critiques

Swans – The Seer

Année de parution : 2012
Pays d’origine : États-Unis
Édition : 2CDs, Young God – 2012
Style : Expérimental, Post-Rock, Folk, Gothique, No Wave, Blues, Industriel, Drone, Noise, OVNI, Terreur, 21th Century Schizoid Men (& Women)

Tiens… Jusqu’à tout l’heure (et c’était déjà planifié depuis des lustres, je n’avais juste pas trouvé les mots justes pour parler de cette… immensité), j’étais bien décidé à vous introduire enfin aux charmes abominables de « Soundtracks for the Blind », l’autre testament des Cygnes, leur album double de 1996 qui avait mis fin à leur existence jusqu’à la réanimation du monstre dévoreur de mondes en 2010 par son géniteur, le père Gira. « Soundtracks » a été une révélation aussi glaçante qu’orgasmique pour votre humble chroniqueur masochiste… Il y avait TOUT dans cet album-foutoir-déréglé, TOUT ce qui me foutait la trique en musique à cette époque : du noise-rock ravageur qui te décapait la matière grise sans aucune subtilité, du post-rock funèbre qui t’arrachait le cœur à main nue pour passer dessus à coups de rouleau-compresseur (piloté par un Steve Reich réincarné en antichrist dément, au regard de suie et aux lèvres bordées d’écume), du trip-hop technoïde à la sauce Jarboe, du folk tout droit sorti du dustbowl era, de l’indus apocalyptique, du rock nihiliste de fin fond de saloon perdu dans la nuit sans lune d’une ville fantôme du sud du Texas… Bref, « Soundtracks for the Blind » est GRAND. Et il demeurera toujours un de mes albums préférés de tous les temps.

Mais, finalement, après une introspection cérébrale complète et totale, je ne peux me résoudre à en parler (du moins, pas maintenant…), parce que « THE SEER » a décidé de s’imposer à moi par ce soir sur lequel les cieux d’ébène crachent tout leur fiel. « The Seer » est tout aussi grandiloquent que son grand frère… tout aussi aussi colossal, mythique, faramineux… et encore plus noir (était-ce possible ?), encore plus fou, encore plus dépravé, encore plus monolithique, encore plus hypnotique, encore plus TOUT. C’est le disque des Swans post-retour qui s’impose à moi comme leur plus essentiel. C’est un disque-expérience. C’est l’album qui va trop loin et qui s’en moque. Michael Gira et ses acolytes déments vont au delà de vos cauchemars les plus terrifiants. Et ils en raffolent. Visions d’apocalypse, trous noirs dans un cosmos impie, douloureuses hallucinations opiacées qui tarissent le cortex de manière définitive et totale, mathématiques d’une certaine forme de chaos… L’espace temps n’a pour eux aucune importance. Ces missives possédées pourraient durer chacune une heure, un mois, un an… Ils vont au delà du temps lui-même. Ils sont à la recherche d’un absolu qu’on pourrait croire impossible, et pourtant, au fil de ces incantations-répétitives-jusqu’au-boutiste, ils le frôlent périlleusement, et ce, pratiquement en tout temps.

C’te musique, c’est comme une étoile qui s’apprête à éclater en Supernova à tout moment pour détruire absolument tout, mais qui n’y parvient jamais…. Coït interrompu et brutalement vicieux s’il en est. Swans, tout en conservant le son élaboré sur le précédent opus (« My Father Will Guide Me Up a Rope to the Sky »), se cherchent sur ces 2 disques, s’explorent et se scrutent froidement (au bistouri), cherchent à redéfinir l’innommable, se fondent en ténèbres sonores mouvantes, se noient dans le fleuve souterrain de la vie et de la mort, percutent l’irréel dans une course effrénée et sans fin…

L’Évangile selon Michael Gira. Voilà ce qu’est ce « The Seer », ou « le Voyant ». Ça s’ouvre sur « Lunacy », un espèce d’hymne désacralisé et post-apocalyptique qui fait autant penser à du Comus qu’au Nick Cave du début des Bad Seeds, avec en prime Alan Sparhawk et Mimi Parker du groupe Low qui entonnent ces chœurs dédiées à la folie. Dès cette première pièce, on comprend avec bonheur et horreur à quoi on à affaire. Ce son est communion. Ces musiciens sont dédiés à leur art et à cette vision totale et obsessive-compulsive de sieur Gira. C’est compact, lourd, carré, sans pitié et véloce à la fois. Et ça se termine avec cette guitare du sud et notre narrateur qui nous annonce que notre enfance est terminée… Quelle entrée en matière, non de dieu.

« Mother of the World » est juste sans pitié. Cette rythmique, tudieu !!! (la percu est absolument mystifiante). Et dans cette répétition funeste dans laquelle se greffe des éléments faramineux, une voix dérangée et féline vient nous miauler un mantra incongru. Et là… silence. Et respirations saccadées. Puis ça repart comme un train bourré de nitro pour se fondre dans un coda psychédélico-psychotique de cordes acoustiques et de piano désespéré. La finale est vachement « godspeedienne » tout en évitant le sublime pathos de nos Montréalais préférés. « The Wolf » ou le squelette d’un morceau folk perturbé des années 40, avec ces field recordings pétrifiants qui viennent nous annoncer de grandes choses…

« The Seer » arrive. Petite anecdote personnelle. Après une journée intense de canot durant l’été 2012, je me suis endormi (après maintes bières) dans un petit chalet old school sans électricité, en écoutant « The Seer » sur mon lecteur mp3. Quand la chanson titre est partie, avec son délire de cordes quasi noise-celtiques, de cloches, de cornemuse ensorcelée, je me suis réveillé en sursaut et en sueur, dans l’obscurité totale, sans savoir où j’étais ni qui j’étais. Et j’ai eu la chienne en TABARNAK. Le voyant, c’est 32 minutes en suspension dans un vortex d’anti-matière. Ça t’implose dans les oreilles et tu restes juste bouche-bée du début à la fin, un long filet de bave coulant au sol. I see it all, I see it all, I see it all, I see it all, I see it all… Fuck. Je l’écoutes présentement (alors qu’un orage dévaste le ciel nocturne, hachurant l’azur d’éclairs furibonds) et ça me fait encore le même effet. Ce sentiment d’être attaqué par une musique qui n’est plus que bête féroce qui veut te dévorer tout entier, s’agripper à la jugulaire, te vider de ton sang, célébrer ta chair, te pourfendre tout entier, te vomir, te rebouffer puis réduire tes os en poussière… J’aime particulièrement le moment « Home Depot FROM HELL » où on croirait entendre des scies circulaires en pleine action. Et puis cette saloperie prend tout son temps à imposer sa lourdeur dantesque. Chaque moment est gratuit, colossalement gratuit. Sont vraiment inhumains ces mecs… « The Seer Returns » continue l’errance dans cette nuit surnaturaliste et dentelée, avec la participation vocale aussi inouïe qu’inespérée de Jarboe, l’ancienne compagne de Michael Gira et deuxième tête pensante des Cygnes dans les années 80 et 90.

« 93 Ave. B Blues » est le moment le plus Scott Walker (ou « Maman, j’ai Peur ») du disque. C’est en quelque sorte la trame sonore de la rencontre entre Robert Johnson et ce bon vieux Satan dans un carrefour poisseux du fin fond du Mississippi dans les années 30… Dissonances, grincements insolites, éclatements percutants, cordes qu’on étripe, vocaux tout droit sortis d’un mantra indien dénaturé… Totalement habité, c’morceau. « The Daughter Brings the Water », avec sa néo-folk minimaliste et hantée, vint clore le premier CD de belle façon. Je ne parlerai pas du deuxième, tout aussi puissant. Je vous laisse découvrir la beauté spectrale de « Song for a Warrior » (chantée par Karen O), l’efficacité brute de « Avatar » (aucun lien avec le film avec les bonhommes bleus de Cameron, s’inquiète) et les deux morceaux-fleuves vertigineux de 20 minutes et plus qui concluent cette tentative irrationnelle et pourtant réussie qui est celle de nos acolytes : repousser la musique dans ses derniers retranchements.

