L’autre jour, en compagnie de moi-même, je me suis demandé « si il ne devait en rester qu’un seul » en pensant à la disco de ce groupe que j’aime tendrement… Je suis dur envers moi-même, m’imposant parfois ces dilemmes rocambolesques… Parce que franchement, TOUS les albums de Fugazi auraient pu trouver leur place comme numero uno dans mon coeur. Si on fait une liste d’artistes/groupes ayant une discographie quasi-parfaite, Fugazi serait pas loin du sommet du palmarès (avec Magma, bien sûr, dans un tout autre style). J’aime ce groupe comme j’aime ma mère. Et je dois vous dire que moi et ma mère sommes en excellent termes.
Ce groupe, c’est trop la super-giga-classe. Le mack daddy incontesté du post-hardcore ni plus ni moins. Un groupe qui sait allier à merveille l’énergie, la rage et le côté immédiat du punk à une forme de rock intellectuel, tout en nuances, avec ses lignes de guitares acerbes s’enchevêtrant à la perfection, sa batterie hyper-inventive, ses vocaux/cris arrache-cœurs, sa basse ronde qui est l’assisse du son du groupe…. Et des compos, mes amis. Des compos de feu.
La pochette de « In on The Kill Taker » nous montre le monument Washington figé dans une étrange lumière jaune-chimique (avec, sur le côté droit de l’image, ce mystérieux calepin qui, paraît-il, fut trouvé par terre par le groupe et d’où le nom de l’album est tiré). Superbe image qui illustre bien l’aigreur et l’amertume dont sont empreints les musiciens à travers tout ce disque. Ça part sur les chapeaux de roue, dans une violence toute contrôlée. C’est violent oui, mais surtout extrêmement précis et horriblement bien calibré. Fugazi ne te pète pas la gueule avec 56 coups de batte de baseball. non. Il t’envoie juste un crochet en haut de l’oeil. Un seul ; bigrement bien placé. Qui te jette à terre sans que t’aie pu savoir ce qui s’est passé.
Chacune de ces pièces me fout royalement sur le cul, moi. Pour vous parler de quelques-uns, il y a « Returning The Screw » (peut-être la meilleure pièce ever de Fugazi) qui débute dans une fausse douceur sinueuse et toxique avant d’éclater à tout rompre sans jamais perdre sa tension sous-jacente ; c’est comme une crise de panique qui ne veut pas arriver à son paroxysme. Puis, il y a « Rend It » qui pousse le malaise social plus loin avec son angulosité guitaristique toute spéciale, se permutant alors en un « 23 Beats Off » qui veut étrangler ta pauvre âme décharnée (si si, ça s’étrangle une âme). Comme à chaque album du Fugz, on retrouve un hit à tout casser. Cette fois-ci, c’est « Cassavetes » (ouais, comme le cinéaste démentiel). « Cassavetes » et sa ligne de guitare toute frippienne et son énergie Rage-against-the-machinisante. Franchement, parfois je me dis que le Emo, c’est ce bon vieux Robert qui l’a inventé.
L’album se termine avec la tristesse résignée et orageuse de « Last Chance For A Slow Dance ». Et on en redemande. Encore et encore.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Nation of Ulysses – 13-Point Program to Destroy AmericaDrive Like Jehu – Yank CrimeUnwound – Repetition
Style : Art-Rock, OVNI-Pop, Avant-Garde, Ambient, Proto New Wave
En 1977, c’est un David Bowie désillusionné, dépressif et amer qui s’envole vers Berlin. Cocaïnomane invétéré, le Thin White Duke veut s’éloigner de la vie trépidante et excessive qu’il mène à Los Angeles. Bowie loue un appartement à Kreuzberg, quartier turc de Berlin-Ouest… dépaysement total et volontaire pour un artiste qui se cherche. L’exotisme : c’est l’autre raison qui explique le déménagement éclair de feu Ziggy Stardust, lui qui est tombé en extase devant ce pays scindé en deux, par ses régimes totalitaires extrémistes et ses sonorités nouvelles qui ont secoué le panorama musical au cours de la décennie (kraut-rock RULZ !). En laissant sa muse s’orienter ou se désorienter à travers tant de richesse et de folie, l’extraterrestre roux va créer ce Low désincarné, première offrande dans une trilogie berlinoise regroupant aussi Heroes et Lodger. La gestation de l’oeuvre se fera en présence de son ami Brian Eno, grand gourou mystique du studio et distributeur de cartes ambigües. Eno sera le grand fouteur de merde (dans le bon sens du terme, s’entend). Celui qui poussera Bowie à prendre tous les risques possibles, à cesser de « normaliser » des chansons qui n’ont justement pas besoin d’être normalisées (des morceaux qui, à priori, lui semblaient trop courts, trop longs ou trop « fucked-up »), à se plonger dans un minimalisme brut, à improviser pleinement, à prévoir quelque chose puis en enregistrer le contraire, à déconstruire la formule à l’intérieur d’elle même, à faire de l’avant-garde tout en restant les pieds posés dans la pop… Mais Eno ne révélera à Bowie que ce qui se trouvait déjà en lui : un expérimentateur né. Iggy Pop sera aussi de la partie, le temps de jouer quelques notes de piano (saoul, probablement) et de pousser la chansonnette de sa voix grave si caractéristique. Parmi les autres acolytes présents lors de ces sessions mouvementées (entre la France et l’Allemagne), on retrouvera aussi le guitariste Carlos Alomar, comparse depuis Young Americans, de même que ce cher Tony Visconti aux manettes.
Qu’en est-il du résultat à présent ? Et bien, Low est le meilleur Bowie, ni plus ni moins. C’est l’album qui, à mon avis, vient confirmer son génie (déjà maintes fois démontré avec les perles discographiques antérieures). Car oui, le caméléon du rock est un génie et ce, même si à travers sa longue et riche carrière, certaines mauvaises langues iront dire qu’il ne fait que singer différents courants musicaux populaires et les resservir dans un emballage différent. Je trouve qu’il est réducteur de penser de cette manière. Bowie prend tous ces styles et réussit à se les approprier – à les transcender parfois même. C’est justement le cas de cet incroyable Low, qui bien que fortement inspiré du Kraut-Rock (en particulier de groupes géniaux tels que Neu!, Kraftwerk et Can), est en définitive un des albums les plus originaux de tous les temps – et aussi un des plus influents. En 1977, un album comme Low est un véritable ovni sonore. Avec son mélange audacieux de pop dérangée, de musique minimaliste et cyclique, d’ambient, de kraut-rock et de « proto-new-wave » (le terme n’existe même pas à l’époque), Low est un des albums-précurseurs ET géniteurs de toute cette vague musicale de la fin des 70s et du début du 80s : New Wave, Post-Punk, Électro Pop, New Age, etc…
L’album se scinde en deux parties distinctes : une première qui réunit 6 pistes de pop mécanique complètement désarticulées et une seconde purement instrumentale, nettement influencée par le minimalisme des John Cage, Terry Riley, Steve Reich et Philip Glass. Les morceaux pop, supportés par une rythmique froide et bourrés de bidouillages sonores (la marque de commerce de Eno), nous font autant penser à la musique des groupes allemands mentionnés ci-haut qu’à du rock 50s et 60s – mais qui fut soigneusement disséqué et ensuite suturé par un chirurgien sonore des plus audacieux. Les paroles supportant le tout ont aussi cet aspect patchwork. À l’époque, Bowie composait ses textes avec la méthode du « copier-coller », recoupant des mots et bouts de phrases de façon aléatoire, un peu à la manière des « cadavres exquis » de nos amis les surréalistes.
