critiques

Alamaailman Vasarat – Vasaraasia

Année de parution : 2000
Pays d’origine : Finlande
Édition : CD, Silenze – 2000
Style : Avant-Prog, Klezmer, Zeuhl, RIO

Eh, dîtes-donc mes bonnes dames et mes bons messieurs, vous avez envie d’assister à une orgie céleste / cauchemardesque entre les membres de Masada, de Henry Cow, du Willem Breuker Kolleftief et de Anekdoten ? Vous rêvez d’insérer du Klezmer dans vos scènes préférés des films de Buñuel ? Vous aimez bien l’image mentale d’une cohorte de rabbins schizoïdes sur le crack faisant la première partie de Mr. Bungle ? Eh bien mes p’tits gars et mes p’tites filles, les mecs d’Alamaailman Vasarat (super amusant à épeler / prononcer) sont là pour vous ! Armés de deux violoncelles, d’une batterie, de clarinettes klezmer, d’un sax, d’un trombone et d’une brochette d’orgues vieillots, ces Finlandais fous issus du groupe RIO-Neo-Folk-Prog « Hory-Kone » vont combler toutes vos exigences délurées avec leur musique incroyable, insolite, inclassable et infectueuse. Préparez-vous à vous en mettre plein les oreilles… Tango nocturno-bruitiste, musiques de films d’horreurs gitans, folk scandinave, free jazz à l’européenne, post-klez enfumé, rock in opposition, musique de funérailles, ambiances de films noir (+ un soupçon de lourdeur métallique par moments opportuns)… Tout ceci est au menu à Vasaraasia, et bien plus encore !

Ce qui est fascinant chez Alamaailman, c’est leur faculté innée à combiner tous ces éléments sonores disparates pour en faire un tout cohérent et unique. Et même si à prime abord, leur musique est plutôt expérimentale (et peut sembler à tort inaccessible), elle est aussi très mélodique et possède ce petit côté festif (voir même dansant !) on ne peut plus contagieux. À chaque détour de Vasaraasia, on est abasourdi par une incongruité sonore nouvelle (comme ce violoncelle qui est utilisé comme une guitare électrique), on s’émeut devant les morceaux plus lents et émotifs (le splendide « Lakeus », entre autres), on s’imagine Nosferatu filmé par Kusturica, on se surprend à découvrir un autre détail dans la composition (d’une richesse inestimable) de chaque pièce, on pleure de joie, on sourit et surtout : on est captivé d’un bout à l’autre. Perso, cette musique vient me toucher autant la tête que les tripes. C’est le mélange musical parfait entre innovation, émotivité, mystère, richesse, splendeur et surréalisme… Vasaraasia, c’est la clé des possibles, le grand pas vers un monde de rêves et d’abstraction divine. Je ne peux que vous recommander d’y plonger tête première ! Vous n’en sortirez pas indemnes, je vous le promet (et c’est une bonne chose).


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Boredoms – Super æ

Année de parution : 1998
Pays d’origine : Japon
Édition : CD, Birdman – 1998
Style : SUPER

Le meilleur album de tous les temps est japonais (je me répète mais… pouvait-il en être autrement ?). C’est le disK qui synthétise TOUT ce que j’aime en musique et qui, en même temps, redéfinit ce qu’est la musique comme forme d’expression artistique libre, synergique et totale… Imaginez vos rêves les plus fous devenus réalités lysergiques, messieurs-dames. Imaginez que vos fantabulations soniques les plus osées/déraisonnables se concertent obsessivement-compulsivement pour devenir une panoplie quasi-infinie d’univers-pour-tympans-opiacés-et-délurés-jusqu’à-pâmoison-orgasmique en 4D… non, en 5D… euh, en 15D + LSD… bah, avec les Boredoms on ne compte plus les dimensions. Cela va au-delà d’une spatio-temporalité que même le cerveau ravagé d’un Philip K. Dick en pleine déréalisation ne pourrait concevoir… Du bonbon grisant pour tous vos sens saturés à 70000000 milles à l’heure… IMAGINEZ : Can, Pink Floyd, Gong, Les Residents et MAGMA qui sont réincarnés en tant qu’enfants-autistes-superpsychiques du projet AKIRA et qui décident de créer une sorte de messe-liesse à l’intention des étoiles. IMAGINEZ ce bon vieux Captain Beefheart qui se la joue soudainement space-rock avec un nouveau Magic Band formé sur Canopus. Ça BRILLE, bordel. Ça grille-les-neurones-brille-brille-mes-frères-et-seuls-amis, nom d’une pipe en bois rond… C’est… meilleur et PLUS IMPORTANT que le meilleur disque de tous les temps… C’est tout simplement BIBLIQUE, ce truc. Et ça à une âme grosse comme un demi-trillion de camions citernes multicolores qui déversent des confettis explosifs-incandescents dans un canyon de lumière pure. C’est l’expression SUPRÊME de ce QU’EST la musique psychédélique dans toute sa splendeur tellurique. Aussi intensément rigoureux que Strav sur son Sacre divin, aussi ROCK-pur-jus que les Stooges à leur époque proto-punk triturée de saxophones acides, aussi AVANT-PROG qu’un CAN qui se refuse toute catégorisation, aussi délicieux qu’une orfèvrerie Beach Boys-esque à la graisse de renoncule, aussi tribal que des folies balinaises au GAMELAN, aussi planant que le Floyd des débuts dada-beat… OH !!! They dId the MASH !!! they DiD the MONSTER MaSh (HAPPY-Godzilla in tha house, avec des lunettes de Soleil rose-vermeille-poilues qui se la joue gangsta dans un néo-Tokyo imaginaire composé à 84,35% de tendre et juteux ananas) !!!!

J’ai découvert les Boredoms grâce à John Zorn, ce sympathique saxophoniste-compositeur-avant-garde-folichon-new-yorkais, qui utilisait les talents vocaux un brin particuliers de Yamantaka Eye (chanteur/compositeur des Boredoms) pour son projet GRIND-Jazz Naked City (à découvrir de toutes urgence pour les fans de musique violente, hyper technique et aventureuse). J’ai tout de suite été séduit-bluffé-terrifié par ces cordes vocales élastiquement vôtres… Ce n’était plus du chant. Ça allait au delà de tout ce que les Mike Patton, Björk, Scott Walker, Diamanda Galas, Enrico Caruso, Billie Holiday, Screaming Jay Hawkins et Tom Waits de ce monde pouvaient se permettre… Logiquement, dès que j’ai su que le mec avait un groupe bien à lui, votre détective au sourire si carnassier est allé à la découverte, sans peur ni regret. Je dévalai d’abord les pentes sinueuses d’un « Chocolate Synthesizer » (paru en 1995) magistral de « fuckitude » punk-noise-japonisante-KAWAÏ, dernier petit joyau de leur période première mais qui laissait entrevoir les débuts d’une musique plus « construite », tout en ne perdant rien de ce qui rend la musique de ces emmerdeurs irrévérencieux si attachants : la LIBERTÉ. De la grande musique de CRÉTIN-GÉNIAL. Le stop suivant dans la grande tournée des mondes inexistants serait ce « Super æ », l’oeuvre de transition SUPERlative entre le vieux-Boredoms et le Boredoms-nouveau (exit la TERRE, bande de petits truffions).

