critiques

OutKast – ATLiens

Année de parution : 1996
Pays d’origine : États-Unis
Édition : 2 x Vinyle, LaFace Records (VMP) – 2021
Style : Southern Hip Hop, Conscious Hip Hop

Ici, ils entrent dans la stratosphere. Le son s’est adouci, oscillant dans des sphères soul funky ; mais il est aussi devenu céleste, cosmique, plein de relief velouté. Des beats cinématographiques-en-IMAX-façon-hip-hop-90s viennent secouer le tympan dès l’intro portée par cette voix féminine sirupeuse. Puis c’est les flow incrédibles respectifs de Big Boy et Andre Benjamin qui viennent démolir tout sur leur passage, mais en conservant ce « swag » si caractéristique du premier album. Ils sont encore jeunes ici, mais ils sont à leur meilleur. Lyriquement, c’est juste une orgie. Tu peux pas te tromper avec les 6 premiers morceaux. C’est bombe après bombe. Ça s’enchaîne à perfection, comme 6 Hosomakis que t’engouffres avec délice tour à tour. OUMAMI pour tes oreilles, bro. Ça glisse à l’intérieur. Ça te jette le cerveau à terre. Ça coule de partout. Et ça sent l’arabica pur. Et la suite n’est pas en reste. Moins poppy, mais plus intellectuelle, plus VaPoReUsE et diffuse, obtuse même…

Tu dérives dans les méandres extra-terrestres de ces boucles hypnotiques, sussurées par les architectes d’un rap nouveau. Et pendant que t’es confortablement assis dans toute cette voluptueuse groovitude, ces 2 mecs et leurs amis t’assassinent avec leur flow léthargiquement violent. Et rarement mort n’aura été aussi délicieuse. Jazzy. Funky. Droguée. magique et sans douleur. Vaisseau spatial vermeil-cramoisi-mauve-jaune-éclatant qui fait des loopings au ralenti dans une mer de supernovas. Joie.


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Keith Fullerton Whitman – Lisbon

Année de parution : 2006
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Kranky – 2006
Style : Ambient, Drone, Glitch, EAI, Field Recordings

Un après-midi ensoleillée dans le parc Eduardo VII à Lisbonne. Sur la kétamine. Avec Keith Fullerton dans les oreilles. De la musique VERTE. Tout devient VERT. L’herbe grandit à vue d’oeil, recouvre les arbres, recouvre la ville au loin, les gens, les autos, les bâtisses, les statues… Puis, le Soleil même ; qui prend une teinte verdâtre lui aussi, qui envoie ses rayons électroniques transpercer les pores de ta peau. Ton corps qui s’emplit de lumière féconde. Tu te transformes. Ça se met à pousser partout, en toi et tout autour. L’instrumentalité végétale-robotique. Ton âme divague puis explose en dehors de ta peau gazonnée et tu voles au dessus de toi, au dessus des abimes, contemplant cet autre univers verdâtre qui s’agence sous toi. Tu vois les arbres nouveaux pousser. Grandioses, énormes, aux grandes branches impossibles, remplies de sève luxuriante et électrique, arborant des fruits d’un jaune à te faire éclater les iris…. Tes iris qui se perdent d’ailleurs dans les milliers de jardins difformes et de parcs surnaturels qui évoluent à la vitesse grand V, qui s’érigent tout seul, s’enchevêtrent, se perdent les uns dans les autres. Tout va tellement vite mais tu es serein, bien que puissamment dépassé par les événements. Délicieusement dépassé. Le ciel n’est plus qu’un bourdonnement exponentiel de synthétiseur analogique scintillant. Il se mets alors à neiger du pollen partout. Du pollen gelé. Le monde vert devient blanc. Puis lumière pure. Tout est irradié par la lumière. Et tu te réveilles de ton songe-isolation, le cul posé dans l’herbe. La tête lourde, la bave au coin, l’oeil hagard.

J’ai hâte de faire mon jardin cet été (en écoutant du drone)


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White Noise – An Electric Storm

Année de parution : 1969
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, Island – 2007
Style : Psychédélisme, Électronique, Avant-Garde, Pop Perverse Damnée et Folichonne, Tape Music, OVNI, Disque WTF

Dans les grands chef d’oeuvre ovni-esques méconnus des sixties acidulés/enfumés, il se dresse là ; non pas sur le trône mais juste à côté… C’est plutôt le fou du roi c’disque. Un clown moqueur mais damné, le visage (mal-rasé) barbouillé d’un maquillage approximatif qui sent pas très bon, les cheveux en broussaille, la gueule pleine de dents pourries, le regard absent. Un clown qui aime autant raconter des blagues salaces/déplacées en faisant de ridicules pirouettes que faire des ballounes AVEC des animaux (plutôt que l’inverse). Un chic type, quoi.

Quand je pense à la musique qui alimente le mystérieux univers des rêves et des cauchemars, je ne peux m’empêcher de penser tout de suite à ce premier opus subversif de White Noise. On tient là un véritable bad-trip sonore comme il ne s’en faisait tout simplement pas à l’époque (et même après, du moins pas dans cette forme bien particulière)… Il y a tout sur ce chef d’oeuvre de musique sombre et hallucinée : de la pop de chambre parfaite, du proto-électronique bien barré, du psychédélisme, du dark ambient, de l’humour, de l’horreur, du sexe, du plaisir, de la folie à foison, des atmosphères incroyables ainsi que des expérimentations sonores diverses (du sampling, utilisé aussi à outrance pour une des premières fois, en passant par l’impro et par un travail de post-production incroyable qui met beaucoup d’accent sur la stéréophonie).