La portion instrumentale est quant à elle aussi magnifique que renversante. Bowie n’avait jamais rien fait de tel auparavant. Véritables perles avant-gardistes, ces pièces sont portées vers d’étranges horizons par une tonne d’idées brillantes et une instrumentation bigarrée. Des sons ronronnants et un tantinet vieillots sortant de la horde de claviers utilisés (synthétiseurs, mini-moog, orgue électrique, de même que le légendaire Chamberlin – premier sampler de l’histoire de la musique et ancêtre direct du Mellotron) viennent se greffer à ceux produits par une foule d’instruments disparates (piano, vibraphones, xylophones, harmonica, violoncelle, saxophone, percussions multiples) pratiquemment tous pris en main par Bowie et Eno eux-mêmes… En résulte une ambiance quasi-indescriptible, une ambiance de « création totale »… Mais il est trop dur de résumer l’atmosphère et le génie d’un tel disque dans un paragraphe… On s’embrouille, on bafouille, on est pas clair et on oublie des choses. Allons y donc morceau par morceau !
Speed of life : Instrumental. Superbe entrée en matière qui, dès la première seconde (cette montée de clavier robotique qui est probablement signée mister Eno), nous introduit à l’esthétique sonore de l’album. Des claviers en guise d’instruments principaux, une basse et une guitare groovy qui les secondent de même q’une batterie très post-punk. Court. Minimal. Et terriblement efficace.
Breaking glass : Une chanson pop anti-pop, avec son rythme étrange qui s’arrête constamment, sa batterie au son sourd (autre marque de commerce de l’album), sa longueur (moins de deux minutes) et ses paroles très étranges (« Baby, I’ve been breaking glass in your room again. Listen. Don’t look at the carpet, I drew something awful on it… ») chantées par les voix démultipliées du Thin White Duke. De la pop obsessionnelle compulsive ?
What in the world : Du déjanté comme je l’aime. Un texte complètement éclaté sur l’isolement et la dépression déclamé par Bowie et Iggy (qui font quasiment exprès pour chanter le plus mal possible), le tout ponctué par une guitare acerbe qui tisse son mantra électrique, adjointe insolite d’un délire « gomme balloune » sur un clavier au son ultra-kitsch. Dadaïste-pop à son meilleur.
Sound and vision : La plus belle ballade faussement optimiste et désenchantée du monde (ou « méditations sur la poudre et la paranoïa »). Le gros hit de l’album, aussi (ce qui est étonnant, vu que ce n’est pas nécessairement la pièce la plus accessible). Une sorte de doo-wop mécanique, avec des claviers « kraftwerkiens » et une rythmique hyper-répétitive dont on se lasse jamais (+ le sax de Bowie en prime). De la musique pour rouler sur l’autobahn sous un ciel bleu (bleu bleu).
Always crashing in the same car : Superbe morceau à l’atmosphère très planante. Le côté 50s déstructuré évoqué ci-haut est très présent ici. Du Grease avant-gardiste éthéré.
Be my wife : Une complainte (une autre) sur le thème de la solitude. Peut-être la chanson la plus « normale » du disque, avec son piano honky-tonk fort sympathique.
A new career in a new town : Pièce qui introduit magnifiquement la portion instrumentale de Low. Parfaite juxtaposition de l’harmonica mélancolique à la froideur très électronique des claviers (ou rencontre au sommet : Cluster et Bruce Springsteen).
Warszawa : LE chef d’oeuvre du chef d’oeuvre, selon moi. Une ode impressionniste à Varsovie, ville martyre de la Seconde Guerre Mondiale que Bowie a visité précédemment (et qui lui a laissé toute une impression, comme on peut l’entendre ici). Véritable peinture sonore, « Warszawa », est porté par un air répétitif joué au clavier… un air à la fois immensément triste et extrêmement minimaliste, voir même naïf… À cet effet, pour aller dans le sens de sa vision musicale, Bowie voulait à tout pris s’assurer que la pièce pouvait bien être jouée par un enfant de 4 ans (c’est le fils de Visconti qui valida la condition). Le motif sonore méditatif se répète inlassablement, jusqu’à un paroxysme émouvant (supporté par la voix ténébreuse du Thin White Duke). Il y a quelque chose d’intemporel dans ce morceau…
Art decade : Une jungle sonore électrique étouffante et belle, avec ses espèces de drones en forme de cris de baleines métalliques et ses montées de claviers.
Weeping wall : Terry Riley s’est pointé au studio vers les 4 heures du mat et s’est écrié « Salut les potes ! J’vous ai composé un p’tit quelque chose ! » – On dirait une version assombrie de son « In C » ou du « Music for 18 Musicians » de Reich.
Subterraneans : Des ondées claviéristiques qui tissent doucement une ambiance surréaliste cotoneuse et voilée, des paroles sans queue-ni-tête (« Care-line, Care-line, Care-line, Care-line driving me Shirley, Shirley, Shirley own »), un solo de sax à la sauce « film érotique arty sur l’opium », une basse épuré qui vient répéter quelques sons graves par-ci par-là, colorant le tout d’une teinte nocturne… Un morceau de clôture tout en mélancolie et en profondeur. Lynchien en diable.
Bowie ist KRIEG mesdames-m’sieurs ! Si vous n’avez pas déjà toute la discographie, votre vie doit être infiniment triste (Bon, vous pouvez ceci dit passer outre « Never Let Me Down »).
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Iggy Pop – The IdiotKraftwerk – AutobahnBrian Eno – Before and After Science
Vous voulez comprendre toute la magie de Slowdive ? Écoutez « Catch The Breeze », troisième morceau de leur premier album Just For A Day. Il y a un moment vers la fin de cette piste miraculeuse où la brise évoquée semble arriver soudainement comme un vent contraire par l’entremise de ces entrelacs de guitare dream-psych-en-apesanteur, irradiant de lumière diaphane la lande, perçant les ténèbres environnantes. On est alors submergé par cette vague d’émotions contradictoires : la joie opulente qu’est celle de tout mélomane féru vivant un de ces plus beaux orgasmes sonores, la nostalgie profonde d’un ailleurs imaginaire et révolu, la tristesse de constater que ce moment de beauté fugace ne durera pas éternellement… Sentir mourir l’été en soi et accueillir l’automne en son coeur. Cette dernière minute et demie de « Catch The Breeze » réussi à nous faire vivre cela. Et c’est BEAU.
Ce groupe de Berkshire, je l’aime d’amour. Il m’accompagne depuis longtemps, fidèle compagnon de route lors des marches en nature, des ballades paresseuses en bagnole du dimanche après-midi ou tout bonnement là, dépassé minuit, dans mon bureau, comme tapisserie sonore chimérique alors que je tente tant bien que mal (encore une fois) de trouver les mots justes pour parler de quelque chose qui me touche au plus profond de mon être… quelque chose qui se suffit à soi, qui habite en moi depuis la post-adolescence (période idéale pour découvrir Slowdive) et qui sera toujours partie intégrante de ma petite personne.