Un disque comme il ne s’en fait pas. J’ai encore peine à croire qu’il existe.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

Playlist

PLAYLIST #35

SALADE D’ENDIVES

PHYSIQUE

  • David Bowie – Station To Station (Parlophone, Vinyle) [1976]
    L’album de transition entre la phase white funk / plastic soul de Bowie et la trilogie berlinoise. Un génial amalgame de ce qu’on a pu apprécier sur « Young Americans » (surtout grâce à la présence toujours appréciée du guitariste Carlos Alomar) et la musique plus expérimentale et froide qu’on retrouvera ensuite sur les albums « Low », « Heroes » et « Lodger ».
    La pièce-titre est un morceau d’anthologie du Thin White Duke ; une longue suite dystopique de cabaret-art-glam-kraut-funk-cocainé-à-l’os. La suite n’est pas en reste ! Des ballades somptueuses (« Word on a Wing » et la reprise de Nina Simone « Wild is the Wind »), un morceau complètement fou qui parle d’une télévision mangeuse d’êtres humains (« TVC 15 »), la fantastique « Stay » (du cocaine-art-funk à son meilleur) et le très chaud et dansant « Golden Years » (whap-whap). Du grand Bowie, comme toujours quand on parle des 70s.

  • Selda – Selda (Pharaway Sounds, Vinyle) [1976]
    Ce premier de deux albums éponyme paru par la grande chanteuse turque Selda Bağcan en 76 est une pure tuerie et aisément un des 10 meilleurs albums de « anatolian rock ». Une voix incroyable, une fusion complètement génialissime entre musique folklorique turque et rock psychédélique bien « fuzzy » (merci les Moğollar en support !), des claviers ultra kitsch et addictifs, des compositions de génie… Du gros gros fun et un disque qui n’a pas pris une ride. Essentiel.

  • Count Five – Psychotic Reaction (Craft Recordings, Vinyle) [1966]
    Un excellent disque de garage rock / proto-punk / early psych avec quelques sympathiques covers des Who, des compos originales très efficaces et une chanson titre absolument ultime ! Un must pour tout amateur de rock de garage 60s.

  • Modified Magic – Modified Magic (Library Of The Occult, Vinyle) [2024]
    Très chouette album de goth-surf-rock psychédélique instrumental / post-punk krautrockish / horror synth. Comme toujours, les sorties des bibliothécaires de l’occulte valent l’investissement !

  • King Crimson – In The Wake Of Poseidon (Discipline Global Mobile, Vinyle) [1970]
    Le deuxième album du souverain cramoisi est très similaire à « In The Court » dans sa construction donc forcément moins révolutionnaire mais proposant tout de même des pièces d’anthologie comme la très schizo-jazzy « Pictures of a City », la magnifique ballade folk-prog « Cadence and Cascade », la pièce-titre très épique et mélancolique en diable, la délurée et délirante « Cat Food » ainsi que (potentiellement) leur pièce la plus sombre et démoniaque : « The Devil’s Triangle », qui est en fait une reprise de « Mars » du compositeur Gustav Holst. Peut-être un Crimson mineur mais tout de même un sacré album que tout fan de prog se doit de posséder.

  • Nominon – Daemons (Livor Mortis, Vinyle) [2021]
    Compilation qui regroupe les trois premières démos de ce cultissime groupe de death métal suédois ; le matériel allant de 1993 à 1996. On a affaire ici à du death profondément malsain, primitif, marécageux, graveleux, ordurier ; avec quelques petits interludes ambient lo-fi méphitiques à souhait. Un régal pour tout amateur de noirceur opaque et démente !

  • Des Gens Comme Vous Et Moi – Des Gens Comme Vous Et Moi (Escales, Vinyle) [1971]
    Une magnifique obscurité québécoise… Un pressage privé de ce seul et unique album de ce groupe d’auteurs-compositeurs de la Mauricie (Cap-de-la-madeleine REPREZENT !) qui nous servent ici des perles de psych-folk-pop mélancoliques et/ou bucoliques ainsi que des piécettes yé-yé jazzy fort sympas. À noter la présence ici de René Dupéré, André Dumont et Jean Piché, qui seront ensuite de l’aventure « Agape », groupe qui produira un seul album de prog-psych-folk-chrétien assez weird merci (que je cherche activement !!!).

  • Ceramic Hello – The Absence Of A Canary (Ice Machine Records, Vinyle) [1981]
    TOUT amateur de synthés analogiques froids, de minimalisme, de pop synthétique, de John Foxx et de Kraftwerk se DOIT de poser ses oreilles sur cette petite merveille insolite et injustement méconnue. Duo ontarien composé de Roger Humphreys et Brett Wickens, Ceramic Hello n’aura sorti que cet unique album mais il s’agit là d’un des meilleurs disques de minimal synth jamais produit de tous les temps.

  • Dany Placard – J’Connais Rien À L’Astronomie (Simone Records, Vinyle) [2020]
    Sieur Placard en mode space-prog-psych-rock, pour mon plus grand bonheur ! Un des meilleurs albums québécois des dernières années.

  • Farouq Salama (فاروق سلامة) – مع الانغام الحلوه (Sono Cairo, Vinyle) [1972]
    Légendaire compositeur et accordéoniste égyptien, Farouq Salama nous sert ici un magnifique album de danses orientales folkloriques, le tout bourré de percussions hypnotiques et d’accordéon enchanteur.

  • Joanna Brouk – The Space Between (Numero Group, Vinyle) [1981]
    Un des meilleurs disques de new age de tous les temps, initialement paru en cassette au début des années 80 et réédité par les bons soins de Numero Group en 2019. Une merveille dronesque, portée par un piano délicat, du synthétiseur et des carillons.La pièce-titre qui occupe toute la Face A est un de mes morceaux ambient préféré de tous les temps.

  • Saor – Guardians (Season Of Mist, 2 x Vinyle) [2016]
    Très bon 3ème album pour ce projet de black métal atmosphérique écossais qui incorpore de fortes influences celtiques dans sa musique. Les arrangements sont magnifiques et la présence de la cornemuse et des violons vient donner une touche très unique pour un album de black métal.

  • Franz Liszt – Klavierkonzerte Nos 1 & 2 · Totentanz · Piano Concertos · Concertos Pour Piano (Krystian Zimerman, Seiji Ozawa & Boston Symphony Orchestra) (Deutsche Grammophon, CD) [1988]
    Grandiose. Mon chef d’orchestre « violent » préféré (je l’ai même qualifié de « Grindcore » dans son approche du Sacre du Printemps de Strav ; sa version demeurant MA version de référence) associé à un pianiste de génie qui est surtout reconnu pour son raffinement, sa technicité exemplaire et son élégance mais qui ici laisse tomber son naturel (du moins un peu) pour se plonger corps et âme dans le pathos primaire et l’émotivité brute de la musique du compositeur hongrois… Dans les passages plus tranquilles, il joue avec sensibilité et poésie. Et dans les passages plus intenses, son jeu est musclé, agressif, envolé, viril, puissant… Bref, il est PARFAIT pour ce que la musique de Liszt est : un concentré brut d’émotion et d’impétuosité.
    Et « Totentaz » ! Bordel !!! Si c’est pas la meilleure version de cette oeuvre incomparable, je donne mon âme à n’importe quelle entité méphistophélique ! Zimerman à son plus TÉNÉBREUX et Ozawa en plein dans son élément.
    Une rencontre au sommet entre deux maîtres qui rendent justice à un de mes compositeurs préférés de tous les temps.

  • Michel Polnareff – Polnareff’s (Universal, CD) [1971]
    Un chef d’oeuvre complet et total sur tous les niveaux…. Possiblement le meilleur disque de musique populaire française de tous les temps (oui, encore plus que Gainsbourg). Je n’en reviens pas encore de cette production absolument démentielle (quais impossible que ça sonne aussi bien pour 71). On dirait que les muzikos sont dans ma salle d’écoute, à me caresser les tympans avec cette basse ondoyante, ces cuivres intempestifs, ces claviers ronronnants, cette batterie funky-véloce, ce piano enchanteur…. C’est presque érotique comme sensation par moments.
    Les arrangements sont absolument prodigieux, les chansons complètement folles de maitrise, la voix si particulière de Polna est PARFAITE.
    Un tour-de-force et le meilleur album de pop baroque EVER.

  • Joe McPhee – Nation Time (Atavistic, CD) [1971]
    Dans la foulée des révolutions « Bitches Brew » et « A Love Supreme », le début des années 70 était un terreau fertile pour de grands déploiements de Jazz hors norme. C’est le cas de ce succulent disque en pestak du grand saxophoniste américain Joe McPhee qui mélange ici avec adresse jazz libre, jazz-funk, spiritual jazz ; le tout avec un groove assez fantasque et une intensité palpable.