Ce disque est une perle noire oubliée dans les brumes du temps – un vrai petit bijou soixante-huitard qu’il fait bon découvrir aujourd’hui et qui n’a rien perdu de son pouvoir incantatoire. J’imagine à peine la claque qu’on prit ceux qui l’ont acheté à l’époque de sa sortie mais d’après les commentaires que j’ai lu sur le net, cet album a été une source de crainte et d’incompréhension pour bien des gamins en 1969-70. C’était le disque de papa ou du grand frère drogué qu’on avait peur d’écouter, pensant qu’on allait être possédé par un esprit malveillant ou un démon vespéral…

An Electric Storm est surtout l’oeuvre de David Vorhaus, un des grands pionniers de la musique électronique. Vorhaus était d’abord et avant tout un contrebassiste classique mais c’est son passé dans les sciences physiques (domaine d’étude dans lequel il a gradué) et son background d’ingénieur électrique qui l’ont poussé vers le monde de la musique électronique. White Noise est né lorsqu’il a rencontré Delia Derbyshire et Brian Hodgson, qui formaient alors un groupe appelé Unit Delta Plus (les deux comparses travaillaient aussi à la BBC Worshop et sont entre autres responsables pour la création du thème de la culte émission Dr. Who !). Le trio créé son propre studio dans Camden (le nord de Londres) et se met à expérimenter avec du matériel à la fine pointe technologique de l’époque, dont le fameux EMS VCS3, premier synthétiseur de fabrication anglaise… Rapidement, les 3 acolytes se font remarquer par Chris Blackwell, leader du prestigieux label Island, qui les signe et leur donne une avance de 3000 livres pour l’enregistrement DU disque qui va populariser la ME (finalement, il n’en sera rien, et ce même si l’album s’est relativement bien vendu). Il y a alors un buzz important autour de la musique électronique ; on peut penser au premier album des Silver Apples ou au seul opus de The United States of America, avec lesquels An Electric Storm créé une sorte de trilogie non-officielle de la ME expérimentale de la fin des 60s.

David Vorhaus

C’est à New York que Vorhaus décide d’aller enregistrer son oeuvre maîtresse, choix judicieux s’il en est, parce qu’à l’époque, la grosse pomme est l’endroit-clé pour l’avant-garde. Ya le Velvet évidemment, mais aussi les disques ESP, les ci-haut mentionnées Pommes Argentées, ainsi qu’une scène de Free Jazz incroyablement riche. L’enregistrement est long et laborieux (c’était l’album avec le plus de samples à son époque, bien qu’il a du être largement dépassé par DJ Shadow et les Avalanches dans un lointain futur!), tellement que le boss de Island perd patience et finit par exiger le produit fini, ce qui fait que la dernière piste (le terrible « Black Mass ») a été improvisé en une nuit qui a du être passablement épique. Le résultat final ? MiNd=FuCkInG-BlOwInG !!!

L’album commence tout en douceur, dans les réverbérations de « Love Without Sound », génial morceau de pop atmosphérique brumeux, planant et bourré d’effets que n’auraient pas renié les bon vieux Residents (sauf que là, c’est au moins 5 ans avant les Residents). Le tout est cotonneux à souhait mais on sent pointer le malaise déjà… Des pleurs féminins, des rires bizarroïdes, des bruits de torture. On comprend alors le trip de White Noise : déconstruire la musique pop à l’intérieur même de la dite formule. Cette première face du disque sera donc dédié à ce noble but. Vient ensuite « My Game of Loving », rencontre au sommet entre Brian Wilson et Luc Ferrari. Un thème génial qui fait très film d’espion sur acide est porté par des voix célestes et des percussions iraniennes mais se voit entrecoupé succinctement par des voix de femmes françaises et allemandes (les voix de la tentation!). S’ensuit alors une orgie en studio. Oui-oui. Une vraie partouze gémissante, avec cris de jouissances passés dans le malaxeur de Vorhaus qui, tel un François Pérusse des ténèbres, joue sur les sons pour rendre le tout assez malsain… Retour alors à notre mélodie initiale qui cette fois sonne plus étrange que tantôt (le maestro joue avec nos cerveaux). Et on revient alors à l’orgie qui se voit maintenant greffée d’un aspect Bondage-SM pétrifiant (avec sons de vent occulte et solo de batterie en prime). C’est fou qu’un tel passage ait pu passer sans être censuré à l’époque ! Le morceau se termine sur un ronflement, comme si tout jusqu’à présent n’a été qu’un rêve opiacé…

S’ensuit alors le très siphonné « Here Comes the fleas », première pièce que j’ai entendu du projet et qui saura séduire les fans de Mr. Bungle par son aspect hyper diversifié et folichon. C’est certes un morceau plus léger et rigolo mais ça parle quand même d’un mec qui n’a absolument rien lavé chez lui (y compris son propre corps) depuis six semaines… « Firebird » est la perle ouvertement pop de l’album. Sorte de délire lysergique à la sauce Beach Boys qui reste solidement scotché dans la matière grise pendant des heures (avec son espèce de chant de sirène en arrière fond).

Delia Derbyshire

Retour aux ténèbres avec le dernier titre du premier côté du disque, l’intrigante « Your Hidden Dreams »… Les vocaux féminins sont aussi magnifiques que mystérieux, et rappellent par moments ceux de Björk, notre Islandaise préférée. Les paroles semblent jouer sur l’aspect diabolique et tentateur de la femme, un thème récurrent sur l’album (c’est elle qui a bouffé la pomme après tout !) :

Why do you let it hold you?
Life must be lived in full view
In every sin there must be pride
Your hidden dreams can’t be denied
Take me, and you’ll begin to understand.

Ces vocaux sont murmurés comme un secret terrible… La musique qui accompagne ce récit est parfois tranquille (mais on parle d’une tranquilité pleine de menaces obscures) et parfois s’emballe pour devenir inquiétante à souhait (cette batterie pleine de reverb qui joue les marteaux piqueurs, ce piano étrange, ces cordes angoissées…). Tout ici nous prépare magnifiquement pour ce qui va s’ensuivre sur l’autre côté : l’enfer.

« The Visitation » surprend à la première écoute… Du indus/dark-ambient en 1968-69 ? Le tout commence comme ça, en tout cas. Une montée horrible et bruyante qui s’achève sur un long cri perçant. Et le mantra se fait alors entendre, plus lugubre que jamais : « Young girl with roses in her eeeeeyes ». On s’imagine bien le Donovan de la pochette de « A Gift From a Flower to a Garden » susurrer ces paroles dans un champ de maïs en plein milieu de la nuit (brrrrr….). Les paroles et les sons semblent relater la fin tragique d’un couple à travers un accident de moto assez sanglant où le jeune homme est tué… Mais attention, l’aspect fantomatique, c’est que l’histoire est narrée par le conducteur qui revient d’entre les morts pour « visiter » sa douce encore en vie. Tout cela est accompagné par des bruits de motos spectraux, des pleurs de jeunes filles, le sons des cloches et des montées proto-industrielles… Ce morceau est un putain de chef d’oeuvre hallucinant et totalement en avance sur son temps tout en étant pourtant étrangement emblématique de son époque.

