La pop-muzik faîte perfection… L’enchevêtrement onctueux de la jangle pop britannique 80s et de la pop baroque on ne peut plus sixties… C’est ce que vous propose ce single mirobolant des Fontaines Pâles.
Encore une fois, l’histoire se répète… Groupe encensé des critiques (John Peel en avait la trique pas à peu près) mais qui ne trouve pas la faveur du public anglais qui lui, se délectait plutôt du « Come On Eileen » des Dexy’s Midnight Runners (pièce que j’apprécie pas mal, ceci dit… mais qui n’arrive sincèrement pas au talon de la moindre note émise par les Fountains). Boudé par les radios, le quatuor originaire de Liverpool ne produira que 2 albums (magnifiques) ainsi qu’une ribambelle de singles tous plus magiques les uns que les autres.
Ça s’entend : les Fontaines aiment Love, les Beatles, Scott Walker et surtout ce bon vieux Burt (Bacharach), avec qui ils partagent le goût des arrangements luxuriants, sirupeux, somptueux, délicats… La voix de leur chanteur/guitariste (Michael « Mick » Head) a cette fraîcheur toute printanière et cette émotivité à fleur de peau… Elle coule avec délice dans l’appareil auditif. Ils ont un trompettiste (Andy Diagram) qui vient recouvrir une musique déjà opulente de notes chaudes et cristallines. Nos deux autres lascars, Chris McCaffery (basse) et Thomas Whelan (batterie), ne sont pas en reste et forment une section rythmique toute en douceur et en finesse.
Au delà des habiletés techniques des muzikos, ce qui m’épate au plus au point chez ces jeunes gens, c’est leur talent divin/inné pour composer et orchestrer des chansons pop qui te rendent instantanément nostalgique d’un passé imaginaire et fastueux… d’une époque qui n’a vraiment jamais existé ailleurs que dans ton monde intérieur, mêlant le réel et l’irréel. Ces deux chansons miraculeuses, c’est une clé pour y accéder à cet univers tissé en fils de paradis.
Prenez Thank You… Ce piano enchanteur, ces envolées orchestrales, ces notes de trompettes limpides, cette voix de gamin crooner, ce refrain avec ce falsetto allègre qui te chavire les sens… Bon Dieu que c’est beaaaaaauuuu !!! Si quelqu’un n’a pas un rictus euphorique de scotché au visage à l’écoute de ce petit chef d’oeuvre et bien… euh… il vient probablement d’apprendre que sa grand-mère vient de décéder. Et c’est vrai que c’est assez triste. Je lui conseillerais plutôt d’écouter du Tom Waits ou du Nick Drake.
La Face B, « Meadow of Love », c’est les Fontaines en mode nocturne/bal masqué à Marienbad (avec un passage très James Bond-licieux en ouverture). Un autre délice pop porté par ces cordes vertigineuses, ce piano romantique à souhait, cette trompette jazzy et ces passages de flûte qu’on dirait sortie d’un obscur album d’Exotica. MA-GIS-TRAL.
Je reviendrai probablement sur les albums du groupe dans de futures chroniques mais en attendant, ruez vous sur ces deux pistes pour découvrir un des plus grands groupes (inconnu) de jangle pop de tous les temps !
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Prefab Sprout – Steve McQueenLove – Forever ChangesScott Walker – Scott 2
Style : Hard-Bop, Post-Bop, Avant-Garde Jazz, Modal Jazz
Déjà, il y a cette pochette… Bon, toutes les pochettes Blue Note ont cette esthétique si raffinée et singulière qui me plaît énormément et qui épouse à ravir les contours sinueux de cette musique toujours évolutive qu’elles abritent… Mais celle-ci en particulier me parle. Ce bleu teinté noctambule, ce cours d’eau scintillant, ces quelques brindilles qui se dressent à l’avant-plan… Que ceci est envoutant, mystérieux, presque surréaliste. Elle semble nous inviter à prendre part à un voyage sonore dont on ne reviendra pas bredouille (si on en revient tout bonnement, préférant peut-être se perdre définitivement sur ce rivage imaginaire).
En Juin 1974, quand Herbie Hancock et sa bande de talentueux comparses entrent en studio pour coucher sur bandes ce petit chef d’oeuvre de Jazz à la croisée des chemins, notre homme n’a que 24 ans. Il est déjà membre à part entière du deuxième grand quintette de l’ange noir (Miles Davis, pour ne pas le nommer), tout comme ses compatriotes Ron Carter (contrebasse) et Tony Williams (batterie), qui l’accompagnent ici. Se joint à eux le prodigieux Freddie Hubbard (toujours VIP lors des grandes occasions, celui là), qui troque ici sa trompette pour le cornet. On a donc ici affaire à 4 muzikos jeunes, inventifs, aventureux, avides d’exploration bruitative, maitrisant les codes du passé mais poussés par leur fougue à aller plus loin, toujours plus loin, à travers les cimes d’une musique qui, à l’époque, vit en quelque sorte une série d’apogées créatrices diverses de parts et d’autre… Ouais, les années 60 dans le Jazz, c’est vraiment quelque chose. Tellement d’albums parus à cette époque feront date et « Empyrean Isles » est de ceux là.
La Face A, plus classique, nous sert deux énormes morceaux de Post-Bop signés Hancock. D’abord un « One Finger Snap » énergique, enlevé, jovial, percussivement colossal mais tout de même sophistiqué. Il n’y a qu’un seul Tony Williams. Inimitable le mec. Groovy et véloce à la fois. Les 3 autres jeunots ne sont pas en reste et ne font qu’un à travers une piste qui ressemble à une balade en vélo haute-vitesse à travers divers paysages ahurissants. « Oliloqui Valley » ensuite, plus nuancée un brin celle-là, déjà plus brumeuse, mais quand même roulante, transportante… Le piano de Herbie est juste fabuleux ici, imaginatif en diable, surprenant à tous les détours, grondant de joie pure et explosive, tissant une constellation d’étoiles impressionnistes. Ron Carter nous gratifie d’un splendide solo sur lequel les touches fantômes de Hancock se déposent une à une… De la très grande musique que voilà.
Pourtant, c’est sur la Face B que l’album atteint son statut de chef d’oeuvre total. « Cantaloupe Island » d’abord. Morceau archi connu mais proprement miraculeux dans sa forme originelle qu’on découvre ici. Deux mélodies parfaites se chevauchent : La première, magnétique et ensorcelante est promulguée par un piano anguleux, saccadé, hypnotique. La seconde, lumineuse et perçante, est poussée par le cornet fantasque d’un Hubbard en transe. Ce doux ballet que se livrent ici nos deux lascars nous évoque ces îles fantasmées que le titre de l’album semble suggérer… Plages de sable blanc, nature sauvage, nuits de pleine lune mystiques, vent salin… C’est fou à quel point une composition purement instrumentale peut autant nous parler ; nous faire « voir ».
Et pour finir, « The Egg », c’est LE truc ultime du disque. Le moment le plus avant-gardiste et free de la galette. Un 14 minutes en apesanteur dans une musique hautement fertile, progressive, nébuleuse, crépusculaire… Ce piano répétitif en ouverture (à la rythmique quasi Kraut-Rock… si si, j’vous jure !), supporté par une batterie ultra minimaliste et à contre sens de tout ce qu’on a entendu jusqu’à lors… Puis, petit à petit, ça se transforme en quelque chose de grandiose et de féérique. Les conventions fichent le camp. On ne sait plus si on est chez les Jazzeux ou chez les Classiqueux Contemporains… On est un peu ici et un peu là-bas, en même temps. Les muzikos se lâchent totalement, improvisent, définissent à leur manière cet hybride nouveau genre. Quelque chose cherche à naître sous nos oreilles ébahis. Et bordel que c’est beau. La contrebasse semble se permuter en violoncelle, la batterie s’enflamme et devient magma, le piano devient volatil, dépersonnalisé, transfiguré… Puis après ce long moment d’égarement cosmique, il reprend le thème narcotique du début… puis la piste se perd dans les méandres de la nuit, alors que le fade out nous extirpe peu à peu d’un périple assez subjuguant merci.
Un Herbie Hancock magistral. Le plus important et le meilleur de sa période Blue Note.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Freddie Hubbard – Hub-TonesMiles Davis – Miles SmilesMcCoy Tyner – The Real McCoy
Tu prends les Swans. Tu prends le Pink Floyd de Syd. Tu prends Burzum. Oh et puis, tu prends Bardo Pond itou. Tu laisses Le Thing de John Carpenter les bouffer tout crus, les assimiler et les recréer en un autre tout froidement inhumain, le cœur bourré d’huile noire, les lèvres recouvertes de cendres, le malin petit sourire en coin, les dents déchaussées comme les Crack-heads, les cheveux mouillés de glaire. Tu rajoutes de la tôle dans ta création post-humanoïde aussi ; des bouts de métal fondu, des boulons que tu enfonces dans leurs faciès défigurés par la chose. Tu joue à Dieu avec eux… ou est-ce bien une seule entité maintenant ?
Tu les drogues de jus d’étoile cosmique et de décoctions d’écorce de conifères morts. Tu leurs injecte la drogue impie de Palmer Eldritch directement dans les yeux… Dick, Lovecraft, Magma, Stephen Hawking, Philip Glass, Enki Bilal, Asimov, Robert Fripp, la calotte glaciaire de l’Antarctique, Tangerine Dream, des satellites hantés… Tout se confond, se percute, s’amenuise dans leurs cerveaux nouveaux et avide d’un abîme qui n’existera jamais vraiment sauf en eux.
Ils sont prêts à livrer leur vision d’une musique tribale nouveau genre. Leur son, c’est une sorte de jungle scandinave mais transposée sur Epsilon Eridani ou encore ce qui émane d’un Ash-Ram en putréfaction qui flotte dans les tréfonds obscurs de la Grande Ourse. C’est lent, atmosphérique, insidieux. Black Metal mid-tempo injecté de psychotropes. Rien de rassurant sous les 4 Soleils. Ça part dans tous les sens, imprévisible, mais sans jamais se presser, maintenant presque toujours cette pesanteur mid-tempo langoureuse et batracienne propre à eux (je crois que c’est le fait de jouer avec des tentacules) ; cette espèce de paresse dérangeante d’une musique qui sait, dans le fond, qu’elle va finir par t’avoir en son sein grouillant.
Ça évolue par couches superposées. Du Post-Hardcore. Des Larsens noisy. Du Kraut. Le « The Seer » des cygnes et ses abysses fécondes + Aluk Todolo sur l’opium + une espèce de musique folklorique mal calibrée qui essaie tant bien que mal d’être un tant soit peu terrestre mais qui ne réussit qu’à glacer les sens + des cris saturés, empreints non pas de haine, mais d’une froideur toute post-punk…. Variations sur le thème de Interstellar Overdrive mais joués par des INSECTES. Ces mecs sont des INSECTES.
Jamais la nausée n’aura été aussi sensuelle.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Style : WTF, Expérimental, Musique concrète, Space Age Pop, Freakbeat, Free Jazz, Classique, Contemporain, Spoken Word, Psychédélique, Laboratoire de catastrophe générale, FUTURISME
N’en déplaise à mon rival chéri Yannick Valiquette, voici une autre note très très haute (chronique écrite quand je donnais encore des notes aux albums… celui-ci avait récolté un 9.5 sur 10 pour ceux que ça intéresse). Mais je ne pouvais pas, en bonne conscience, donner une note inférieure à ce… ce… ce truc !?! Ouais, on va appeler ça un truc et pas une affaire, parce qu’après avoir écouté ce premier (3ème) volume de L’Infonie, on apprend ce que c’est L’AFFAIRE (les initiés comprendront… avec délice).
Moi, quand je pense « disque québécois ULTIME », je pense à ce premier opus discographie du collectif mené par Walter Boudreau BIEN AVANT n’importe quel Harmonium, Beau Dommage, Octobre, Séguin, etc…
Avant toute chose, l’Infonie, c’est bien plus que de la simple musique… Fondé en 1967, le groupe à géométrie variable présente des spectacles alliant musique (improvisée et composée), poésie, danse, mime et art visuel. Le projet est plus ou moins né dans le sillage de l’Expo 67, événement-clé qui fut une véritable matrice à foisonnement culturel dans celle qu’on aime bien appeler la Belle province. La tête pensante du projet, Walter Boudreau, saxophoniste free Jazz de son état, s’acoquinent de précieux collaborateurs comme le poète on ne peut plus flyé Raôul Duguay, des membres du quatuor du nouveau jazz libre du Québec, des musiciens classiques, des peintres/dessinateurs, des conteurs, un sonorisateur, un sculpteur-graveur et même un chiropraticien (le fabuleux Doc Sproc !).
C’est une quinzaine (!!!) de musiciens multidisciplinaires qui se sont réunis pour participer à l’enregistrement de cette chose rutilante qui a vue le jour sous forme de galette vinylique subversive en l’an de grâce 1969. Peu de gens l’ont acheté mais je suis pratiquement convaincu qu’ils furent tous subjugués par tant de saugrenuité euphorisante ! Au menu : un buffet chinois schizoïde au grand complet (avec un extra spare ribs qui brillent dans le noir ; d’une luminescence quasi-cosmique).
La Face A est dédiée à une suite (débordante d’idées) qui s’intitule « L’Ode à L’Affaire ». Cela se divise en 5 mouvements, tous plus cinglés les uns que les autres, dans lesquels s’enchevêtrent les spectres du jazz libéré, du classique contemporain, de la musique concrète, du freak pop spatial + une prière psychédélique-psychanalytique et j’en passe… Le genre de machin qui détruit n’importe quel préjugé ou à priori qu’un mélomane pourrait potentiellement avoir à propos de la musique québécoise.
Je me souviendrai d’ailleurs toujours de ma première écoute à 17 ans, la matière grise bouillonnante, mes tympans déviergés jusqu’à plus soif, tous mes sens à la dérive… Je ne faisais pas QUE découvrir un chef d’oeuvre underground québécois majeur. Je découvrais aussi un énigmatique portail qui, quand on l’empruntait, nous menait vers multiples univers sonores qui étaient (pour moi alors) complètement insoupçonnés. C’était mon initiation formelle à la musique contemporaine et à l’avant-garde AT LARGE (à part pour le Free Jazz, vu j’avais déjà commencé à baigner dans le Coltrane post-Amour Suprême). Bref, je ne suis pas le plus patriotique des citoyens mais j’ai quand même une certaine fierté à ce que ce soit un disque de chez nous qui m’ait fait m’intéresser à tout cela !
Donc pour en revenir à cette Face A qui débute sur un délire jazz-bruitiste incandescent… Il faut absolument mentionner la pièce « J’ai perdu 15 cents dans le nez froid d’un ange bronzé ». De UN parce que c’est le meilleur titre de piste EVEUR. De DEUX parce que c’est un des grands moments de space age pop / library muzik psychée (digne des travaux de Jean-Jacques Perrey ou de la fabuleuse messe pour le temps présent de Béjart/Henry).
La Finale de L’Ode est aussi un des trucs les plus épiques que j’ai entendu en musique de toute ma vie. On se croirait dans un remake de Ben-Hur qui se déroulerait sur la surface glacée-brûlante de Gliese 436-B.
FACE B maintenant… ça part en force avec le méga-hit bonbon acidulé-hurlant « Viens danser le « O.K. Là ! » ». Dans un monde idéal et mielleux, cette merveille serait un hymne connu de tous (oui, même toi dans le fond de la pièce !). C’est violemment jouissif et volontairement niais. C’est un genre de « Manon viens danser le ska » mais versant surréaliste-séditieux-parodique.
Cela début ainsi : Un homme (des cavernes !?!?) éructe d’un « EILLE ! MON TA&?&-BOURNAQUE !!! R’GARDE MOÉ !!!! VIENS ICITTE ! R’GARRRDE MOÉ !!!!! »
Et puis les cuivres se font allé soudainement-joliment alors que les choristes chevelus y vont de leur « OK LÀ ! » triomphal à toutes les 2-3 secondes. Pendant que ces nouveaux détails sonores hirsutes vont bon train, notre Néandertalien continue de gueuler des insanités loufoques (« LACHE MOÉ DONC !!!! M’AS T’ARRACHER L’COEUR !!!! »).
Esti de Criss de Tabarnak que c’est bon. Et con. Comme il se doit.
« Toutes les affaires s’en vont sur toutes les côtés en même temps, tout l’temps » (ce titre, tudieu !), c’est une minute en apesanteur dans un morceau de space-ambiant électronique assez enlevant et glauque. Le monolithe de « 2001 : Space Odyssey » serait fier.
Changement d’univers ensuite pour une reprise très mélancolique de « She’s Leaving Home » (des Beatles) pour ensemble à vents. C’est beau et un peu étrange de retrouver ça ici. À cela succède un « Intermezzo » au piano (pour attardé mental). Le pianiste abandonne après quelques secondes. On entend des pas. Une porte se referme. Et L’Agnus Dei (tiré de J-S Bach) vient alors envahir notre appareil auditif. Parce oui, l’album, pas satisfait de nous avoir déjà assené 48 styles musicaux disparates à la gueule, veut aussi se la jouer Baroque à ce moment précis.
Le divin disque se conclut dans l’imbroglio le plus complet avec « Desafinado » (cover de Antonio Carlos Jobim). La bossa nova réinventée à la sauce chaotique est introduite par un monologue particulièrement emphatique de notre cher Raôul Duguay (qu’on entend peu sur ce disque ; son rôle de chanteur sera plus développé sur les opus suivants de l’ensemble). Le chiffre 3 (que Raôul affectionne particulièrement) est ici à l’honneur !
La version CD de Mucho Gusto contient 3 pistes bonus (enregistrées en pestak !) qui sont d’un intérêt un peu moindre. Mais il est toujours sympathique de lire un titre comme « Histoire de la P’tite Ch’nille électrique Qui Fut Métamorphosée En Ch’nille Naturelle Par la Fée Trobouguorbrotelle ».
…
Je me suis encore une fois un peu beaucoup épanché sur cette critique donc il ne me reste pas grand chose à dire en mode « post-scriptum ». Mais bref, si vous n’avez jamais entendu CE PUTAIN D’ALBUM, il faut rectifier le tout au plus vite et l’écouter (CE PUTAIN D’ALBUM). SURTOUT si vous êtes amateur/trice de musique folle, aventureuse, libre, ouverte, fébrile, tactile, fougueuse, rigoureuse, extatique. Un disque essentiel dans la vie de tout adorateur de weird.
Que serait l’Halloween sans un peu de shock-rock grand guignolesque ? Cet album d’Alice Cooper (le groupe et non l’artiste solo) est possiblement mon préféré de cette troupe de joyeux bouffons de Phoenix, Arizona. Après leurs deux premiers albums méconnus enregistrés à L.A. auprès d’un certain Frank Zappa et qui s’inscrivent dans une mouvance beaucoup plus psychédélique, le groupe migre vers Detroit (Rock CITAY !) et commence à collaborer avec le producteur Bob Ezrin qui fera d’eux des stars du Hard/Glam Rock. L’album de transition « Love It To Death » (1971) annonce déjà la couleur. Ce « Killer », paru la même année, sera leur consécration.
S’inspirant fortement de groupes tels que The Doors, The Yardbirds, MC5, The Crazy World of Arthur Brown, The Stooges et (évidemment) les Stones, Alice Cooper évolue dans un rock d’inspiration garage/psych mais y ajoute une forte dose de théâtralité et de grandiloquence. On y retrouve aussi pas mal d’humour noir (comme traiter d’un sujet aussi grave que la mort infantile sur « Dead Babies » mais avec un sourire moqueur bien carnassier). Sur « Killer », on retrouve aussi de superbes arrangements de cordes, du saxo et autres cuivres puis des claviers (joués par Ezrin, qu’on peut compter comme membre à part entière de la bande). « Killer » réussit le pari risqué d’offrir une musique originale de grande qualité tout en étant hyper accessible et commercialement viable.
Le côté théâtral évoqué ci-haut est aussi renforcé par une présence scénique hors pair. Les costumes fantasmagoriques que revêt le chanteur Vincent Fournier (alias Alice Cooper) passeront à la légende et influenceront autant Kiss que David Bowie ou Peter Gabriel de Genesis. Voir un show d’Alice Cooper dans les jeunes années 70, c’était un party d’Halloween survolté et sur-vitaminé. Des couleurs grotesques, une ambiance rococo de mauvais goût et une musique archi entraînante.
Sur cet album s’alternent des compos rock sans prise de tête qui sont fortement efficaces (comme le two-punch opener « Under My Wheels » et « Be My Lover ») et des morceaux de bravoure dark psych comme le renversant « Halo of Flies » avec ses nombreux twists and turns, sa guitare bien acide, ses claviers biscornus, ses passages épiques avec des arrangements de cordes, sa rythmique percutante et son final rutilant à l’orgue digne des Doors. Une des plus grandes pièces d’Alice Cooper.
J’ai aussi un faible pour la suivante, « Desperado », qui se veut un hommage à Jim Morrison, récemment disparu à l’époque. La mélodie acoustique y est absolument magnifique et offre un contraste élégant aux moments plus agressifs de la piste. Les arrangements de corde sont, encore une fois, magistraux. Gros coup de coeur aussi pour le ci-haut mentionné « Dead Babies » qui est un morceau de rock-théâtre de très haut niveau. Cette ligne de basse introductrice va rester gravée dans votre matière grise à jamais. J’adore le côté « berceuse pour enfant mort » avec la petite voix entêtante. Cette alternance « moments ridicules / moments graves et solennels » fait mouche à toutes les écoutes. Et les paroles sont absolument HILARANTES. Du grand Alice Cooper. Et le tout s’enchevêtre à merveille à la pièce titre qui termine l’oeuvre avec brio. C’est un genre de « The End » (encore les Doors !) mais musicalement plus complexe et explosif.
Bref, si vous étiez un brin traumatisé par mes autres recommendations discographiques de Samhain et que vous cherchiez quelque chose de plus folichon à vous mettre sous le tympan, « Killer » vaut le détour ! Impossible de passer un mauvais moment avec ce disque, à moins de ne pas aimer le plaisir en temps que tel.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
The Doors – The DoorsThe Crazy World Of Arthur Brown – The Crazy World Of Arthur BrownNew York Dolls – New York Dolls
Ce disque de Bašmu (un des nombreux projets solo d’un Canadien répondant au doux nom de Xülthys) compile ses deux premières démos parues en 2016 : « Draped in the Obsidian Black Cloak of the Abyss » et « Dissipation of Ethereal Mist ». La musique de Bašmu m’évoque le gris. Le gris d’un ciel morne et froid qui surplombe une forêt mourante d’arbres décharnés, dont le sol est recouvert de feuilles décolorées, humides, putrescentes… un sol qui, dans son tombeau, est transpercé par des racines qui sont en fait des tentacules grisâtres-verdoyantes qui oscillent funestement sous la chape de terre noire. Le sol de « La Couleur Tombée du Ciel » de Lovecraft, mais après le départ des êtres venus d’ailleurs… après que ceux-ci n’aient laissé que pourriture et désolation.
Cendres et vert de gris. Cadavres de batraciens perforés de partout et gémissant encore. Vers blancs liquéfiés. Squelettes d’oiseaux. Les anoraks des enfants perdus au gré des années qui se balancent sur les branches craquantes au gré du vent sournois. Des têtes de poupées clouées sur l’écorce. Et des constructions impies de pierres vaseuses érigées ça et là, de manière désordonnée. Des fois, la nuit, les arbres crient leur douleur dans l’abime, leurs corps littéralement empalés sur les entrailles de l’immondice gigantesque cachée sous l’humus protecteur ; celle qui est juste suggérée, qu’on ne verra jamais de nos propres yeux, question de ne pas les crever de notre propre plein gré.
Et dans ce cimetière anti-écologique désacralisé, se trouve une sorte de « prêtre ». Un moine encapuchonné qui y vit dans une petite grotte poisseuse. Il se nourrit de racines, de glaise et de crapauds. Il mijote des potions noires et marécageuses. Sur les murs de sa tanière, on retrouve des inscriptions incantatoires dans une langue qui n’a jamais vraiment existé mais qui transpercent quand même l’esprit humain de la plus insolite façon. Il possède aussi plusieurs ouvrages aux couvertes jaunis et moites qui, prétend-on, ne doivent jamais être ouverts car ils contiennent chacun leur lots d’ignominies purulentes prêtent à jaillir de chacune des pages froissées et à envahir notre réalité.
Il y conçoit aussi cette musique incroyablement bancale et morne. Une transmission de l’ailleurs retranscris approximativement (sous forme de son) par un homme qui préférait sa part d’abominable à son humanité. Des guitares bourbeuses qui sont plutôt utilisées comme une assise ambient (plutôt qu’un instrument mélodique), une batterie binaire en diable et sans résonance, des cris/geignements/râles extra-terrestres qui semblent provenir d’un brouillard infecté, une basse inexistante (un classique chez les raw black métalleux), quelques field recordings bien glaçants et une production qui se résume à « voici un 4 pistes qui est sur le bord de décéder, let’s press record »… La base, quoi. Mais une base ma foi fort bien utilisée par un sorcier sonore qui avait sa vision bien à lui d’une quelconque laideur euphorique.
Parfait pour un Halloween misérable sous la pluie. Comme le jour des morts qui demande son tribut à l’avance…
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Ildjarn – Forest PoetryStriborg – TrepidationNächtlich / Vrkolak – Darkness Calleth Upon Us
Style : Field recordings, Shōmyō, musique traditionnelle japonaise, Drone
Ok. À la première écoute, ce disque fait peur en TABARNAK. Je sais que ce recueil de musiques pratiquées dans les temples japonais est censé être « Zen » (c’est dans le sous-titre, pardi)… mais je sais pas… Pour moi, on dirait la musique qui pourrait jouer en fond sonore dans un petit village, en pleine nuit, alors que les yōkai (démons japonais malveillants, aux attributs physiques se rapportant autant aux humains qu’au animaux) enlèvent et dévorent des enfants sous la lune vague… Différences culturelles notoires qui me séparent des Nippons, qui eux, voient là une musique invitant au calme, à la sérénité ; à faire le « vide » en soi… Alors que moi, petit blanc-bec nord-américain, j’imagine une pléiade de scénarios plus cauchemardesques les uns que les autres.
Cette musique est bien évidemment « autre » pour moi (et pour beaucoup d’entre vous, chers lecteurs). C’est de la musique d’un autre temps, de l’autre bout du monde, de l’est lointain ; qui nous provient des racines folkloriques du pays le plus fascinant du monde, le pays le plus fou, le plus énigmatique, le plus ensorcelant… Et ensorcelante, cette musique l’est. On peut s’y perdre littéralement, à mi chemin entre délice extatique et vertige troublant.
Sanctuaire shinto de Fushimi Inari à Kyoto, v. 1880
Les enregistrements ici gravés ont été enregistrés à Kyoto, ville japonaise de la région du Kansai, au centre de Honshū (la plus grande île du Japon). Ancienne capitale impériale du pays (de 794 à 1868), elle demeure aujourd’hui un joyau d’histoire et de culture, avec ses palais impériaux, ses nombreux temples boudhistes et ses sanctuaires shinto… Kyoto demeure le centre religieux de tout le Japon. À travers le disque ici chroniqué, on se concentre uniquement sur l’aspect bouddhiste de la chose.
On à donc affaire à des field recordings de chants bouddhistes tout ce qu’il y a de plus authentiques, accompagnés d’instruments traditionnels tels le « Kei » (un lourd bol métallique martelé), le « Mokugyo » ou « poisson de bois » (un instrument percussif taillé dans le bois et générant des sons caverneux), le « Taiko » (un tambour), le « Rin » (une petite clochette), le « Horagai » (instrument à vent fabriqué à partir d’une coquille de Triton géant pêché en mer) ou encore le « Shakujo » (un sistre composé de multiples anneaux qui produisent des sons métalliques en s’entrechoquant ; le Shakujo est aussi la partie supérieure d’un bâton de pèlerin appelé « khakkhara »)… Bon, même si tout ceci me fascine au plus haut point, j’ai du en perdre plusieurs. Mais cette énumération d’instruments totalement atypiques pour nos pauvres oreilles occidentales nous rappelle qu’on est totalement « ailleurs » ici… La langue est différente, le vocabulaire sonore l’est tout autant.
Provenant de Chine, les chants bouddhistes (ou « Shōmyō ») sont introduits au Japon au VIème siècle. Après 894, le Shōmyō japonais se détache des influences chinoises (car le Japon cesse alors définitivement ses missions en Chine). Le style évolue alors à sa manière à travers les siècles ; selon différentes écoles de pensée (qui s’affrontent parfois)… Le Shōmyō est un plain-chant pentatonique qui peut s’apparenter (un peu) aux chants grégoriens. Mais bon, ne vous attendez pas à entendre du Hildegarde von Bingen par ici…
Le tout se déroule ainsi : en guise d’ouverture, un instrument percussif est frappé de manière répétée ; de plus en plus vite. Puis une cloche solennelle (et disons le, un peu austère) lui répond dans l’obscurité… Elle introduit le chant des moines. Les voix sont parfois superposées, parfois en canon. Elles déclament des poèmes (les « wakas ») de la manière la plus astringente possible. Il n’y a pas d’émotion ici. Pas de lyrisme. C’est un chant qui renvoie à la discipline de soi, à la foi, à la purification de l’être… Un espèce de long drone vocal qui recouvre tout, qui peut troubler à première écoute mais qui nous entraîne imperceptiblement vers un état de grâce léthargique/neurasthénique. Le gong, les clochettes et autres instruments refont surface ça et là au travers du mur vocal quasi monocorde… Et bordel que c’est spécial. Magnifique et spécial. En fait, ces instruments marquent la transition entre un poème chanté et le subséquent. Et après la série de courts chants, un tintamarre sinistre et presque proto-industriel (composé de Rin, de Nyo et de Shakujo) retentit pour signaler la fin de la prière… Les échos s’en vont mourir dans l’éther.
Le disque comprend aussi un chant solitaire, celui d’un vieux prêtre respecté par ses pairs, qui s’accompagne lui-même au Kei et au Mokugyo. En temps que soliste, il se permets une plus grande flexibilité dans ses choix de sutras (ou sujets de discours). Le martèlement constant des instruments me fait ici presque penser à des oeuvres proto-électroniques (Varèse, Cage, etc…).
Je ne vais pas m’épancher davantage mais ce disque, c’est définitivement une porte ouverte sur un autre monde, une autre époque, une autre spiritualité, une autre manière de voir la vie. C’est le genre d’expérience sonore subjuguante que tout mélomane ayant les oreilles VRAIMENT ouvertes se doit de vivre subito presto… J’en suis à mon cinquième tour de platine et je suis de plus en plus envouté ; la tête gorgée d’images qui ne sont plus des clichés de films d’épouvantes… mais des images pas moins perturbantes ni fantasques. Un vide intersidéral. Des volutes de fumées éternelles. Un trou noir qui grandit, grandit, grandit en moi. Et le recueillement qui vient, malgré l’aridité…
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
V/A – The Way of Eiheiji: Zen-Buddhist CeremonyMonastère De Gyütö – Tibet: La Voix Des TantraCurrent 93 – Nature Unveiled
Style : Rock in Opposition, Avant-Prog, Musique de chambre, Contemporain, Gothique, Dark Zeuhl
Ça vous dirait d’entendre un orchestre de chambre possédé jouer la musique la plus radicalement sombre, aride et sans compromis possible ? Et bien, j’ai le groupe pour vous, mais chers amis avides de ténèbres galopantes ! Dès cette première offrande discographique, la musique d’Univers Zéro fait froid dans le dos. Les Belges maudits, adorateurs de Lovecraft (ils s’appelaient « Necronomicon » avant, d’ailleurs) ne font pas dans la facilité ni dans la dentelle. On est pas (mais VRAIMENT pas) chez Yes ou Camel ici ! Leurs univers sonore des plus sordide emprunte surtout aux structures et ambiances de la musique contemporaine et/ou folkloriste : Bartók (leur plus grande influence), Stravinsky, Penderecki… En fait, sur cet album, il n’y a pas grand chose qu’on pourrait rattacher au rock, si ce n’est l’aspect très propulsif de la batterie de Daniel Denis, tête pensante de la formation. Au niveau des compositions, c’est hyper progressif, certes (bien plus que chez bien des poncifs du genre), mais l’instrumentation déployée est vraiment atypique : basson, violon, violoncelle, hautbois et harmonium. On dénote cependant des petites touches crimsonienne dans la guitare inhumaine, distante et froide de sire Roger Trigaux (un autre mec important dans le domaine des musiques « difficiles » ; j’y reviendrai dans de futures chroniques). UZ ne s’embarrassent pas d’un chanteur non plus. Leur musique est purement instrumentale. Et presque complètement acoustique sur cette première galette.
L’album débute de manière magistrale avec « Ronde », un morceau-fleuve qui introduit à merveille le macrocosme diabolique de la troupe. À travers ces 15 minutes quasi-insoutenables pour le fan moyen d’Abba (qui se retrouvera bien vite en position foetale, à geindre sur le sol mat), UZ semblent s’amuser à construire un immense malaise sonore toujours grandissant et de plus en plus étoffé. On dirait la bande son d’un film occulte traitant de la sorcellerie au Moyen-Âge. Au menu : un violoncelle funeste, un harmonium atmosphérico-angoissant, des violons dissonants en diable, un basson dément et un réel talent à alterner des passages cycliques hypnotiques/nauséeux et des éclats soudains qui veulent terrasser l’auditeur. Du délicieux masochisme sonore mais quand c’est aussi bien fait, on en redemande !
Nous ne sommes pas en reste puisque le restant de l’album nous assène 4 autres pièces plus courtes mais pas moins efficaces pour autant. Mention spéciale à la bien nommée « Malaise » (on en parlait justement plus haut) qui est très explosive et qui ne semble pas dénuée d’une pointe d’humour carnassier (façon Shostakovitch mais version zombifié, les dents noires et avec des gros vers bien gras qui tombent de sa glotte trouée).
Voilà là un album qui torche le gouvernement Couillard de 2014-2018 en matière d’austérité pure et dure ! Et l’art sonore d’Univers Zéro n’a pas fini de nous surprendre. Ce n’est que le début d’une carrière aussi riche que tétanisante. Ils feront mieux ; et encore plus sombre…
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Art Zoyd – Symphonie pour le jour où brûleront les citésShostakovitch – String Quartet No. 5Magma – Köhntarkösz
Votre party d’Halloween vire au ganja-fest ? Vos convives momifiés ou munis de crocs en plastok dansent de manière désordonnée dans un épais brouillard de fumée psychotrope ? Et bien, j’ai le disque PARFAIT pour accompagner le moment ! Ce dixième album de Scientist (en seulement 2 ans de carrière !!!) est probablement son plus légendaire. Et si on se fie aux internets (du moins chez RYM), il s’agirait du meilleur disque dub de tous les temps. Dur d’être en désaccord avec cette affirmation à l’écoute d’une telle merveille… et de toute manière, les volutes émanées par ces infra basses ne donnent pas forcément envie de s’adonner à quelconque débat sur la chose… On a juste le goût de se dandiner mollement ou encore mieux : à s’écraser bien mollement (encore) sur un divan soyeux et à laisser le SON nous recouvrir l’être tout entier.
Déjà le concept de la chose est fabuleux : mélanger dub enfumé de haut calibre et épouvante (vampires, fantômes, la créature de Frankenstein, momies, loups-garous… sans oublier ces chers zombies). Et cette pochette INCRÉDIBLE qui rappelle autant les films de la série Hammer qu’un épisode de Scooby Doo première génération ! Comment ne pas aimer déjà la sainte galette avant même d’avoir apposé l’aiguille dessus ? Et bien, l’écoute ne fait que confirmer qu’on est en présence d’un chef d’oeuvre total dans le genre dub.
Scientist, en bon Vincent Price de fortune, annonce chaque morceau de sa voix démoniaquement reverb-licieuse (« THIS IS THE CURSE…. OF THE MUMMY !), le tout souvent suivi d’un rire méphistophélique. Puis s’ensuit systématiquement un morceau bourré de basse torride et de batterie hypnagogique qui se frayent mollement (toujours) un chemin dans l’humidité électrique des claviers déréglés, du tintement insistant des pianos désaccordés, des percussions tonitruantes/opiacées et de ces cuivres surréalistes qui semblent provenir d’une autre galaxie. Et cette voix endormie, très peu présente, qui décide des fois de pousser la chansonnette un moment avant de retourner dans ses limbes originelles… Raaaah, lovely !
Bon Dieu que tout ceci est magique. Paresseusement magique. Un « lazy » late night classic, autant pour l’Halloween que pour n’importe quel autre soir de l’année. L’essence même du dub. À écouter TRÈS FORT (comme je fais présentement).
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande bien mollement (bien entendu) :
Agustus Pablo – King Tubbys Meets Rockers UptownPrince Far-I And The Arabs – Cry Tuff Dub Encounter Chapter IIIThe Upsetters – Super Ape
Style : East Coast Hip Hop, Hardcore Rap, Boom Bap, Gangsta Rap
La poisse… Ce disque, c’est la poisse suprême. Du hip-hop façon Silent Hill. Un cauchemar urbain de tôle et de rouille comme on en entend peu ; comme on a peine à imaginer, mué dans nos petites vies bourgeoises bien rangées… C’est Wu-Tang sans l’humour et les samples de kung-fu. Ici, on garde juste l’essence de la chose. Les rues froides et sombres de New York, sa violence gratuite, son nihilisme, sa paranoia, ses combats de rues qui se terminent au coutelas alors que le sang coule à grandes lampées sur le pavé mouillé, ses deals de drogue foireux, sa ribambelle de personnages secondaires déchus qui vivent leur vaine destinée aux tréfonds d’une nuit sans lune bienveillante… Ce disque est tension. Ce disque est danger. Ce disque est abysse. Ce disque est errance crépusculaire, la main posée sur le flingue, l’autre serrant la main émaciée de la faucheuse… Et on s’y perd un peu plus (avec délice) à chaque écoute toujours plus addictive que la précédente. Accoutumance des plus vicieuses.
Le Boom Bap est probablement mon genre de rap préférée… Du Hardcore rap sublimé par une atmosphère libidineuse, vaporeuse et vaguement endormie/opiacée (c’est d’la musique qui s’écoute mieux après minuit de toute façon), ses beats répétitifs clairsemés de basses écrasantes, ses samples de vieux soul désincarné et de jazz enfumé, ses choeurs de sirènes noctambules et ses sublimes motifs de piano dépressifs/hantés. « The Infamous », c’est la quintessence du style. Le disque à détrôner sur le podium du Boom Bap. Je ne crois pas qu’il y ait eu rien d’aussi génial dans le créneau, ni avant, ni après (à part le 3ème de Cypress Hill, autre vertige sonore des plus probants).
Prodigy et Havoc sont deux MCs de haut calibre, qui veulent vraiment prouver leur point ici. Ce disque est important pour eux. Ils savent que la fin peut arriver à tout moment, au détour d’une ruelle sombre ou d’un vol à main armé qui tourne au vinaigre. Chaque pièce sera leur ultime testament, livrée avec l’urgence et l’euphorie d’une mort imminente. Pas pour rien que ça sent le macchabée tout frais à pleins nasaux… Nos jeunes hommes racontent leur réalité et celle de leurs proches, sans fioritures, sans bouffonnerie, sans la glorifier ni édulcorer le propos ; mais avec une poésie east coast tout à fait séduisante et unique. Deux énormes talents qui brûleront toute leur urgence artistique sur le présent disque et le suivant, encore plus crade (on ne pensait pas cela possible).
Supportés par des featurings de Q-Tip de l’énorme Tribe Called Quest, un Big Noyd tout jeunot (qui a au moins autant la rage qu’eux), le légendaire Nas et les parrains de Wu-Tang Clan (Raekwon et le tueur au faciès fantomatique), ces pistes se suivent comme des brûlots hyper personnel écrits dans un journal intime maculé de sang et de poudre… Tout est magistral mais on retiendra la misérable « Survival of the Fittest », statement sans équivoque sur fond de piano funéraire, « Right Back at you » (la plus « Silent Hill » du lot), le classique « From the Cradle to the Grave » (Du berceau au tombeau… résumé d’une existence futile) et l’hymne gangsta « Shook Ones, Pt. II ».
Un disque-tombeau. Époustouflant d’un bout à l’autre. Étouffant. Une terre noire gorgée de vers blancs… qui vous emplit la bouche… l’estomac et les poumons.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Big L – Lifestylez ov da Poor & DangerousRaekwon – Only Built 4 Cuban Linx…Cypress Hill – III: Temples of Boom
Style : Dark Ambient, Drone, Minimalisme, Expérimental, Paralysie du Sommeil
Vous, est-ce que vous en avez des disques qui vous effraient ? Je veux dire : sérieusement là. Je ne parle pas ici de Death Metal gloupide et faisandé qui vous file des malins petits frissons de plaisir vu son côté déliquescent-purulent. Je ne parle pas non plus de la vaste majorité de ce qui se fait en dark ambient qui, malgré une aura somme toute maléfique, ne va pas jusqu’à vous glacer les sens tout entier. Moi qui se considère un peu comme un expert en matière de musique sombre et dérangée, il n’y a pas beaucoup d’albums qui vont aller vraiment jusqu’au bout… au bout de mes craintes, de mon malaise… au delà de ce que je juge confortable (et il faut d’ores et déjà dire que j’ai le confort élargi par rapport à la vaste majorité des mélomanes).
« Salt Marie Celeste » est un de ceux-là. Une (seule) longue piste dronesque et ULTRA-minimaliste que je qualifierais d’ambient de « perdition ». C’est une oeuvre qui fut créée pour la gallerie d’art expérimentale Horse Hospital à Londres. Et c’est un objet sonore totalement à part dans la très vaste (et très éclectique) discographie de Steven Stapleton. C’est en quelque sorte la version (complètement) assombrie, occulte et sans espoir du « Sinking of the Titanic » de Gavin Bryars. Une version dépourvue de toute humanité, de toute merci, de toute délivrance/catharsis.
Je vous dresse le portrait : vous êtes sur un navire fantôme qui dérive inlassablement dans la nuit originelle. Vous êtes seul, terriblement seul. Le reste de l’équipage a depuis longtemps déserté les lieux (ou bien il y a t’il déjà eu un équipage ?). La tempête fait rage dans toute son épouvantable constance. Comme seuls bruits environnants : le ressac nauséeux des vagues noires qui effritent la coque, le vent gémissant qui semble vous susurrer à l’oreille que votre heure est proche… et puis… les bruits tétanisants de l’embarcation qui commence petit à petit à se disloquer… Le bois qui craque violemment, les mats qui grincent sournoisement, l’eau salée qui s’infiltre partout… Vous êtes complètement impuissant devant ce spectacle sordide. Vous ne pouvez qu’y assister, paralysé, engourdi, grelottant, la morve au nez, les larmes aux yeux. L’horreur du trépas inévitable, du moment où vous, comme votre vaisseau mourant, irez retrouver les limbes, les poumons gorgés d’écume.
La première fois que j’ai écouté ce disque, ça n’allait pas super bien dans ma tête. Je traversais une période dite d’anxiété généralisée. Je n’étais pas loin de la psychose. En proie à de violentes et persistantes crises panique, je décidai un soir d’automne de m’étendre dans mon lit en me mettant un petit disque d’ambient, question de relaxer… C’est là que j’ai découvert Salt Marie Celeste, dans cet étrange état d’esprit où déjà, je croyais me noyer en moi. J’ai fermé les yeux et j’ai vu toute la scène évoquée ci-haut. Et quand, après 15 ou 20 minutes, les bruits de bois craquelants (très hauts dans le mix) sont arrivés sans crier gare, j’ai ressenti de la terreur, de la vraie. Comme je n’en ai jamais vécu (avant ou après) en écoutant un vulgaire disque de musique.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Gavin Bryars – The Sinking Of The TitanicCurrent 93 – I Have a Special Plan For This WorldDeathprod – Morals and Dogma
Style : Trame Sonore, Musique de chambre, Psychédélique, Impressionnisme
La nouvelle vague tchèque de la fin des années 60, c’était quelque chose. Des films éclatés, profondément originaux/expérimentaux, qui mélangeaient allègrement surréalisme et psychédélisme au folklore typique de ce pays de l’est si intriguant pour votre humble serviteur. On n’a qu’à penser à l’incroyable « Valerie and her week of Wonders » de Jaromil Jires (décidément le film d’horreur le plus lumineux/magique que j’ai vu de ma vie… et aussi l’un de mes 10 films préférés, toute époque confondue)… ou encore au très monochrome « The Cremator » de Juraj Herz, un genre de pastiche de film expressionniste allemand d’une étrangeté aussi flottante que glaçante/surannée…
On doit au compositeur émérite Luboš Fišer la trame sonore culte de « Valerie ». Mais aussi celle, moins connue (mais pas moins fascinante), de ce « Morgiana », thriller gothico-psychédélique réalisé par Herz. Morgiana, sortie en salles le 1er septembre 1972, est souvent cité comme le dernier film de cette nouvelle vague. C’est une trame sonore assez courte ; elle figure d’ailleurs dans son entièreté sur ce joli disque 10 pouces paru chez nos amis de chez Finders Keepers (évidemment, qui d’autre ?)
Les amateurs de la BO de « Valerie » ne seront pas dépaysés ici… On retrouve cette même ambiance un brin irréelle ; entre rêves opiacés et cauchemars obtus. On navigue doucereusement à travers cette série de piécettes surnaturelles ; une sortie de musique de chambre hors du temps qui marie allègrement les genres et les époques : valses fantomatiques déglinguées, musique folklorique tchèque, orfèvreries baroques-goth-rococo, impressionnisme, musique classique de l’ère romantique, classique contemporain, psychédélikeries discrètes et musique de bibliothèque… C’est absolument magnifique. Et comme chez Valerie, on passe souvent de la lumière la plus éblouissante aux ténèbres les plus confuses en deux temps trois mouvements. Cela procure à la musique (et au film) ce côté toujours surprenant et confondant.
Petite différence cependant par rapport à la bande son de « Valerie » : comme Morgiana a un aspect « film noir / thriller », cela s’entend aussi dans sa musique, qui semble puiser ses inspirations du côté des trames sonores de giallos (bonjour messieurs Morricone, Nicolai, Alessandroni et compagnie). Et cela n’est définitivement pas pour me déplaire, moi qui raffole du genre en question.
Voilà là une superbe bande son pour un film qui ne l’est pas moins. Je vous promets de vous parler un jour de mon amour pour celle de « Valerie », le chef d’oeuvre de sieur Fiser… Mais je dois encore réfléchir à la manière optimale d’aborder cette oeuvre colossale avec de vulgaires mots… Une oeuvre que j’aime comme on peut aimer un beau secret enfoui en soi.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Luboš Fišer – Valerie and her week of wondersEnnio Morricone – Lizard In A Woman’s SkinFrançois de Roubaix – Les Lèvres Rouges