Track-by-track, mes chers amis. Mais avant, pour vous mettre dans le contexte : un doux matin de Décembre, vous venez d’apprendre en z’yeutant la célèbre émission « Salut ! Bonjour ! » de L’E-X-C-E-L-L-E-N-T-E chaîne télévisuelle TVA que des scientifiques ont découvert l’existence de vortex intemporels (au Brésil et en Papouasie-Nouvelle-Guinée, plus précisément) qui mènent vers des dimensions jusque là inconnues… Et suite à cette annonce renversante, l’animateur-maison préféré des dames Gino Chouinard se met à danser frénétiquement une espèce de samba-expérimentale décadente « live » à la téloche. Et HOP ! Brutalement, comme ça : Gino se transforme en un Brocoli Géant… SACREBLEU !!! Un petit zapping à la BBC Newz et on nous dit que la première équipe d’explorateurs revient tout juste de sa première investigation dans ce macrocosme bordélique et ont rapporté, entre autres, des légumes-racines électriquement chargés (des genres de topinambours irradiés qui brillent dans le noir), des épices qui incendient les palais humains d’une manière jusque là insoupçonnée, de la fourrure de chacal étoilé eeeeetttttt surtout… un CD offert par un grand sachem perché sur une butte recouverte de gazon violet et de plantes carnivores. Ce disK serait l’occasion de découvrir la culture musicale de cet autre monde.

Super You : Accrochez vos écouteurs. Left-right-left-right. Ces divigations sonores introductoires se balancent d’une oreille à l’autre. Les sons sont aspirés, ré-aspirés, re-vomis. La vitesse change, double, triple, ça ralenti, ça va plus vite. Et soudainement, un gros riff de stoner acidulé vient faire irruption. Et lui aussi est aspiré à son tour dans un trou noir béant. Perte de repères. Trip hallucinogène de champis sur la montagne chauve pendant qu’un espèce de dude japonais à rastas t’actionne son chèche-cheveux thermodynamique à transmodulations variables à deux millimètres des oreilles. Black Sabbath sur les speeds dans une sécheuse à dry-spin. Jam band d’électro-ménagers. L’équivalent musical de se retrouver dans un blender branché sur le 110. Et cette finale percussive en forme de choucroute aux ogives me régale à chaque écoute jouissive.

Super Are : Les Boredoms qui s’adonnent à une certaine forme de New Age post-cosmique… Terry Riley qui mange des cierges d’églises au pesto pendant que des Incas se tartinent le corps avec de l’encens liquéfié. C’est terriblement beau et apaisé, surtout après ce premier morceau en forme d’infarctus. Notre bon ami Yamantaka nous susurre un mantra divin (« You aaaareeeee !!! »). Ça part en tribalo-kek-chose. Et la lourdeur électrique mal calibrée revient nous frapper en pleine gueule. Des tsunamis de larsens de guitares investissent notre cortex pendant que le mantra se poursuit. Interprétation kraut-rock-libre mettant en scène Magma et Sonic Youth + 700 batteurs. Dieu que j’aime le côté on-ne-peut-plus-percussif des Boredoms, dignes transfuges de Stravinski ci haut mentionné.  Le tout se conclut par ce torrent de voix qui agrémente l’album par-ci par là.

Super Going : Un TRÈS GRAND moment de musique… et possiblement mon morceau préféré d’un album qui n’a pas pourtant pas fini de nous surprendre… NEU! sont de retour en version bouddhiste-goa-trance les potes ! Possiblement le plus grand morceau de rock germanique de tous les temps… et créé par des Japonais ! Ils ont out-germanisés les Allemands les vils salauds ! De la grande musique tribalo-ritualistique-répétitive où la candeur bon enfant rime avec une certaine forme de violence rythmique sans égal. Un squirting orgasme infini mis en musique. Ça dure 12 minutes mais j’aurais pu en bouffer 700 000. Et quand on pense avoir finalement commencé à intégrer-digérer le détraquant délire et ses effets-spéciaux-psycédélicos-modulaires, il y a un espèce de revers totalement inattendu qui part-en-couilles-rythmiquement-parlant. L’aspirateur magique des Boredoms (qu’on peut maintenant considérer comme membre à part entière du groupe) se remet de la partie et syncope le tout. Un cri de bravoure héroïque fait repartir nos héros vers d’autres contrées acidulées. On termine dans un tel chaos, un essoufflement logique où les respirations des instruments qui pourraient s’apparenter à des chants de gorges se fondent dans un code morse approximatif.

Super Coming : HOLY FUCKIN SHIT que j’aime ce morceau !!!!!!!! Une guitare à la Faust introduit une scène de rue dans une Afrique de l’Ouest transposée dans la galaxie EGS-zs8-1. Il y a du Capitaine-Coeur-de-Boeuf dans l’air alors que Yamantaka fait sa meilleure personnification du célèbre chanteur-peintre texan. Vocaux d’homme des cavernes sur un trip d’inhalation d’essence, offensives guitaristiques noisy-licieuses qui virevoltent un peu partout dans l’éther, batterie ultra binaire rappelant le « It’s a Rainy Day (Sunshine Girl) » de Faust + une basse toute en pesanteur qui l’accompagne avec brio, chœurs mescalins venant porter renfort au soliste-en-transe, cris déments dans la nuit sauvage… Puis cette finale plus Can que Can-tu-meurs (ça me rappelle leur « She Brings the Rain »). Une autre chanson (?) de 12 minutes stupidement géniale OU génialement stupide, c’est selon.