Trouvez pas qu’il fait peur vous ?

On finit le tout avec une belle petite messe noire dont le thème initial me fait penser, je ne sais pourquoi, à une version vocale du thème du stage de Bowser dans Super Mario 3. Sur cette longue piste improvisée, White Noise recrute l’excellent percussionniste de free jazz Paul Lytton (Evan Parker, Area, London Musician Collective) qui fait de la magie à travers une mer de sons caverneux. Rapidement, d’autres biscorneries électriques, hurlées, réverbérées, se joignent au délire méphistophélique. C’est vachement malsain ce qui se passe ici. La litanie tribale dédiée au mal ne se termine pas dans la joie et l’allégresse, je peux vous le confirmer…

An Electric Storm est un grand disque insolite et aventureux. On regrettera que les essais suivants de Vorhaus sous le même nom tombe dans une New Age un brin moins intéressante (malgré un très chouette second volume)… Mais avec ce premier opus discographique, le bonhomme s’assure une place au panthéon des musiques sombres et expérimentales, dont l’influence se fait aujourd’hui encore sentir sur une tonne de trucs. Un grand, TRÈS grand disque. Et un des mes desert island discs. Peace out !


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critiques

Sulphuric Night – Forever Cursed

Année de parution : 2019
Pays d’origine : Portugal
Édition : Vinyle, Altare / Black Gangrene – 2020
Style : Black Metal Atmosphérique

Rage. Terreur nocturne. Os brisés. Désert de souffre gelé. Marécage fantasmé. Grotesque. Bourré d’immondices. Grouillantes. Couinantes. Rage. Cauchemars en vase-clos. Étouffer. Se noyer dans la glaise. Rituel nocturne. Sacrifice. Peste bubonique. FUZZ. Rage. Bête noire. Ambient. La brèche est ouverte. Hallucination. PEUR. Cafardeux. Voix pourrissante. Dégradation. Rejet de la vie. S’auto-vomir. Aigreur. Naufrage intérieur. Rage. Obsession. Affable. Négation. Perte de repères. Spectres. Amertume. Maison hantée. Cadavre grugé. Ver blanc. Gigantesque. Défraichi. Rage. Perte. Voyage au bout de la nuit endémique.


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critiques

Premiata Forneria Marconi ‎– Per Un Amico

Année de parution : 1972
Pays d’origine : Italie
Édition : CD, BMG Ariola – 1998
Style : Rock Progressif, Symphonic Prog

Attention cher lecteur… Derrière cette pochette pour le moins « rose bonbon » (et, disons le, assez laide) se cache un disque prodigieusement fabuleux et l’un chef d’oeuvre incontesté du prog italien. Un disque élégant, racé, étonnant de maîtrise pour une deuxième offrande discographique pour le jeune groupe de Milan. Ces piécettes (sortes de micro-symphonies) sont superbement composés, somptueusement orchestrés et bourrées d’une tonne de petits détails sonores raffinés. Le savoir-faire technique des muzikos-compositeurs est évident mais avant tout, c’est un album qui a un coeur immense, une âme et une personnalité bien propre à lui.

Per Un Amico, c’est une ballade dans une forêt embrumée d’Italie (je pense à la « Umbra »), à travers hêtres et chênes antiques, petits ruisseaux et autres cours d’eau. Le tout est d’une intense beauté pastorale. À part le second morceau, l’instrumental intitulé « Generale » qui est plus enlevant/rock, les 4 autres pistes sont des merveilles de sophistication qui n’envient rien aux plus grands compositeurs classique. Je défie quiconque n’aimant pas le progressif pour ses excès souvent discutables (même si moi, j’aime !) d’écouter ce disque et ne pas être secoué par de grandes bouffées d’émotion pure et brute. Cette musique est subtile, atmosphérique, poétique en diable, d’un ravissement sans pareil.

Les influences semblent multiples : le Genesis de l’époque Trespass (surtout le jeu de guitare acoustique d’Anthony Phillips, dont Franco Mussida est un digne émule), la scène Canterbury, Gentle Giant, King Crimson, les compositeurs romantiques et folkloristes, le baroque, le folk italien. Tout cela s’enchevêtre célestement au cours de cette ballade forestière automnale mystique. Si il ne fallait en garder qu’un seul (mais ce serait cruel), ce serait « Il banchetto » (Le banquet). Une intro à la guitare splendide… et la voix, le piano, la basse et la batterie se joignent à elle dans un moment musical des plus ensoleillé. Puis… un nuage obscurci alors le ciel momentanément. La flûte piccolo et la guitare 12 cordes tissent des vertiges séraphiques alors que le Mellotron s’élève, à la fois tendu et éthéré, annonciateur de plusieurs micro-climax ahurissants. Mais ce n’est pas fini ! On a droit à un passage façon « Gentil Géant » out of nowhere qui se mute en magnifique mini sonate pour piano. Que c’est beau, ensorcelant, féérique ! Le tout se conclut en retournant sur les arpèges qui avaient initié le bal… Le Soleil resplendit à nouveau dans le ciel, entre les branches et les feuilles…

Bref, à la lecture du précédent paragraphe, vous pouvez ressentir (j’imagine) tout l’amour que je porte à ce morceau. Il représente (ainsi que tout l’album en fait) ce qui se fait de mieux en matière de musique progressive. Parce que le vrai de vrai prog, c’est ça… Pousser la musique dite « accessible » (le rock, la pop) plus haut, plus loin ; vers d’autres horizons insoupçonnés, la métissant avec d’autres courants, d’autres genres, d’autres vocabulaires sonores, la faisant évoluer vers une forme nouvelle, libre et grandiose. Et ça PFM, sur leurs 2-3 premiers albums, ils faisaient ça avec brio !