Ce premier disque de Slowdive n’atteint pas les sommets vertigineux de leur second (l’incroyable Souvlaki), ni la perfection minimaliste de leur troisième (le très sous-estimé Pygmalion), ni même la maîtrise et la maturité de leurs albums post comeback. Mais c’est le plus honnête et le plus brut. Une oeuvre de jeunesse quasi-parfaite, où l’émotivité est à fleur de peau, où tout est encore à dire et à faire, où l’on se cherche majestueusement dans une mer de sons en pleine évolution, distillant des influences diverses : le goth-rock des Cure et de Siouxsie & The Banshees, la jangle-pop romantique douce-amère des Go-Betweens, la pop rêveuse et paradisiaque des Cocteau Twins, le génie mélodique des Byrds, le post-punk noisy des Jesus & Mary Chain, le psychédélisme des Spacemen 3, le post-rock des derniers Talk Talk et aussi la révolution Shoegaze que My Bloody Valentine a proposé…
Mais dès le départ, Slowdive n’est pas My Bloody Valentine. Slowdive est intérieur, intimiste, discret, personnel, séraphique. MBV c’est le côté bruyant et architectural du Shoegaze. Slowdive c’est le revers vaporeux et contemplateur. Pour utiliser un comparatif assez boiteux, MBV, c’est Debussy alors que Slowdive, c’est Satie (à qui ils rendent hommage de belle façon d’ailleurs sur ce disque, en la forme de l’instrumental « Erik’s Song »).
L’album regorge de petits miracles. Écoutez moi ce « Spanish Air » en introduction… Une obsédante lamentation pop ambient portée par ces harmonies vocales nocturnes de Rachel Goswell et Neil Halstead. Ça monte tout doucement dans la nuit sibylline, avec cette batterie en forme de « marche militaire éplorée » et ces claviers qui rappellent les meilleurs moments de Disintegration du Remède. Puis il y a « Ballad of Sister Sue », triste comme les pierres, avec ses vocaux parfois à peine audibles (sauf pour le refrain plein d’amertume). « The Sadman » nous hypnotise avec ses effets de pédales, ses entrechats guitaristiques reverb-licieux et ses murmures Goswell-iens. Et la pièce de clôture, « Primal », épique et aérienne, est un des plus grands morceaux du groupe. Après une lente montée vers des cieux surnaturalistes, l’on se perd dans des méandres nuageux-électriques, fusionnant avec l’azur, oubliant tous les soucis terrestres un moment. Quelle finale parfaite.
À noter que cette version ici chroniquée est celle qu’il vous faut parce ce qu’elle propose un deuxième CD tout aussi essentiel que l’album en tant que tel. Il s’agit de (presque) tout le matériel que Slowdive a enregistré avant et un peu après Just For A Day : EPs, singles, Peel sessions, versions alternatives… Et comme il n’y a rien (ABSOLUMENT RIEN) à jeter dans le répertoire de nos lascars, on en a pour notre argent. On découvre un versant plus expérimental de la troupe sur les deux instrumentaux « Avalyn » (ravissants). Et aussi un côté plus bruitatif/saturé sur d’autres pistes. L’aspect « goth » est souvent plus présent. Mention spéciale à la reprise de Syd Barrett (« Golden Hair ») qui me donne la chair de poule à chaque écoute.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Style : Pop Psychédélique, Sunshine pop, Pop Baroque
Les Morts-Vivants sont surtout connus pour « Time of the Season » (qui est d’ailleurs présente sur cet album) ou l’utilisation de certaines de leurs pièces antérieures dans un film de notre bon ami Wes Anderson (« The Life Aquatic » pour ne pas le nommer), mais il serait dommage de les considérer comme un groupe de seconde zone. Leur sens mélodique imparable, leurs harmonies vocales dignes des Garçons de la Playa et leurs compositions ont de quoi rivaliser avec les Beatles. Oui-oui. Le mot magique est dit. Et cet « Odessey and Oracle » est un grand disque de son époque, aussi essentiel qu’un « Pet Sounds » ou un « Sgt Pepper ».
En partant : la pochette. Pur produit de son époque (dixit). Psyché-bordélique. Toute dégoulinante de couleurs et suintante d’harmonie joyeusement heureuse et toute ce genre de chose. Annonciatrice du genre de trip ensoleillé et foutraquement orgasmique qui nous attend.
On commence en douceur avec « Care of Cell 44 », joyeux pastiche des Beach Boys. Ya plein de « whom bi bom ba-ba-da » et de « Aaaaah, AAAAA-AH-AH-AH ! » et ce petit piano à la Schroeder dans Peanuts (qui demeure un des ancrages de tout le disque). L’album nous montre vraiment sa superbe avec la pièce suivante, « A Rose For Emily », magnifique joyaux pianistique étincelant de milles feux. C’est beau. C’est tendre. Ça me donne le goût d’embrasser une Émilie en l’an de grâce 1968. On retrouve une forte influence Beatles sur le prochain morceau, « Maybe After He’s Gone ». Le suivant, « Beechwood Park », est d’une splendeur toute contrôlée, bien anglaise quoi. C’est du Zombies pur jus. Ces garçons timides qui composent des belles chansons nostalgiques portées par leurs voix pleines d’attente et ce clavier ensorcelant. Sont vraiment les maîtres des refrains accrocheurs et des finales splendissimes aussi. C’est ensuite le temps des brèves chandelles ; encore un hymne mélancolique mais exposé à un Soleil irradiant. J’aime cette tristesse résignée et bizarrement joyeuse qui sévit chez ce groupe.
Vient ensuite un des plus beaux moments discographiques des Zombies, « Hung Up On A Dream », véritable coffre-aux-trésors de 3 minutes. Il y a tout dans cette chanson faussement joviale, où l’on nous dit que « Sometimes I think I never find such purity & peace of mind again. » La fin de l’innocence. La musique faussement optimiste est celle qui me fait le plus pleurer, pas vous ?
« Changes » est une sympathique réminiscence du Flower Power avec cette flûte entêtante. « I Want Her She Wants Me » est un bel écho aux œuvres de jeunesse du band mais orchestrée à la manière du Sergent Poivre. C’est aussi le morceau le moins bien produit du disque, comme à part. Mais je l’aime ainsi. Ensuite, nos joyaux drilles nous disent triomphalement que ce sera leur année (avec leur armée de cuivres), alors qu’à la sortie de « Odessey », le groupe n’existe déjà plus.
« Butcher’s Tale ». L’anomalie du disque. L’OVNI sonore des Zombies. Leur truc le plus expérimental et sombre. Et ma pièce préférée. Un morceau qui aurait fait bonne figure chez White Noise. Une ouverture des plus creepy, tout en voix résonantes, et cet harmonium de carnaval déjanté qui ouvre le bal avec un Chris White qui remplace Colin Blunstone aux vocaux, relatant les horreurs de la Grande Guerre. Un moment étrangement glaçant dans un album pourtant porté sur l’allégresse.
« Friends of Mine » est bon, mais peut-être le seul moment plus faiblounet du disque. Ne reste que l’hymne national des Zombies, l’incroyable « Time of the Season ». Comment résister à applaudir intérieurement en savourant cette petite merveille pleine de basse sexualisante, de notes de piano en forme de goûtes de pluie et ces foutues solo de claviers d’orgues kitschouilles. Du BO-NHEUR auditif, mesdames-messieurs.
Voilà là un GRAND disque de pop qu’il faudrait réhabiliter de toute urgence. Acheter vous une copie. Non. 2 copies. Non. 16. Et donnez cet album à vos proches, vos amis, vos ennemis, des itinérants, des zèbres au zoo. Il faut qu’Odessey and Oracle ait son heure de gloire, enfin.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
The Beatles – Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club BandThe Millenium – BeginNirvana – The Story of Simon Simopath
Quand on parle des « plus meilleurs groupes Jazz du monde entier », on pense forcément au premier et au second grand quintet de Miles Davis. On pense aussi au Quartet de John Coltrane, à l’Art Ensemble of Chicago, à l’Orchestre de Duke Ellington, au Pat Metheny Group (pour ceux qui aiment le son 80s, j’en suis donc deal with it)…. Et plus récemment, on pense à Masada. Le quatuor de John Zorn (sax alto) qui marie allègrement Free Jazz à la sauce Ornette Coleman, Post-Bop et musique Klezmer. Pour ce projet hautement personnel, papa Zorn s’est acoquiné de trois comparses/amis de toujours qui sont parmi les meilleurs au monde : Dave Douglas à la trompette, Greg Cohen à la contrebasse et Joey Baron à la batterie.