  • Halo Manash – Language Of Red Goats (Aural Hypnox, CD) [2008]
  • Halo Manash – Am Kha Astrie (Aural Hypnox, CD) [2008]
  • Halo Manash – Taiwaskivi (Aural Hypnox, CD) [2009]
    Cette trilogie d’albums de Halo Manash occupe une place de choix dans mon coeur (noir). Mélangeant avec adresse et originalité ambient rituel, dark ambient et drone, ces Finlandais sont des maîtres incontestés dans l’art de créer des bandes son cauchemardesques et lovecraftiennes à fond… Il s’agit là d’une influence avouée pour mes élucubrations sonores les plus minimalistes pondues du côté de UgUrGkuliktavikt. À écouter de préférence au beau milieu de la nuit, dans une obscurité quasi totale.

STREAMING

LIVE

  • Ichiko Aoba, Maison Symphonique (Place Des Arts), Montréal (6 juillet)

GUILLAUME P. TRÉPANIER

LE MUR DU SON / écoutes récentes en rafale.
On a des disques en commun dans cette sélection?

  • Alice Coltrane – A Monastic Trio (1968) [US]
    J’ai un ami qui joue de la harpe et un jour, on a décidé de se faire un jam drum/harpe. On avait joué tout l’après-midi, au Soleil, dans la forêt de mon village natal. J’en garde un très bon souvenir. J’étais jeune et j’avais beaucoup aimé la relation « drum et harpe », je trouvais ça original et j’avais jamais entendu quelque chose du genre.
    C’est ensuite qu’un autre ami m’a dit : « ah, mais connais-tu A Monastic Trio d’Alice Coltrane? ».
    Je suis allé écouté et je suis tombé automatiquement en amour. Ça a ouvert au moins 10 portes de mon cerveau en même temps.
    Très heureux de l’avoir enfin en vinyle celui-là… et j’espère en trouver beaucoup d’autres d’Alice Coltrane, dont je suis maintenant très beaucoup pas pire fan.

  • Colonel Bagshot – Oh What A Lovely War (1971) [UK]
    Avec une ouverture magnifique nommée « Six Days War », cet album ce distingue par sa thématique sur la guerre des Six Jours, conflit historique de 1967 entre Israël et les pays aux alentours.
    Sous de superbes mélodies baignées dans la pop, le psyché, le rock et le folk, ces hippies de Liverpool dénonçaient la guerre.
    Tout ça est évidemment très cliché, mais j’peux pas m’empêcher de trouver ça beau. Surtout pour un sujet cruellement d’actualité.

  • Burnin’ Red Ivanhoe – Burnin’ Red Ivanhoe (1970) [Danemark]
    Cet album ouvre qui ouvre avec un des meilleurs riffs du monde nous provient directement de Copenhague et nous plonge dans un univers aux multiples influences : jazz, rock, psych, prog, pop, R&B, folk, blues…
    Plutôt difficile à catégoriser, disons que Burnin Red Ivanhoe est un band qui sonne 1970 dans toute ses facettes. Le duo de saxophonistes et l’utilisation d’un trombone rendent les morceaux particulièrement distinctifs.

  • Indian Summer – Indian Summer (1971) [UK]
    Indian Summer est une vraie perle heavy prog des early 70s. Aillant publié un seul album sur le même label underground que Spring et Tonton Macoute, ce groupe comparable à Uriah Heep nous garroche aux visages des passages instrumentaux hallucinants bourrés d’orgue pesant et de drum ultra-dynamique. Le chanteur a un timbre de voix digne des grands de l’époque.
    Très belle pépite de l’époque, pour les curieux.

  • Malajube – La Caverne (2011) [QC]
    La Caverne est un album à l’aura très particulier, car il est à la fois pop-électro très bonbon et à la fois très sombre, tumultueux et tourmenté. Il me fait penser à leur album d’avant, Labyrinthe, mais en plus sucré.
    Un tour de force de Malajube dont seul Malajube est capable.
    J’ai toujours adoré cette ligne de texte de Mineau : « Ma bouche est remplie de dents contre toi ».

  • Hiroshi Yoshimura – Green (1986) [Japon]
    Ambiant mélodique avec un fond de post-minimalisme de par ses fresques plus rapides et répétitives, des sons enveloppants rappelant subtilement les bandes sonores des premiers jeux vidéos… Une pochette avec une plante verte!
    Bref, cet album a tout pour me plaire, m’inspirer et me mettre dans un bon mood.

  • Barbara & Ernie – Prelude To… (1971) [US]
    Énorme coup de coeur pour ce disque cruellement méconnu de soul et folk-rock sous un chapeau « psychedelia ».
    Le mood est incroyable, les subtilités de tous les instruments, tel un sitar électrique, et les multiples layers de voix procurent aux chansons une richesse remarquable.
    Mais c’est qui ce duo?
    Barbara Massey a été choriste pour Jimi Hendrix, Cat Stevens et Herbie Hancock.
    Ernie Calabria est un guitariste jazz qui a collaboré avec Nina Simone et Harry Belafonte.
    Faites-vous au moins la faveur d’écouter la chanson « For You », présente sur ce disque.

  • Soft Machine – Third (1970) [UK]
    Un d’mes meilleurs albums à vie, celui avec lequel j’ai découvert le grand Robert Wyatt.
    Prog/Jazz « canterbury » expérimental unique et sans compromis, Third est une oeuvre complètement champ gauche et éclatée.
    Écouter Wyatt chanter Moon In June en jouant du drum me renverse à chaque écoute.

  • Yes – Yes (1969) [UK]
    Le tout premier Yes et pourtant, on se fait déjà garrocher leur drive phénoménale à la figure dès les premières minutes avec la fantastique pièce d’ouverture « Beyond And Before ». L’alliance Bill Bruford et Chris Squire produit son effet dans un groove impeccable et hallucinant.
    S’en suit d’une reprise épique et retravaillée aux détails près d’une chanson de David Crosby écrite pour The Byrds.
    En troisième lieu le groupe révèle une seconde composition originale, Yesterday And Today, que je considère parmi mes favorites de la formation.
    Bon, je ne passerai pas toutes les chansons, mais c’est pour dire à quel point ça été un excellent départ pour leur prolifique carrière qui allait suivre.

  • Plume Latraverse – Chirurgie Plastique (1980) [QC]
    Plume a entamé les années 80 avec un album au son peu représentatif de cette époque, mais plutôt intemporel.
    Gros rock, ballades acoustiques, épopée bluesy en actes de 11min, clin d’oeil cha-cha, chansonnette… Le bonhomme fait ce qu’il veut, comme d’habitude.
    En résulte ce qui est considéré par les fans comme un de ses classiques.
    Perso, « Chanson longue et plate » est une de mes favorites et « Assis ent’ deux chaises » est aisément une de ses plus belles tunes.

  • Klaatu – 3:47 E.S.T. (1976) [Canada]
    On a tous un disque qu’on conserve pour une seule chanson… Voici le miens! Je n’ai jamais été un grand fan de Klaatu, mais je ne pourrais me passer de l’espèce de ballade psycho-space-pop scifi qu’est « Calling Occupants Of Interplanetary Craft ».

  • The Rolling Stones – Tattoo You (1981) [UK]
    Un autre dans la catégorie que je garde pour un seul titre. Bon ok, peut-être deux avec celui-ci, car Start Me Up demeure tout un opener et un excellent hit.
    À travers le blues-rock générique, arrive miraculeusement la magnifique chanson « Heaven », probablement la plus éthérée et planante des Rolling Stones. Complètement hors-marché de son époque, et même ovni sur son propre album. À chaque fois, elle feel comme une surprise même si je la connais déjà.