Super Are You : La seule pièce qui rappelle pas mal l’ancien Boredoms schizoïde, avec un début tout en ribambelle-dada-punk triturée par les adorables hurlements post-juvéniles de Eye, ces synthés kitschounets de série Z qui pondent des sons atrocement merveilleux, cette batterie iconoclaste où vient s’ajouter une collection de casseroles, cette guitare désaccordée (qui n’en a d’ailleurs vraiment rien à foutre d’être désaccordée). Le maître mot est FUN. Des explosions, des changements de styles à toutes les 2 secondes, des mélodies complètement autistiques, du gros bruit qui tache, des amplis ultra-cheap qui défoncent, des instruments-jouets à foison (ToyS R’Us meets the AvAnT-GaRdE). on dirait Mr. Bungle mais si ils étaient Japonais. Tellement con. Mais tellement bon. On pourrait écrire une thèse de doctorat sur cette pièce et tout ce qu’elle contiendrait, c’est le mot « SUPER » 300 000 fois ainsi qu’un bout central de 53 pages où ce serait juste indiqué « AAAAAaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaAAAAAAAAAAAHHHHHHH !!!!!! » à répétition (en plusieurs polices différentes) + le dessin d’un coati à nez blanc qui joue de la flûte traversière en lançant des rayons lasers avec ses yeux.

Super Shine : La culmination grisante de tout ce que les Boredoms ont élaboré jusque là… En ouverture : le bad trip d’un Nintendo 8-bit. Vient ensuite la rythmique suprême, point d’ancrage de la pièce. Une rythmique qui serait en fait cousine distante d’une du Tago Mago de Can, mais avec un aspect africain (voir même reggae pour la basse) en plus. Cette rythmique de fous grandit, grossit, s’intensifie… Viennent se greffer différents éléments formidables, comme ces voix possédées par la joie d’être content d’être satisfait d’être heureux. Ça se distortionne tout autour, les claviers qui vrombissent, se dilatent, la musique s’entrechoque, se disloque en elle-même. Mais ya toujours la rythmique au centre qui elle n’en démord pas… C’est la folie messieurs-dames !!!! Des papillons gros comme des manoirs volent partout à travers ça, j’vous le dis. C’est Super Papillon leur chef, un Super-héros qui a été mordu par un papillon radioactif quand il était jeune. Il a un masque HALLUCINANT et des ailes en acrylique pure. Et puis il y a des moines tibétains qui se balancent aussi sur leur bol chantant. Et n’oublions pas l’homme avec une tête de nénuphar, avec sa cravate biconcave, ses gants de vaisselles toujours ajustés, sa montre arc-en-ciel prête à mordre des pissenlits à tout moment. La peuplade des fougères vient se joindre à la cérémonie néo-païenne qui a lieu près du Mont Fuji, à 4 heures du matin. On a décidé de faire frire la montagne. ou la faire « rire », je sais plus trop… Putain, j’ai échappé mon briquet.

Super Good : Miraculeux coda ambiant-prog-jazzé…. Parallèle à faire avec le dernier truc sur M.D.K. dont le nom m’échappe toujours. C’est beau en diable. C’est un peu la dernière scène de Aguirre de Herzog, avec les singes capucins sur le radeau qui flotte sur un Amazone surréel. Grésillements doucereux de matière grise. Comment prenez vous votre âme ? Tournée, le jaune intact s’ilvousplaît !

Bref… Je me suis égaré parce que ce disque est une substance illicite en soi. Son écoute est dangereuse et rend même dépendante à deux choses en particulier : la liberté et l’imagination. Super ae est plus que le super meilleur disque au monde entier. C’est l’expérience sensorielle d’une vie. C’est un monde où il fait bon se perdre ; où en fait on se perd délicieusement un peu plus à chaque fois. Avec les Boredoms, on sourit à la vie. Les couleurs sont plus belles. Les femmes sont plus belles aussi. La bouffe goûte meilleure. L’air est plus pur et le bruit du vent peut nous émouvoir. La magie existe encore. Si quelque chose d’aussi merveilleux peut exister et bien on se dit qu’on est chanceux de pouvoir faire parti de ce grand TOUT incommensurable qui nous abrite.

Best thing ever.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Richard Skelton – Landings

Année de parution : 2009
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, Type – 2009
Style : Ambient, Drone, Classique Contemporain, Chamber Folk

L’engourdissement des matins brumeux… Ces jours flétries où l’hiver n’est que grisaille fantomatique… Ces matinées irréelles où le lever du corps s’avère difficile et où l’esprit, désincarné, voletant on ne sait où, n’intègre pas l’enveloppe corporelle. Ces jours-tombeaux où l’on se sent constamment hébété, la tête lourde, les pensées floues et vaporeuses, l’âme empreinte d’une inexplicable mélancolie… Comme si on était coincé à la frontière située entre deux monde, l’un diurne et l’autre nocturne. L’un réel et l’autre chimérique. Vacillant sans cesse d’une dimension à l’autre, habitant un peu les deux en même temps sans parvenir à y poser le pied… Errant dans notre Carnival of Souls personnel, jouant les figurants dans l’hypnotique Coeur de Verre de Herzog. Personnellement, j’adore me perdre dans ces moments tristes et beaux où l’on hante notre propre vie… où l’on se laisse porter par le long fleuve tranquille de l’existence et de l’inconscience.

Richard Skelton parvient à créer une bande son parfaite pour accompagner ces moments contemplatifs. À travers une musique aussi splendide que nostalgique, mélangeant judicieusement l’ambient, le folk de chambre, le drone, le classique contemporain et quelques « field recordings », l’artisan sonore britannique rend un vibrant hommage à sa femme, Louise, décédée en 2004 (soit 5 ans avant la parution de cette oeuvre). Ce qui ressort le plus de ce Landings ensorcelant, c’est un sentiment de tristesse résignée, le tout recouvert d’une ambiance spectrale, magnifique et bouleversante.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Vashti Bunyan – Just Another Diamond Day

Année de parution : 1970
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, DiCristina Stair Builders – 2004
Style : Chamber Folk

Le disque le plus paisible de tous les temps ? Probablement.

C’est l’histoire d’une jeune fille, perdue dans ses rêves, la tête dans les nuages, les cheveux ondulant sous un vent bienveillant, sillonnant campagnes et villages d’Angleterre à la fin des années 1960, son violon à la main. Ou serait-ce les années 1560 ? Peu importe. Vashti est intemporelle et immatérielle comme le mistral. Vashti est la pluie qui tombe gentiment un joli soir de Mai. Vashti, c’est les feuilles qui s’envolent, emportées par les bourrasques d’automne un beau jour où le ciel est d’un bleu d’azur étincelant. Vashti est le Soleil qui se couche sur la plaine à toutes les époques du monde, ainsi que la lune qui se lève magnifiquement pour nous irradier de sa luminescence des plus envoûtantes. Vashti est un poème ; ou plutôt un sonnet. Simplet. mais luxuriant. Qui va à l’essentiel. qui nous révèle toutes les richesses de ce monde. De la nature. De la sagesse des animaux. Et de la vie.

