
J’ai eu un gros moment d’émotion ce matin quand j’ai appris le décès du compositeur/musicien Ryuichi Sakamoto. Il nous a quitté le 28 mars, après avoir perdu sa bataille contre la malade (ce foutu cancer, encore…).
J’ai découvert le génie musical de Sakamoto en même temps que ses talents d’acteur lorsque jadis, alors jeune adulte, je suis tombé un soir sur le dernier tiers de Furyo (Merry Christmas Mr. Lawrence) à ARTV. L’intensité de ce magnifique film de Nagisa Ōshima m’aura marqué. En plus de jouer merveilleusement bien un des deux rôles principaux (aux côtés de David Bowie), notre homme est aussi l’auteur de la trame sonore. Le thème principal, magique, flottant, rêveur, nostalgique, émotif… est simplement l’un des plus beaux et mémorable de l’histoire du 7ème art.
Les années filent… Puis c’est encore via le grand écran que je continue ma découverte de l’oeuvre immense du japonais. Fin 2006, je suis au cinéma devant Babel de Alejandro González Iñárritu et un des thèmes musicaux récurrents est un arrangement particulièrement ravissant de Bibo No Aozora pour piano, violon et violoncelle (une pièce qui, dans sa version sophisti-pop, introduisait l’album Smoochy de Sakamoto, paru en 1996). La pièce est tellement renversante que j’en oublie presque le film (pourtant très chouette). Je passerai le mois de décembre 2006 entier à l’écouter religieusement au moins 2 fois par jour. Cette pièce est connectée à jamais à cette période charnière de ma vie.
Dans les années suivantes, je plonge en profondeur. Les collaborations avec l’autrichien Christian Fennesz, l’allemand Carsten Nicolai (alias Alva Noto), l’anglais David Sylvian (ex membre de Japan, le groupe et non le pays, s’entend)… Je découvre un artiste aux milles talents, à la fois capable de donner dans l’expérimentation pure et brute mais aussi de produire des mélodies simples et universelles. Je m’éprend de la musique avant-gardiste et kaléidoscopique de son vieux groupe électro The Yellow Magic Orchestra, dans lequel oeuvrent aussi Haruomi Hosono et Yukihiro Takahashi (ce dernier nous ayant aussi quitté récemment). C’est un genre de Kraftwerk japonais qui produit une musique complètement folle et jouissive, pleines de blips et de blops ; un genre d’Exotica robotique-psych-rétro-futuriste qui aurait été une trame sonore idéale pour un jeu de Game Boy sur l’acide.
Rendu là dans mon histoire, je VÉNÈRE Sakamoto. J’écoute, réécoute et digère sa disco quasi entière, qui va dans tous les sens : synthpop, art pop, électro, trip-hop, ambient tribal, classique contemporain, minimalisme, électro-acoustique… De un, il y a un backlog assez ahurissant de trucs à découvrir et notre héros moustachu continu d’être très prolifique.
Puis, malgré les nombreuses collaborations et trames sonores, on sent un essoufflement créatif chez Ryuichi du côté de la disco solo. Après Out of Noise paru en 2009, il y aura une pause 8 ans avant la parution de Async en 2017. C’est qu’entretemps, Sakamoto est malade. Cancer de la gorge. Pendant la gestation d’Async, Sakamoto envisage sa mortalité et voit l’album comme son dernier ; son ultime contribution musicale dédié au monde des vivants alors qu’il sent qu’il a déjà un pied de l’autre côté. C’est une oeuvre incroyable, funèbre, profonde, belle à en pleurer des torrents de larmes, fortement inspirée par l’oeuvre du réalisateur russe Andreï Tarkovski (et Edouard Artemiev, compositeur des bandes sons de la plupart de ses films). À la fois très aride par moments et contemplatives par d’autres, la musique de Async est triturée de field recordings de rues de villes, de textures acoustiques ou électroniques atypiques, de samples de voix (dont celle de Sylvian, éternel comparse).
Puis, heureusement, Sakamoto récupère. Nous aurons la chance de l’avoir parmi nous pendant quelques années encore. Il continuera de produire des trames sonores fabuleuses et travaillera sur un ultime album solo (paru plus tôt cette année). Un album surtout basé sur le piano ; l’instrument de prédilection de Sakamoto ces 25 dernières années. Un très beau disque ambient et Satie-esque, dans lequel on se perd avec volupté et torpeur. Un disque des matins blêmes et tranquilles. Un genre de post-scriptum miraculeux de ce qui était censé être son disque d’adieu.
Adieu monsieur Sakamoto. Votre musique aura changé ma vie et demeurera éternellement avec moi. Merci pour tout.