LÉON LECAMÉ

  • UgUrGkuliktavikt – Deux berceuses dé​personnalisées pour nuits fermentées (dark ambient / drone / musique concrète hantée)
  • Gjendød – Livskramper (black metal)
  • Life Is Hell – Anthology (crust black metal)
  • Cytoplasm – Tlakuani [Demo 2024] (slam-death metal)
  • WITNESS – Demo Cassette Tape (crust punk)
  • Feculent Orchiectomy – Superluminal Antinecrodeleuzian Hyperjungian Copremesisesis (avant-garde goregrind)
  • Jacula – In Cauda Semper Stat Venenum (prog synth occulte)
  • Nächtlich – Exaltation of Evil (black metal)
  • Urine Mask – Future Trauma (crust punk)

critiques

Halo Manash – Taiwaskivi

Année de parution : 2009
Pays d’origine : Finlande
Édition : CD Digipack cartonné, Aural Hypnox – 2009
Style : Ritual Ambient / Drone

I. « Et Les gens tombèrent comme des mouches… »

Ruines et chaos… Le cauchemar suprême provenant du dehors… La fin de tout ce que nous connaissions… ou plutôt… le commencement abject de quelque chose d’inconcevable… La porte de l’abîme est grande ouverte… Je vais tenter de décrire l’innommable…

Comment cela avait-il vraiment commencé, au juste ? Je ne me rappelle pas. Je suis incapable de me remémorer vraiment l’époque dite normale. Je n’en ai que des souvenirs épars enfouis dans les recoins obscurs de ce cachot humide et purulent qu’est devenu mon cerveau à moitié dément… C’était il y a quelques mois, du moins. L’automne, anormalement bouillant et fétide, n’avait été que le prolongement logique d’un été abominable qui avait déjà apporté son lot de désolation et de calamité dans nos cités mourantes… Une chaleur inquiétante et maladive s’était emparée de l’environnement ambiant et l’avait rapidement rendu inhospitalier pour toute personne y séjournant aux heures de zénith d’un Soleil hostile.

… C’est vrai… Il y eu l’arrivée des cafards, cette ignoble armée noire qui déferlait d’on ne sait où (les égouts ? La terre frétillante et maussade ?). Ainsi, des milliers de cafards psychotropes, ondoyant sous la luminescence orangée de l’astre fou, avaient investi les rues-cimetières. Profanateurs d’une réalité qui expire. Annonciateurs du décès de cette même réalité, des relents pestilentiels s’échappant du cadavre pourrissant de nos existences. Transition d’un monde suranné vers un ailleurs qui ne répond plus à aucune logique terrestre ou humaine…

Et puis, les ombres spectrales avaient commencé à se détacher du néant pour venir saisir ceux qui osaient encore sortir de leurs futurs tombeaux. En plein jour, elles se dissociaient du ciel, ainsi percé par un créateur désorienté, sorte de peintre bipolaire déchirant ses toiles une par une dans un moment de dégoût infini. Des nuages impossibles provenait une menace sourde et des ricanements horrifiants qui en avaient rendu plus d’un complètement fou. Quand les ombres du néant fondaient sur l’un de nous, il n’en restait plus qu’une surface noire et granuleuse recouvrant un sol carbonisé. Et les gloussements irréels se faisaient alors entendre. Le jour, impérativement, il fallait fuir, se cacher, se terrer, devenir les rats de cette nouvelle hiérarchisation de la vie (et de l’anti-vie).

II. « Nuits sans lune : Les révélations infectes du prophète aux yeux déments, la musique du temps nouveau, l’arrivée du Dieu-Insecte… »

Tôt ou tard, l’astre odieux finissait toujours par se retirer, tapissant l’azur d’une trainée menstruelle vermeille particulièrement insolite. Les jours dans les temps nouveaux étaient d’une durée variable et toujours illogique, oscillant entre 3 et 8 jours terrestres (révolus)… Aucun astre nocturne ne prenait la relève du Soleil schizoïde. Seule restait l’obscurité totale et inquiétante d’une nuit sans lune, habilement secondée par les quelques lampadaires qui fonctionnaient encore étrangement et autour desquels grouillaient milles immondices aux proportions biscornues… C’est pourtant dans ces brefs moments d’égarement que les habitants-rats osaient sortir de leurs tanières pour se nourrir des vestiges purulents de l’ancien monde et s’abreuver jusqu’à plus soif d’un lixiviat noir comme la suie et fortement alcoolisé, seule boisson produite à partir des réserves d’eau ternies… Des cercles se formaient. Des discussions folles animaient certains groupes alors qu’un silence austère caractérisait certains autres. Parfois, on entendait un cri épars dans les ténèbres. Un meurtre (ils étaient fréquents dans un monde où toute civilité avait disparue rapidement…) ou une de ces choses gigantesques et inqualifiables qui partait avec l’un de nous entre ses pattes velues…

C’est toujours au plus profond de la nuit que le prophète des temps nouveaux se manifestait. Avant même de voir sa présence physique, on sentait sa présence onirique envahir les lieux. Les lampadaires grésillaient de manière étrange (allant jusqu’à exploser parfois), un vent chaud et salin se levait, des éclairs bleutés fendaient l’horizon… Et celui qui n’avait pas de nom arrivait, vêtu d’une tunique noire ou pourpre, d’un bonnet phrygien de couleur concordante et tenant de la main gauche une grande sacoche de cuir contenant plusieurs pierres ancestrales qu’il prétendait sacrées et magiques. Ses pas ne résonnaient pas dans l’obscurité. C’est comme si il survolait le sol du nouveau monde. Et son regard… son regard n’était qu’abîme irréel… noirceur infinie dans lequel on pouvait se perdre corps et âme… et où on apercevait parfois une lueur électrique des plus saugrenue…

Les gens prétendait qu’il venait de la Perse ancienne ou de Mésopotamie… Que le prophète n’était pas véritablement un homme mais quelque chose qu’il y avait avant l’homme, enfouie dans les tréfonds de la Terre qui était maintenant prête à le vomir de ses entrailles pour annoncer le chaos rampant des jours nouveaux… De sa voix gutturale et cosmique, il nous parlait de sciences occultes, de pénitence millénaire, d’impossibles chimères volantes et cornues, de la soif insatiable des astres avides, de mathématiques et d’électricité… Il nous faisait essayer ses machines folles qu’il avait lui même créées et qui nous permettait de plonger encore plus loin dans nos propres peurs et nos cauchemars. Alors que ses missives apocalyptiques s’intensifiaient, il était rejoint par deux musiciens austères, drapés eux aussi de tuniques d’ébène et arborant des masques qui semblaient tout droit sortir de la Grèce antique… Les révélations hallucinogènes du prophète infatigable se voyaient recouvertes d’une enveloppe sonore des plus surréalistes : grondements et craquements sinistres, carillon funeste, cloches et gong orthodoxes, voix tout en chuchotements extra-terrestres, choeurs grégoriens désacralisés, percussions provenant de la nuit des temps… le tout concoctant des ambiances blafardes et mystiques à souhait. Indéniablement, c’était là la genèse de la musique du temps nouveau.

Alors que cette anti-musique envahissait nos carcasses vidées d’humanité avec encore plus d’intensité, le prophète fou nous annonça enfin la venue du Dieu-Insecte, celui qui venait du coeur même du Soleil schizoïde, celui qui s’abreuve du nectar atemporel qui découlait de la mort des étoiles, celui qui viendra donner naissance à une race de créatures hybrides aux yeux globuleux, celui qui recouvrera nos cités moribondes d’une poussière nucléaire… Les images insalubres frappaient tous et chacun. Certains hurlaient et se sauvaient face à ces visions archaïques, d’autres se crevaient littéralement les yeux et les tympans à coup de silex aiguisé, les derniers, écroulés sur le sol, pleuraient des larmes de sang… Et toujours, pendant l’horrible agonie des révélations cosmiques promulguée par celui qui n’a pas de nom, les deux musiciens alimentaient le feu de leur muse irréelle.

Et bien vite, tous ceux à qui il restait un minimum de conscience fuyaient… car le jour venait, apportant sa ration quotidienne de démence et de mort.

III. « Le pourrissement céleste des galaxies (l’ultime hallucination) »

C’en est fini. Je le sais. Je suis dans ce lit qui fera office de cercueil. Mon corps pourrira et ira nourrir l’autre monde. J’ai vu… j’ai vu l’arrivée de ceux du néant… mi-amphibiens mi-homme, dont l’oeil humain ne peut déceler tous les aspects chimériques. J’ai compris enfin qu’ils étaient maîtres de la Terre depuis longtemps déjà, plus longtemps que l’homme ait lui-même été sur Terre…

Je me promenais dans ces bois brumeux qui bordent ma chaumière, à la recherche de racines ou de cadavres d’animaux. Et dans cette nuit couleur rouille, où une chaleur suffocante accablait mon entité physique, le ciel s’éveilla brusquement… Des milliers et des millions d’étoiles, magnifiques, ensorcelantes, terribles, s’animèrent dans les cieux. Abasourdi, je m’écroulais sur une terre noircie, et contemplai le spectacle d’une fin.