Vashti avait composé plein de belles chansons et a décidé d’enregistrer un disque. Elle y a mis toute sa fraîcheur et sa pudeur. C’était un joyau brut, un ensorcellement qui happait à grands coups de douceur. Des chansons de voyages, de saisons enchantées et d’éléments en extase. Des chansons murmurées par une voix d’ange et appuyées par une instrumentation des plus sobre : violon, guitare, banjo, harpe, orgue, piano, flûte et mandoline.

Le disque fut ignoré à sa sortie. Trop gentil. Trop beau. Trop discret. Trop limpide.

Dévastée par cet « échec », Vashti arrêta de faire de la musique et se consacra à la vie. Ses enfants, sa ferme, ses animaux. À son insu, petit à petit, son jour diamanté commençait à charmer par ci par là. C’est qu’il s’agit d’un charme tellement discret qu’il prend du temps à opérer, à franchir vents et marées. Dans les villes, on parlait « d’album culte » en discutant du seul et unique disque de la demoiselle disparue dans les limbes du temps. Des jeunes gens voulurent retrouver Vashti, la remercier pour l’impact qu’elle avait eu sur leurs propres œuvres. Devendra Banhart lui demanda conseil pour ses pièces et l’invita à chanter avec lui. Elle accepta. Les gentils garçons d’Animal Collective l’invitèrent à participer à un EP hors-norme qui demeure un des enregistrements les plus précieux de ma discothèque. Joanna Newsom vint lui rendre visite un jour où mme. Bunyan commençait à créer son second album, 35 ans après son premier.

Voilà l’histoire, toute coquette, de Vashti Bunyan. Maintenant, ouvrez ce véritable livre de contes sonore qu’est « Just Another Diamond Day » et laissez-vous bercer jusqu’au sommeil le plus paisible de votre existence.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Michel Madore – Le Komuso à cordes

Année de parution : 1976
Pays d’origine : Canada (Québec)
Édition : Vinyle, Barclay – 1976
Style : Rock Progressif, Space Rock, Fusion, Psych

Est-ce que vous aimez Gong ? Moi oui. Beaucoup à part de cela. Et Michel Madore aime Gong énormément lui aussi ; je serais prêt à parier. Ce montréalais injustement méconnu a publié ce premier opus discographique au milieu des années 70… C’est un disque TOTALEMENT ancré dans l’esthétique sonore du Gong de la trilogie « Radio Gnome Invisible » mais qui réussit en même temps le délicat pari de s’affranchir de son influence et à introduire nos tympans (ravis, pour l’occaz) à un vocabulaire musical aussi beau que personnel. Totalement instrumental, moitié acoustique moitié synthétique, le Komuso à cordes est un ravissement sonore assez céleste, à mi-chemin entre le space-rock et le jazz-rock.

Madore, multi-instrumentiste de son état (guitare, synthés, piano, cymbalum, ocarina), est accompagné d’excellents musiciens de la scène prog/jazz québécoise, dont le percussionniste Mathieu Léger (Orchestre Sympathique, Lasting Weep), le bassiste Fernand Durand (Dionysos) et l’excellent saxophoniste Ron Proby (auteur d’un seul disque de Jazz Avant-gardiste / Space Age, paru sur Radio Canada International en 1972). Tout ce beau monde (and then some) font la part belle aux compositions splendides de Madore, seul maître à bord sur un navire qui vogue sur des eaux cristallines et interstellaires.

Bon je sais… comparer un album de musique à un « voyage » est un peu éculé. Tous les critiques font ça régulièrement (moi le premier, et à outrance dans mon cas). Mais quand ça sied aussi bien à un disque, pourquoi se priver ? Le Komuso est un sacré beau voyage continu dans un pays étrange et merveilleux… chaque pièce est une fenêtre ouverte sur un autre paysage de ce monde enchanteur. Chacune d’elle s’enchevêtre majestueusement à la suivante. C’est vraiment une oeuvre totale, au même titre qu’une symphonie ou un concerto (mais sur les champis magiques). C’est vachement planant, délicat, texturé… comme un beau disque de Klaus Schulze. Les claviers englobent tout, recouvrent la mare sonore de leur délicieux ronronnement. Mais alors qu’on croit être sur le point de sombrer dans un sommeil bienfaiteur et opiacé, voilà que la batterie et le saxo s’emballent. Le piano et la guitares leur répondent dans un maelstrom jazzy-fusion. On se laisse happer de plein fouet par cette vague psychédélique rutilante (façon Hawkwind)… pour après retomber dans les méandres folky-proggy auprès de cette guitare acoustique pleureuse et de cet ocarina hanté… Tous ces passages différents, magnifiques en soi, sont renforcés par ces transitions magistrales qui les lient ; transitions qui s’effectuent en douceur, de manière presqu’imperceptibles/subliminales. Que ce disque est beau. Moins rigolo que du Gong, plus mélancolique, plus éthéré… mais pas moins riche et nébuleux.

Madore fera un deuxième album avant de mettre fin à sa carrière musicale (afin de se consacrer exclusivement à la peinture et à la sculpture). Je reviendrai sous peu à ce deuxième opus, beaucoup plus électronique et atmosphérique celui là (mais pas moins génial)… D’ici là, si vous voyez une copie du Komuso dans les bacs, n’hésitez pas une seconde. C’est un magnifique disque qui mérite une plus grande reconnaissance.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Miles Davis – Sketches of Spain

Année de parution : 1960
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Legacy – 1997
Style : Cool Jazz atmosphérique / orchestral

Miles Davis et Gil Evans… L’association mythique entre l’ange sombre du jazz et l’arrangeur/compositeur/chef d’orchestre le plus raffiné qui soit… Une rencontre artistique aux sommets qui donna naissance à 2 albums pour le moins enchanteur, le très cool « Miles Ahead » et le magnifique « Porgy & Bess ». Malgré la qualité évidente de ces 2 réalisations antérieures, ma collaboration préférée entre les deux hommes demeure cette troisième offrande discographique. « Sketches of Spain » se veut une exploration atmosphérique du folklore musical espagnol, que ce soit à travers les compositions crépusculaires de Evans, une reprise de Manuel de Falla (Will O’ the wisp) ou encore la version « big band jazz » élégiaque du fameux Concerto de Aranjuez de Rodrigo, qui ouvre ici majestueusement l’album. Superbe entrée en matière, cette version où la trompette de Davis remplace la guitare comme instrument soliste est une pure merveille qui laisse béat d’admiration. À la croisée du jazz et du classique, on navigue ici dans une musique entre chien et loup, épurée au possible, subtile, délicate, aux ambiances à la fois diurnes et nocturnes. C’est beau (vachement beau même) et ça laisse pantois. Je vais peut-être commettre par écrit ce que certains pourraient qualifier de sacrilège mais il s’agit, selon moi, de la version définitive de cette belle oeuvre.

