atmosphérique)
Ma première écoute de leur nouvel album s’est faite à la Messe des Morts XI, et une réécoute au spectacle du 9 décembre à La Source de la Martinière. Aux deux, j’étais en transe totale. Une des meilleures, plus ambitieuses sorties de tout le black métal québécois—et l’illustration de la pochette est ma préférée de l’année.


JUTE GYTE (Washington), Undus Mundus Patet (blackened-noise experimental)
Avec non moins de trois albums parus en cette même année, le projet d’Adam Kalmbach, lancé fougueusement en 2002, bat toujours vicieusement son fort. Douloureusement discordant, vigoureusement valétudinaire, atrocement éreintant, il y a pourtant une grâce sublime cachée dans les coups et cris de ce vacarme infernalement Black – comme l’expérience psychédélique d’une chute kafkaïenne. L’album le plus exigeant et corrélativement, le plus enrichissant de l’année.
– MES TREIZE AJOUTS DE COLLECTION LES PLUS ESSENTIELLES DE 2023 –
Comme en littérature et en recherche, ce qui m’intéresse, me passionne, et me fascine est rarement du nouveau : le temps est l’ultime épreuve par lequel une œuvre ou un ouvrage gagne son mérite. De plus, je suis mélomane matérialiste qui souscrit au principe que « ce qu’on possède, fini par nous posséder ». Si je vais faire de la place et mettre du temps de côté pour valoriser en profondeur un objet, c’est non pas que par choix, mais par dévotion. En voici treize telles faustiennes acquisitions à ma collection effectuée – et appréciées – lors de cette dernière année, en ordre chronologique.


HAWTHONN, Red Goddess (Of This Men Shall Know Nothing) (Ba Da Bing!, 2018)


NICO, BBC Session 1971 (Gearbox Records, 2015)


MALICE MIZER, 再会の血と薔薇 (Midi:Nette, 1999)


THE SISTERS OF MERCY, BBC Sessions 1982-1984 (BBC, Merciful Release, 2021)


NICO, Lovely Silvertraces (Minimalkombinat, 2021)


WALKNUT, Graveforests and Their Shadows (Stellar Winter Records, 2022)


TEMPERS, New Meaning (Dais Records, 2022)


NICO & THE FACTION, Fata Morgana (Tidal Waves Music, 2017)


KALI MALONE, Living Torch (Portraits GRM, 2022)


VEMOD, Venter på stormene (Terratur Productions, 2016)


HELVETESPINE, Frykten Og Mennesket (Mysticism Productions, 2016)


JOHN DOWLAND / The Consort Of Musicke, Lachrimae 1604 (L’Oiseau-Lyre, 1979)


WĘDRUJĄCY WIATR, O turniach, jeziorach i nocnych szlakach (Werewolf Promotion, 2019)
