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Ben Frost – By The Throat

Année de parution : 2009
Pays d’origine : Australie
Édition : CD, Bedroom Community – 2009
Style : Dark Ambient, Musique Électronique, Post-Industriel, Drone, Noise, Musique de chambre

« Écoutez-les ! Les enfants de la nuit… En font-ils une musique ! »… Telles sont les paroles que notre bon ami Dracula emprunte pour rendre hommage aux hurlements nocturnes des loups (dans l’excellent bouquin de Bram Stoker). Dans toutes les cultures où il préfigure, ce noble canidé est source de fascination pour l’homme. Il est ancré au coeur même de la mythologie (voir les religions nordiques et leurs Dieux-loups), de la littérature et des arts en général… mais aussi les peurs et les fantasmes collectifs. Le loup est souvent source d’horreur – le messager ou serviteur des ténèbres…

Tout comme le comte Drac, Benoit Frosté semble partager cette appréciation pour ces prédateurs sans pitié. L’homme qui nous provient du froid (de l’Islande plus précisément) joue sur cet aspect sinistre du loup à travers ce By The Throat aussi somptueux que glaçant. Par dessus une musique faîte toute en tension soutenue, à mi-chemin entre le techno minimal, l’ambient, l’industriel et les trames sonores de Badalamenti (référence devant l’éternel), Ben Frost laisse déferler sa propre meute transgénique de loups électriques hurlant majestueusement dans une nuit sans fin. À l’aide de milles et un bidouillages et samples, il ré-assemble le loup électroniquement : son chant nocturne, ses grognements bestiaux, ses pas dans la neige, sa rapidité alors qu’il fonce sur une proie, sa férocité sans borgne lorsqu’il la déchire, sa violence sauvage et dénuée de sentiment. Le résultat : un album foutrement original et inquiétant – une musique qui veut te sauter à la gorge à tout moment… qui t’ensorcèle et t’oppresse en même temps, à la fois glaciale, vorace, minimale, orchestrée, énigmatique, nostalgique et cinématographique.


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Grobschnitt – Solar Music – Live

Année de parution : 1978
Pays d’origine : Allemagne
Édition : Vinyle, Brain – 2009
Style : Psychédélique, Rock Progressif, Space-Rock, Krautrock

Oh que OUI !!! Un des meilleurs albums « live » de tous les temps et possiblement le meilleur truc que Grobschnitt (bordel que ce nom est l’fun à prononcer) ait jamais enregistré. Ces joyeux pyromanes (voir la pochette) amateurs de fumette et d’atmosphères intergalactiques nous livrent ici la version la plus endiablée de leur « suite solaire » (qu’on retrouvait initialement sur leur second album studio, « Ballermann », paru en 1974). Au menu ? Du Rock SPATIAL grand cru avec de la guitare complètement orgiaque, une batterie tribalo-kaléidoscopique, d’la basse choucroutée, des claviers qu’on dirait tout droit sortis d’une bande-annonce d’un film de sci-fi early 80s et des vocaux d’handicapés sévères. Sounds like a good time ? That’s because it is !

Ce n’est pas un vulgaire album en pestak où le groupe se contente de jouer les notes justes devant un public déjà conquis… Que nenni monseigneur ! Tout ici n’est que passion, communion, DROGUES, puissance brute, amour des sons libres et fous, incandescence, folie irradiante et irradiée. Ces gens sont FAITS pour le live. C’est leur champ de bataille. Leur chemin de croix. Leur laboratoire de catastrophe générale. Leur exutoire céleste.

Bordel que j’aime comment cela SONNE. La prise de son est énorme. Le mix de Eroc est splendissime. C’est sauvage tout en étant lisse comme la peau d’un bébé dauphin. Inutile de vous parler des pièces ! L’album n’est qu’un seul même bloc-morceau monolithique qui monte constamment en intensité, avec des moments de douceur où la tension demeure enfouie au coeur de la bête (sans jamais mourir).

La FACE A, après une brève intro rigolote (marque de commerce des galopins), prend tout son temps à installer son atmosphère céleste… Après un 5 minutes à voleter ci et là, la supernova sensorielle nous happe de plein fouet lorsque nos tympans arpentent la section nommée « Solar Music II ». C’est l’heure de se prendre une FORTE dose de Space Rock véloce et extatique en plein cortex chers amis ! Non mais écoutez cette guitare !!! Et cette batterie !!! Les autres muzikos ne sont pas en reste, aidant à tisser cette musique créatrice de mondes intérieurs ; de galaxies névralgiquement vôtres. Le côté UNO de la galette se finit en coït interrompu.

On retourne le disque venu d’ailleurs, on dépose l’aiguille et on repart exactement là où il nous avait laissé : à l’épicentre d’un quelconque vortex de galvanisante guitare électrique. Ensuite, on souffle un peu à travers des moments plus doux (« Golden Mist »), là où les claviers psychotroniques sont comme une fine pluie acide que des nimbostratus surréalistes déversent sur un volcan sur le bord de l’effusion… La batterie se fait encore plus énigmatique. La basse toujours constante, agissant comme assise précieuse à toute cette immensité. Les rires narcotiques sont salaces. Et ça finit par re-galoper dans une course effrénée, vers l’orgasme tant attendu (et désiré).

Et voilà que ça arrive juste au bon moment ! Les gars de Grobschnitt ont la décence de nous achever juste quand eux ils se calment aussi ; sans nous labourer ça inutilement post-jouissance. En guise de pillow talk, ils nous servent une petite dose d’ambiant rappelant le rêve de mandarine. Exquis. Ils savent recevoir ces chevelus garçons !

Donc… mes amis… Vous vous en serez douté vu mon côté dithyrambique en pleine action, ce disque est un MUST absolu pour tout amateur de musique de drogué, de kraut psyché, de Floyd et ersatz, de Hawkwind et compagnie. C’est rare que je dis cela mais si vous voulez vous initier à la musique de Grobschnitt, COMMENCEZ par ce disque live proprement ahurissant. GRAND.