Mais attention, nous ne sommes pas au bout de notre ravissement tympanesque, loin de là… « Will o’ the Wisp » arrive dans nos oreilles telle une vision surréalisante d’une ville espagnole côtière à la brunante, la scène teintée de couleurs vermeilles-cramoisies… La ville s’endort alors que l’astre solaire se couche mais c’est pour mieux s’éveiller à nouveau et laisser place à une faune noctambule tout autre avec ses diverses personnages fantasques (prostituées, vendeurs ambulants, fêtards enivrés, oiseaux de nuits multiples) errant dans ses rues illuminées par le faisceau blafard des lampadaires qui grésillent sous la chaleur ambiante… La scène se poursuit sur « The Pan Piper » qui elle, va au bout de la nuit, jusqu’aux frissons du petit matin qui recouvre la ville de nouveau de sa lumière cosmique. Jamais musique n’aura été aussi cinématographique et ce, avec autant de douceur, de rondeur et de volupté…

« Saeta » est une fanfare ibérique hallucinée sous un Soleil de plomb d’un midi de la semaine sainte. Ça rappelle ces longues processions religieuses où des chars abracadabrants (et recouverts de fleurs de toutes les couleurs possibles et impossibles) roulent dans les rues d’une cité en extase, exhibant chacun un Christ cloué à la croix ou une Vierge noire aux yeux d’ébène. On peut aisément parler de révélations cosmiques quand on entend un Miles tout aquilin s’adonner à des passages racés sur sa trompette a capella, avec ces percussions discrètes en retrait. C’est beau à en pleurer et quand la fanfare folle éclate par moments, on a l’impression de plonger dans un autre monde où tout est plus pur, plus vrai.

Vient ensuite le morceau de clôture (et mon préféré de tout le disque qui, jusqu’à présent, est un prodige absolu et infini) : Solea. Solea, c’est la grande classe. C’est un peu le Bolero de Ravel, mais version Miles-Evans-Jazz-Cool-Orgasmique aux relents de composition quasi proto-post-rock-jazz. No wasted note here. Ça part comme un conte des milles et une nuits, avec une trompette noctambule dont les échos langoureux se répercutent dans l’éther et puis ça monte, ça monte… Les percus dociles viennent appuyer les élucubrations célestes de l’ange noir… Ça monte pour ne jamais éclater vraiment, comme un morceau de Slint (dans un TOUT autre genre). Ça atteint juste un quasi-paroxysme et ça ne lâche pas le morceau, comme un clébard qui relâche pas l’os… Et ça se termine tout doucement, avec ces percus boléresques en diable qui s’effacent doucement dans une nuit aux milles étoiles…

Beau. Grandiose. Véloce. Enchanteur. Pittoresque. Visionnaire. Cinéma pour les oreilles.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Ngozi Family – Day of Judgement

Année de parution : 1975
Pays d’origine : Zambie
Édition : Vinyle, Now-Again Records – 2014
Style : Zamrock, Heavy Psych, Garage Rock

Le premier album de la famille Ngozi est un des disques-manifestes du Zamrock ; rock zambien très « garage » s’inspirant grandement du côté de l’occident (Black Sabbath, Hendrix, James Brown). Le leader de ce quatuor légendaire est le guitariste Paul Dobson Nyirongo (renommé Paul « Ngozi » par ses fans, « Ngozi » voulant dire « Danger »). Et ouais la dangereuse famille porte très bien son nom. Voulez-vous du gros criss de FUZZ en pleine tronche (et par là, j’entends de COPIEUSES quantités de FUZZ) ?!? Voulez-vous une avalanche de riffs psychédéliques ultra pesants qui passent toujours proche de faire éclater des petits amplis africains cheapos et qui souvent écrasent à peu près tout dans le mix !? Vous aimez la musique sous-produite et rentre-dedans, qui, de surcroît carbure plus au feeling qu’à la technicité (ici quasi absente, voir la section rythmique amateur et pourtant jouissive) ?!? Le premier Ngozi Family se dresse là pour vous les amis, le sourire pernicieux solidement scotché aux lèvres. C’est un disque cru, tapageur, corrodant, énergique, insolent, casse-cou et casse-oreilles, juvénile, plus punk que punk… et terriblement FUN à écouter.

Conditions d’écoute optimales : Fin de soirée calorifique, avec une bonne bière à la main (ou autre drogue de votre choix), le cul solidement enfoncé dans un divan moelleux et surtout, avec le volume à FOND. Laissez vous recouvrir l’appareil auditif tout entier par cette matière sonore lo-fi et croustillante à souhait. Laissez vous piquer par ces abeilles guitaristiques qui viennent vous frôler le tympan (un peu comme la gratte sur « A minha menina » des Brésiliens d’Os Mutantes). Impossible de ne pas passer un succulent moment avec cet album.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Jordi Savall & Hespèrion XX – Elizabethan Consort Music, 1558-1603

Année de parution : 1998
Pays d’origine : Espagne
Édition : CD, Alia Vox – 1998
Style : Musique de la Renaissance

Cette musique purement instrumentale se passerait bien de mots qui tentent maladroitement et bien vainement de rendre justice à sa magnificence élégiaque… Mais voilà, je dois tenter l’exercice tant bien que mal, malgré mon « incultitude » totale en matière de théorie musicale, mon incapacité à déchiffrer ce qui, sur papier, permet de mieux élucider le génie de cette musique et de son interprétation… Pour venir à bout de cet exercice périlleux, il ne me reste que mes émotions, mon ressenti, ce que m’évoque cette musique, le voyage dans le temps qu’elle propose, la richesse et la profondeur de ces compositions qui traversent les siècles pour venir atterrir dans mes enceintes en l’an de grâce 2023, me tétanisant toujours plus à chaque écoute dans ce sentiment complexe de bien-être, de contemplation, d’envoutement, de recueillement…

Je dois vous en parler parce ce que j’aime ce disque et que j’aime Jordi Savall d’un amour débordant. J’aime ce musicien aux milles talents, ce chef d’orchestre et chef d’ensembles musicaux polymorphes, ce véritable historien de la musique et fondateur d’une des meilleures étiquette de disques se focalisant sur la musique ancienne (médiévale, renaissance, baroque, classique). J’aime d’ailleurs le fait que Savall ait totalement compris qu’un bel objet sonore se doit d’avoir une enveloppe physique toute aussi belle (rendant justice à la musique qu’elle abrite). Et les disques Alia Vox, ce sont parmi les plus beaux disques de ma collection. Véritables petits livres débordant de renseignements historiques, de bouts de partitions, de photos et arborant une image de pochette de bon goût. Chez Alia Vox, on commence déjà à savourer le contenu sonore et à entreprendre notre voyage céleste avant même d’avoir introduit la rondelle dans le mange-disque…