Absolument TOUT ce que Masada a enregistré (dans sa forme classique) est absolument essentiel. Que ce soit les 10 disques studio (allez John, sors nous ça en coffret steu plaît ! …. Edit : c’est maintenant chose faîte !!!!) ou les nombreux albums en pestak. Pour les avoir vu, justement, en concert à la Place des Arts (été 2006), je pense qu’ils sont à leur meilleur dans ce contexte. Ce fut d’ailleurs un des shows les plus mémorables de ma vie ; probablement le truc le plus « tight » que j’ai vu ever (et ce, malgré qu’une petite partie du toit de la bâtisse se soit écroulée sur la batterie de Baron en plein milieu d’une pièce incroyable ; ce qui n’a pas empêché le bougre de continuer de livrer la marchandise comme un Dieu, sans broncher. Ce mec s’adapte à TOUT).
Vous avez donc le Masada « live » dans toute sa gloire ici. Prise de son impeccable. On a l’impression d’y être. Compos incroyables de Zorn qui va puiser l’essence de vieux airs hébraïques pour en faire une matière sonore nouvelle, libre et belle ; une magnifique assise sur laquelle 4 des meilleurs musiciens du monde entier peuvent s’exprimer, improviser, dialoguer, donner libre cours à leur folie contrôlée, leurs couleurs, leurs émotions, leur rigueur, leur vélocité.
S’alternent ici des morceaux tantôt festifs/envolés/chaotiques, tantôt doucereux/nocturnes/impalpables (mais toujours bouillonnants). Les échanges Douglas/Zorn sont particulièrement savoureux ; et leurs solos respectifs sont tous étourdissants (dans le bon sens du terme) et complètement uniques. Deux putains de maîtres à l’oeuvre, sur la corde raide presqu’en tout temps, qui ont une chimie du diable. Douglas est plus feutré et chaleureux. Zorn, plus tourmenté et viscéral. Puis la section rythmique (Cohen/Baron), splendide et essentielle, réussit à faire tenir toute cette masse sonore hirsute, lui permet de garder pied sur Terre, l’empêche de se perdre complètement dans un firmament cosmique… Je me dois de souligner le jeu exceptionnel de Baron, qui réussit la délicate tâche « d’ancrer » les délires de Zorn/Douglas mais qui « danse » aussi rythmiquement à travers tout ça, faisant des entrechats majestueux tout en propulsant la cadence primaire. Probablement le meilleur batteur que j’ai vu en spectacle (à égalité avec Christian Vander de Magma).
Un monumental disque de Jazz. Et une superbe porte d’entrée dans l’univers de Masada.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Ornette Coleman – The Shape of Jazz to ComeDon Cherry – Symphony for ImprovisersBlack Ox Orkestar – Nisht Azoy
Note : On retrouve aussi l’album Fela’s London Scene (1970) sur le même CD. La chronique ci-bas ne concerne que Shakara
Le groove suprême. Fela qui fait du Fela pur jus. Le mack daddy de l’Afrobeat durant sa plus légendaire salve de sorties discographiques, juste ça. Bordel que cette musique est hypnotique et contagieuse. Il y a bien sur ces envolées saxophoniques, ces claviers psych-jazzy-atmosphériques, ces guitares funky à la James Brown, les autres cuivres ; chauds et puissants, qui viennent parfois en renfort pour appuyer la transe sonore incantatoire à divers moments clés… mais ce qui tient toute la chose rutilante, ce sont ces percussions tribales, polyrythmiques, euphorisantes, grandioses, essentielles (merci monsieur Tony Allen).
« Shakara » est un de ces disques de Fela qui s’écoute tout seul, qu’on laisse nous envahir tout entier. Même le petit blanc-bec que je suis se surprend à danser (très mal) à chaque fois que je mets le cercle de plastique dans le mange-disque. Un groove de ce calibre là, ça ne se contrôle pas. L’Africa 70 nous assène deux morceaux seulement, mais deux putains de baffes, deux merveilles hirsutes qui, au gré de nombreuses (et délectables) variations vont s’imprimer dans votre cortex à tout jamais, un peu comme un genre d’ambient-muzik extra-terrestre mais plus active et non-statique. Deux longues pistes qui durent pas loin d’un quart d’heure chacune… Juste assez longues pour savourer chaque seconde, en prenant le temps de se perdre petit à petit dans la rythmique ensorcelante.
Ça débute par « Lady », merveilleuse chanson-« problématique » (tsé, ce terme très tendance en ces temps un peu tièdes) où sieur Kuti nous crache sa misogynie en pleine gueule et nous raconte que la libération des femmes et le féminisme, et bien, c’est pas bien parce ce que lui, il aime ça avoir son harem et tirer des coups à droite à gauche… Nonobstant les différences culturelles, l’attitude de « pimp » de Fela et le fait que le disque fut enregistré à une autre époque, cela reste franchement arriéré comme propos… Mais force est d’admettre que ça groove (toujours ce mot) solidement de tout bord tout côté, sans relâche, impitoyablement, pour le bonheur de nos oreilles.
Puis, vient ensuite le morceau-titre, un de mes préférés du Nigérien… « Shakara » c’est la frénésie contrôlée, l’opulence pulsative, le génie des variations rythmiques subtiles, un voyage initiatique sensoriel complet, la fougue endiablée croisée à une certaine forme de zénitude lunaire, le chaos et le calme enchevêtrés dans un maelström bouillonnant… Bref, de la très très TRÈS grande musique.
Un excellent Fela, comme (presque) toujours. Un des premiers que je recommanderais à un néophyte (avec Roforofo Fight, Zombie et Expensive Shit).
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Ebo Taylor & The PelikansJames Brown – The PopcornManu Dibango – Africadelic
Question : Qu’est-ce qui se produit lorsque deux génies se retrouvent dans le même studio avec comme projet de révolutionner la musique ?
Réponse : Pas d’insertion plantaire dans le vagin.
Robert Fripp (guitariste/dictateur de King Crimson) et Brian Eno (ex-claviériste de Roxy Music/producteur/arrangeur/non musicien de son auto-qualification) ont créé quelque chose d’assez particulier sur cet album ; quelque chose de révolutionnaire même : en utilisant une technique de manipulation de bandes d’enregistrements, ils ont réussi à suspendre une piste de guitare dans un « loop » infini. Ils ont ensuite ajouté une certaine densité à cette piste, la transformant en une sorte de vague sonore qui se répète sans cesse, Terry Riley-style. Les sons engendrés par ce système seront surnommés « Frippertronics » (ou plus tard : « Soundscapes ») par nos deux vénérables lascars.
La beauté de ce procédé est illustrée dans les deux morceaux qui constituent cette œuvre importante. D’abord Heavenly Music Corporation, pièce sombre et nuancée, nocturne à souhait. Fripp nous sert un de ses meilleurs solos à vie. Un solo drone ni plus ni moins. Fripp joue, se superpose à lui-même, se démultiplie, se perds en lui-même, dans ses ondes guitaristiques de plus en plus désarticulées, surréalistes, méditatives et spirituelles ; parce que l’architecte fou Eno appuie sur une ribambelle de boutons et en tourne plein d’autres pour donner naissance à cette lente symphonie d’échos langoureux. Fripp est l’instrument, la matière première. Eno est le marionnettiste renégat ; l’homme-studio qui démantèle et ré-assemble célestement le labeur de l’instrument à sa manière… Il fait peut-être un peu n’importe quoi mais c’est un n’importe quoi grandiose qui passera à l’histoire… Parce que cet album là, c’est une clé. Une de ces clés essentielles qui s’insère dans la serrure dorée de la lourde porte de l’ambient.
Swastika Girls ensuite… tirée d’une seconde session d’enregistrement. Même procédé, tout aussi touffu, mais plus diurne cette fois. Moins sombre. Mais chargé, ça oui. Liquide et transparent. Orgie de sons discordants et/ou mélodieux ; une sursaturation de répétitions cadencées. La petite rivière de Sowiesoso chargée d’électricité. Anodes et cathodes brumeuses dans l’éther des matins effervescents d’été. Spirales sonores virevoltantes. Apothéoses et overdoses de bruits ronronnants.
Voilà là un disque charnière de proto-ambient. Et un foutu grand album de drone. Il se fera mieux dans le style mais la note témoigne de mon affection particulière pour le disque, pour les passions qu’il aura enflammé en moi, pour la découverte de cette musique qui évolue en dehors de toute convention, libre, inventive, belle, fertile…
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Henry Flynt – You Are My Everlovin’ / Celestial PowerCluster – Cluster IIHeldon – Allez Téia
Gros 2020 pour Pink Siifu, qui en Avril avait déjà fait paraître un brûlot discographique intitulé « NEGRO »… Oeuvre incendiaire, lapidaire, violente ; qui mélangeait à tout rompre rap politiquement chargé, punk rock, power electronics, musique industrielle, spoken word et collage bruitatif approximatif. Pas forcément plaisant à l’écoute mais séminal et traumatisant au possible… Ici, accompagné de son collègue Fly Anakin, il nous livre un album beaucoup plus accessible mais pas moins intéressant et recherché pour autant. En fait, il s’agit là d’un des meilleurs albums de rap de l’année passée, ni plus ni moins.
Je n’étais pas familier avec sieur Anakin avant… Mais je vais devoir me pencher sur ses réalisations passées à coup sûr. Le célèbre Madlib (qui pond d’ailleurs quelques beats succulents sur le présent disque) le présente d’ailleurs comme « one of the illest MC’s alive today ». Je ne pense pas qu’on peut apposer un meilleur sceau de qualité que ça.
Nos deux lascars sont assistés par une impressionnante ribambelle de collaborateurs derrières les manettes (le ci-haut mentionné Madlib, Jay Versace, Playa Haze, Lastnamedavid, Ahwlee… pour ne nommer que ceux là) et pourtant, l’album est d’une cohésion sans faille. Les producteurs viennent apporter leur couleur personnelle en respectant l’ambiance très soul d’un disque jazz-rap nocturne bien enfumé et brumeux (c’est comme ça que je préfère mon rap, d’ailleurs). Vraiment un dream team complètement investi dans ce désir d’appuyer le concept et la vision de Siifu/Anakin qui sont, à juste titre, les stars absolues du trip.
En gros le concept très ouvert de « FlySiifu’s » va parler à tout mélomane endurci… C’est l’histoire de deux mecs qui tiennent une boutique de disques ; le genre de petit magasin de quartier où on passe des heures à se retrouver entre amateurs, à discuter de ce qui nous passionne, à être parfois d’accord, parfois en désaccord, à refaire le monde (et où occasionnellement… on achète des disques, pour ceux qui ne sont pas complètement cassés)… Le genre d’endroit qui contribue à enrichir la vie culturelle des gens qui vivent dans les environs ; un lieu où des liens vitaux se créent. Un petit macrocosme avec ses personnages haut en couleur, exubérants, timides, désaxés, épicuriens, insupportables, attachants… Un endroit avec sa faune bien particulière, ses histoires, son théâtre quotidien. Un lieu vivant et niché dans lequel on a tous hâte de se retrouver (en formule plus « classique » et à découvert) dans ces temps pandémiques incertains et surréalistes.
À travers 22 courts morceaux (le tiers étant des « skits » souvent hilarants pour toute personne ayant déjà exercé le métier de disquaire ; j’en suis), Pink Siifu et Fly Anakin nous transportent tout en douceur (et volupté) dans une odyssée rap aussi personnelle que rassembleuse. Avec leurs textes inspirés, leurs flows magistraux, les ambiances sonores vaporeuses-étouffées qui recouvrent leurs verbes, les deux MCs nous plongent dans l’histoire de la musique afro-américaine… On passe du Motown à Dilla en moins de deux. Et c’est beau. Un disque hyper riche qui va survivre aux années et auquel je reviendrai souvent.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Moor Mother & Billy Woods – Brass93 ‘Til Infinity – Souls of MischiefMadvillain – Madvillainy
Style : Zeuhl, Prog Rock, Opera Apocalyptique, Jazz-Rock wagnérien, OVNI
Cette oeuvre, créée en toute humilité, retrace l’histoire d’un humain qui, un jour, s’adressa à tous les terriens en leur expliquant les raisons pour lesquelles ils doivent disparaître de la Terre -Christian Vander
Il y a des groupes qui ne sont géniaux qu’un moment, le temps d’un ou deux albums, et qui implosent ensuite dans la nuit des temps ou qui se mettent tout simplement à faire de la musique minable… Il y a aussi des groupes qui se réinventent, évoluent au gré des saisons, se laissant influencer par les nouvelles tendances et essayant de se les approprier dans une musique qui leur est toujours propre (certains s’y perdent aussi)… Il y a des groupes qui n’évoluent pas, bons ou mauvais. Il y a des groupes qu’on adore, qu’on déteste et puis qu’on adore à nouveau (ces fameux « comebacks » si rarement réussis)… Et puis il y a LE groupe. Celui qui, à sa genèse, a déjà la VISION… Celui qui, dès son premier album (en 1970), livre une musique qui est encore complètement d’avance sur notre bon vieux nouveau millénaire… Le groupe parfait et génial dont la musique évolue magnifiquement d’album en album mais de manière consciente… pour servir la cause du concept amené et l’histoire fantastique qu’elle soutient… Le groupe qui possède un univers tellement unique et particulier que ses membres ont inventé une langue qui lui est propre… Un groupe dont la musique, peu importe l’album, peu importe la date d’enregistrement, est irrévocablement intemporelle… Un groupe qui réussit à marier Jazz, Opéra, Chant Choral, Prog, Gospel, Funk, Soul, Psychédélisme, Musique d’Europe de l’est, Musique africaine, Littérature et Philosophie pour en faire une œuvre d’art totale… Un groupe dont l’architecte mi-fou, inventeur de mondes, dévot de Coltrane, Stravinski et Wagner, demeure tout simplement le meilleur batteur de tous les temps… Cet architecte est Christian Vander et son groupe (LE groupe) est MAGMA !!!!
En décembre 1973, après 2 albums déjà divins où Magma se cherchait pourtant encore (ou plutôt… cherchait les moyens optimaux d’exprimer librement la grandeur infinie de leur concept fait monde), débarque ce « M.D.K » complètement ahurissant dans les bacs. La voici leur première oeuvre totale, leur premier « magnum opus » irradiant de milles et unes lumières éblouissantes-célestes-divines-aveuglantes. La gestation de cette merveille fut lente et pavée d’embûches. Longuement rodée en concert, mouvement par mouvement (depuis 1971), dans diverses versions évoluant au gré des désirs bruitatifs de Vander et des changements de line-up incessants, cette composition-fleuve fut aussi enregistrée en studio une première fois en Janvier 1973 (sous le nom « Mekanïk Kommandöh », version CD maintenant dispo via Seventh Record). Cette mouture moins grandiloquente de l’oeuvre mais tout de même imparable ne satisfaisant pas A&M (le label du groupe à l’époque), la horde de Kobaia retourna en studio endisquer la version définitive de leur chef d’oeuvre. Résultat : EUPHORIE !!!
Comme Christian Vander ne fait rien comme les autres, M.D.K est en fait le troisième volet (chronologiquement) de la trilogie « Theusz Hamtaahk » mais le tout premier à paraître… Trilogie qui prendra pas loin de 30 ans avant d’être éditée dans sa totalité sur disque (à se procurer de toute urgence : le coffret « live » paru en 2001 et comprenant l’intégralité de la dite trilogie). Qu’est-ce que M.D.K raconte en fait ? Et bien… la guerre, le chaos, l’apocalypse, la destruction par les Terriens de toute forme de beauté, l’avilissement d’un monde voué à disparaître dans le sang et les décombres… ET le prophète Kobaïen Nebehr Güdahtt qui, d’une missive quasi hitlérienne (qui donna par ailleurs une réputation sulfureuse non méritée au groupe), condamne ce monde à la mort, ne sauvant que les quelques êtres qui sont prêts à évoluer pour atteindre la sagesse divine. Ces derniers seront emportés dans la roue céleste (le « Weidorje ») pour rejoindre Kobaia, où ils pourront terminer leur existence dans la paix absolue.
Terrien, si je t’ai convoqué c’est parce que tu le mérites, ma divine, et ô combien cérébrale conscience m’oblige à le faire. Tes actes perfides et grossiers m’ont fortement déplu, les sanctions qui te seront infligées dépasseront les limites de l’entendement humain et inhumain, car tu as, dans ton incommensurable orgueil, et ton insondable ignorance, impunément osé me défier, me provoquer et déclencher dans toute son immensité, ma colère effroyablement destructrice entraînant inexorablement ton châtiment, race maudite ! -Christian Vander (alias Nebehr Güdahtt)
Malgré toute la violence du propos, cette oeuvre explose dans une forme d’allégresse grisante. Jamais cataclysme n’aura autant été illustré avec tant de lumière folle et de béatitude exaltante. Nos tympans ravis jusqu’à plus soif sont conviés à une véritable célébration orgiaque de la destruction complète et totale d’un univers bientôt révolu… Cet album est une charge émotive forte qu’on reçoit en plein dans la gueule (avec délice, il va sans dire) : chorale kobaïenne frénétiquement possédée, section d’assaut rythmique qui tel un Tank détruit tout sur son passage (l’ineffable duo Vander-Top), cuivres en transe, guitare chatoyante de Claude Olmos, Klaus Blasquiz qui joue à la corde-à-danser avec ses cordes vocales et ce piano martelé à qui mieux-mieux qui trône au dessus de la masse sonore… Tout cela ne fait qu’un tout effervescent. Tout cela s’enchevêtre dans l’éther pour devenir une espèce de Supernova musicale que rien ne peut arrêter…
Structurée autour de 7 mouvements s’enchaînant sans coupure (à part le fondu sur « Kobaïa is de Hündin », vinyle oblige), M.D.K débute avec « Hortz Fur Dëhn Stekëhn West », longue entrée en matière stravinski-ienne (à écouter : « Les Noces » du compositeur russe) qui place l’ambiance totalement unique de l’opus. Quand ces cuivres EXPLOSENT à la 5ème minute, on réalise que ce n’est pas juste un disque qu’on écoute, mais bien une expérience religieuse-mystique qu’on s’apprête à vivre et qui va nous redéfinir pour les siècles et les siècles (amen… non non, HAMTAÏ !!!). À environ 7 minute 30, quand ça part en Gospel-Prog-des-étoiles, je sais par pour vous, mais moi je vole littéralement. C’est comme le passage quasi-final de 2001 Space Odyssey mais en tellement plus… funky. Quand « Ïma Süri Dondaï » s’annonce tel un choc sismique dément d’opéra carl offien déglingé et rutilant, je ne vole plus : je nage littéralement dans une mer d’astres lysergiques. À partir de là, ça n’arrête tout simplement plus… ça monte, ça monte, toujours plus haut, sans relâche… Chaque changement de mouvement limpide qui hausse l’intensité d’un cran… Ce n’est plus que de la beauté suspendue dans un azur en constante renaissance. De la beauté libre, véloce, compacte, qui s’auto-alimente, triple, quadruple, quintuple d’intensité afin de recouvrir entièrement la folle toile qu’elle dessine… Les chœurs hypnotiques pleurent, jubilent, portent la musique à des confins jamais atteints par quiconque auparavant. Klaus est complètement cinglé. Ses vocaux/cris nous font penser autant à ceux d’un castrat italien sur l’acide qu’aux sons émis par un éléphant EN TRAIN de se faire castrer. Fidèle à son habitude, Vander tente d’assassiner sa batterie avec une élégance toute tellurique. Jean-Luc Manderlier veut que chaque note de piano soit plus PUISSANTE que la précédente. Ah oui, puis Jannick Top est Jannick Top, ce qui est déjà formidable en soi.
Et puis quand ça s’achève, après un orgasme sonore violent-délivreur où tous les excès absurdes sont permis, où tout ces éléments musicaux évoqués ci-haut s’accouplent dans une hyperthymie paroxystique ardente qui gorge tous vos sens d’un certaine forme de liesse liquide, vient un moment de calme enivrant, de recueillement majestueux et puis…. un drone pétrifiant d’une minute. Magma sait comment finir un album comme des BOSS. Ya pas de doute.
Je n’en reviens jamais à quel point cet album est MASSIF et LOURD. On y touche enfin, à ce fameux Mur de Son, tel qu’évoqué par notre musicien-assassin préféré (Phil Spector pour le citer… bien que Vargounet est pas mal dans le genre). J’en ai des frissons à chaque écoute. MDK demeure le disque le plus emblématique de Magma (bien qu’ils feront des choses encore plus incroyables par la suite) et comme il fut mon tout premier, il demeure mon chouchou. Mais avec Magma, il ne faut pas se limiter à un disque. La discographie de Magma est un tout dont il faut faire l’expérience dans sa globalité. Et tout fan de musique se doit d’entreprendre ce voyage au moins une fois dans sa vie… Bienvenue sur Kobaia, Terriens…
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Carl Orff – Carmina Burana (dir. Eugen Jochum)Richard Wagner – der Ring des Nibelungen (dir. Georg Solti)Ruins – Hyderomastgroningem
L’art du dépouillement suprême. La folie créatrice contrôlée ; en mode zen. Le meilleur exemple de musique post-Satie qui existe. Une invitation dans cet étrange monde vert… un univers nouveau, limpide, pur, soyeux, hanté ; où chaque son respire majestueusement dans la nuit sibylline, où les contours sont pourtant familiers (Bali, l’Angleterre, le Japon, l’Amérique) mais se retrouvent sublimés pour devenir quelque chose qui est subtilement « autre », comme son nom l’indique. Des jungles bruitatives touffues où il fait bon se perdre, de petits villages autochtones bordés de montagnes brumeuses et d’océans d’émeraudes liquides, des vallées électriquement verdoyantes à perte de vue et recouvertes de pylônes chatoyants, des ponts de liane surplombant des nébuleuses en émission… La musique selon Eno est une aquarelle minimaliste où chaque détail sonore vient parfaire la toile de son créateur qui se définit lui-même comme un non-musicien et qui semble suivre des instructions créatives divines provenant de l’ancien livre chinois des transformations (ou Yi-King) ; par là je parle de ces fameuses cartes de tarot baptisées « stratégies obliques » (grand dada d’Eno) qui sont distribuées aux musiciens participant à l’enregistrement de ses albums depuis 1975 et qui contiennent des indications aussi farfelues/obtuses que « Demande à ton corps », « Fais honneur à ton erreur comme si il s’agissait d’une intention cachée » ou encore « Essaie de faire semblant! »
C’est alité dans une chambre d’hôpital (en récupérant d’un rude accident de voiture) que Brian Eno a imaginé ce nouveau monde sonore et cette idée de musique « ambiante » qui se veut la progression de la « musique d’ameublement » élaborée par notre cher Erik Satie en 1917. En 1975 (la même année), sortira d’ailleurs un premier essai purement ambient après l’album ici chroniqué, le très doux et bien nommé « Discreet Music ». Mais avant de s’attaquer à cette mer de nuances éthérées qui ne quittera plus jamais vraiment sa musique, notre homme décide d’incorporer ces nouvelles idées dans le contexte d’un album-pop. Ainsi naît « Another Green World ». Eno s’entoure d’acolytes précieux pour aider à la gestation. Il s’agit des meilleurs musiciens de session de l’époque : Phil Collins, alors surtout connu en tant que batteur exemplaire au sein de Genesis. L’incomparable guitariste de King Crimson, le perturbé, irascible et mathématique Robert Fripp. Le violoniste dadaïste proto-punk John Cale des Velvet Underground. L’élégant bassiste fretless Percy Jones de Brand X, groupe de jazz-rock dans lequel opère aussi Collins… Tout ce beau monde entre au studio en Juillet pour enregistrement un disque comme il n’en existe aucun autre.
Ce disque, c’est une série de petits haïkus instrumentaux qui vous transpercent l’âme avec une finesse indéfinissable, ainsi que quelques chansons surréalistes, tantôt cocasses tantôt sérieuses, venant parfaire le panorama. Délicieux mystère qui survole la musique de ce disque qui n’a pas pris une ride. D’ailleurs, cela pourrait sortir demain matin que ça aurait un impact beaucoup plus grand je crois bien… Le tout débute sur les chapeaux de roue avec un « Sky Saw » délirant, empreint d’une rythmique quasi-math-rock (Phil Collins utilisé à contre-emploi) entrecoupées par des digressions guitaristiques-dissonantes-électriques de master Eno. La basse de sieur Jones est juste orgiaque. Le tout se termine par une section d’alto grisante signée John Cale, recouvrant ce curieux white-man-funk des autres muzikos… Efficacité totale de cette pièce qui se veut la frontière entre notre univers et l’autre… celui dans lequel on va basculer dès la prochaine piste. « Over Fire Island », c’est franchement unique… Ça sonne comme rien. Il n’y a que le fabuleux trio d’Eno, Collins et Jones présent sur cette pièce instrumentale. Il y a des synthétiseurs déglingués et les bandes audio triturées de Brian, la basse funk ronronnante de l’oncle Jones + le Collins en mode métronome-obsessif-compulsif. La seule comparaison que je peux faire et qui rend un tant soit peu justice à titre bien bien particulier : c’est du proto-ESG-Indonésien.
Après, on goûte à une certaine forme d’extase avec « St Elmo’s Fire ». Aaaaah, je me souviens de la première écoute de ce titre. Noël 2001 ; j’avais reçu l’album en cadeau. Vers les 2 heures du mat, après les célébrations, je m’étais allongé dans ma chambre en écoutant le disque pour la toute première fois… Ce titre m’a happé tout de suite. De un, cet espèce de piano préparée vous va droit à l’âme. De deux, cette rythmique caribéenne-fêlée avec ses percussions synthétiques scintillantes restant solidement scotchées dans le cerveau à jamais. De trois, la voix caractéristiquement emphatique de Brian qui récite un texte fastueux (« In the bluuuuuuue, August mooooon ») sur ce fond sonore abstrait. Et surtout, de quatre, le putain de tabarnak de cibolak de solo de Robert Fripp. Possiblement le meilleur solo de guitare que j’avais entendu de ma courte vie (cela le demeure je crois bien). Je me souviens d’avoir fait « repeat » 7-8 fois avant d’entamer la suite du DisK. Vraiment une des pièces musicales les plus importantes de mon passage sur Terre et qui sera dispo sur la trame sonore de mes funérailles (disponible sur Warp Records dans, je l’espère, au moins 50 ans).
Vient ensuite une de ces jungles électroniquement chargées évoquées plus haut en la forme de « In Dark Trees ». La nuit est tombée sur le paysage et on flotte à travers le brouillard confus de cette forêt d’arbres chuchotant milles secrets à nos oreilles. Mugissements de vent cosmique, rythmique synthétique imperturbable… On sort du boisé juste à temps pour apercevoir un navire (le « Big Ship ») s’envoler dans une mer de constellations réinventées… Et on se sent bien, comme si une vague de beauté pure nous traversait l’échine. Mais on se sent aussi bizarrement nostalgique… touché par cette étrange mélancolie d’un passé qui s’effrite en nous, par ces souvenirs de plus en plus distants/flous qui nous habitent. Magnifique dualité d’une musique qui peut autant faire sourire que pleurer. Dans « I’ll Come Running » plein de gaieté bon-enfant, Brian le galopin nous dit qu’il va venir attacher nos godasses l’une à l’autre. Sacré plaisantin ! Cette espèce de pépite pop bourrée d’insouciance nous ramène à certaines chinoiseries de ses albums passés… Après, on goûte aux charmes discrets de la pièce-titre, la plus courte du disque. Ce n’est qu’un court mais splendide motif répété à la desert-guitar, au piano et à l’orgue farsifa. Beau. Très beau.
Le miracle sonore se poursuit avec une exploration de la faune de cet autre monde vert. En premier, on espionne ces sombres reptiles qui habitent dans les grottes du désert translucide situé en plein cœur de la planète neuve. Eno y va de son orgue Hammond, de ses percussions péruviennes et d’une tonne d’effets surnaturels pour illustrer l’aspect on ne peut plus bigarré de ces créatures aux yeux chargées d’une luminescence biscornue. Par la suite, Les espèces poissonnières sont étudiées sur un fond de mantra japonisant avec le retour de l’orgue farsifa et ce piano préparé à la John Cage. « Golden Hours » arrive alors, autre chanson-clé de l’aquarelle. Que d’émotions à chaque écoute. Autre trio. Cette fois, c’est Eno, Robert Fripp et John Cale qui s’y collent. Piano incertain, percussions spasmodiques, guitare sub-aquatique et orgue céleste de Brian se mêlent à un autre solo de guitare apaisé/paradisiaque de Fripp et à l’alto orientalisant de Cale… Les paroles obtuses de Eno me font encore chavirer la matière grise et les tripes avec ces espèces de cadavres exquis sur le passage du temps ; le jour se transformant en nuit (faisant prémisse à la fin de l’album qui se clôt par une nuit irréelle qui « englobe tout »), la vie terrestre qui passe tellement lentement mais tellement rapidement en même temps, la temporalité subjective, l’enfance, la vie adulte, la mort… À chaque fois que je survole ces lignes, j’en sors avec une autre interprétation mais qui ne sera jamais complètement définie…
« Becalmed » est une autre piécette atmosphérique qui vous arrache le cœur solennellement, avec volupté. On inspecte ensuite un volcan au petit matin avec ce « Zawinul/Lava » qui voit le retour de nos comparses Collins et Jones mais dans un contexte tout autre, où l’apaisement prend toute la place, où les silences impressionnistes font mouche. Collins a d’ailleurs dit que de travailler sur ces sessions avec Eno lui a fait envisager la musique d’une autre manière et a été une grande source d’inspiration pour son très bon premier album solo, « Face Value », et surtout pour son plus grand tour de force « In The Air Tonight » (qui demeure une sacrée chanson). « Everything Merges With The Night », introduite par cette guitare acoustique (qu’on entend pour la première fois) et ce piano délicat, est la dernière chanson de ce disque de chevet ; un genre de requiem serein pour cet univers déjà voué à disparaître (du moins, jusqu’à la prochaine écoute). Des ondes de guitare électrique viennent se superposer avec délice sur ce long fleuve tranquille… « Spirits Drifting », ce coda instrumental fantomatique, vient clore la peinture sonore de Brian. Cet éther-liquide me bouleverse autant que la scène finale de « Fire Walk with Me » de David Lynch, avec tous ces anges qui s’envolent au dessus de la chambre rouge, scène que cette musique pourrait d’ailleurs fort bien accompagner…
Cet album est félicité séraphique. J’utilise souvent le terme « intemporel » dans mes critiques mais je crois que c’est ce disque qui mérite le plus cet adjectif. Cet album accompagne ma vie depuis 15 ans et je n’ai pas encore percé tous ses secrets. Brian Eno vous invite à plonger dans ses rêves, ses questionnements métaphysiques, son éthique musicale devenue monde… Prenez un aller-simple pour cet autre macrocosme verdâtre…
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Robert Wyatt – Rock BottomDavid Bowie – LowTalk Talk – Spirit of Eden
On ne sait jamais exactement sur quoi on va tomber quand on mets un disque de Jiminounet dans le mange disque ou sur la platine. Folk primitiviste à la Fahey ? Musique concrète à la Parmegiani (Bernard Parmesan pour les intimes) ? Kraut ambient à la Cluster ? Reconstruction expérimentale d’une certaine pop FM sucrée des 60s/70s façon Steely Dan meets Burt Bacharach meets Beach Boys ? Un mélange de tout ça à la fois ? Le mystère demeure parfois entier tant qu’on a pas écouté l’album du début à la fin ; et parfois, même après écoute, le mystère, vaporeux et ensorcelant, demeure… C’est la magie des mecs polyvalents comme Jim, amoureux fous de musique at large et de sons, dompteurs de vibrations indomptables, visionnaires bruitatifs qui, de surcroît, sont auteurs de discographies démesurées et vertigineuses. Discos qui font en quelque sorte office de journal quotidien d’errances flegmatiques. On peut s’y perdre des années sans jamais trouver la sortie. Et on en raffole.
Sur cette sortie de 2001 (augmentée d’un autre disque bonus pour l’édition 2009), O’Rourke se la joue minimal-électro-acoustique-glitch-noisy-ambient (juste ça !) au Serge, un des outils de travail préférés de notre Jim adoré (pour les curieux, le Serge est un système de synthétiseur analogique modulaire développé à l’origine par Serge Tcherepnin, Rich Gold et Randy Cohen).
Le premier disque (soit l’album originel de 2001) consiste en une suite de 3 longues pistes. On débute en force avec un « I’m Happy » hyper Reichien avec ses patterns analogiques tournoyants/répétitifs puis ce drone d’infra basse velouté qui supporte le tout et qui, petit à petit, vient prendre de plus en plus de place, recouvrant entièrement nos tympans pour une conclusion toute en douceur oblique. Morceau d’ouverture riche et immersif que voilà. « And I’m Singing » arrive ensuite… très déroutant, avec ses nombreux éléments percussifs non typiques, comme ces pianotements nerveux et ces samples de cadrans/horloges déréglés. L’atmosphère rappelle un peu les pièces les plus hyper tonales de l’Autrichien Fennesz, ce qui n’est pas pour me déplaire. Après quelques minutes, le tout devient plus chargé et complexe, avec ce tintamarre électro-acoustique et ces synthés festifs qui font penser à Faust (le groupe allemand et pas la pièce de théâtre de Goethe, je précise). Un morceau à la fois excessif et bizarrement zen. On termine le premier CD avec la pièce de résistance de 21 minutes : « And a 1, 2, 3, 4 ». C’est une merveille d’Ambient EIA qui coule tout doucement, au gré de drones langoureux qui s’évanouissent dans une brume sonore fragile et mélancolique. Cet espèce de son de violoncelle (est-ce le Serge ? Ou un sample ?) vient me hanter à chaque fois. C’est beau. Et quand la pièce se disloque/désintègre à la toute fin, on se sent tout chose.
Le second disque (composé de 3 pistes lui aussi) est tout aussi essentiel que le premier ! “Let’s Take It Again From the Top” sonne un peu comme une collabo entre Four Tet, Ryoji Ikeda et Merzbow. Bref, ça ratisse large pour un morceau quand même court (4 minutes à peine). « Getting The Vapors » est quant à lui très très long (39 min) et plutôt statique. Drone céleste de l’école La Monte Young (mais au laptop). “He Who Laughs” est juste incroyable. C’est comme admirer la nature d’un monde totalement inconnu (mais en 16 bits, genre)… Ne pas comprendre grand chose mais trouver ça quand même magnifique. Et quand cette fanfare orchestrale arrive au beau milieu de nulle part, on est brutalement surpris ! D’entendre ces sons « terrestres » surgir et transpercer l’océan analogique ne fait que rajouter à l’étrangeté biscornue jouissive de la chose. Bon Dieu que Jim a le don de surprendre l’auditeur au tournant (il nous aura fait le même coup sur la finale de « Bad Timing », le vil salaud).
Je ne vous ferai pas l’intégrale des critiques de la disco de Jim parce que le temps que ça me prend pour en écrire une, cet élégant fucker a eu le temps d’enregistrer 8 albums (en plus d’en avoir produit 4 autres), mais je tenterai, à travers des textes futurs, de vous montrer les diverses facettes de ce personnage encore trop peu célébré (en dehors de certains cercles quasi-fermés). D’ici là, soyez content avec Jim, chantez avec lui et comptez jusqu’à 4 ! Frissons de bonheur obtus garantis !
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Sahara psychédélique nocturne. Prise de son crue en « live » (tel un field recordings) avec des amplis qui saturent quasi-constamment. Deux guitares électriques (dans les mains agiles de Bibi Ahmed et d’Adi Mohamed), une batterie ultra minimaliste (Abubaker Agalli D’Amall) et 4 voix féminines en extase, qui hululent sous l’astre noctambule. Juste ça et ça te tisse des merveilles primaires, aux sonorités acides et rêches ; des « morceaux-jams » hypnotiques dans lesquels s’entremêlent le garage rock psychédélique, le folk, le blues et les traditions musicales tuareg ancestrales. Et tout cela est tellement VIVANT. Rien à voir avec certains enregistrements de musique world (j’aime pas ce terme drette en partant) rendus aseptisés par une prod trop lisse. On savoure ici la pleine énergie des musiciens en transe, comme si on y était nous aussi (dans les rues festives d’Agadez), avec ce public qui crie, chante, danse, rit, en communion totale avec la musique.
Si vous aimez Tinariwen (moi aussi d’ailleurs) mais que vous voulez quelque chose de plus brut, quelque chose d’indompté, quelque chose qui vous transporte COMPLÈTEMENT là-bas, ce disque du Group Inerane est, au même titre que ceux du Group Doueh, un passage obligé. Un EXCELLENT disque de Tishoumaren.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Tinariwen – AmassakoulMdou Moctar – AfelanGroup Doueh – Guitar Music From the Western Sahara