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Album – Portrait de l’artiste

Année de parution : 2023
Pays d’origine : Canada (Québec)
Édition : Vinyle, Telephone Explosion – 2023
Style : Experimental, Jazz, Musique électronique, Improv, Psych, la nuit et le brouillard

Délicieusement confus et sybillin… perdu dans son indicible brouillard contrôlé, où co-habitent des cuivres-libellules surnaturalistes voletant ça et là, des ombres ricanantes qui tapissent les murs vermeils, des fantômes jazz-noctambules et un homme en costard qui se tient dans un coin de la pièce chimérique – l’homme en costard de suie a une tête de cheval et il fume des cigarettes en peau humaine… Toujours ce sentiment d’être un funambule sur une corde invisible ; d’un côté le rêve et l’autre, le cauchemar… Les réminiscences opiacés d’un film noir expérimental qui n’a jamais existé…

Les bobines défilent, s’entremêlent, sont coupées/ré-assemblées en direct dans nos tympans imprégnés d’une luxure sonore aussi diffuse que spectrale… Les ombres chuchotent dans le costumier des trépassés unijambistes hypnagogiques ; costumier dont les murs lézardés laissent s’échapper une épaisse fumée vermeille et psychotrope… celle qui fait entrevoir les pays lointains (ceux au delà des palissades de lierre liquide) à quiconque en inhale une trop copieuse quantité…

Une femme moitié translucide « glitch » dans un corridor connexe ; elle apparaît et disparaît constamment, scintillant, brillant ; ses yeux sont cousus avec du fil à pêche, un collier de perles maudites et de dents de singes capucins pend à son cou. Elle semble implorer son Dieu, qui prend la forme bien particulière d’un simulacre déformé de Charlie Parker… mais c’est comme si ce dernier avait fusionné avec Nyarlathotep… Il y a donc beaucoup de bouches et de crocs acérées ; beaucoup de tentacules et de micro-saxophones qui sortent de plusieurs orifices jusque là insoupçonnés….

Des nains de jardin aux sourires figés et aux regards impassibles s’emparent de cuivres et de divers anti-instruments. Ils se mettent alors à tisser un jazz insondable et kafkaïen, alors qu’une masse obscure et difforme (dont les orifices oculaires sont obstrués par des diamants brut) s’installe au clavier derrière eux, recouvrant leurs missives psychédéliques d’une couche atmosphérique fuligineuse ; tout en faux-fuyants duveteux-moelleux-languissants. C’est beau et incertain. Chaque seconde (grisante) est une nouvelle perte de repère. On se demande comment telle musique peut exister et alors qu’on la laisse nous envahir le cortex (à perpétuité), on finit par se demander si on existe nous-même…

Un Chien Andalou, mais filmé au dessus du convenience store de Fire Walk With Me. Un film produit et financé par les Grands Anciens.


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Kanye West & Burzum – Hvis Yeezus Tar Oss

Année de parution : 2024
Pays d’origine : États-Unis / Norvège
Édition : Vinyle, Byelobog – 2024
Style : Rap expérimental, dungeon synth, black métal atmosphérique

En musique, je dis souvent que presque rien ne peut me surprendre… mais là, je suis quand même tombé cul par-dessus tête (ou l’inverse, je sais plus trop) quand, en début d’année, j’ai vu une photo de ce cher barjo de Yé (en compagnie de JPEGMafia) arborant fièrement un gaminet de Burzum, projet black métallique du non moins controversé Varg Vikernes (qui fait aussi de la musique de fond pour des bains/spa nordiques ces récentes années).. L’événement était déjà étrange en soi (bien que, connaissant, notre Yeezus chéri, il n’est pas à une contradiction près dans sa vie mouvementée et dans l’élaboration de sa démence inéluctable, étape par étape)… Je ne pensais cependant pas que les choses iraient plus loin dans le biscornu…

Et bien, je ne pouvais pas me fourvoyer plus royalement… Il se trouve que les deux hommes, secrètement, ont entamé une correspondance via courriel, ce qui a bien rapidement viré en authentique bromance en bon et du forme (entre intolérants, on se comprend toujours)… Après avoir refait le monde sur divers sujets chauds (Israel, les maudits wokes, les maudits pro-avortement, leur appréciation commune pour les peintres néo-romantiques, Tucker Carlson et Klaus Schulze, leurs recettes de sauce à spaghetti, etc…) et maintes joutes endiablées de MYFAROG, la conversation aurait alors tourné autour de la musique… De fil en aiguilles, une collaboration aurait été évoquée. Les deux lascars commencèrent alors à imaginer une improbable fusion de leurs deux sèves créatrices… Des fichiers sonores furent échangés, des Stouts furent consommés alors que des antipsychotiques furent oubliés d’être ingérés…

En février, c’est dans l’anonymat le plus complet que Louis Cachet s’envola pour le Wyoming. Pour ne pas se faire reconnaître, il porta un habile déguisement de Dumbledore (le célèbre directeur de l’école de sorcellerie Poudlard), mentionnant aux douaniers qu’il souhaitait se rendre au KomiK Kon de Cheyenne-City. Les gens n’y virent que du feu ; feu que Vargounet, en pyromane notoire, dû se raisonner à ne pas allumer à tous les coins de rue une fois sur place (ce ne sont pas les églises qui manquent dans cet état américain !).

Quand Varg arriva finalement à la demeure luxueuse de Yé, les deux hommes s’enlacèrent virilement. Après avoir épuisé leur (vaste) éventail de jokes antisémites (cela dura quatre heures 47 minutes et 23 secondes, très exactement), ils se mirent au boulot… sans relâche, sans interruption… Plusieurs collaborateurs se joignirent au duo à travers les sessions chaotiques (Pusha T, Douglas Pierce, Ariel Pink, Fred Durst, Lil Uzi Vert et même… André Rieu !). Le génie schizoïde de ces deux mondes pourtant opposés s’enchevêtra, créant une matière sonore nouvelle, lisse, inusitée, passablement saugrenue…

Mais qu’en est-il justement de ce disque qui est paru soudainement aujourd’hui même (sans crier gare) !?!? Ça donne quoi la rencontre de ces deux entités ? Et bien, cela commence avec une intro magistrale, nommée Donda Baldrs… les violons de l’ensemble de Rieu s’emballent et nous emportent dans une valse damnée et dissonante. Les claviers analogiques froids et cheapos de l’oncle Vargounet s’élèvent au dessus de cette anti-liesse bruitative. Puis cette voix au vocoder, plus gelée et inhumaine qu’avant, plus trouble aussi, vocifère « Donda…. Donda…. Donda…. DONDA ist KRIEG !!! » (hurlant le tout à la fin). La production est IMMENSE. On comprend dès le début qu’il ne s’agit pas d’une collabo sur l’auto-pilote, mais d’un monument de noirceur, accouché dans l’extase et la douleur, par deux artistes qui n’ont plus rien à perdre, qui veulent mettre leurs tripes sur la table.

En faisant un habile clin d’oeil à une piste du premier album de Burzum, Varg introduit la prochaine piste (14/88) en chantant : « This is… eummm…. YE !!! ». Puis Yeezus embarque sur le mike avec vélocité et hargne, conchiant les médias gauchistes, Netanyahu, son ex-conjointe, Taylor Swift, Elon Musk, Ben Shapiro… tout le monde passe dans le tordeur de Kanye, qui a rarement été autant en mode « règlement de comptes »… Derrière, Varg tisse un beat minimaliste et efficace avec son AIR Velvet 2… mais bientôt, surprise ! La guitare électrique du comte Grishnákh se fait entendre ! Varg renoue donc avec cet instrument, assénant des riffs narcotiques/hypnotiques dans les oreilles des auditeurs galvanisés par le moment.

Un sample de la commentatrice politique américaine Candace Owens introduit le troisième morceau Gebrechlichkeit III : “Leftism is defined as any political philosophy that seeks to infringe upon individual liberties in its demand for a higher moral good.”… Nébuleux et aussi profondément intellectuel qu’une liste d’épicerie sur un post-it collé sur le frigo… Niveau musique, comme le nom de la pièce l’indique, on renoue avec la très cafardeuse ambiance de l’album Filosofem de Burzum ici. C’est une longue piste très ambiante de 16 minutes bourrée de clavier opiacé, de vocoder hanté, de guitare électrique décalibrée. Ce cher Ariel Pink, revêtant ici sa casquette de producteur, vient mettre son grain de sel en apportant son ambiance hypnagogique-fantomatique. Ça sonne presque comme un instrumental de Frank Zappa, mais MORT, poussiéreux et faisandé. Vers la fin, Douglas Pierce intervient d’un rudimentaire mais expéditif « I was cancelled YEARS before all of you, you PUSSYFIED LOSERS ! ». Acerbe, le monsieur.

Le tandem miraculeux réussit à nous surprendre encore ensuite en reprenant tour à tour la pièce Hitler Was A Sensitive Man de Anal Cunt (sans aucune ironie) et La La Means I Love You des Delfonics (choix audacieux et… étrange !) dans un mash-up ultra saugrenu ; avec un Fred Durst qui n’est pas ici employé comme vocaliste mais plutôt comme échantillonneur sonore (le petit bruit de sac de croustilles Lays au ketchup qui se fait chiffonner en background, c’est lui ! Remarquable travail). On continue ensuite notre périple avec la très bien nommée Into THA dungeon, où Kanye nous décrie son donjon de luxe dans les moindres détails, en faisant du name-droppin à outrance (le donjon aurait été conçu par l’architecte danois Bjarke Ingels) et en utilisant le mot « pussy » 48 fois (parce ce que c’est évidemment un donjon…. SEXUEL !). Vargounet nous pond une mélodie de synthé donjonné toute simpliste mais bigrement efficace en fond sonore.

Vous ai-je dit que cet album surprend !?!? Et bien, vous n’êtes pas au bout de votre flabergastage, mes amis ! Sur la prochaine toune, Key to THA MOTHAFUCKIN Gate, on entend pour la première (et seule ?) fois Varg Vikernes RAPPER !!! Ici, c’est Yé qui s’occupe de la prod, fort luxuriante et bling bling, pendant que Louis Cachet crache son fiel dans l’micro… Et malgré l’accent norvégien, le mec a du FLOW !!! Il envoie paitre Emmanuel Macron, les policiers qui ont osé le réveiller un doux matin de juillet 2013, le réalisateur du film « Lords of Chaos » (« One Fake and Sorry SOB, when I think about him, I feel STABBY », de dire le maître incontesté de la savate et du diss, apparement !). Encore une fois le pauvre Euronymous n’est pas épargné… « If I could go back in time, I wouldn’t change a thing… I’d still stab you’ bitch ass a thousand times ». Il se permet même un dig (sympa) à sa femme Marie Cachet, critiquant son récent pot-au-feu racines et courgettes (Yo bitch ! That shit was nasty ! Next time instead, feed me yo’ pussy ! »).

L’album se conclue ensuite sur la pièce de résistance My Beautiful Det Som Engang Var… Ré-imagination du morceau d’ouverture du troisième album de Burzum mais fusionné avec l’esthétique grandiloquente du plus célèbre album de Kanye. Impossible de parler de ce morceau de bravoure. Il faut en faire l’expérience. Quand Pusha T chante « My cancellation INCOMIN, but tha DOLLA to feat on this is too TEMPTIN ! Nigg*, what can I say ? My conscience ain’t shit ; as long as the dough keeps on’ PILIN ! », on le sent au plus profond de notre être…

Donc, SANS PLUS TARDER, vous DEVEZ écouter cette merveille avant qu’il soit impossible de le faire. On s’entend que ça va rester un gros 5 heures sur les internets avant d’être interdit. Vous pourrez cependant vous commander une copie vinyle sur un site Angelfire louche tenu par un dude qui vend aussi du Goatmoon et du RAC.


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Michael Pisaro – Fields Have Ears (6)

Année de parution : 2012
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Gravity Wave – 2012
Style : Musique électro-acoustique, Field Recordings

L’univers affligé. Un guitariste errant, sans le sous, triste comme les pierres. Il va de ville en ville, vêtu de lambeaux gris, jouant la musique la plus désolée du monde entier. Guitare éparse et vétuste… quelques notes qui se perdent dans les échos langoureux des rues mornes et achalandées. Personne ne porte attention à lui. Il déclame ces quelques accords au vide, la larme à l’oeil, les lèvres fendues d’un rictus douloureux… Ses mains sont gelées. Le vent d’automne est impitoyable ; glacé et soupirant. Chaque humain qui passe devant lui est comme un insecte géant. Regards frigides et mauvais. Ils portent des costumes du dimanche. Dimanche funéraire. Vestes et par-dessus noirs. Chapeaux froissés. Mines grises. Le guitariste pleure maintenant. À chaudes larmes. Tout le monde l’ignore. Ses larmes coulent à flots, dans l’indifférence totale. Quand il sera mort, peut-être réagiront t’ils enfin ? Peut-être sera t’il perçu comme un génie ? Quand ses membres transis auront eu besoin d’être amputés l’hiver prochain (cet hiver qui ne vient jamais, car l’automne paraît éternel et impassible), sera t’il louangé, aimé, acclamé ? Il continue sa morne offrande usée… Parce qu’il ne sait rien faire d’autre. Les lampadaires grésillent. Le vent mugit encore. Les voitures passent à un rythme effréné ; le bruit de leur suspensions rouillées résonne dans la fin du jour.

Entre chien et loup… Le Soleil semble se coucher depuis des millénaires sur une ville déjà endormie depuis des siècles… C’est comme si il n’y parvient pas. Le Soleil est une plaie crevée et il expire douloureusement à l’infini, dans une douleur terrible et rance. L’azur est maculé de son sang vermeil, cramoisi, rosâtre. Un vieux fou à l’apparence plus déglinguée que notre piètre protagoniste passe et dit : « On a tué le ciel. Sa sève putrescente coule à grosses gouttes et empoisonne notre air, empoisonne nos cours d’eau, empoisonne nos âmes, empoisonne nos vies… C’est un temps de sorciers, de cafards et d’électricité… Oh, ils sont morts. ILS SONT MORTS ET ILS NE LE SAVENT PAS ENCORE ! »…. Puis, l’étrange humain, mi-clochard mi-savant, s’en va mollement dans la nuit qui n’arrive pas à naître, le regard triste, la mine grise, la peau suintante, les vêtements déchiquetés, la barbe grisonnante, ses yeux de biches crevés…

Le musicien délaissé est maintenant accroché à l’arrière d’un wagon de train industriel. Rouille, graffitis défraichis et puis… ce son réconfortant, monotone, régulier. Le passager clandestin a l’estomac tenaillé par la faim et grugé par des vers naissants… À moitié endormi, moitié délirant ; il voit défiler la ville croupissante ; comme une toile de Giorgio De Chirico. Puis ce sont les plaines, lasses et accablées. Et enfin : la forêt noire. Là où croupissent les ténèbres originelles. Les ombres sont toujours avides, elles aussi… Il voit des spectres y voleter ça et là, des feux follets, des lampyres chatoyants. Foisonnement de couleurs moribondes, qui s’étiolent, bientôt échues…

Le guitariste pourrait se laisser tomber. Ce serait tellement facile. Laisser les rails et les galets dévorer sa peau, rompre ses os, déchiqueter son être tout entier… Se laisser engloutir par la gueule grande ouverte du crépuscule. Mais le chant des oiseaux nocturnes le détourne de ce sombre dessein. Il essaie de repenser aux événements… À la maison… Cette maison fatiguée et gémissante qu’il a du quitter, faute de pouvoir la maintenir… Au jardin flétri, envahi par les mauvaises herbes qui grugent tout. Jardin gris, pourpre, cramoisi, laissé à l’abandon. Jardin qui jadis fut magnifique, luxuriant, coloré… entretenu. Entretenu par elle… Il revoit la balançoire en lambeaux, là où elle aimait s’asseoir les derniers mois, fatiguée, tellement fatiguée, mais pourtant souriante… Le corps ravagé, le mal qui la bouffait toute crue, qui l’anéantissait un peu plus à chaque jour, le mal qui gruge, avide, toujours plus avide… Il repense à son dernier souffle… NON, ça ne se peut pas ! Elle ne peut pas être morte !!! Ça ne peut pas être vrai….

Elle est morte.

Mais son sourire était vrai. Beau, pur, intense, vivant. Elle fut vivante jusqu’à la fin. Plus vivante que lui ne l’a été presque toute sa vie.

Elle demeure en lui. Nul besoin de la fuir. Elle n’est que bienveillance. Elle le guidera. Le train roule encore, vers un ailleurs encore inconnu. Quelque chose à changé autour de lui… C’est presqu’imperceptible au départ mais il réalise soudainement.. que la nuit est enfin tombée, apaisante, recouvrante, bienfaitrice. Et il y aura un lendemain. Dans le ciel étoilé, il aperçoit le visage d’une femme.


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Kendrick Lamar – good kid, m.A.A.d city

Année de parution : 2012
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Aftermath – 2012
Style : West Coast Hip-Hop, Conscious Hip-Hop, Rap « nuageux »

Premier stop dans une discographie quasi-parfaite pour le rappeur populaire le plus important du 21ème siècle (rien que ça). Kendrick est un peu le nouveau NAS…. Le rappeur qui ne réinvente rien mais qui excelle dans tout. Le salaud de premier de classe à l’école du hip-hop. Le surdoué de service. Un type qui parvient à synthétiser le meilleur du rap de son époque ; tant au niveau des beats, à la fois inventifs et accessibles, que du flow véloce en diable, faisant la part belle à des textes de grande qualité. Des textes qui parviennent à être tout aussi personnels qu’universels.

Ce premier disque officiel de sieur Lamar (après une mixtape hautement recommendable), c’est un doublé assez stupéfiant… un genre de « best of » de tout ce qui se fait de bien en rap moderne ET un disque qui sonne comme la vision hautement singulière d’un type qui a beaucoup de choses à nous raconter. Des choses qu’on a déjà entendues… mais jamais avec cette fraîcheur bien particulière ; avec ce verbe aussi agile que moelleux qui s’élève dans la nuit moite de Los Angeles. Bref, Illmatic part dos, mais version west coast.

Pas pour rien que je cite un classique de rap de 1994… Malgré ses sonorités et sa prod modernes, le premier disque de Lamar nous réintroduit avec bonheur à un des arts oubliés du rap 90s (la meilleure décennie pour ce genre musical, objectivement ET subjectivement), j’ai nommé : le storytelling. Ici, Kendrick est narrateur ET acteur principal de cette histoire qu’on imagine sans mal autobiographique à souhait. On y croit dès les premières lignes du récit (cette confession au curé sur fond de textures cloudy, de funk éthéré et de voix sur l’hélium). On plonge dans l’enfance et l’adolescence de Kendrick, alors qu’avec ses mauvaises fréquentations, il arpentait le ghetto de Compton, lieu où fantasmes et cauchemars copulent grotesquement.

« Good Kid, Mad City ». Titre qui dit tout. L’odyssée d’un jeune homme intelligent, pragmatique, sensible… qui essaie de survivre dans une ville malade, rongée jusqu’à l’os par différents cancers (guerres de gangs rivaux, drogue, prostitution, corruption, racisme). Un jeune homme qui essaie de se tenir droit dans un univers difforme, qui se laisse tenter parfois par la bête (l’alcool, sur le génial « Swimming Pools »), qui se fait briser le coeur (par Sherane la succube), qui se fait petit à petit entraîner dans le vice et la violence par ses camarades immatures qui, eux-mêmes, ne comprennent pas la portée ultime de leurs gestes… La corruption des innocents (par un milieu de vie putride). Encore une fois, ce n’est pas un concept novateur. Mais quand cette tragédie urbaine classique est narrée avec tellement de talent, de précision et de poésie, on n’a pas d’autre choix que d’applaudir à tout rompre.

Musicalement, c’est un croisement idyllique entre west coast et east coast… le bon docteur (Dre) est de la partie pour donner un côté lisse/froid au disque (sa marque de commerce). Mais on retrouve aussi ces bons vieux samples Jazzy et Funky des familles (façon Wu-Tang). L’album a aussi des relents de Cloud Rap, ce qui était très tendance en 2012. Ce n’est franchement pas pour me déplaire; moi qui raffole de ce versant aérien/vaporeux/insaisissable/opiacé du rap. Kendrick et ses talentueux acolytes feront encore mieux sur le suivant (un pur chef d’oeuvre) mais les bases sonores sont déjà solidement implantées sur ce premier opus assez renversant.

Un disque que chaque amateur de rap moderne se doit de posséder et de chérir… Et un disque que je recommanderais aussi à un amateur de vieux rap souhaitant se réconcilier avec le genre après avoir décroché. Du solide.


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critiques

Camel – The Snow Goose

Année de parution : 1975
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : Vinyle, Decca – 2019
Style : Prog Symphonique

En cette journée anormalement froide de mi Mars, il fait bon de se plonger dans ce Snow Goose magnifique qui sied bien à l’atmosphère extérieure (mais appréciée de l’intérieur avec un bon café réconfortant). Ce disque est Anglais jusqu’au bout des ongles et nous apporte lot d’images fantasques de la campagne britannique hivernale, avec ses châteaux, ses petits villages, ses lacs gelés, ses monts et vallées. L’album emprunte son titre à une superbe nouvelle de l’auteur américain Paul Gallico et se veut une sorte de trame sonore accompagnant le récit tragique de Rhayader, Fritha et de cette oie des neiges blessée, qui deviendra symbole de l’amitié (et de l’amour naissant trop tard) entre les 2 protagonistes, le tout sur un fond qui dépeint les horreurs de la guerre.

Composé comme une longue et somptueuse suite sans interruption (à part la face A et B du vinyle, of course. Un des seuls aspects négatifs du format vinyle en ce qui à trait les prog-epics), The Snow Goose oscille entre passages atmosphériques où les claviers de Peter Bardens créent des ambiances mystiques et des moments plus énergétiques où la guitare majestueuse d’Andy Latimer prend une place de choix. Le duo basse/batterie tout en douceur/rondeur est une assise de qualité pour ces 2 instruments principaux. Le London Symphony Orchestra est aussi de la partie et vient appuyer l’ensemble avec une finesse toute particulière. Rares sont les groupes de prog qui ont su incorporer un orchestre de manière aussi efficace et non-pompeuse. Tous ces éléments sonores sont utilisés à bon escient pour créer un tout cohérent, éblouissant et touchant à souhait.

« The Snow Goose » est vraiment un des disques prog les plus beauuuuuuuuuuux que j’ai eu la chance d’entendre dans ma courte vie. Ruez vos tympans sur ces 43 minutes d’extase sonore.


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critiques

Claude Léveillée – Black Sun

Année de parution : 1978
Pays d’origine : Canada (Québec)
Édition : Vinyle, Polydor – 1978
Style : Rock progressif instrumental, Space Rock, Library Music, Jazz Fusion

Tous les connaisseurs le savent : le bon Claude est une des légendes de la musique québécoise. Pianiste, auteur, compositeur et interprète, il nous gratifia d’une discographie des plus savoureuses et variée. J’aime beaucoup l’homme en mode « chansons » mais je l’adore dans ses trop rares incartades instru-proggy-library-licieuses. Son plus grand disque tombant dans cette catégorie, c’est ce Noir Soleil qui fait le bonheur des collectionneurs depuis des lustres. Un album tellement cool que même ce détraqué génial de Kanye West l’a samplé goulûment sur son opus biscornu dédié au Christ (« Jesus Is King », disque que je réussi étonnement à apprécier malgré le thème et la présence de l’ignoble Kenny G).

Black Sun, c’est pas uniquement Léveillée (qui, en plus d’avoir composé, joue du piano et de l’orgue). C’est aussi le sublime Michel LeFrançois (L’Infonie, Maneige, Claude Péloquin/Chants de l’Éternité) qui en a co-composé une partie, qui signe aussi les orchestrations (merveilleuses) et qui joue d’une pléiade d’instruments (synthétiseurs, guitares acoustiques et électriques, cithare, etc..). Ce super duo vous entraînera dans un voyage sonore onirique, intimiste et cosmique, entre prog de chambre, space-rock, jazz-funk-fusion, pop baroque, western spaghetti et musique de bibliothèque.

Les pièces varient d’atmosphères (et d’instrumentation), étant souvent nostalgiques/mélancoliques, parfois plus enlevées/rythmées/tendues ; mais toujours avec cette finesse, ce génie mélodique, cette maitrise ineffable du somptueux. C’est le genre d’album ultra frais et immédiat, mais aussi très très riche et aventureux (qui ratisse large), du genre qu’on aime réécouter pour en apprécier toutes les sinueuses subtilités.

Un disque à avoir d’urgence dans sa discothèque si vous n’avez pas déjà fait le saut ! Grouillez-vous et faîtes chauffez votre discogs.


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critiques

Malibu Ken (Tobacco & Aesop Rock) – Malibu Ken

Année de parution : 2019
Pays d’origine : États-Unis
Édition : Vinyle, Rhymesayers – 2019
Style : Hip-Hop Expérimental, Abstract Hip-Hop, Psych

Ça vous dirait d’entendre un MC verbomoteur (à l’os) délirer grave sur de l’acide premier choix avec, en fond sonore, une trame sonore d’un jeu Genesis (16 bit rulz) inconnu et passablement débridé ?!? Malibu Ken est là pour vous mes amis ! Mais regardez moi cette pochette de FOU furieux ! Le Ken de Barbie en lendemain de veille d’une solide dérape de 8 mois durant lesquels toutes les drogues imaginables ont été consommées (et où semble t’il, le fast food le plus odieux a été ingéré par le feu bellâtre de plastoc)… Il ne lui reste que la moumoute blondasse toujours impec à notre Kenny adoré !

Malibu Ken, c’est le projet collaboratif d’Aesop Rock (un des MCs les plus incontournables quand on s’intéresse au rap expé des quelques 20 dernières années) et de monsieur Tobacco (producteur atypique qu’on voit évoluer, entre autres, au sein des Black Moth Super Rainbow… ce nom, tudieu !). Et cette rencontre entre les deux bonhommes a porté fruit ! Un fruit vicié cependant, qui semble tout beau de l’extérieur mais qui a un goût de vieille clope et de bas détrempés quand on le croque à pleines dents. C’est repoussant-alléchant comme ce disque génial-insupportable.

Ces deux mecs doivent être agaçants en soirée. Aesop se la ferme jamais (un peu comme moi). Inarrêtable le gars. Et impossible à suivre. Il te parle tantôt de labyrinthes dans des champs d’maïs imaginaires, puis de cobras et d’orchidées sauvages. T’essaie de t’éclipser en douce pour aller te chercher un verre mais v’la ti pas qu’il t’abonde de références au grand cornu, à Sabbath, à Judas Priest et qui te pousse out of nowhere un shout-out au classique Excite Bike (Nintendo, quand tu nous tiens !)…

Le tabac humain, lui son truc c’est pas les mots… Il est là avec sa pléthore de vieux synthés tout crados et il s’évertue à enterrer la fiesta entière sous une avalanche sonore analogiquement vôtre. Son trip c’est d’improviser constamment une nouvelle BO d’une série policière 80s fictive (Les Viscosités de Miami) ou plutôt… celle d’un Beat Em Up’ 90s à la « Streets of Rage », là où le seul but est d’errer dans les rues jonchées d’immondices d’une métropole nocturne cyberpunk et d’envoyer le plus de mandales possibles sur la gueule des membres on ne peut plus disparates d’un gang de rue (contenant des punks, des marins éméchés, des boxeurs bedonnants, des dominatrices trash à fouets, des yuppie cokés, des karatékas corrompus et j’en passe).

Le flow est dément même si éreintant. Ça commande le respect. On ne comprend pas vraiment où Aesop veut en venir lyriquement (lui non plus je crois bien). Mais ça remplit la machine à imagination de belles images un peu troublantes. Écriture automatique, cadavres exquis et jeux de mots surréalistes sont au rendez-vous… Quant à eux, les beats de Tobacco sont résolument uniques dans un format rap. Ils sont comme intoxiqués, psychédéliques, insolites ; à la fois modernes et vieillots (comme une photo délavée/jaunie qui nous vient du futur). Ça fait un peu penser à Boards of Canada mais sans le côté naturaliste.

Un très chouette disque que voilà. Pas le chef d’oeuvre plébiscité en début d’année mais un bon cru niveau rap 2019. Mention toute spéciale à la très éclatée « Acid King » (la 6ème piste) qui nous entraîne dans la psyché d’un tueur adolescent gavé de heavy metal (le cauchemar de l’Amérique puritaine des années 80 !).


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critiques

Paul Jebanasam – Continuum

Année de parution : 2016
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : Vinyle, Subtext – 2016
Style : Drone, Glitch, Ambient, Électroacoustique, Expérimental

La musique de GN-z11. Jamais je n’ai été aussi ailleurs et pourtant enraciné dans ma petite personne insignifiante ; aussi happé par des courants contraires, vertigineux, indociles, renversants, redéfinissant tout mon être et tout l’univers qui m’entoure. Je suis transposé. Transfiguré. C’était donc ça la drogue impie de Palmer Eldritch ? Overdose syncopée au premier shoot. C’est… merveilleux. Et ça te broie l’échine en même temps. Ça t’aspire jusqu’au dernier lambeau et ça te recrache vers un certain absolu où tu deviens constellation. Devenir DIEU est surestimé mes amis. Devenir de l’antimatière plutôt. Ça oui ! La musique peut maintenant proposer cela ? Continuum répond par l’affirmative. Mais bon, il ne répond pas vraiment. Il te fonce droit sur la gueule. C’est pas toi qui l’expérimente. Non. C’est lui qui expérimente sur toi.

Se défaire et se refaire perpétuellement, à l’infini, sous les assauts prodigieux d’un architecte sonore dément, touché par la grâce métallique de ses machines qui noient tes sens avec l’alcaloïde suprême. Il y a des mathématiques ici. De la physique quantique. Un condensé de biologie post-humanoïde. Pleins de choses que je serai toujours trop con pour saisir de mon vivant mais qui prennent ici une forme PHYSIQUE et qui s’enfoncent dans ton cortex tel une substance laiteuse que tu le veules ou pas. Et tu réalises bien vite que tu le VEUX. oh oui que tu le veux. Les iris perdus dans un orgasme spirituel sans fin. L’Alpha et l’Oméga, concepts éculés et sur-métaphorisés s’il en est mais ici pleinement applicables. C’est comme le début ET la fin du cosmos, ce truc. Et c’est aussi violent que beau. Putain que c’est beau.

Expérience religieuse à vivre les tympans bien arrimés sur les écouteurs qui deviennent ici outils de communion. La bible telle qu’écrite par une étoile en fusion. Son chant vital retranscrit par des outils de navigation d’une navette interstellaire ou infra-terrestre. Il y a bien des étoiles qu’on ne connaîtra jamais là-dedans, mais aussi le collisionneur de hadrons du CERN ; lui qui s’amuse à recréer l’étymologie de notre planète et de notre existence… Moi je vois tout ça dans cette musique qui, en fait, devient quelque chose de plus grand que de la musique…

Sérieusement : je veux que cet album entier joue à mes funérailles. C’est le genre de truc plus grand que tout qui va faire réaliser aux gens que je ne suis qu’un amibe dans toute cette splendeur amovible qu’est l’univers, la vie, l’existence au sens large… Du shintoïsme intergalactique, ni plus ni moins. Je suis trivial. Vous l’êtes tous. Et pourtant pas insignifiants. Nous avons tous la chance de faire parti de cette immensité, d’en savourer une parcelle juteuse des merveilles qu’elle nous réserve le long du fleuve de la vie et de la mort.

En 2016, Oranssi Pazuzu nous a dressé un portrait froidement horrifiant des profondeurs insoupçonnés de notre univers… Monsieur Jebanasam, lui, pourtant pas moins violent dans son approche, nous abreuve avec liesse de ses éclats fulgurants.


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critiques

Mr. Sun Ra and His Arkestra – Bad and Beautiful

Année de parution : 1972
Pays d’origine : États-Unis
Édition : Vinyle, Saturn Research – 2003
Style : Avant-Garde Jazz, Post-Bop

Ne vous fiez pas à la date de parution ! On est pas ici dans le côté groovy-interstellaire de monsieur Ra qui est caractéristique de sa période 70s. Il s’agit plutôt d’un archival enregistré en 1961. Du early Ra donc, de la période où notre joyeux drille un brin cinglé avait encore les deux pieds un peu arrimés sur notre bonne vieille Terre. C’est un album très moelleux, hyper accessible et fort mélodique ; avec quand même ces petites touches obliques/surréelles qui nous font réaliser qu’on est pas ici chez le Jazzman moyen du début des années 60. C’est aussi un enregistrement historique puisqu’il s’agit de la première session studio de sieur Soleil de sa période new yorkaise ; période charnière de 7 ans durant laquelle notre héros cosmique prendra définitivement son envol pour des cieux encore (ici) insoupçonnés.

Il y a beaucoup plus de « Beautiful » que de « Bad » sur ce disque drôlement nommé. C’est une session purement acoustique, avec un Sun Ra au piano qui laisse une place de choix à ses deux saxophonistes solistes talentueux : Pat Patrick au sax baryton et John Gilmore au sax ténor. Se joignent à eux Marshall Allen au sax alto et au flutiau, Ronnie Boykins à la basse ultra veloutée, Tommy Hunter à la batterie… Tout ce beau monde brille de bien belle façon à travers des standards jazz et blues savoureux. Ça swing divinement bien. On ne retrouve qu’une seule composition originale de Sun Ra, « Exotic Two » ; incidemment la meilleure piste du disque et la plus out there.

L’album nous coule dans le tympan tel un long fleuve mielleux et tranquille. C’est l’apaisement suprême de musiciens fabuleux qui viennent tout juste de s’installer dans la Grosse Pomme (métropole du jazz à l’époque)… musiciens qui commencent à y prendre leurs aises, à trouver leurs repaires, à se laisser inspirer par l’architecture, la faune locale, la culture, la vie urbaine… L’Arkestre s’apprête à vivre une quête initiatique qui va littéralement changer le petit monde du jazz underground. « Bad and Beautiful », c’est la mise en bouche racée et nocturne. Et quelle magnifique mise en bouche que voici. Un autre trésor extirpé des coffres à trésor de Sun Ra.


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critiques

Catherine Ribeiro + Alpes – Paix

Année de parution : 1972
Pays d’origine : France
Édition : CD, Mercury – 2012
Style : Avant-Folk, Psych, Progressive Folk

Celui-là nous vient de la Terre… De ses forêts embrumées où les songes prennent vie, des ruisseaux qui y coulent doucement, de ses milles sources qui les alimentent, de ses sentiers insolites qu’une nature impie offre aux voyageurs pénétrant en son sein, de ses arbres vénérables qui ont vu défiler les siècles, du sol lui-même, des racines qui s’y agrippent, de l’humus, de la roche-mère… ça rappelle un peu le premier cycle de la Ballade au bout du monde de Makyo, avec ce village médiéval anachronique perdu au fin fond d’un marais vaporeux. Mais c’est aussi tellement plus que ça.

Alpes. Groupe phare de la scène française underground du début des années 70, aussi fou qu’un Magma (dans un tout autre registre), aussi planant qu’un Gong qui aurait plutôt élu résidence sur Gaïa que sur une planète en dehors du système solaire. Entité sonore résolument unique dont la tête pensante, l’artisan miraculeux Patrice Moullet, invente ses propres instruments : cosmophone (sorte de viole de gambe électro-acoustique) et percuphone (instrument à cordes frappées). Alpes allie ici des éléments provenant d’écoles diverses tout en conservant un son qui leur est propre : le côté punk et brut des Stooges première mouture, l’aspect cosmique/psychédélique d’un Pink Floyd, l’influence certaine des minimalistes/répétitifs américains (Riley, Glass, Reich, Adams), un côté progressif indéniable dans l’instrumentation (l’orgue). C’est sans oublier les relents mystiques de la musique médiévale, qui englobe et parfait l’esthétique du groupe.

Et puis il y a Catherine Ribeiro, la grande prêtresse de ce nouveau monde créé par ces chantres possédés. Sorcière anarchiste, enchanteresse, poétesse touchée par la grâce, aussi fragile qu’indestructible, belle et sauvage. Elle incarne un idéal magique entre Léo Ferré et Nico (si cette dernière savait chanter, ceci dit BIG RESPECT for Nico). Ses textes vous percutent l’âme et ils sont déclamés comme des chants de guerre, des révélations d’une âme à nue, des épitaphes glaçants de vérité. Qu’elle les chantent, les récitent solennellement ou les hurlent, cela demeure du très très TRÈS puissant. Très rares sont les chanteurs qui m’affectent autant que cette Catherine là.

L’album débute par 2 courts morceaux aux formats plus conventionnels. « Roc Alpin », c’est le meilleur Kraut-Rock non allemand qui soit. Une rythmique motoriKque à souhait, des élans de claviers qui font penser à NEU! et la voix puissante de mamzelle Ribeiro (de registre presque baryton). Ça opère en diable et c’est fichtrement bon. S’ensuit « Jusqu’à ce que la force de t’aimer me manque » (non, ce n’est pas un titre d’album post-rock) qui aurait facilement pu être un morceau de 22 minutes tant il est puissant mais qui referme tout bonnement ses portes sur son mystère après un maigre 3 minutes de folie sonore… C’est avec cette pièce que j’ai connu nos comparses et je dois dire que j’ai pris une foutue claque. Moi qui cherchait à l’époque des nouveaux groupes de weird folk, je ne m’attendais pas à quelque chose d’aussi viscéral et étrange que ça. Cette guitare folk victorieuse, ce texte impénétrable scandé sans aucune retenue et ces bidouillages électro-acoustiques qui recouvrent le tout de vertiges aériens enfumés. Parmi les 3 minutes les plus épiques de l’histoire de la musique.

Malgré l’excellence inouïe de ces 2 premiers morceaux, ils ne sont que des hymnes incantatoires qui sont là pour nous préparer mentalement à la suite, à nous mettre dans un état de transe idéal pour affronter les 2 monstrueuses dernières pistes, « Paix » et « Un jour… la mort ». Mais bon, rien ne peut adéquatement nous préparer à ce qui s’ensuit. La pièce éponyme est une affirmation bouleversante de colère envers un monde désaxé ; un brûlot anarchiste où Ribeiro, impérieuse et catégorique, crache sa haine et son dégoût avec une froideur toute singulière. Et il n’y a pas que la haine mais aussi le cri rassembleur pour tous les frères et sœurs d’armes, ceux qui sont morts pour la cause et ceux qui viendront continuer le combat pour un monde plus juste… Il est nécessaire de rappeler que pendant l’enregistrement du disque, les bombes tombent toujours sur le Nord-Vietnam. Le titre (et l’intérieur de la pochette du vinyle) font référence à cela mais Catherine nous offre une vision encore plus absolue et universelle d’un idéal qui se voit avorté depuis toujours par l’autorité, la stupidité, la corruption.

Musicalement, « Paix » sonne comme absolument rien d’autre de connu. C’est du Alpes et c’est tout. Cosmophone et percuphone sont de la partie. Une trame percussive taillée à même l’irréel vient appuyer les exécrations féroces et les élans de tendresses de notre cantatrice. La musique monte, inlassablement, vers des méandres jusque là jamais explorés. Et cette finale percus / orgue / voix est absolument céleste. Je défie quiconque de ne rien ressentir à l’écoute de cette étrange merveille.

Pour finir, comme si nous n’avions pas déjà vécus une montagne russe d’émotions vives, Catherine Ribeiro nous raconte son suicide puis sa conversation subséquente avec la grande faucheuse dans « Un jour… la mort ». Morceau de bravoure (25 minutes), qui n’a pas peur d’aller au fond de la noirceur la plus opaque pour nous ramener dans une lumière irradiante. Loin des clichés, cette pièce est un voyage entre 2 rives, où Ribeiro, l’âme sur le papier et aux lèvres, nous pond possiblement le texte le plus authentique et le plus beau qui soit sur un sujet tabou (surtout pour l’époque !). Elle nous amène dans son désespoir, sa lassitude de tout, son abattement, au plein cœur de sa dépression et nous laisse entrevoir les charmes surannées et délivreurs de celle qu’elle a déjà vu comme une alliée. On se sent presque voyeur en écoutant un texte aussi personnel, aussi révélateur… et pourtant, aussi nécessaire. Le tout se termine sur une véritable affirmation de vie qui me jette sur le cul à chaque écoute (ce coda !!!). Et putain ! L’instrumentation est tellement héroïque et grandiloquente (on croirait entendre Godspeed You! Black Emperor mais réincarnés en bardes gaulois).

« Un jour, la Mort, cette grande femme démoniaque
M’invita dans sa fantastique demeure
Depuis longtemps elle me guettait, m’épiait
Usant de ses dons, de ses charmes magiques
Elle cambrait sa croupe féline
Fermait à demi ses paupières lourdes de sommeil
Au-delà desquelles brillaient deux yeux de guet-apens
Le souffle court, les lèvres entrouvertes
Elle murmurait : viens chez moi, viens, viens
Approche, viens t’enrouler dans mon repos
Mon repos – repos – repos – l’éternel repos. »

– Un jour… la mort

« Paix », c’est vraiment quelque chose d’autre… Je me répète mais vous n’aurez jamais rien entendu de pareil. Je ne peux en dire plus. Il faut en faire l’expérience.


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