Ici, Savall et ses précieux acolytes de l’ensemble Hespèrion XX nous convient à un programme mettant en vedette les oeuvres de compositeurs (la plupart méconnus ou anonymes) qui furent actifs durant le fort long règne d’Élisabeth Ire. Les 29 pièces sélectionnées sont, vous l’aurez deviné, très courtes et extirpées des trois types musicaux les plus populaires à l’époque : les danses profanes (incluant pavanes et gaillardes), la musique vocale profane ou sacrée (chansons et motets) et les pièces contrapuntiques, écrites spécifiquement pour instruments. On ne s’ennuie donc pas une seconde vu la variété présente sur ce disque, passant allègrement de moments plus féériques à d’autres plus solennels. Cette alternance de styles rend aussi l’écoute tellement digeste qu’il n’est pas rare qu’on ait envie d’appuyer de nouveau sur le bouton « Play » de nouveau une fois l’album terminé.

Comme toujours chez Savall, le tout est enregistré avec des instruments d’époque, pour un maximum d’authenticité. La prise de son est exceptionnelle, très riche, ample et naturelle. L’instrument le plus présent ici est la viole de gambe, soit l’instrument de prédilection de Savall (accompagné ici par 6 autres gambistes). On retrouve aussi du luth, du clavecin, de l’orgue de chambre et du tambour. Mais ce sont vraiment les cordes ici qui prennent toute la place la plupart du temps, bourdonnant perpétuellement, s’imbriquant les unes aux autres de la plus majestueuse façon… Ces cordes rêveuses, aériennes, apaisées, mélancoliques, enjouées qui s’élèvent dans la nuit noire et sibylline.

Voilà donc là un disque parfait pouvant faire office d’introduction à l’oeuvre d’un des musiciens les plus importants des 40-50 dernières années. Mélomanes curieux, vous pouvez approchez sans crainte, si ce n’est que si vous êtes comme moi, la découverte d’une telle merveille vous fera dépenser beaucoup de pognon durement gagné pour acquérir d’autres disques de sieur Savall (j’en suis à une quarantaine environ, personnellement… et pas été déçu une seule fois).


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Blue Hummingbird on the Left – Atl Tlachinolli

Année de parution : 2019
Pays d’origine : États-Unis
Édition : Vinyle, Iron Bonehead – 2019
Style : Black Metal, War Metal, Musique amérindienne

Le Black Twilight Circle, vous connaissez ? C’est un mystérieux regroupement, plus ou moins libre, de différents groupes/projets de Black Metal du sud de la Californie. Leur musique est souvent un brin obtuse, anguleuse, dissonante et atmosphérique. Et profondément/délibérément underground jusqu’à la moelle. De plus, le nom des projets (quand ils ont des noms !) ainsi que les thématiques abordées à travers leur musique ne tournent pas autour de Satan, des divinités nordiques, des vilains nazis en herbe ou de la déprime bon enfant (voir: les joyeux drilles du DSBM)… Que nenni ! Ils vont plutôt puiser du côté des anciennes civilisations d’Amérique centrale (surtout des Aztèques)… civilisations et cultures qui furent presque détruites en totalité par l’arrivée des conquistadors espagnols.

Blue Hummingbird on the Left est un de ces groupes qui officie au sein du Black Twilight Circle… On ne connaît pas l’identité de ses 4 membres, qui utilisent tous des sobriquets tirés de l’histoire et/ou de la mythologie aztèque. On retrouve Tlacaelel au chant et aux flutiaux, Yecpaocelotl à la guitare, Coapahsolpol à la basse et Yayauhqui à la batterie/guitare.

Vous trouvez le nom du groupe un peu fleur bleue / new age / néo-classique ? Et bien détrompez-vous : « Blue Hummingbird on the Left » est en fait la traduction anglaise littérale de « Huitzilopochtli », le Dieu de la Guerre chez nos amis Aztèques. Nom de projet très à propos pour un succulent disque de War Metal bien brutal, rapide, caverneux et racé.

Atl Tlachinolli ne réinvente pas la roue mais efficace comme il est, on ne lui en demande pas tant. C’est du Black Metal guerroyant superbement composé et joué, avec une production aussi ample que simpliste/binaire. Ça tabasse fort et sec ; sans relâche. La magie du disque réside surtout dans ses passages plus « aborigènes » assez uniques (les percussions tribales et la flûte = lovely) et aussi dans les vocaux, hargneux oui, mais joyeux et festifs aussi. Cet espèce de « Wooooooo ! » plein de reverb qu’on entend dès le premier morceau (et qui revient épisodiquement à travers le disque) me fout la trique à chaque fois… Et ceux qui aiment les voix qui se répercutent en cascades d’échos langoureux (comme moi) seront servis jusqu’à plus soif. Ce n’est pratiquement que ça du début à la fin, ce qui contribue à donner cette teinte atmosphérique chatoyante si singulière à la musique du groupe… Cette aura psychédélique/kaléidoscopique qui nous emplit la tête d’images poussiéreuses, antiques, rougeoyantes, carnassières… Des immenses feux exaltés sur la lande désertique, avec ces guerriers aux tenus colorées qui, vraisemblablement en transe (Ayahuasca) dansent tout autour, le visage barbouillé de folles peintures et du sang des ennemis, les tripes fumantes des sacrifiés qui rôtissent à proximité, emplissant les narines d’hémoglobine bouillie et de chair calcinée… Real happy fun times.

Un très bon disque de Black Metal donc. Et une sous-scène musicale encore très méconnue sur laquelle je tenterai de faire lumière à travers d’éventuelles critiques/chroniques.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

offthesky & Rin Howell – aSpiritual

Année de parution : 2021
Pays d’origine : États-Unis
Édition : 2 x Mini CDr, Fluid Audio – 2021
Style : Ambient Liturgique, Drone, Modern Classical, Experimental

Un Dimanche matin qui s’est perdu en chemin… dans la brume originelle, hors des temps… Tu ne te réveilleras jamais réellement aujourd’hui, le cortex trop gorgé d’impossible, résultat de ces nuits-fantôme où les chimères vespérales et autres hallucinations ésotériques saturent ton être tout entier. Tu erreras plutôt mollement dans ce matin hanté, tel le spectre de ta propre existence, spectateur lymphatique d’un vide hypnagogique. Tu t’extirperas de ton lit et contempleras longuement la brume au travers de ta fenêtre. Sous la chape nuageuse, tout semble perdu, lointain, magique. Les sons extérieurs sont distants et effacés. Tout au loin, retentit le bruit d’une cloche d’église. Son écho languide voyage dans les volutes d’une infinie blancheur. La cité couverte entièrement par un linceul translucide. Ta ville est devenu un genre de Silent Hill mais spirituel et bienveillant ; sans les monstres tout droit sortis des toiles torturées de Francis Bacon.