Perdu en plein épicentre de cette mer étoilée, je flottais, admirant avec crainte et respect la magnificence de tous ces Dieux… et soudain, un cri horrible, insoutenable, cosmique, s’imposa à mes facultés cérébrales… Tout autour de moi, les astres se disloquaient, implosaient, expiraient majestueusement. C’était comme assister à la mort de tout, la disparition de tout ce qui existe, tout ce qui a déjà existé et tout ce qui existera dans un futur qui n’existera jamais. Passé-Présent-Futur. Fini. C’était incroyablement beau, triste et tragique… Dans la pénombre spatiale qui succéda au génocide galactique, mes yeux contemplèrent l’arrivée d’une horreur aux dimensions supérieures à tout univers, toute galaxie. Cette innommable chose, pourtant annoncée par le prophète dément, étendit ses tentacules hideux sur notre réalité, et réveilla ses enfants qui y dormaient depuis un temps qui existait avant que le temps n’existe ; ensevelis sous les décombres poussiéreux de notre monde qui déjà, n’existait plus…

Et ainsi commença le temps nouveau.


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critiques

Halo Manash – Am Kha Astrie

Année de parution : 2008
Pays d’origine : Finlande
Édition : CD Digipack cartonné, Aural Hypnox – 2008
Style : Ritual Ambient / Drone

J’écris ces quelques lignes dans ma chambre, à la lueur d’une chandelle… J’ai calfeutré toutes les fenêtres de la maison, bouché toutes les ouvertures possibles… Mais je ne sais pas si ces… choses… pourront quand même passer. Je ne sais pas si ÇA ignore que je suis encore là ou bien si ÇA attend, là-bas, dans les ténèbres…. Je ne sais pas si je vais réussir à m’enfuir. Où pourrait je aller d’ailleurs ? Il n’y a pas d’autre hameau à des kilomètres à la ronde et qui sait si le mal ne s’est pas étendu là-bas aussi ?

Le mal est arrivé parmi nous un jour fétide de la mi-septembre. C’était il y a une semaine, je crois (j’ai perdu un peu mes repères spatio-temporels, vous comprendrez)… Cela s’est produit quand ils ont coupé le grand arbre mort qui se trouvait aux confins de la terre du vieux Thibaut, qu’une maladie foudroyante avait emporté quelques semaines auparavant… Ce qui s’est échappé du centre de l’arbre alors qu’ils le sciaient, seul un homme put nous le raconter… Edmond, le seul qui ne fut pas affecté et qui eu la présence d’esprit de se sauver à toutes jambes quand ça s’est produit… mais on ne croyait pas à son délire au village… C’était juste trop fou, trop irréel, trop terrible.

Il parla de cette matière noire et visqueuse qui coula lentement à terre… puis se divisa en des centaines et centaines de petites larves noires qui rampèrent alors sur les bucherons, entrant dans leur chair, se frayant un chemin sous leur peau, entrant par leur bouche… Les confrères d’Edmond s’étaient alors mis à crier comme des fous. Des cris de souffrance qu’on peut à peine imaginer. Puis, leurs bêlements tétanisants s’étaient arrêtés soudainement et ils me mirent à… comment-dire… à « frétiller » sur place, les jambes semblant être vissées au sol, mais leurs corps secoués de milles et unes convulsions et contorsions saccadées… Leur peau changeait de couleur petit à petit, prenant une teinte grise… Et leur yeux… Leurs yeux avaient particulièrement terrorisés le pauvre Edmond. Selon lui, on pouvait y voir s’y promener les larves alors que les pupilles des hommes étaient maintenant jaune-orangées. Alors qu’Edmond se sauvait, il commença à entendre l’étrange et glaçant mugissement des créatures mi-hommes mi-autre, qui, quelques minutes auparavant, avaient été ses camardes.

On commença à croire Edmond le soir venu, quand les autres bucherons rentrèrent au village… Ils marchaient d’un pas saccadé, leurs haches à la main, avec une expression de froide dureté sur leurs visages grisâtres et émaciés… On alla les accueillir pour leur demander ce qu’il s’était réellement produit dans les bois. C’est alors que la boucherie infecte débuta. Adélard de Maisonfort, le préfet du village, fut leur première victime. Ils l’encerclèrent et se mirent à le dépecer allègrement. Puis, quand il ne resta plus d’Adélard qu’une montagne de chair rouge et de membres tailladés, les monstres vomirent une mixture noire et poisseuse sur le charnier… Les bouts de cadavre du préfet se mirent alors à bouger sordidement, réanimés par la substance damnée… Puis… Le cauchemar suprême commença… Son corps se reconstitua en une espèce d’aberration pétrifiante qui aurait rendu fou n’importe qui. Le restant de tête (avec sa cervelle exsangue à moitié coagulée) trônait au centre de la chose reconstituée, là où normalement se serait retrouvé son torse. Les jambes, dégarnies de toute peau et de tout muscle, terriblement tordues et acérées, étaient maintenant des espèces de serres pointues qui faisaient office de nouveaux bras. Ce qui avaient jadis été les bras du préfet étaient devenus les pattes d’une abomination mi-arachnéenne mi-humanoïde… Mais ce qui était le plus innommable dans le tableau vicié qu’offrait la bête, c’était le peu d’humanité qu’il lui restait… Ce visage écrasé, barbouillé de sang et de bile noirâtre, était figé dans une expression de pure terreur qui avait été celle d’Adélard lorsqu’il trépassa. Le seul oeil non crevé se mit alors à s’assombrir et la chose se mit à rugir. C’était un son langoureux et profond, qui ne ressemblait en rien à quelconque autre bruit terrestre.

Les villageois se sauvèrent dans leurs chaumières, leurs esprits féconds d’une répulsion et d’une épouvante jusque là inédites… Les bucherons se mirent alors à aller de maison en maison, plantant leurs haches dans le torse et les crânes de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs congénères… les transformant aussi tour à tour en multiples monstruosités toutes plus atroces les unes que les autres. Certains monstres étaient constitués de bouts de cadavres de plusieurs victimes qui avaient fusionnés de la plus grotesque façon. Des choses avec 7 bras, 3 têtes et 4 torses… Des amas de yeux déments dans la bouche… Des horreurs grimaçantes aux viscères rampantes… Cela couinait dans une langue extra-terrestre et hostile. Cela se déplaçait en produisant des sons mouillés et abjects. Et cela gloussait dans les ténèbres.

Quand la horde se retrouvait face à des habitations qui avaient étés trop lourdement placardées, certaines des ignominies se mettaient alors à se disloquer en plus petites horreurs pouvant se glisser sous les portes ou encore à exécrer (par la bouche ou les yeux) une masse de vers qui se frayaient un chemin vers l’intérieur… Puis on entendait alors des cris odieux s’échapper de la baraque alors que des pauvres martyrs allaient rejoindre, bien malgré eux, la meute inhumaine.

J’étais de ceux qui ont assisté à presque toute la scène. J’ai eu la chance d’en sortir indemne (physiquement du moins… ma santé mentale n’est plus qu’un lointain souvenir). J’ai pu rejoindre ma demeure à la hâte et je l’ai sécurisée au meilleur de mes habiletés. J’habite en retrait, dans les bois, à quelques kilomètres du village maintenant profané par ces êtres venus de la nuit des temps.

Des fois, j’entends des ricanements odieux ou des gémissements surannés au loin… Le dernier cri humain que j’ai entendu remonte au lendemain de la tragédie. Je dois être le seul homme encore vivant à des kilomètres à la ronde. Mais ma plus grande crainte va en ce sens… Est-ce que ces choses réanimées conservent une certaine forme de conscience de ce qu’ils avaient été avant ?… Étaient-ils conscients de ce qu’ils étaient devenus ? Étaient-ils impuissants, prisonniers éternels d’un cauchemar interminable, leurs esprits et leurs âmes séquestrés en ces entités méphistophéliques ??? Je ne souhaite pas le savoir. Ce qu’il me reste de cervelle ne veut pas l’envisager. Mais une chose est certaine. Comme c’est une possibilité, même infime, je suis prêt.

Mon fusil de chasse est chargé, tout près de mon lit. Et j’ai un grand flacon d’huile à lampe, juste à côté. Quand je n’aurai plus de quoi me nourrir ou bien… quand j’entendrai ces choses susurrer leur charabia guttural tout près de ma chaumière, je mettrai feu à la chambre et je m’éclaterai le crâne prestement. Ils ne m’auront pas. Je ne deviendrai pas un des leurs. Ma dépouille n’assouvira pas leurs sombres dessins. C’est la promesse que je me fais. Adieu.


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Halo Manash – Language of Red Goats

Année de parution : 2008
Pays d’origine : Finlande
Édition : CD Digipack cartonné, Aural Hypnox – 2008
Style : Ritual Ambient / Drone

Le temps se disloque autour de moi. L’appel du vide, à la fois vorace et impassible, s’est emparé de mon être tout entier, petit à petit, inéluctablement… Je ne sais pas pourquoi j’ai pris ce sentier broussailleux qui semblait n’exister que pour moi… Chemin fantôme qui m’est apparu soudainement en plein coeur de la forêt, avec ses arbres sombres et anciens, recouverts d’une végétation immonde et putride qui ondoyait au gré d’un vent chaud, fétide, croupissant… Le bruit d’un gong, lointain, réverbérait jusqu’au plus profond de ma matière grise tarie ; anéantissant tout libre-arbitre et sens de l’orientation… me rendant soudainement incapable de me soustraire au sentier maudit… Manipulé par les desseins d’un Dieu dément, j’empruntai la route de ma perdition car elle m’avait été assignée.

Cette journée suffocante d’automne se refermait progressivement sur sa dépouille blafarde, alors que j’évoluais, hypnotisé, à travers une piste de plus en plus touffue et ubuesque. La flore environnante n’était que déraison… Les arbres, arbustes et plantes grimpantes prenaient des formes saugrenues aux teintes de plus en plus vermeilles… Un ciel rouge écarlate surplombait le tableau forestier, succédé à son tour par un éther pourpre noirâtre, sorte de linceul pour le jour agonisant. J’avançais toujours, malgré moi, malgré tout… J’étais convoqué.

Les sons devenaient de plus en plus forts. Les secousses tribalo-sismiques de ce gong funéraire étaient secondées par le cliquetis d’objets métalliques, le soupir des bols chantants, les carillons mystiques et cet espèce de bruit de corne envoûtant… Après une période d’errance asphyxiante indéterminée (cela aurait pu durer deux siècles ou quelques minutes, qui sait ?), le sentier semblait enfin s’ouvrir sur une clairière difforme, illuminée par la lumière éclatante d’étoiles folles qui m’étaient jusque là inconnues. La nuit soupirait, gémissait et murmurait ses secrets les plus odieux à quiconque voulait bien les entendre.

La clairière n’était constituée que d’un herbage de suie ; une brume couleur cendre recouvrant le sol, l’obscurcissant partiellement… Et au centre de cette pelouse nébuleuse, se dressait le vieil arbre mort ; grand, large et courbaturé. À sa base, ont été déposés les ossements d’innombrables animaux aux proportions diverses. Quelques crânes vaguement humains s’y trouvaient aussi… des crânes grimaçants ; leur rictus figés éternellement dans une espèce d’extase où s’entremêlaient souffrance, béatitude et déraison.

Je m’approchais de l’arbre… encore et encore… petit à petit… toujours plus près…. Ses grandes branches distendues qui s’étiraient vers les cieux comme une toile d’araignée psychotrope prête à accueillir sa prochaine proie, cette écorce couleur chair qui semblait sèche à première vue mais d’où laquelle je voyais maintenant s’écouler une espèce de cire noire et gélatineuse… Les étoiles étaient encore plus brillantes et semblaient danser frénétiquement dans un ciel de plus en plus surnaturaliste et inquiétant.

Et puis, quand je fus dans sa portée, l’écorce se déchira soudainement, laissant apparaître un long tentacule tacheté d’une série de petits yeux rouges malveillants. Cela fondit sur moi, m’enlaça. C’était glacé et brulant en même temps. Les yeux-ventouses se sont agrippés partout sur mon corps. Ça commençait à perforer ma peau, à me boire, à me digérer… Puis ça m’entraîna vers le coeur de l’arbre noir ; qui n’était qu’une énorme bouche fuligineuse avec des dents acérées (chacune d’elle recouverte de yeux) et d’où s’échappait une bruine grise et noire qui sentait le charbon, la pourriture et le sang.


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critiques

Premiata Forneria Marconi ‎– Storia di un minuto

Année de parution : 1972
Pays d’origine : Italie
Édition : CD, Sony Music – 2016
Style : Rock Progressif, Symphonic Prog

Quelle superbe entrée en matière pour ce groupe qu’on peut aisément qualifier de légendaire ! Véritable pierre angulaire de la (très riche) scène progressive italienne, PFM signe avec ce premier album un des très grands manifestes du prog transalpin. C’est d’ailleurs avec celui ci que j’ai commencé à arpenter (tympans déployés) les offrandes musicales multiples d’un pays qui n’avait pas fini de me séduire et de me surprendre… À l’écoute de ce disque quasi-parfait, on est en droit de se demander comment autant de raffinement et de maturité est-il possible alors qu’il s’agit d’une première offrande discographique pour nos comparses ? Et bien parce que les messieurs fort talentueux n’en sont pas vraiment à leurs premières armes… En fait, avant d’adopter le nom « PFM » en 1970, le groupe existait déjà depuis un bon moment. Dans les années 60, ils étaient reconnu comme un groupe de « session » prisé et ont enregistré des disques avec plusieurs grands noms de la chanson italienne (Fabrizio de Andre, Lucio Battisti, Adriano Celentano ; pour ne nommer que ceux là). Ils ont aussi sorti un disque de baroque pop psyché sous le nom de Quelli en 1969. C’est donc des musiciens passablement aguerris qui nous livrent leur vision bien personnelle du rock progressif en l’an de grâce 1972.

Deux mots qui me viennent à l’esprit pour décrire la sonorité de PFM : pastoral et champêtre. Ya pas de doute : cette musique puise sa magie chez le Genesis de l’époque Trespass et Nursery Cryme. Mais on décèle aussi ce petit côté jazzy à la King Crimson old school et les flutiaux se font aller façon Jethro Tull par moments… C’est sans oublier la touche médiévale bien sympa à la Gentle Giant qui vient pointer son joli minois à plusieurs reprises.

Bref, au niveau des influences, il pourrait y avoir pire. Mais ce qui est encore plus faramineux dans toute cette belle affaire, c’est que PFM n’est pas que la somme de ses influences de qualité… Ils ont aussi une personnalité bien propre à eux. Il y a ce côté authentiquement italien qu’on ne retrouve pas chez les anglais : cette chaleur dans le son, cette émotivité à fleur de peau, ce romantisme rital si caractéristique. Et leur musique atteint un degré de raffinement (toujours ce mot) qu’on à peine à retrouver chez n’importe quel autre groupe de Prog, toutes époques confondues. Dans le genre « arrangements outrageusement somptueux », il n’y a pas un autre groupe de prog comme PFM dans les environs immédiats.

Tout aficionado du style en question se doit de découvrir la musique fantasque qui se cache derrière cet artwork façon de Chirico… Il y d’abord cette intro acoustique voluptueuse, tout en saudade guitaristique, qui se termine sur une envolée de mellotron victorieuse. La mélancolie se poursuit avec un « Impressioni di Settembre » étonnant de maîtrise et de subtilité. La batterie, toute en finesse, fait la part belle à la flûte, aux claviers analogiques, basse, mandoline, guitare électrique, guitare douze cordes et choeurs angéliques qui eux, s’exercent à nous tisser une petite symphonie automnale de 5 minutes et demie. Renversant.

« E’ Festa », comme son nom l’indique, est une invitation à la fête ; au carnaval plus précisément. Le piano à queue et la gratte électrique sont là pour distribuer les laissez-passer. L’énergie est complètement survoltée, voir même rigolote/grand guignolesque (ces « LA-La-la-la-LAAAA » presque zappa-iens). Mais la mélancolie n’est jamais bien loin chez PFM. On la retrouve dans ces courts passages contemplatifs qui font chaud au coeur.

« Dove.. Quando… » (en 2 parties) est proprement magnifique. Des passages acoustiques à pleurer où les voix humaines se perdent dans les brumes des montagnes, un violon qui te fend l’âme avec délice (merci Mauro Pagani !), un piano classieux à souhait qui s’enchevêtre aux assauts d’une des sections rythmiques les plus orgasmiques de tous les temps, des éclatements de grâce divine par ci par là, des passages jazzy-licieux qui peuvent me donner une violente érection sans crier gare. Tout est grisant ici.