En plus, sur l’album y’a pas UN, pas DEUX, mais TROIS Mellotron. TROIS !!! Must buy !


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Robbie Basho ‎– Venus In Cancer

Année de parution : 1969
Pays d’origine : États-Unis
Édition : Vinyle, Traffic Entertainment Group – 2018
Style : Avant-Folk, American Primitivism, Raga

Cette musique se passerait bien de mots pour dépeindre sa définitive splendeur. Cette musique n’est que beauté suspendue dans un ciel changeant au gré de saisons fugaces. Ces ciels d’été à l’azur fulgurant, ponctués de cirrus haut perchés aux formes toujours plus abstraites… ciels luminescents/dégagés d’automne qui laissent s’embraser des couleurs folles, véritable feux d’artifices végétaux pour les yeux de ceux qui se laissent encore envahir par la pureté des choses élémentaires. Ciels enneigés de sous-bois, qu’on ne fait qu’entrevoir entre le brun emmitouflé de blancheur irradiante des branches bienfaitrices… ciel gris, morne et pourtant rassurant de ces marches solitaires qui sont, en quelque sorte, ce qui se rapproche le plus d’une certaine forme de spiritualité pour moi.

Un homme un peu étrange (un voyageur), sa guitare acoustique 12 cordes et sa voix de barde celtique nouveau-genre anachronique en diable (qui peut autant ravir que déplaire). Juste ça, et quelques petits arrangements baroque typique de l’époque (on est en 69) ci et là. Et ça te tisse des symphonies de « courant de conscience » grandioses. Des liturgies d’arpèges qui peuvent donner des frissons d’extases à quiconque n’a pas une pierre dans le poitrail. De la simplicité mais dans sa forme « magistrale » ; qui va au bout de ses racines flamboyantes, qui met en lumière le foisonnement intrépide qu’il y a au coeur des choses vivantes, des êtres.

Parfois, c’est Robbie qu’il te faut pour comprendre.


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Kali Malone – The Sacrificial Code

Année de parution : 2019
Pays d’origine : États-Unis
Édition : 3 CDs, iDEAL Recordings – 2019
Style : Drones d’orgue, Minimalisme

Notes sur l’enregistrement :

  • « Canons for Kirnberger III » (pistes 1 à 3) jouées et enregistrées par Kali Malone à L’École royale supérieure de musique de Stockholm.
  • « Norrlands Orgel »(pistes 4 à 6) jouées et enregistrées par Kali Malone, avec l’assistance de Karl Sjölund au Studio Acusticum de Piteå.
  • « Live in Hagakyrka » (pistes 7 à10) jouées par Ellen Arkbro et Kali Malone ; enregistrement par Rasmus Persson à l’église Haga kyrka de Gothenburg.
  • *Mastering par Rashad Becker

3 CDs d’orgue dronesque ?!? Serait-ce le wet dream absolu d’un certain Yannick Valiquette qui prend vie ? Oui, tout à fait. Et un peu le mien aussi (ouais Yanni, t’as pas le monopole de l’appréciation « organesque » ; sorry bro)… Kali Malone est une jeune américaine qui a grandi dans le Colorado et qui a fait des études en chant classique. À 16 ans, elle rencontre Ellen Arkbro lors d’un spectacle à New York et décide d’aller lui rendre visite à Stockholm l’année suivante. S’ensuit alors une grande période formatrice pour Kali qui se met à faire de la musique (improvisée surtout) avec une panoplie de musiciens là-bas. Elle tombe littéralement sous le charme de la Suède et de sa scène musicale underground foisonnante. Elle décide d’y d’émigrer sur un coup de tête, à ses 18 ans, avec pour seuls bagages son ampli de guitare Fender et quelques pédales. 6 ans plus tard, elle vit toujours à Stockholm, y poursuit des études en composition électro-acoustique et y a enregistré plusieurs disques (dans différents genres) formant une discographie déjà fascinante. Pas mal pour une demoiselle qui n’a que la mi-vingtaine !

En 2018, Malone publie un EP qui rassemble 4 improvisations qu’elle a faîte à l’orgue dans une période donnée (2016-2107). À son écoute, on comprend rapidement qu’elle a trouvé là un instrument de choix pour exprimer toute sa sensibilité artistique et mettre en musique son monde intérieur où mélancolie funéraire et somptuosité automnale s’enchevêtrent. C’est d’ailleurs avec ces litanies cafardeuses et désolées que j’ai initialement abordé le corpus de l’américaine. Ce que je ne savais point à ce moment, c’est que cet exercice (déjà sublime) ne serait qu’une mise-en-bouche pour sa plus grande réalisation discographique jusqu’à ce jour : Le Sacrificial Code (ici chroniqué).

Donc… Comme je disais, on a ici affaire à 3 CDs avec uniquement de l’orgue (mis à part une courte piste qui introduit le 3ème disque et qui met en scène les cloches de l’église luthérienne Haga kyrka de la ville de Gothenburg). C’est donc un album pour oreilles avertis seulement ; pour ces aventureux contemplatifs-statiques qui aiment se laisser emporter et bercer les tympans par une musique qui prend tout son temps pour imposer son atmosphère quasi-figée et ensorcelante. Car quand il est question de drone, il est souvent question aussi de patience, de méditation, de voyage intérieur, d’engourdissement de l’âme… Il faut laisser chaque note nous englober, chaque réverbération du divin (et colossal) instrument nous tétaniser jusqu’à ce qu’on réalise qu’on est littéralement sous hypnose. Ce n’est donc pas un opus qu’il faut se farcir dans n’importe quel contexte… Mais quand c’est le bon moment, bon Dieu qu’on peut partir loin avec cet album et toucher/gouter à une sorte d’absolu miraculé ! Et on se dit alors qu’il n’y a pas musique plus belle, plus essentielle que cela !