Tu te feras un café. Fort. Mais même la noire amertume ne te fera pas percer les contours de l’irréalité qui t’entoure. Aujourd’hui, tu seras dans le monde des ombres. Dehors, un jardin monochrome, gris, moribond, semble s’abreuver de l’humidité flottante. Tu laisseras les lumières fermées, préférant évoluer dans la pâleur de l’absence. Ces jours gris qui effraient ceux qui ont horreur du vide, toi tu les savoures. Tu t’y ressource. Tu t’y abreuves. Tu les accueilles avec recueillement, comme une expérience religieuse. Tu t’y laisseras donc gentiment divaguer, au gré de la lumière changeante qui transperce timidement la chape. Armé de cafés lattés, de bouquins surréalistes (« Nadja » de Breton) ; la tête bourrée de rêves et d’idées incertaines et imprécises.

En ces temps d’abandon du concret, cet album pourra être ton compagnon de route. Avec ses drones langoureux, ses voix enchanteresses qui deviennent litanies, sa confusion magnifique, son alternance lumière/ténèbres, son mysticisme inné, sa singulière blancheur légèrement grisâtre… Il t’aidera à te perdre encore plus délicieusement en toi.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Can – Tago Mago

Année de parution : 1971
Pays d’origine : Allemagne
Édition : SACD, Mute – 2005
Style : Krautrock, Rock Psychédélique, Stockhausen-Prog, Funk Extra-Terrestre, OVNI

Je ne passerai pas par quatre chemins : Tago Mago est un de ces monuments emblématiques de la musique du 20ème siècle qu’il se faut de posséder. C’est un disque essentiel à toute discographie (et ce, même si vous avez uniquement du classique ou du reggae dans vos armoires). Cet album dépasse tout, confond tout, détruit tout ; toutes les limites et frontières musicales possibles… Rock psychédélique, prog, musique concrète, pop, proto-électronique, free jazz, musique tribale (celle qui est enfouie dans les zones les plus reculées du cerveau humain et ce, depuis des siècles). C’est un énorme morceau de bravoure, de folie, d’expérimentation brute, de plaisir, de rêve, de cauchemar, d’euphorie, de noirceur et de transe (surtout). C’est ce qui en musique s’approche le plus de l’envoûtement voodoo. C’est un truc 10 ans en avance sur son temps (voir même mille). C’est le Disco Volante des jeunes années 70. C’est aussi probablement le Sgt Pepper du Kraut-Rock – l’album qui représente le mieux l’étendue de ce genre musical influent qui n’en est pas vraiment un. C’est la musique que produirait des psychiatres qui bossent à l’aile des schizos si ils formaient un groupe de rock avec leurs patients les plus atteints (ce mélange génie-démence-rigueur-liberté qui marche à tout coup). Ça peut être la porte d’entrée à un million de trucs qui peuvent changer la vie d’un mélomane : le kraut-rock, le prog, la musique classique moderne, la musique électronique, le math-rock, la musique tribale (de tout pays), etc… J’insiste : vous devez au moins expérimenter une fois dans votre vie les méandres de Tago Mago. Vous allez peut-être adorer. Vous allez peut-être détester. Mais surtout, vous n’en sortirez pas indemne, je vous le promets.

Il ne faut pas passer sous silence que ce deuxième album souligne l’arrivée officielle de Damo Suzuki en tant que chanteur de Can (on l’avait entrevu sur l’excellent Soundtracks…), un changement majeur dans l’histoire du groupe, qui ne sera plus jamais pareil après le passage de cette tornade vocale humaine incongrue. Ce sympathique cinglé de service avait quitté son Japon natal (un pays riche en fous de toutes sortes) quelques années auparavant pour faire le tour de l’Europe, guitare à la main – histoire de faire un peu d’argent de poche. Remarqué dans les rues de Munich par Holger Czukay et Jaki Liebezeit alors qu’il exerçait son art (ça devait détonner des autres chansonniers), il est invité à se produire avec le groupe le soir même (voilà un concert auquel j’aurais aimé assister !). C’est le coup de foudre psychotronique instantané ! Armé de ses cordes vocales supersoniques, le jeune Suzuki vient accentuer et colorer l’intensité déjà palpable de la musique de Can. Grand improvisateur usant de son organe vocal comme d’un instrument polymorphe, Damo chante comme un possédé sur Tago Mago. Il chuchote mystérieusement par moments, hurle grotesquement par d’autres, créé sa propre pièce de théatre « Nô » sur l’acide, imite parfois le bruit d’un poulet qu’on étrangle à mains nues, chante dans des langues inconnues qu’il invente à mesure mais qui sont pourtant géniales (forcément, en tant que fan de Magma, ça vient me chercher). Bref, Damo devient par le fait même une part intégrante du son du groupe et restera avec eux pour ce qui est considéré par beaucoup comme leur meilleure période créatrice.

Holger Czukay et Damo Suzuki

Imposant album-double de 70 minutes, Tago Mago débute sur les chapeaux de roues avec l’incroyablissime « Paperhouse » : une brève intro space faîte en ondulations de claviers et on est tout de suite projeté au pays de la rythmique qui tue. Cette rythmique insoutenable, marque de commerce de Can, vient nous happer, nous ensorceler, et ne nous lâchera pas avant la fin de l’album (à part à quelques moments de folie atonale). Ce qui débute comme une sorte de ballade prog acide et amère devient une montée des plus hallucinantes (de quoi faire rougir la plupart des groupes de post-rock), portée par le délire ordonné (encore une fois le parallèle folie-raison) de cette guitare psychée jouée à perfection et de cette batterie venue de l’au-delà. Je tiens à préciser : bordel que cet album ne sonne pas « 1971 » ! Dès que cette pièce d’ouverture atteint son apothéose, on tombe dans le trouble avec « Mushroom », mystérieuse pièce qui porte en elle son lot de mystères indomptables… On sent le malaise sous-jacent à travers la rythmique proto-industrielle, cette basse funky et sombre, ces percussions recouvertes d’échos et de réverbérations et les hurlements imprévisibles de Damo. L’ascension du délire se poursuit avec l’incroyable « Oh Yeah », qui débute avec le bruit d’une explosion nucléaire que semblait nous annoncer « Mushroom ». En parlant de « Oh Yeah » : jamais titre n’aura aussi bien porté son nom. En écoutant ces 7 minutes de pur génie, j’ai juste le goût de me mettre à danser aussi frénétiquement que maladroitement et de HURLER le titre de la chanson à tout rompre entre les murs de mon bureau, tel un beau criss de cave (ah… la magie de la musique !). Ça débute avec possiblement la rythmique (le mot le plus sur-utilisé de la chronique) la plus bandante qui soit, agrémentée de quelques couplets chantés par Damo mais dont les bandes sont jouées à l’envers… On sent que ça monte vers quelque chose de grand, d’incompréhensible, de « plus fort que toi »… puis la musique s’arrête soudainement, et repart de plus belle avec cette fois une guitare bluesy interstellaire à l’appui et des vocaux anglo-nippon-what-the-fuck. Dantesque ! Ce petit chef d’oeuvre pourrait facilement être le climax d’un disque déjà parfait mais le plus fou reste encore à venir (oh que oui !).