Les deux derniers morceaux, « La Carrozza Di Hans » (avec ses passages de 12 cordes qui feront jouir tout fan de Steve Hackett à profusion) et « Grazie Davvero » (dont l’intro rappelle suspicieusement un passage emblématique de Dark Side of the Moon sorti l’année suivante) ne sont pas en reste et confirme tout le génie de ces mecs passionnés par la musique, la vraie, l’authentique, la folle… une musique qui raconte des histoires inoubliables même si on ne comprend pas un traitre mot d’italien… Et dire qu’ils feront encore mieux avec le suivant.


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Autres Mixes

Les Paradis Étranges présentent… MIX-MAISON

Bonjour/Bonsoir à vous mes petits capuchons d’acrylique gazéifiés et mes brebis intergalactiques de la voie lactée Iznivladstovkiprunite2B ! J’espère que vous allez tous et toutes TRÈS bien et si il y en a certains qui vont mal (ou seulement bien mais pas « très »), je vous envoie de violentes et incandescentes ondes positives en plein torse et/ou tibias.

J’ai l’honneur (qui est insigne pour l’occasion) de vous présenter cette magnifique mixtape de mon cru qui, je l’espère, enjolivera votre soirée de la plus magnifique façon. Il s’agit d’un parcours un brin décousu à travers multiples déclinaisons de « House Muzik », courant musical apparu à l’aube des années 80 dans la ville de Chicago. Loin d’être une mixtape puriste ou qui se voulant être une introduction logique à ce style aussi varié qu’intemporel, ce MIX-MAISON est juste une collection de pistes que j’aime beaucoup. Au menu, il y a de la house « vieille école », du deep house, du microhouse, du tech-house, du outsider/lo-fi house, du french house, etc…

Bon voyage sonore velouté à vous mes chers étrangers paradisiaques !

TRACKLIST :

  1. Fingers Inc. – Can You Feel It
  2. Stardust – Music Sounds Better With You
  3. Black Magic – Freedom (Lil Louis Freedom Mix)
  4. Theo Parrish – Dance of the Drunken Drums
  5. Jürgen Paape – So weit wie noch nie
  6. Terrence Parker – Love’s Got Me High (Tribute Mix)
  7. Moodymann – I Can’t Kick This Feeling When It Hits
  8. Against All Logic – Rave on You
  9. Marshall Jefferson vs. Noosa Heads – Mushrooms
  10. Cult Member – Steroid Dealer
  11. Round One – I’m Your Brother (Club Version)
  12. 6th Borough Project – Deep C
  13. Kerri Chandler – Atmosphere (Jerome’s Runaway Dub)
  14. DaRand Land – Portraits of Us
  15. Farben – As Long as There’s Love Around
  16. Andrés – New for U
  17. The Nightwriters – Let the Music Use You
  18. AL-90 – [untitled]
  19. Susumu Yokota – Alpine Nation
  20. 3 Chairs – Rain For Jimmy
  21. Luomo – Tessio
  22. The Paradise – In Love With You
critiques

Michael Pisaro, Oswald Egger, Julia Holter – The Middle Of Life (Die Ganze Zeit)

Année de parution : 2013
Pays d’origine : États-Unis, Italie
Édition : CD, Gravity Wave – 2013
Style : Drone, Field Recordings, Classique contemporain, Poésie

Magnifique co-composition de Michael Pisaro et Julia Holter basée sur des poèmes de l’Italien Oswald Egger. La pièce de presque 50 minutes s’articule autour de deux enregistrements de terrain naturalistes. Le premier est prélevé depuis les rives de la rivière Große Mühl (côté autrichien) ; le second, enregistré 500 mètres plus loin, toujours aux abords de la rivière. Ces deux field recordings (reposants, hypnagogique et parfois mystérieux) accompagnent une musique très minimaliste, qui se décline en drones paisibles, façonnés d’instruments distants (piano, guitare, flute), de tons sinusoïdaux et de samples d’autres oeuvres de Pisaro. La narration des poèmes de Egger (en différentes langues, par différents intervenants, dont Egger lui même) vient parfaire le tableau.

Puis, à 39 minutes environ, on entend la voix de Holter qui chante un air magnifique, aux sonorités médiévales. Elle est ensuite relayée par Pisaro au piano, qui interprète « For One or More Voices » (une compo de Holter) et c’est immensément beau. Le tout se conclue comme cela a commencé, dans cette mer de sons aquatiques, de chants d’oiseaux, de vent gémissant… Paisiblement, sereinement.


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critiques

Franz Liszt – Concertos pour piano 1 & 2, Totentanz

Interprètes : Seiji Ozawa (direction), Orchestre symphonique de Boston, Krystian Zimerman (pianiste)
Pays d’origine du compositeur : Hongrie
Écriture des oeuvres : 19ème siècle
Enregistrement : 1987
Édition : CD, Deutsche Grammophon – 1988
Style : Musique pour orchestre et instrument solo (piano) / Romantique

Grandiose et dantesque !

De un, il y a Ozawa le terrible. MON chef d’orchestre « violent » préféré ; je l’ai même qualifié de « Grindcore » dans ma critique de sa version du Sacre du Printemps de ce bon vieux Igoooorrrrrrrrrrr Stravinsky (sa version demeurant MA version de référence absolue). De deux, Ozawa se retrouve en compagnie d’un certain Krystian Zimerman : pianiste de génie qui est surtout reconnu pour son raffinement, sa technicité exemplaire et son élégance… Mais ce cher Krystian, sous l’influence (perfide) du Japonais qui n’est pas là pour rigoler (mais plutôt pour foutre des raclées aux conduits auditifs des mélomanes les plus endurcis), laisse ici tomber un peu son naturel effacé pour se plonger corps et âme dans le pathos primaire et l’émotivité brute de la musique du compositeur hongrois. La chimie opère à fond. C’est donc une rencontre artistique monumentale et furieusement efficace. Les deux hommes, secondés à merveille par l’orchestre symphonique de Boston, deviennent une véritable machine de guerre et de volupté prête à rendre justice à un programme assez costaud comprenant les deux concertos pour piano et la succulente danse macabre de Franz Liszt, soit les 3 oeuvres les plus majeures du monsieur.

Le premier concerto, d’une facture un peu plus classique, est l’oeuvre idéale pour entrer dans la matière. Après une introduction véhémente de l’orchestre, Zimerman entre en scène et s’empresse tout de suite de casser la baraque et de prouver qu’il est l’homme de la situation… Il s’agit là aisément d’une des plus remarquables performances de pianiste jamais enregistrée (et je pèse mes mots)… Chaque note s’envole des enceintes avec volupté et/ou déchaînement et atteri dans mes tympans avec délice… Dans les passages plus tranquilles, il joue avec toute la sensibilité et la poésie qu’on lui connaît. Dans les passages plus infernaux, son jeu est musclé, agressif, envolé, viril, puissant, pléthorique… Mais jamais trop. Juste bien dosé ; toujours du bon côté de la ligne entre exubérance et justesse. Bref, il est PARFAIT pour ce que la musique de Liszt est : un concentré brut d’émotion, de souplesse et d’impétuosité.

Le second concerto, tout aussi ultime dans sa performance, est composé d’un seul mouvement divisé en 6 parties. À la fois virtuose, empreint d’un grand lyrisme et caractérisé (par moments) par une virulence qui prend la forme d’un dialogue envenimé entre le piano et l’orchestre (sur l’Allegro deciso), c’est une oeuvre absolument fantastique et qui mérite autant de reconnaissance que son grand frère (si ce n’est plus). À noter le super passage du Allegro moderato où le violoncelle solo accompagne le piano, jouant une métamorphose splendide du thème d’ouverture.

Nos oreilles ayant déjà pu apprécier d’intenses moments de splendeur racée et voilà qu’arrive « Totentanz » pour conclure le disque de la plus frénétique façon !!! Bordel : si ce n’est pas LA meilleure version de cette oeuvre incomparable, je suis prêt à donner mon âme à n’importe quelle entité méphistophélique ! On apprécie ici Zimerman à son plus TÉNÉBREUX et EMPORTÉ alors que le bon Ozawa, en plein dans son élément, mène son orchestre comme un capitaine de navire fou pendant une tempête acharnée.

Conçue dans l’esprit d’une marche funèbre, cette danse macabre s’appuie sur le thème récurrent tirée de la séquence médiévale Dies iræ (« Prose des Morts ») qui, dès le départ, vient nous plonger dans la noirceur la plus opaque. C’est lourd, inquiétant… Et Zimerman le féroce nous sidère avec son agilité renversante. Les montées et les descentes urgemment démoniaques du piano vous feront à la fois vivre un profond orgasme sonore et vont vous renverser tous les sens… L’orchestre y est passionnant, aussi tendu que souple. Vraiment l’interprétation la plus essentielle de l’oeuvre, avec un final époustouflant !

Ce disque, c’est une rencontre au sommet entre deux maîtres qui rendent justice à un de mes compositeurs préférés de tous les temps. Un must dans la discothèque de tout fan de musique classique !


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critiques

Boards of Canada – Geogaddi

Année de parution : 2002
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, Warp – 2002
Style : Psychédélique, Musique électronique, IDM, Ambient Techno

Geogaddi est un album étrange, à la fois accessible et avant-gardiste, prenant et inquiétant, mécanique et humain, diurne et nocturne, démoniaque et enfantin, moderne et poussiéreux, réconfortant et malsain, froidement chaleureux ; abritant son lot de mystères insondables et de secrets enfouis en son coeur… C’est une sorte d’antiquité futuriste – une carte postale jaunie provenant d’on ne sait où (qu’on découvre dans un coffre perdu au fond du grenier).

Duo de frangins écossais, Boards of Canada évoluent depuis la fin des années 80 dans un style qui leur est totalement propre (et copié par tant d’autres par la suite, avec plus ou moins de succès) : un croisement ingénieux entre ambient, techno, psychédélisme, hip-hop et trip-hop. C’est une musique qui puise une grande part de sa magie dans le mariage insolite qu’elle officie entre l’analogue et le digital ; le passé, le présent et le futur. Mais ce qui la rend si authentiquement géniale, c’est l’atmosphère quasi-indescriptible qui s’en dégage ; cette ambiance unique et hantée. Chaque son ici présent contribue à raffiner une toile sonore abstraite et ensorcelante… que ce soit celui d’une vieille nappe de synthétiseur, d’une voix filtrée au vocoder, d’un beat lancinant et syncopé ou d’un sample tiré d’un documentaire de la BBC des années 70 (sur la vie des plantes aquatiques). Geogaddi, c’est un album techno dont l’enregistrement aurait été hanté par le spectre d’un album de pop psychédélique obscur (et jamais édité) de la fin des années 60.

L’album se divise entre morceaux plus longs, souvent les plus planants, et des minuscules piécettes bizarroïdes et abstraites (servant d’intros et d’outros aux autres pistes). À son écoute, il se dégage vraiment quelque chose de profondément étrange (comme je l’ai mentionné plus haut) de cette oeuvre, une sorte de mélancolie douce et hermétique, qui renvoie immanquablement à l’enfance (à son côté merveilleux, à ses joies mais aussi à ses peines, ses peurs…). L’album est une longue mer de samples de voix d’enfants récitant des publicités, des informations touristiques et géographiques… des enfants qui jouent (comme sur la pochette, une des plus belles de ma collection) et qui nous invitent à vivre « dans un endroit magnifique dans la nature » (cette citation fait référence au massacre de la secte américaine des Branch Davidian… c’était la phrase-clé se trouvant sur leurs pamphlets publicitaires). En plus du côté « comptines enfantines et dérangées », les membres de Boards of Canada sont indiscutablement fascinés par l’histoire, mais aussi par les mathématiques (« Music Is Math »), la religion, la géographie, la science (« Alpha And Omega »), le cinéma et la culture en général. Leur musique est truffée de références à ces domaines (parfois sous la forme de messages métaphoriques ou subliminaux ; inversés dans la musique). Par exemple, pour continuer avec le thème des sectes, le morceau « 1969 » nous amène à penser aux meurtres perpétrés par le clan Manson cette année là. Lorsqu’on écoute « a is To b is To C » à l’endroit (ou devrais-je plutôt dire à l’envers), on peut entendre un monologue des plus singuliers, un espèce de mantra narcotique (« We..Love…You…All! ») de même qu’une chansonnette pleine de menaces (« If you go down to the woods today, you’d better not go alone! »). Tout ceci ne fait qu’accentuer le côté tourmenté de cet album de 66 minutes et 6 secondes…

Pour conclure, Geogaddi est un des disques les plus particuliers de ma discothèque, mais aussi l’un des plus savoureux. Rétrospectivement, c’est l’album qui a plus ou moins donné naissance au courant de « Hauntology » qui nous a amené certaines des oeuvres les plus intéressantes du 21ème siècle jusqu’à présent (The Caretaker / Leyland Kirby, Burial, Broadcast & The Focus Group, Ariel Pink, Oneohtrix Point Never, etc…). Un album extrêmement riche qui se laisse découvrir petit à petit… et dont on aura jamais vraiment fait le tour. Beau et étouffant, comme les rêves et les cauchemars d’enfants.


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critiques

Saor – Guardians

Année de parution : 2016
Pays d’origine : Royaume-Uni (Écosse)
Édition : 2 Vinyles, Seasons Of Mist – 2021
Style : Black Metal atmosphérique, Musique folklorique celtique, Pagan Black Metal, Black Metal folklorique

Les amateurs de métal extrême à sauce folklorique qui ne connaissent pas encore Saor se doivent de faire l’expérience de la discographie très riche et solide de ce projet écossais. « Guardians » est l’excellent troisième album de ce one-man-band qui est le véhicule créatif d’un certain Andy Marshall (alias « Àrsaidh » de son nom de scène). Compositeur, chanteur et multi-instrumentiste, Marshall fait tout de même appel à des musiciens de sessions fort talentueux au niveau des instruments plus folkloriques (cornemuse, Bodhrán, violons et autres instruments à cordes).

Ce qui permet à Saor de ressortir du lot dans une scène assez surchargée (il y a quoi, un demi-milliard de groupes de folk metal ?), c’est le côté hautement épique et émotif qui se dégage de ces longues pièces conçues comme des « paysages sonores », eux-mêmes sublimés d’atmosphères vertigineuses. Pour du Black Metal, c’est beau. Très beau, même. Et pas cheesy pour deux sous, alors que la ligne entre grandiose et kitsch est souvent aisément franchie pour d’autres projets du genre…

L’émotivité et l’intensité véhiculées ici par Saor à travers ces morceaux-fleuves atteignent celles dont on peut faire l’expérience chez Panopticon (dans un mélange de BM avec un tout autre genre de folk, on s’entend). Et donc, on ne s’ennuie pas une seconde à travers un disque pourtant assez long et répétitif (le genre aidant), tant on est porté par cette richesse musicale infinie, par cette instrumentation un peu hors norme et portant tellement bien incorporée, par la rage victorieuse et galopante d’un Black Metal maitrisé à l’os, par le soin apporté à la musique et à la production (qui est « crystal clear« ).

Vous me connaissez : je suis plutôt fan de Black Metal lo-fi gloupide, caverneux, méchant et moribond… Mais quand on me sert cet autre versant plus mélodieux dans une forme aussi sublime, je ne peux qu’applaudir et en redemander. Très très bon album.


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Article

UgUrGkuliktavikt – Ces cimeti​è​res en nous

“Chacun porte au fond de lui comme un petit cimetière de ceux qu’il a aimés.”
– Romain Rolland

Cette longue piste dronesque et ambient d’UgUrGkuliktavikt a été conçue très rapidement, en seulement une nuit. J’avais besoin de travailler sur quelque chose de plus minimal que la trilogie « orthodoxe » (je l’appelle ainsi à cause des pochettes).

Je cherchais à concevoir un drone à la fois chargé mais intime, qui invite au recueillement et à la contemplation. Inspiré par la citation de sieur Rolland que vous voyez ci-haut, par une intense nostalgie et par la redécouverte d’un étrange livre de prières que j’avais acheté lors de mon voyage en Roumanie à l’été 2002 (la pochette en est d’ailleurs tirée), je me suis laissé porté par les claviers, quelques samples (très peu cette fois) et effets… Le résultat est cette piste qui m’est chère, avec une finale très « Eliane Radigue meets Troum ».

Je vous souhaite à tous et à toutes une excellente écoute !