Il est nécessaire de souligner ici le superbe travail de « miking » effectué par Malone. En plaçant les micros stratégiquement très près des tuyaux de l’orgue, elle a réussit à éliminer autant que possible les identifiants d’environnement ; en supprimant essentiellement la grande réverbération de hall si inextricablement liée à l’instrument en temps normal. L’orgue sonne donc vraiment différemment de ce qu’on à l’habitude d’entendre… Il est plus doux, plus près, plus intimiste, plus frêle, moins hautain, moins victorieux, moins romanesque. De plus, dans sa manière de jouer, Kali s’est efforcée de se libérer de tics que peuvent avoir les organistes qui se laissent emporter bien souvent par l’émotivité du moment, la toute puissance de l’instrument et les élans expressifs qui en résultent dans la performance. Son jeu (et celui d’Arkbro sur le CD 3) est lent, délibéré, stoïque, raidi, gelé, presque impassible… et il invite donc au recueillement le plus complet.

C’est vraiment un de mes albums préférés de 2019. Voilà là une oeuvre puissante qui va m’habiter longuement et que je me plairai à écouter et réécouter lors de ces jours d’infinie grisaille (qu’elle soit physique ou psychique).


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critiques

Sun Ra – Cosmos

Année de parution : 1976
Pays d’origine : États-Unis
Édition : Vinyle, Inner City – 2010
Style : Avant-Garde Jazz, Jazz Fusion, Spiritual Jazz, Free Jazz, Post-Bop

Hey toi jeunot… Oui toi ! Tu te cherches un album de Sun Ra qui peut PRESQUE (je dis bien « presque ») jouer en fond sonore lors de ton souper spaghetti du mardi soir en famille ? Tu veux aussi que ce disque, par le fait même, fasse en quelque sorte le pont entre le Sun Ra acoustique des débuts et le Sun Ra plus funky/électro/discoïde de la deuxième moitié des seventies acidulés ? Bref, tu veux une fusion quasi-parfaite de tout le spectre sonore de l’homme casqué de Saturne ; mais sans verser trop profondément du côté de ses essais Jazz Libre chaotiquement décalibrés (que tu te réserves plutôt pour ces moments de recueillement solitaire suprême aux heures pâles de la nuit)… Et bien, j’ai justement la galette qu’il te faut !

Bienvenue dans ce Cosmos bienveillant, à la fois grisant/opiacé/foutraque par bouts (ça demeure du Ra Soleil après tout) mais quand même bigrement bien structuré et finement ficelé. C’est pas mal le disque parfait pour s’initier au compositeur/pianiste/philosophe des étoiles préféré des petits et des moins petits. On y retrouve des pistes très Swing qui rappellent les offrandes discographiques late 50s/early 60s de l’Arkestra mais le tout saupoudré par cette petite touche jazz-ambient-relax promulguée par le space moog onirique de monsieur Ra (instrument qui était son nouveau petit joujou préféré à ce moment là). Le vaisseau-arche traverse ici une galaxie particulièrement smoothy-licieuse, constituée de planètes(-pistes sonores) bleutées-pourpres-argentées.

L’ambiance d’un disque de Sun Ra est toujours extrêmement particulière. Il faut écouter quelques disques de l’homme pour commencer à pénétrer vraiment dans son univers bruitatif totalement « autre »… La musique de Sun Ra, c’est un rêve. Du Dream-Jazz en somme. Et parfois, nos rêves sont plus concis, les contours plus nets, mieux dessinés ; ça se tient quand même bien… d’autres fois, c’est juste du maboulisme pur jus ; la réalité n’est plus qu’un distant souvenir, tout s’efface, se disloque et se reconstruit célestement sous de nouvelles formes et anti-formes dans la chambre nuptiale de Morphée… Mais peu importe le degré de déraison du dit songe, il y a toujours ce petit côté brumeux-irréel-nébuleux. Et cet aspect là est toujours prévalent chez Sun Ra… Et teinte donc ce Cosmos tout chimérique qu’il l’est. Claviers atmosphériques, basse électrique, flûtes et saxo multiples, basson, clarinette, trompette, cor français, batterie, trombone et voix disparates (qui récitent un mantra sur la première pièce de la Face B, superbe)… Tant d’éléments contribuant à produire ce brouillard jazzy narcotiquement vôtre, cette substance sonore affranchie, énigmatique et belle à en pleurer.


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Kikagaku Moyo – Masana Temples

Année de parution : 2018
Pays d’origine : Japon
Édition : Vinyle, Guruguru Brain – 2017
Style : Psychédélique, Raga Rock, Krautrock, Folk, Stoner Rock gentil

Amateurs de Kosmische Musik de tous azimuts, voici un disque qui devrait vous plaire ! Ce groupe de Tokyo transplanté à Amsterdam (on se demande pourquoi…) oeuvre à émoustiller les tympans des plus chevelus d’entre nous depuis 2012, alors qu’il se sont rencontré dans un monstrueux Jam cosmico-féérique. Ce « Masana Temples » est leur 4ème offrande discographique et il a été enregistré à Lisbonne, avec l’apport considérable du musicien-producteur jazz Bruno Pernadas.

Et ça donne quoi exactement musicalement-parlant ? Et bien, premièrement, comme la magnifique pochette (signée Phannapast Taychamaythakool… super cool à prononcer avec 28 biscuits soda dans la bouche) le laisse entrevoir, il y a un sitar ! Alors moi, je dis déjà mille fois oui ! Mais outre mon sitar-worship, on a ici affaire à un très beau disque de musique psychédélique qui touche à plein de sous-genres… Il y a cet aspect Raga Rock et Folk qui peut nous ramener aux disques non-ambiant de Popol Vuh. Les rythmiques hautement choucroutées et les moments plus rutilants rappellent les belles effusions d’Amon Düül II époque « Tanz der Lemminge ». Sinon, pour citer une influence japonaise, on peut penser au géniaux Flower Travellin’ Band ; mais si ces derniers avaient mis la pédale douce sur le fuzz outrancier… parce que oui, cet album de Kikagaku Moyo est un disque tout duveteux et sirupeux (en grande partie). Du Psychédélisme GENTIL, en somme. Une micro-dose de LSD qu’on mets dans le café matinal un beau Samedi de Juin, alors que le ciel ne finit plus d’être bleu. On peut même parfois entrevoir le spectre sonore de Broadcast (groupe anglais de Trish Keenan et James Cargill) vu le petit côté lounge-baba-cool qui pointe son minois de temps en temps.

Cet album, c’est un beau voyage onirique et énergisant à travers un jardin immense et ensoleillé, le tout bourré d’orfèvreries champêtres, de sitar planant, de basse groovy-licieuse, de percussions exotica-kraut et de guitare tantôt folky tantôt fuzzy (le tout avec un succulent soupçon de thérémine). Les voix sont douces, discrètes, apaisées… Les paroles des pièces sont toutes en yaourt (à part celles, japonaises, de « Nazo Nazo ») ; c’est-à-dire qu’elles n’ont aucun sens et ne sont en fait qu’un enchaînement de sons, syllabes et onomatopées qui « sonnent » comme une langue réelle mais qui n’en est pas une.

Tous construits à partir de jams, les morceaux s’enchevêtrent majestueusement pour créer un tout qui coule comme un long fleuve tranquille dans nos tympans ravis. Cela renforce le versant « voyage » évoqué ci-haut. Parmi mes préférés, je peux citer « Fluffy Kosmisch » qui porte tellement bien son nom. Beau jam céleste et Hawkwind-ien que voilà ! Gros coup de coeur aussi pour « Orange Peel » et sa nostalgie/mélancolie hyper-japonisante. Le genre de truc ULTRA détendu/paresseux qui te donne le goût d’être un cumulus qui sillonne mollement l’azur. Et belle finale aussi sur la très folky « Blanket Song ». Encore un nom bien choisi messieurs ! L’impression d’être sous la couette, dans un hamac qui vogue vers un ailleurs incertain.

Un disque de lazy weekend, pour faire la vaisselle avec son 3ème café à 11h00 du mat, avant d’aller cueillir des champignons en sous-bois…


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critiques

Darkthrone – A Blaze in the Northern Sky

Année de parution : 1992
Pays d’origine : Norvège
Édition : CD, Peaceville – 2001
Style : Black Metal

Cela se déroule début 1991 dans un petit pays du nord de l’Europe appelé la Norvège… Les gars de Darkthrone viennent de faire paraître leur premier album, « Soulside Journey » (enregistré l’année précédente). C’est un excellent disque de « Death Metal », genre qui a alors la cote dans la scène métallique underground scandinave. Nos musiciens s’apprêtent alors à retourner en studio afin de donner suite à ce premier méfait discographique. « A Blaze in the Northern Sky » arrive dans les bacs en Janvier 1992… et redéfinit tout. Nouveau style musical (Black Metal), pochette noir et blanc à la fois cheap et ensorcelante, production lo-fi à souhait, changement de look des musiciens…. Mais que diantre s’est-il passé en si peu de temps ? Comment comprendre un tel revirement de situation ; un tel changement sonore ? Qu’est-ce qui a fait naître le coup d’envoi discographique du Black Metal seconde vague (probablement la période la plus légendaire du genre) ?

L’influence d’un certain Øystein Aarseth (alias Euronymous) et l’ambiance de son magasin de disques Helvete (lieu de ralliement de jeunes gens très biens) y sont pour quelque chose… En 1991, alors que Gylve Fenris Nagell et Ted Skjellum ne sont pas encore respectivement Fenriz et Nocturno Culto, ils abandonnent complètement le Death sur un coup de tête (et par le fait même, leur maquette de ce qui devait être leur second disque : « Goatlord »). Ils échangent leurs baskets, leurs vestes en flanelle et autre fringues « tendance » contre des blousons de cuir, des ceintures à munitions et… plusieurs tubes de maquillage (couleurs préconisées : le noir et le blanc, seulement). Ils errent dans les bois, se mettent à invoquer le grand cornu, s’inspirent des légendes anciennes… Leur nouveau son ne sera que ténèbres et laideur fiévreuse. Lo-fi, volontairement minimaliste, caverneux, primaire, à milles lieux des fioritures death métalliques d’antan. Le « métal noir », c’est celui-là qu’ils vont essayer de forger maintenant. Et y’a pas à dire, pour un premier coup d’envoi, « A Blaze » est un coup de maître. C’est souvent l’album qui est cité comme celui qui a enfanté le Black Metal moderne.

L’album débute par une intro glauquissime… Une sorte d’invocation aux grands anciens (portée par la voix Fenriz) sur fond de dark ambient rituelle. La tension monte. La voix dérangée de Nocturno rejoint celle de son comparse… Elle est saccadée, acariâtre, maladive, annonciatrice d’un chaos certain. Et puis, tout ceci disparaît soudainement et on se prend le son du Darkthrone nouveau en pleine gueule. C’est « Kathaarian Life Code » mes amis. Un riff d’entrée qui te retourne les entrailles dans tous les sens, lui-même secondé par des blasts de Fenriz (a.k.a. l’être humain le plus cool sur Terre). Morceau long et perfide que voilà, avec ses passages d’une langueur toute visqueuse, ses envolées rageuses et son anti-mélodie glaciale à souhait (riffs acerbes à l’ardoise). Bordel que c’est culte de chez culte ! Les gens de Peaceville devaient vraiment se demander qu’est-ce qui se passait dans leurs enceintes quand ils ont écouté le nouveau disque de ce petit groupe de Death qu’ils avaient signé il n’y a pas si longtemps… À cet effet, le rumeur prétend que face à leur hésitation à sortir un tel truc, Fenriz leur a dit que si ils n’en voulaient pas, les prods Deathlike Silence (l’étiquette d’Euronymous) se ferait un plaisir de l’éditer. Face à ces menaces de défection, Peaceville ont cessé de faire leurs chochottes et ont fait paraître cette merveille funèbre. Et si on se fie au succès interplanétaire du machin en question, je ne crois pas qu’ils regrettent beaucoup cette prise de risque actuellement.

En plus d’être le pilier d’une véritable révolution musicale, « A Blaze in the Northern Sky » est assez unique dans la discographie de Darkthrone en ce sens que la métamorphose du groupe (passant du Death au Black) n’est pas encore complète à 100%… L’album est purement Black Metal par moments (« Katharian », « In The Shadow Of The Horn », « Where Cold Winds Blow ») mais sur les autres pistes, on a droit à une sorte d’hybride divin entre Black et Death. Les rythmiques s’y font plus tordues/sinueuses. Les vieux « tics » d’écriture de Fenriz sont toujours bien présents, mais ensevelis sous dix milles couches d’un brouillard impossible à percer. C’est un des aspects que j’aime le plus de ce disque. L’opus a été enregistré très rapidement ; ce qui est toujours le cas chez Darkthrone. On a donc l’impression d’accompagner la troupe dans leur transfiguration sonore. Nos tympans assistent à la création de quelque chose de nouveau et à l’évolution d’une bête musicale encore à définir. Et c’est proprement fascinant.

« Chéri, les enfants ont encore pigé dans ma trousse de maquillage ! »

Les 6 morceaux ici présent sont des classiques indémodables du genre. Maintes fois copiés/émulés (avec plus ou moins de succès). La BASE de toute une scène. Mais au delà des compositions en elle-mêmes, ce qui fait toute la magie de cet album, c’est son atmosphère résolument unique. Crade, transie, mystique, fantasque, narcotique, crue à l’os. C’est cette atmosphère de « cimetière profané sous la morte lune » qui fait que cette musique semble littéralement nous provenir d’un autre monde… Un monde ancien et austère, peuplé de créatures voraces et de Dieux vengeurs oubliés par les siècles. Un monde où la nuit est éternelle et solennelle ; où l’on se perd dans des forêts psychédéliques recouvertes d’une brume millénaire et dans ces montagnes aux cimes enneigés… Et évidemment, il y a cette pochette d’album qui vient sublimer tout cela. LA pochette par excellence du Black Metal, avec Zephyrous grimé de corpse paint qui semble hurler au crépuscule, le regard habité par ce monde intérieur qu’il s’apprête à nous vomir à la gueule.

Je termine cette critique en y allant d’une banalité tout de même essentielle: si vous vous intéressez au Black ou au Métal extrême tout court, vous DEVEZ posséder cet album de toute urgence !


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critiques

Champignons – Première Capsule

Année de parution : 1972
Pays d’origine : Canada (Québec)
Édition : Vinyle, Return to Analog – 2019
Style : Psychédélique, Blues Rock, Rock Progressif

En frais de trésors sonores enfouis, le Québec n’est pas en reste… Dans la période fin-60s/début-70s, on retrouve bon nombre de sorties d’albums à très petit tirage, parutions plus ou moins officielles, private presses obscurs à souhait, etc… Certains chercheurs-archéologues musicaux de renom (dont François Zaidan et Julien Charbonneau, pour ne nommer que ceux-là) vont aux 4 coins de la province, de ventes de garage aux sous-sols d’églises (plus ou moins catholiques) à la recherche constante du nouveau saint-graal psychotronique. Et un des joyaux les plus convoités lors de ces pérégrinations, c’est sans conteste ce premier (et unique) album des Champignons, groupe de rock psychédélique de Shawinigan… Le monsieur Zaidan précédemment mentionné a jadis eu la main chanceuse et a réussi à excaver une quantité astronomique de copies d’un coup (il en a encore la larme à l’oeil quand il en parle ; et je le comprends !).

Mais bon, à part sa rareté légendaire (avant cette sublime réédition chez RTA), est-ce que ce disque de Champignons vaut le coup ? La question est valable car des fois, on dirait que la quête homérique qu’est celle de trouver la galette convoitée est pratiquement plus épique/émouvante que l’est le disque lui même… On attend parfois des années avant de pouvoir apposer le tympan sur la chose bruitative en question pour finalement se dire « Ouais… c’est bon mais je m’attendais à plus ». Est-ce aussi le cas de ce « Première Capsule » des Champis magiques !?!? Que nenni, mes amis !!

Cet album mérite tout à fait la réputation (et les louanges) qu’on lui a faîte. C’est presqu’incompréhensible qu’un disque de cette qualité n’ait pas connu un succès d’estime plus fort à l’époque. On tient là une perle angulaire du rock psychédélique québécois (surtout lorsqu’on évoque la ténébreuse et chef d’oeuvrifique Face B).

Avant même d’évoquer la musique géniale de la troupe, il faut toucher un brin à l’histoire assez unique qui contribue à l’aura sulfureuse de l’album. Premièrement, un peu à l’instar des Black Sabbath, les membres de Champignons proviennent de quartiers pauvres et font de la musique dans l’espoir de se sortir de leur état. Cela peut expliquer partiellement le choix des thématiques (plutôt sombres) évoquées et du style Blues, souvent associé à la classe ouvrière. De plus, le groupe compte en son sein un jeune curé qui a récemment défroqué pour se lancer dans le psychédélisme tête première. Nos jeunes musiciens vont se servir de cet aspect pour faire un stunt publicitaire assez controversé, se présentant aux abords de L’Oratoire Saint-Joseph grimés en évêques et prêtres (pour un photo shoot) !

D’ailleurs, pour ceux qui sont intéressés par l’histoire assez particulière du groupe, je vous invite à lire cet excellent article du tout aussi excellent blogue Vente de Garage, le blogue.

Musicalement, Champignons donnent dans le Blues Rock fortement acidifié, avec de savoureux relents de prog-rock, d’la guitare fuzz comme on l’aime, du sax crimsonien, de la flûte éthérée et des passages d’orgue électrique éblouissants. Dès les premières notes de la pièce d’intro, l’instrumentale « Dynamite », on sent un groupe de jeunes musiciens totalement investis dans leur art. Ce morceau est une mise en bouche d’une grande qualité, qui confirme qu’on a affaire ici à un très grand disque. Mention spéciale au très sympathique solo de batterie au centre de la piste… S’ensuit la très bluesy « Le ghetto noir » qui est portée par l’orgue nonchalant et l’harmonica. Malgré les vocaux très québécois, on respire des arômes de la Nouvelle-Orléans !

« Rêve Futur » est à mon humble avis la meilleure pièce de la Face A. On a affaire à un magnifique morceau de prog-folk mid-tempo, avec sa batterie toute en nuances, sa guitare rythmique qui alterne entre passages aériens et d’autres plus lourds/vaporeux, sa flûte mélancolique en diable et sa basse qui soutient le tout rondement. Les vocaux sont très nostalgiques et émotifs… On peut facilement penser à un truc comme « I Talk To The Wind » du célèbre roi cramoisi. La courte pièce instrumentale qui clot ce premier côté du disque, « Le Train », nous maintient dans l’atmosphère contemplative et grisâtre du morceau précédent mais augmente légèrement le tempo et apporte une saveur toute « Jethro Tull-esque » (cette flûte entraînante y est pour quelque chose).

FACE B maintenant… Cela débute avec la pièce de résistance du disque : « Le château hanté ». Un petit chef d’oeuvre de dark-prog gothico-horrifique. Morceau très lancinant ; qui prend tout son temps pour bâtir son atmosphère fantasque qui emprunte beaucoup au cinéma de genre série-Z et à la littérature d’épouvante. La narration remplace ici le chant. Une tonne d’effets sonores délicieusement creepy/loufoques sont mis de l’avant pour créer une ambiance de cimetière damné (à minuit)… Pas mal tous les clichés du genre sont exploités dans le récit (le château en ruines près d’un étang, la lune couleur de sang, un homme masqué, un chat noir, la sueur froide dans le dos, etc)… L’apport de la flûte est particulièrement orgiaque dans la première partie narrée de la piste, toute impressionniste qu’elle est. Dans la seconde moitié purement instrumentale qui succède à l’historiette simpliste mais efficace, la guitare se lâche lousse et peut presque évoquer celle qu’on retrouve dans Univers Zero et Present (deux piliers du RIO le plus sombrex). Un GRAND moment musical que voilà.

« Folies Du Mercredi » est un autre chef d’oeuvre. Et c’est probablement le morceau le plus ouvertement « prog » du disque qui, jusqu’à présent, flirtait surtout avec le style. Il y a des effluves de Canterbury brumeux dans les environs. Changements de styles surprenants, solo d’orgue extatique et royalement maitrisé, guitare acide, batterie aquiline et sax aventureux sont tous au menu. On s’en délecte jusqu’à une finale mystifiante qui vient en la forme de ce « Pop-Pino » prenant.

On tient là un album complètement renversant. En voilà un des Saint-Graal de la musique québécoise évoqué en début de chronique. Un disque qui plaira autant aux fans de prog-rock, de acid-rock, de heavy-psych et autres psychedéliqueries nébuleuses. Un GROS merci aux types merveilleux de Return to Analog qui ont réédité le disque (il était temps !), ainsi que mon cher ami Julien Charbonneau qui a travaillé à restaurer la pochette.

Vous savez ce qu’il vous reste à faire !!! Direct sur le site de RTA et commandez moi ce délice sonore au plus crissss !!!!


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critiques

Serge Gainsbourg – Histoire de Melody Nelson

Année de parution : 1971
Pays d’origine : France
Édition : CD, Mercury – 2001
Style : Chanson/Narration française (suprême!), Pop Baroque

Et oui ! Moi aussi j’ai succombé jadis aux charmes de la Melody de sieur Gainsbourg… Comment ne pas tomber éperdument amoureux de cette ligne de basse ronde et funky qui ouvre ce chef d’oeuvre ? On réalise dès les premiers instants de ce disque que la production bute absolument TOUT sur son passage. C’est peut-être l’album qui SONNE le mieux de ma discographie (avec ses quelques 3500 cds/vinyles). Qu’est-ce qui fait la magie du son de cet album, me direz-vous ? Premièrement, ya les arrangements singulièrement parfaits du tandem d’architectes sonores que sont Gainsbourg / Jean-Claude Vannier (ce dernier étant aussi responsable d’un obscur OVNI sonore sorti l’année suivante, l’élégant « L’enfant assassin des mouches »)… Nos deux messieurs tissent ici des ambiances enfumées, tantôt aériennes (ces cordes splendides sur la sublime « Valse de Melody »), tantôt groovy au possible (cette pièce d’ouverture avec sa section rythmique transcendante). D’ailleurs, le son de cet album était tellement en avance sur son temps. Ce n’est pas pour rien qu’il s’agit là d’un des albums les plus samplés de tous les temps (Portishead étant récidivistes dans le domaine, sur leur second album surtout). Et est-ce que quelqu’un peut me confirmer si Serge et Jean-Claude avaient accès à une machine à voyager dans le temps ? Parce que l’album est bourré de beats quasi hip-hop, 10 ans avant l’apparition de ce courant musical. Bande de sacrés avant-gardistes, va ! J’adore aussi l’amalgame sinueux d’influences sonores de l’époque qu’on retrouve ici sous une forme bien personnelle et unique… musique classique, funk, soul, folk, prog, psychédélisme, jazz… Tout cela est synthétisé à merveille sur ce Melody Nelson.

Ensuite, il y a le verbe de Gainsbourg. Cet album n’est vraiment pas en reste dans le département et contient possiblement les meilleurs textes de notre homme (bien que… « L’homme à la tête de chou », ça te dépareille aussi l’appareil cognitif que t’as entre les 2 oreilles bien comme il faut). Comme d’habitude, Serge narre plus qu’il chante. De sa voix grave et pernicieuse, notre narrateur nous raconte sa brève idylle interdite avec une fillette de 14 ans (ajustez votre pédo-mètre les amis !), cette Melody Nelson qui donne son nom à l’album. Mais Melody n’est qu’un fantôme ici, une vision surréaliste et lointaine… Un peu comme la Nadja d’André Breton. On ne sait rien sur cette Melody, à part son âge et la couleur de ses cheveux. On ne l’entend que murmurer son nom à quelques reprises… Ici, le personnage principal, c’est le narrateur ; où plutôt son obsession pour sa nymphette qui disparaîtra rapidement dans ce crash d’avion en Nouvelle-Guinée, son sentiment de manque, ses réminiscences folles et vicieuses de ce qui a été et ce qui aurait pu être…

L’album est aussi un vibrant hommage à la nouvelle déesse dans la vie de Gainsbourg : la magnifique Jane Birkin. L’amour peut amener de grandes choses et L’histoire de Melody Nelson en est la preuve. Les 29 minutes les plus parfaites de l’histoire de la musique ? Peut-être bien…


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