« Halleluhwah », du haut de ses presque 20 minutes, est une jungle sonore où il fait bon se perdre. Ce beat, mon Dieu, CE BEAT ! Le Funk a été invité au rave tropical et il a amené ses potes jazzmen le temps d’interludes savoureux au piano. À part ces passages plus tranquilles, cette pièce est surtout l’heure de gloire de Jaki Liebezeit, Dieu-percussioniste de son état. Le beat qu’il produit (ainsi que ses variations multiples et virtuoses) se trouve à être le coeur du morceau, sa colonne fondatrice à laquelle vient se greffer une foule d’éléments disparates savoureux… comme ce violon déchaîné, ces claviers psychédéliques qui sont aussi cheap qu’inquiétants, cette basse sourde et bien sûr Damo dans toute sa gloire caractéristique. On tombe ensuite dans la portion plus extrême et expérimentale de Tago Mago, avec « Aumgn » et « Peking O »… Bienvenue dans un enfer stockhausenien des plus pétrifiants et où toute forme de mélodie disparaît dans les limbes. « Aumgn » est une sorte de collage ambient qui pourrait faire office de trame sonore à un film préventif sur l’usage du LSD. Il ne fait pas bon de s’endormir en écoutant cette portion du disque… Les rêves qui s’ensuivent sont, disons le, plus ou moins traumatisants. On navigue ici à travers une brume sonore épaisse qui est l’amalgame d’une tonne d’effets sonores de studio (signés Irmin Schmidt), de field recordings de chiens qui jappent, d’impros musicales sur le thème du « cirque dérangé » et surtout de cette voix, sinistre au possible, qui repète inlassablement AUUUUUUUUUUUUMGN (Aleister Crowley in DA HOUSE). Dans le genre « maman, j’ai peur », « Peking O » est elle aussi dure à battre. C’est certainement le morceau le plus psychiatrique de toute la discographie de Can. Trop dur de parler de cette chose époustouflante… sinon que c’est probablement un truc que les membres des Boredoms ont écouté à répétition à leur adolescence.

Tago Mago revient à une certaine forme de normalité avec le dernier morceau, « Bring Me Coffee or Tea », sorte de ballade-transe brumeuse qui vient clore à merveille ce périple sonore des plus audacieux. Et il est vrai qu’après avoir fait le tour de 8000 galaxies le temps d’un album, il est bon de se réconforter avec une bonne tasse bien chaude… et de se demander si on y replonge tout de suite tête première… car ce disque est une drogue. Ce n’est plus de la musique comme on en entend normalement (avec de jolies mélodies et des belles idées). Non. C’est de la « matière sonore brute, libre et savante » qu’on s’injecte dans les tympans avec plaisir. Deviendrez-vous accros comme moi ?


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Andy Stott – Luxury Problems

Année de parution : 2012
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, Modern Love – 2012
Style : Dub Techno, Ambient Techno

L’autre soir, j’étais peinard chez moi, le nez penché sur « la Maison des Feuilles » de Danielewski quand j’ai entendu la voix cristalline et lisse d’une chanteuse d’opéra robotique sortir de mon répondeur. « Bizarre » me suis-je dis à cet instant précis. Cette vieille merde est pourtant débranchée depuis des lustres. J’allai vers l’engin en question, les « Touuuch…. Touuuuch….. Touuuuch….. » langoureusement susurrées par la voix fantôme se faisant plus persistants à mon oreille à mesure que mon organe tympanesque se rapprochait lui aussi de la source, accompagnant docilement le restant de mon entité corporelle dans son déplacement est-ouest.

Y’avait comme une fumée blanche et opaque qui s’échappait du truc. C’était comme une sorte de brouillard suspendu en l’air mais qui avait l’air presque solide. Au toucher, c’était froid et soyeux. Et ça fichait des malins petits frissons vraiment spéciaux aussi, entre l’excitation et la répugnance.

Alors que je peinais à comprendre la situation pleinement, ma laveuse se mis alors à fonctionner grotesquement. Elle était partie en mode « Drain & Spin » et le son était hyper-amplifié, comme si je l’entendais en étant dedans. « Fuck ! yé minuit et quart, quessé que les voisins d’en bas vont dire ? » fut alors la seule pensée intelligente qui me vint en tête.

Puis ce fut le tour du frigo de se réveiller, tout en ronronnements extra-terrestres célestes. Et la machine à Expresso aussi, produisant une vapeur grisâtre et compacte. L’appartement prenait vie, chargé de cette drôle d’électricité qui avait disjoncté. La fumée recouvrait maintenant tout et à son contact, les lumières s’allumaient, grésillaient, certains globes éclatants. En respirant la fumée à pleins poumons, je me mis à tout voir noir, blanc et bleu. Un bleu frigorifié. C’était beau mais inquiétant.

Ma chaumière était maintenant devenue un club de dance spectral bigrement lynchien où j’errais seul, hallucinant sous des stroboscopes impies et des néons qui scintillaient d’une luminescence flétrie, portée par ces beats de bass génialement givrés et, encore et toujours, cette voix de femme surréelle, qui aurait censée dû être le dernier bastion d’humanité dans toute la scène mais qui, étrangement, était ce qu’il y avait de plus glacé. En transe et transi, je pensais au « Masque de la mort rouge » mais avec des fils électriques comme protagonistes puis à Serial Experiments Lain… Je rêvais d’un Tintinnabule transfiguré en Palmer Eldtrich, dévorant diverses univers…

Je me suis endormi et/ou ai perdu connaissance quand l’imprimante s’est mise de la partie. Le lendemain, j’avais un mal de bloc et l’irrépressible envie de jouer à Mega Man 2.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :