critiques

Ludwig Van Beethoven – Symphonie n°9

Interprètes : Herbert Von Karajan (direction), Orchestre philarmonique de Berlin, Anna Tomowa-Sintow (soprano), Agnès Baltsa (alto), Peter Schreier (ténor), José Van Dam (baryton-basse). Wiener Singverein (choeur)
Pays d’origine du compositeur : Allemagne
Écriture de l’oeuvre : 1822-1824
Enregistrement : 1977
Édition : Vinyle, Deutsche Grammophon – 1986
Style : Musique classique / romantique (symphonie)

Notes sur la version

Il existe plusieurs versions remarquables de cette symphonie (possiblement la plus connue mondialement ou du moins à égalité avec la 5ème de ce cher Ludwig Van). J’en possède d’ailleurs quelques versions. Pour cette critique, mon choix s’est arrêté sur Karajan, choix assez cliché s’il en est… Mais Karajan est le chef d’orchestre auquel on pense en premier en ce qui à trait Beethoven et ce, pour une bonne raison. Il a enregistré l’intégrale des symphonies du compositeur allemand pas moins de 4 fois (!!!) ; une fois par décennie plus précisément (des années 50 aux années 80). Cet enregistrement légendaire de 1977 date donc du troisième cycle et est probablement le plus célèbre. C’est aussi, à mon sens, la plus éblouissante version endisquée de cette oeuvre. Je recommande néanmoins chaudement sa version des années 1960 qui est hallucinante elle aussi.

Au niveau des versions « historiquement » plus exactes, je conseille fortement la version de John Eliot Gardiner avec l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique (intégrale des symphonies paru initialement en 1994, en coffret CD). L’approche de Gardiner est toute autre que celle de Karajan, ce dernier étant plus « poussif » et prenant des libertés sur l’oeuvre de Beethoven. Gardiner, mi historien mi chef d’orchestre, tente de livrer un cycle symphonique TEL que Ludwig Von voyait ses oeuvres en son temps (instruments d’époque à l’appui). J’adore aussi cette approche et le travail d’orfèvrerie colossal que cela a du lui occasionner… Une version plus récente des symphonies qui vaut aussi son pesant d’or : celle de Kent Nagano (avec l’Orchestre symphonique de Montréal).


What you looking at, BEYOTCH !??

La 9ème… Dès qu’on prononce ces mots, on sait de qui et de quoi on parle. Nul besoin d’évoquer le mot « symphonie » pour savoir de quoi il est question : l’oeuvre musicale préférée de Alex DeLarge, anti-héros charismatique de l’Orange mécanique de Burgess ! « les anges aux trompettes, les démons aux trombones… vous êtes invitées! » proclame t’il à ces deux jeunes demoiselles/dévotchkas qui s’apprêtent à passer quelques moments torrides (à la vitesse grand V) avec lui… Et c’est tout à fait ça la 9ème. C’est luciférien par bouts et paradisiaque par d’autres ! C’est un voyage à travers le chaos originel (et ses ombres fugaces) avec comme destination finale : la lumière divine… Rien que ça.

La 9ème c’est contraste par dessus contraste. Ludwig n’était pas que sourd lorsqu’il a composé son « magnum opus ». Il était aussi bipolaire comme jamais il ne l’a été auparavant (du moins artistiquement parlant… je ne me prétends pas psychiatre sur le coup). On y trouve ses moments les plus violents, dramatiques, chaotiques, martelants, bestiaux même (coups de timbale à l’appui). Mais on y retrouve aussi ses instants les plus doux, sereins, voir angéliques. C’est une véritable guerre que se livrent ici ténèbres rutilantes et lumières salvatrices. La chape noire se voit transpercée épisodiquement de lueurs aux couleurs folles et oniriques…. Et tout ceci est subjuguant, fabuleux, euphorique, dantesque pour nos tympans gorgées à pâmoison d’une liesse sonore jusque là inusitée.

Prenez cet « Allegro ma non troppo » (le légendaire mouvement qui ouvre le bal). Des trémolos de cordes scintillantes qui s’élèvent dans la nuit originelle… Et puis cette célèbre intro orageuse vient nous happer en plein coeur, laissant place ensuite à ce thème ensorcelé qui nous assombri l’âme, oscillant entre subtilité méphistophélique et grandiloquence tellurique qui émerge et ré-émerge de manière toujours plus ahurissante. Ça monte, monte, monte comme un morceau de post-rock, mais avec des nuances tellement folles que le voyage vers l’apothéose est tout aussi fascinant que la destination en elle-même. Bon Dieu que ceci est riche. Chaque note a sa place dans un tout magistral de maitrise.

QUI sur terre n’a jamais entendu ce « Molto Vivace » foudroyant, à part peut être les fans du môme rocailleux (Kid Rock) et/ou les adeptes de QAnon ?!? C’est le hit numéro un de sieur Delarge (évoqué ci-haut), qu’il se mets en fond sonore alors qu’il se masturbe dans sa chambre en pensant à des scènes horribles. Cela a bien entendu laissé des traces sur la psyché du jeune adolescent impressionnable que j’étais… Grand moment de cinéma et musique de circonstance pour appuyer l’exaltation visuelle qui s’offre à nous. Ça va vite, très vite. Les cuivres sont sur les amphétamines. Les timbales sont des bourrasques de vent décoiffantes. Les cordes sont colère divine. Tout ceci est extatique en diable.

Place à la douceur céleste avec cet « Adagio molto e cantabile ». Que c’est beau, bordel. Les ténèbres sont vaincues (du moins momentanément). La lumière entre par tous les interstices, noyant tout doucereusement. L’élévation commence, en volupté. On quitte l’ébène, aspiré petit à petit par ce rayonnement séraphique. On vole au dessus d’étangs, de lacs, de vastes plaines, de petites bourgades encore endormies… puis au delà des montagnes aux cimes enneigés, au delà des nuages. La musique gagne en force (et en beauté azurée) alors qu’on monte toujours plus haut, vers un éden faîte de cordes et de cuivres élégiaques…

Le plus court « Presto » est rocambolesque à souhait. Une entrée en matière belliqueuse, dans le fracas de l’orchestre possédé. Puis, une version un brin inquiétante de « l’hymne à la joie » fait irruption…. saccadée par les derniers remous de noirceur hirsute et de doute lancinant… Cet hymne veut vivre et combat le mal pour pouvoir exister sans contrainte. C’est les cordes basses qui accouchent de sa version formelle d’abord…. il faut tendre l’oreille pour savourer cette prémisse. Puis les autres cordes s’en mêlent et l’étincelle prend vie. Et puis tout s’embrase. L’orchestre au grand complet. C’est un des plus beaux moments de l’histoire de la musique occidentale.

Dernier mouvement. Place à la voix. Quoi ?!? Des voix humaines dans une symphonie ? À l’époque, cela était une grosse entrave au format symphonique qui sévissait… Beethoven, en fin de vie, possiblement aigri, sourdingue… en avait marre des conventions de la forme classique. Il défie les règles, donne tout ce qu’il a, tout ce qu’il lui reste de grandiose en lui ; que cela déplaise ou non aux intégristes… Ici, il mets bas au romantisme (et à tous ses excès émotifs). Et cette naissance est ravissante jusqu’à plus soif. C’est un feu d’artifices qui explose de partout. Les voix humaines triomphantes, l’orchestre en transe, le chef qui se tricote une future tendinite. C’est orgasme par-dessus orgasme. Du squirt symphonique. Ça jute de partout. Tout le monde est éclaboussé. C’est presque trop (diront certains) mais c’est exactement ce dont la musique « at large » avait besoin. D’une autre révolution. De la plus belle des révolutions.

Je sais que ma chronique n’est qu’une énième tentative d’exprimer toute la folle génialité de cette oeuvre (avec de vulgaire mots)… C’était destiné à échouer. Mais je tenais à vous communiquer tout de même mon amour débordant pour ma 9ème chérie. Et je voulais à tout prix que cet exploit phonique se retrouve chroniqué sur notre petit coin du web.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

15 Fréquences, Mixtapes

15 Fréquences Ultimes – Épisode 4 – David Dugas Dion

Quatrième épisode des 15 Fréquences Ultimes, avec les sélections hétéroclites de mon pote David Dugas Dion (aka David & The Woods / David & The Mountains), un des piliers des riches scènes expérimentale et alternative québécoises.

David évolue et a évolué dans les formations suivantes : Caapi, Devenir-Ensemble, Square/Sine, Garura, La Forêt Rouge, Leftovers Diable!, Total Improvisation Troop, Crabe, Bleeding Traks (et j’en passe). Il est le head-honcho de Cuchabata Records, label underground polymorphe qui nous régale les tympans et nous embrume l’esprit de la plus délicieuse façon et ce, depuis 2003 (le label va donc bientôt pouvoir boire légalement dans tous les pays du monde dans un an !).

Comme vous pouvez le constater en z’yeutant la succulente tracklist ci-bas, il y en a ici pour tous les goûts : musique brésilienne populaire, folk magnifique, death metal purulent, noise-rock épique, jazz libre mystique, post-punk syncopé, rock psychédélique japonais finement poilu… Bref, un autre régal auditif gracieuseté des Paradis Étranges.

Merci cher sieur Dion et bonne écoute à tout le monde (particulièrement aux unijambistes) !

Tracklist:

  1. The Beatles – Strawberry Fields Forever
  2. Neil Young – After The Gold Rush
  3. Slayer & Ice-T – Disorder
  4. Nirvana – Negative Creep
  5. Suffocation – Liege of Inveracity
  6. Sonic Youth – The Diamond Sea
  7. The Velvet Underground – Sister Ray
  8. The Cure – 10:15 On A Saturday Night
  9. Frank Zappa & The Mothers Of Invention – The Chrome Plated Megaphone of Destiny
  10. John Coltrane – Meditations & Leo (Concert In Japan)
  11. Robbie Basho – Himalayan Highlands
  12. Devendra Banhart – Will I See You Tonight (feat. Vashti Bunyan)
  13. Acid Mothers Temple – Atomic Rotary Grinding God – Quicksilver Machine Head
  14. Wolf Eyes – Thirteen
  15. Caetano Veloso – It’s a Long Way

Vous pouvez suivre et encourager David sur la page Bandcamp de Cuchabata ou encore en écoutant le podcast officiel du label, le Cuch Cast.

Playlist

PLAYLIST #5 – Semaine du 17 avril 2023

SALADE D’ENDIVES

PHYSIQUE :

  • J.S. Bach – Magnificat In E Flat · Missa In F (Gardiner) (Soli Deo Gloria, CD)
  • Doopees – Doopee Time (For Life Records, CD)
  • Roedelius – Selbstportrait (Bureau B, Vinyle)
  • John Coltrane – A Love Supreme (Impulse!, CD)
  • Bauhaus – In The Flat Field (4AD, CD)
  • Duu – Arboretum (Lazy At Work, Vinyle)
  • Klô Pelgag – L’Étoile Thoracique (Coyote Records, CD)
  • Enslaved – Isa (Candlelight, CD)
  • Genesis – Selling England By The Pound (Charisma, Vinyle)
  • Midori Takada – Through The Looking Glass (We Release Whatever The Fuck We Want, Vinyle)
  • Andonsha – Nakumushi—singing insects—and Andonsha (autoproduit, CD)
  • Éthiopiques 13: Ethiopian Groove – The Golden Seventies (Buda Musique, CD)
  • Les Kanto – Serais-Tu Un De Mes Amis? (Trans-Canada, Vinyle)
  • Moonkyte – Count Me Out (Sunbeam, CD)
  • Auld Ridge – Consanguineous Tales Of Bloodshed And Treachery (Dark Adversary Productions, CD)
  • Farben – Textstar+ (Faitiche, 2 x Vinyle)
  • Nagat al-Saghira – Nagat (1978) (Voice Of Lebanon, Vinyle)
  • Vincent Gallo – When (Warp, CD)
  • Hüsker Dü – Zen Arcade (SST, 2 x Vinyle)

STREAMING :

LIVE :

  • Lancement d’album de L’Index + Palissade (Cafe Frida, Trois-Rivières, 16 avril)

GUILLAUME P. TRÉPANIER

Écoutes récentes en rafale, de gauche à droite:

  • Choses Sauvages – II (2021) [QC]
    Un gros trip de synthétiseurs, saveur pop 80s et francophone. Impossible de ne pas danser là-dessus. Impossible.

  • The Animated Egg – The Animated Egg (1968) [US]
    Rock instrumental psychédélique avec un magicien de la guitare comme on en entend rarement.

  • Death – The Sound of Perseverance (1998) [US]
    Un d’mes albums metal préférés à vie. Textes incroyables, les trips sur la table, musique hors de ce monde, vocals déchirants.

  • Mdou Moctar – Afrique Victime (2021) [Niger]
    Rock tuareg, le « guitar hero » de la dernière décennie. Un album avec des moments explosifs comme d’autres super doux et ressentis.

  • King Gizzard & The Lizard Wizard – Paper Mâché Dream Balloon (2015) [Australie]
    L’album acoustico-jazz-pop super catchy et adorable de la bien aimée formation australienne. Un d’mes préférés du groupe.

  • Syd Barrett – Barrett (1970) [UK]
    Je suis infiniment fan de ce monsieur, je connais cet album par-coeur. Folk psyché sans contrainte, on est en plein dans sa tête, avec David Gilmour et Richard Wright qui nous aident à y accéder.

  • Leonard Cohen – Songs of Leonard Cohen (1968) [CA]
    Un album poignant, magnifique et brillant. Mon préféré de Cohen tout simplement parce que j’ai découvert son existence en trouvant ce vinyle par hasard il y a bien longtemps.

  • The Lazy Eyes – Songbook (2022) [Australie]
    Une conséquence directe de Tame Impala, saupoudrée de King Gizzard et de Beatles. S’écoute bien en toutes circonstances.

  • Neil Young & The Bluenotes – This Note’s For You (1988) [CA]
    Un disque blues saveur big band de master Young. Ce n’est pas un chef-d’œuvre, mais il y a de très bons moments et ça fait du bien de l’entendre avec un son différent.

  • Big Brother & The Holding Company – Cheap Thrills (1968) [US]
    Est-ce que ça se peut du garage blues? Il faut croire que oui et ils le font très bien.

  • Arco Iris – Los Elementales (1977) [Argentine]
    Du jazz-rock, fusion, prog d’Argentine à en faire rougir n’importe quel musicien qui commence à se trouver bon à son instrument. Musicianship hors-normes.

  • Clear Light – Clear Light (1967) [US]
    Rock psychédélique publié sur l’étiquette Elektra. Le groupe avait pour distinction d’avoir deux batteurs. Fans des Doors et du rock californien de l’époque? Go!

LÉON LECAMÉ

  • L’Index – Échos Miroirs (post-punk/cold wave)
  • Evol – Dreamquest (black métal atmosphèrique médieval)
  • Meadow Grove – Laernmoth Keep (dungeon synth/medieval ambient)
  • Tir – Awaiting the Dawn (dark folk/dungeon synth)
  • Blanket Swimming – Precise Coordinates For An Endless Source Of Light (drone/ambient)
  • The Crooked Whispers – Funeral Blues (sludge/doom metal)
  • M83 – Fantasy (synth-pop/post-rock)
  • James Holden – Imagine This Is A High (idm/chillwave)
  • MacMurrough – Mac Murrough (folk celtique/country)
  • Youth Youth Youth – Sin (punk)
  • Aelvica – Aelvica Amaranthine (blackened death metal)
  • Bal-Sagoth – A Black Moon Broods over Lemuria (black metal symphonique et épique)
  • In Slaughter Natives ‎– Purgate My Stain (industriel/dark ambient)
  • Clam Chowder – For Here, or To Go? (folk/close harmony)
  • I Am Very Happy Knowing Someday I Will Die – In The House Of The Sleeping Beauties (drone/dark ambient)
  • Witte Wieven – Dwaallicht (post-black metal)
  • Spermbirds – Live In Kaiserslautern 2005 (punk-rock)
    https://www.youtube.com/watch?v=ZIsruOcpk9w

critiques

Blut Aus Nord – Hallucinogen

Année de parution : 2019
Pays d’origine : France
Édition : 2 x Vinyle, Debemur Morti Productions – 2019
Style : Black Metal Atmosphérique et Cosmique, Progressif, Psychédélique

Il y avait deux Blut Aus Nord… Il y avait le BAN atmosphérique, épique et hautement mélodique old school des débuts (« Ultima Thulée », La série des « Memoria Vetusta »), puisant toute sa magie dans les fables normandes gelées et dans la nature céleste. Il y a eu le BAN industriel-avant-black-électro-dark-ambient ultra glauque et inhumain/urbain (« MoRT », la série des « 777 », « Deus salutis meæ ») et aussi quelques hybrides à mi-chemin entre ces deux univers à travers leur riche et fascinante discographie. Maintenant, il y a un troisième Blut aus Nord. Un BAN toujours atmosphérique, mais qui quitte définitivement notre planisphère pour aller se perdre avec délice dans un cosmos psychédéliko-proggy-vespéral teinté de couleurs impossibles. Cette nouvelle évolution de BAN est la bienvenue parce que, même si les albums précédents demeuraient excellents, le groupe commençait à montrer quelques signes de fatigue créatrice… Ici, il n’en est rien. Ce disque est juste incroyable.

La particularité première de ce disque, c’est d’abord que la musique, aussi rageuse soit elle par moments, est infiniment BELLE. L’univers astral dépeint par nos Français adorés n’est plus seulement d’ébène et de rouille… Ça brille de partout. Pourpre, cramoisi, vert émeraude, jaune étincelant, blanc éclatant, bleu surréel, orange brulée… Presque tout le spectre y passe. Cette pluralité de couleurs s’exprime à travers une musique on ne peut plus planante/aérienne, qui, même si elle fait la part belle à la structure (des compositions superbement construites et maitrisées) laisse aussi une place de choix au « paysage sonore », ce côté « ambient actif » sous-jacent qui vient sublimer l’oeuvre entière et qui lui confère son rapport hypnotique. Un autre aspect complètement audacieux de ce « Hallucinogen », c’est les voix… Il n’y a pratiquement PAS de vocaux criards en ces lieux (comme on serait en droit de s’attendre d’un disque de Black Metal). Il n’y a que cette espèce de chorale fantomatique-surnaturaliste qui est en retrait… qui vogue au dessus de cette mer d’instruments en délicieuse perdition. Des voix claires mais diffuses, réverbérantes, augustines, chimériques ; presque des chants grégoriens désacralisés qui viennent parfaire une ambiance déjà truculente. Je n’ai jamais entendu un groupe de Black user de cette technique pour la durée complète d’un album. Et je dois dire que c’est franchement réussi.

Le côté ouvertement psychédélique de la chose est une source de bonheur inépuisable pour votre chroniqueur. Je dois professer un amour débordant pour cette vague de groupe qui incorporent des éléments de musique psych dans leur vocabulaire sonore. Et ici, même si on perçoit des influences potentielles qui sont les bienvenues (Enslaved, Oranssi Pazuzu, Ved Buens Ende, Hail Spirit Noir, Darkspace), les mecs de Blut Aus Nord réussissent à livrer une vision extrêmement personnelle/unique d’un métissage entre psychédélisme et métal extrême… Cela s’exprime autant dans la production très ample qu’à travers la guitare singulièrement orgiaque/extatique. Il y a des riffs complètement renversants ici mes amis… La guitare fait plus ou moins office d’instrument soliste (en remplacement de la voix qui, comme évoqué plus haut, est plus un élément atmosphérique de l’oeuvre). Elle est tour à tour émotive, mélodique, obtuse, épique, insaisissable, victorieuse, mystérieuse…

Bref, on tient là un des meilleurs albums de Blut Aus Nord. Le genre de disque qui replace le groupe dans la liste des plus grands ayant officié dans le genre… J’ai tellement hâte d’entendre le second chapitre de cette nouvelle évolution. D’ici là, je sens que je vais flotter souvent à travers les méandres d’« Hallucinogen ».


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

Agonies Célestes, Mixtapes

Agonies Célestes – Épisode 1

Vous aimez vous prélassez dans des caveaux funéraires le dimanche matin, avec votre café (noir, il va sans dire) à la main ? Vous conservez des dépouilles de corbeaux et de gerboises dans des sacs (Ziploc®) que vous ouvrez lors des grandes occasions afin de vous enivrer les sens de l’odeur de la mort ? Vous aimez les longues promenades solitaires aux heures pâles de la nuit, en pleine forêt boréale, à -30 degrés celsius, implorant la lune et vociférant des horreurs d’une voix râpeuse et souffreteuse ? Les « Agonies Célestes » se dressent là pour vous, mes perfides amis. À chaque épisode, Salade d’endives sélectionne pour vous la crème de la crème du Black Metal, que ce soient les classiques norvégiens des riches années 90 ou des perles taries vomies par les diverses scènes underground qui sévissent un peu partout sur le globe. Black atmosphérique, Black cru et rageur, Black sympho, Black païen/folkloriste/viking, Black avant-gardiste, Dark Metal, Black vampirique… Tout ceci s’y retrouve ; saupoudré par quelques généreuses louches de synthé donjonné, de dark ambient et de black noise (pour varier les déplaisirs).

Bonne écoute de ce tout premier épisode de la série !

Tracklist:

  1. Darkthrone – En vind av sorg
  2. Këkht Aräkh – Elegy for the Memory of Me
  3. Thantifaxath – Panic Becomes Despair
  4. Blut Aus Nord – The Plain of Ida
  5. Xasthur – Walker of Dissonant Worlds
  6. Black Cilice – The Gate of Sulphur
  7. Fluisteraars – Brand woedt in mijn graf
  8. Lunar Womb – Öinen Matkaaja
  9. Monarque – Jusqu’à la Mort
  10. Nächtlich – Decomposing and Immortal
  11. Kommodus – Conquering The Carpathians
  12. Wedard – Einsamer Winterweg
  13. Lamp of Murmuur – Chalice of Oniric Torment
  14. Nokturnal Mortum – The Funeral Wind Born in Oriana
  15. Lakanys – In Times Of Agony And Darkness
  16. Wolves in the Throne Room – Vastness and Sorrow
  17. Sulphuric Night ‎- Forever Cursed I
  18. Enslaved – Større Enn Tid, Tyngre Enn Natt
critiques

Tanya Tagaq – Retribution

Année de parution : 2016
Pays d’origine : Canada (Nunavut)
Édition : CD, Six Shooter – 2016
Style : Chant de gorge possédé, Avant-Rock, Expérimental, Folk Rock, Musique des Premières Nations, Rap, Industriel

Le disque le plus éprouvant de 2016 ? Probablement. Ce truc atteint une intensité quasi-insoutenable par moments. Mais c’est aussi un des trucs les plus puissant et cathartique que j’ai entendu dans ma vie. Tanya Tagaq est une chanteuse qui nous provient du Nunavut. Experte en chants de gorge traditionnels, cette artiste multidisciplinaire (peinture, photographie) a déjà collaboré avec Björk et Mike Patton dans le passé… Avec ce cinquième album, la belle nous crie toute son indignation et sa rage en pleine gueule. Cela parle de « reckoning » (comptes à rendre), de notre tendre société malade, du meurtre culturel de son peuple, du génocide et viol en masse des femmes amérindiennes qui est un problème ignoré largement par les médias canadiens (cette reprise bouleversante de « Rape Me » de Nirvana en clôture). Bref, c’est pas joyeux.

Musicalement, c’est un amalgame abrasif de chants de gorge gutturaux hyper techniques, de post-rock tribal, de math rock strident, d’avant-garde (avec une touche de hip-hop sur la très réussie « Centre »)… Bref, imaginez Diamanda Galas réincarnée en chanteuse du grand nord qui serait front-woman pour les Swans, avec la section de cordes de Godspeed You! Black Emperor en support. Rajouter autant d’intensité que les pièces les plus tendues de Penderecki et vous avez une approximation de ce qui vous attend sur ce brûlot discographique suffocant.


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critiques

Sharhabil Ahmed – The King of Sudanese Jazz

Année de parution : 2020
Pays d’origine : Soudan
Édition : Vinyle, Habibi Funk – 2020
Style : Haqiba, Jazz, Rock & Roll, Soul, Cool Cool Stuff

Ouais les potes ! Y’a pas que le ethio-jazz dans la vie (même si ça bute sévèrement, on s’entend là-dessus). Le Soudan, pays voisin de l’Éthiopie, a aussi eu une scène musicale sixties/seventies des plus survoltées. À travers cette grande période de renouveau culturel qui secouait toute l’Afrique tel un cocotier, la jeunesse soudanaise s’abreuvait autant du côté de l’occident (jazz, rock, surf, soul, R&B, samba brésilienne) que de celui de leur riche tradition musicale subsaharienne. En effet, le Haqiba, style traditionnel très porté sur le vocal (qui avait la cote à l’époque) se voit ici confronté/mixé à toutes ces influences modernes venant d’ailleurs… et le résultat est bluffant, festif, hypnotique, sucré, dansant, jovial et terriblement fun.

Sharhabil Ahmed est un peu le papa de ce mariage sonore des plus sympathiques. Celui qu’on a surnommé le « Roi » du Jazz soudanais est avant tout un excellent guitariste rock & roll et sa musique, bien que portée aussi par plusieurs instruments typiquement associés au jazz (les cuiiiiiivres !) ressemble davantage à du Surf Rock bien funky qu’à du Hard-Bop. De ce côté là, on peut donc voir une différence majeure dans le son de la scène soudanaise 60s quand on la compare avec la majorité de ce qu’on entendait chez leurs voisins éthiopiens qui eux, bien que tout aussi funky, étaient résolument plus jazzy dans leur approche. Reste que nos Africains de l’est, Soudanais ou Éthiopiens, sont tous aussi groovy les uns que les autres, ce qui ne sera pas pour vous déplaire !

Cette sublissime compile parue chez Habibi Funk (décidément un label à creuser) sonne merveilleusement bien. Il est quasi impossible de ne pas avoir la fièvre au tibia lorsqu’on se laisse porter par ces morceaux ensoleillés (presque garage rock) qu’on imagine aisément servir de bande son aux mariages, bals et autres fêtes populaires… à ces soirées dans les petits club branchés de Khartoum, là où une jeunesse fougueuse veillait jusqu’aux heures pâles de la nuit, le coeur et l’esprit emplis d’espoir pour un avenir qui semblait alors radieux. Une magnifique « capsule temporelle » d’une époque révolue et fiévreuse.


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critiques

Philippe B – Variations fantômes

Année de parution : 2011
Pays d’origine : Canada (Québec)
Édition : Vinyle, Bonsound – 2021
Style : Folk de chambre, Classique, Pop

La rupture amoureuse est un des sujets les plus sur-utilisé en musique mais rares sont les artistes qui y dédient un album complet. La référence évidente est Beck Hansen et son « Sea Change » désenchanté mais on peut aussi penser à « Disintegration » des Cure (avec son « Pictures of You » déchirant) ou encore au « Blood on the Tracks » de Bob Dylan, qui relate en grande partie son divorce.

Avec ses « Variations fantômes », Philippe B inscrit son nom dans cette liste illustre et nous pond un petit chef d’oeuvre émotif qui nous fait vivre toutes les étapes du deuil amoureux : l’impression de rêve éveillé quand la nouvelle arrive, la douleur du choc, la dépression, la solitude, le repli sur soi, l’analyse anthropologique de la relation dans tous ses détails (qu’ils soient extatiques ou douloureux), le sentiment de manque, les souvenirs qui nous envahissent puis la tristesse résignée à l’idée de cet être aimé dont le parcours a pris un autre chemin de traverse… Tout cela, notre auteur-compositeur réussit à l’illustrer de manière poignante, avec autant de simplicité que de grandiloquence, à travers les pièces magiques de ce beau disque.

De plus, en plus de s’adonner à la confection d’une oeuvre cathartique jusqu’au bout des ongles, monsieur B voulait expérimenter avec cet album. Grand amateur de musique classique, il a lu que le célèbre compositeur allemand Robert Schumann disait, à la fin de sa vie, qu’il se sentait habité par les fantômes d’anciens compositeurs disparus qui le guidaient à travers l’écriture de sa propre musique. Trouvant l’idée bigrement intéressante, il a décidé d’injecter une dose (aussi discrète que délicieuse) de classique dans sa musique. Ainsi, les chansons de Philippe se retrouvent hantées par les spectres de Ravel, Tchaïkovski, Strauss, Vivaldi… Des passages magnifiques tirés d’œuvres de ces géants viennent se greffer au pop-folk mélancolique et dépouillé de notre homme. Mais il ne s’agit pas ici à proprement parler de « fusion » entre les 2 genres… Les moments orchestraux viennent plutôt sublimer les pièces du Québécois, les tapissant de couleurs irréelles et surréelles.

Il suffit d’entendre la gracieuse pièce d’ouverture, « Hypnagogie », pour s’apercevoir avec délectation que la démarche de monsieur B est un franc succès. Le tout s’ouvre avec simplicité sur cette guitare automnale et cette voix qui déclame un texte qui te va droit à l’âme puis… la magie opère… On est enseveli sous une mer de cuivres et de cordes majestueuses. Et ensuite, c’est le retour au minimalisme du duo voix/guitare qui te ronge les tripes. Moment incroyable que la première écoute de cette pièce pour votre humble chroniqueur. La suite n’est pas en reste, avec cet été triste comme les pierres, ou Rimbaud vie sa saison en enfer à Montréal. « La ballerine » est un amalgame savoureux du cygne noir (d’un compositeur Russe bien torturé comme il faut) et des meilleurs opus de Richard Desjardins.

« Petite Leçon de Ténèbres », c’est les tourments de la Renaissance réinterprétés au quotidien d’un homme contemporain qui s’emmure dans son appartement et s’apprête à laisser une autre nuit sans lune le recouvrir complètement, corps et âme. « Mort et transfiguration (d’un chanteur semi-populaire) » est désarmant de beauté et de naïveté. Philippe laisse son égo tomber au sol et se fout d’avoir l’air ridicule… Il pense à son ex-copine qui écoute sa chanson à la radio et qui danse dans sa chambre. Délicieuse tendance qu’à le cerveau de créer des scènes fantasques pour transcender la douleur du présent. Moment horriblement attendrissant que ce « Nocturne #632 » qui rappelle un peu ce qu’à fait l’excellent Jon Brion pour la trame sonore de « Eternal Sunshine of the Spotless Mind » (reflet cinématographique de cet album, s’il en est).

Après un bref interlude musical tout en douceur et en splendeur (« Le tombeau de Nick Drake »), « Reprise » nous offre un peu de fraîcheur pop kitschouille sympathique. « Ma photographe » est le retour au minimalisme avec cette guitare rappelant le génial sieur Drake ci-haut cité (un mec qui pourrait arracher des larmes à Genghis Khan). « Chanson pathétique » est un des points d’ancrage du disque et aussi la pièce la plus orchestrée d’un bout à l’autre. Sorte de messe des morts dédiée à la fin de la relation, ce morceau juxtapose milles orfèvreries sonores miraculées sur un texte aussi ambiguë que beau.

« California Girl » ouvre la tétralogie de la conclusion, là où le protagoniste a passé outre la pire période, mais se voit confronté à des remembrances du passé glorieux et a encore ses moments de faiblesses. « Croix de chemin » n’est que piano élégiaque et références christiques obtuses. Et c’est fichtrement ravissant, avec cet harmonica qui se retrouve accompagné par des ondes Martenot (où est-ce de la scie ?). Je vois « Marie » comme la fin d’un long parcours de tribulations. Le texte, qui révèle les mystères insondables qu’évoque toujours l’autre malgré des années de vie commune, est particulièrement réussi. L’album se termine avec « L’amour est un fantôme » qui est la synthèse apaisée de tout ce que vous avez entendu jusqu’à présent.

Je vous en conjure, chers amis. Laissez-vous envahir par ce disque fantomatique. Vous en ressortirez ému et grandi. Vraiment un des meilleurs artistes québécois actuels.


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critiques

Portal – Vexovoid

Année de parution : 2013
Pays d’origine : Australie
Édition : Vinyle, Profound Lore – 2013
Style : Death Metal des abysses

Ça a commencé par un vulgaire trou dans le mur de la cave. J’ai acheté cette vieille maison dans la campagne profonde pour y trouver le repos après la mort de Anne. Je voulais le calme absolu, m’éloigner du train rutilant de la vie mondaine, des dix milles crétins bienveillants qui me demandant comment je vais, comment ça évolue mon sacro-saint deuil. Marre de cette mer de cons qui s’auto-congratulent de faire une bonne action, de supporter le pauvre jeune veuf éploré. À vrai dire, j’ai fui parce que je ne savais pas comment ça allait réellement chez moi, là-haut. Je ne ressentais rien. Absolument rien. Je ne pleurais pas. J’étais juste vide. Vide et fatigué.

La maison était le reflet de mon égarement mental. Vide, délabrée, rustique, antique, sans chaleur, sans âme et surtout : loin de tout, nichée entre deux monts couverts d’arbres morts. J’y ai emménage à l’été mais c’est surtout à l’automne que son aspect brutalement mélancolique a commencé à m’investir. Les jours y sont longs ; les nuits terrifiantes de solitude, le temps y étant comme suspendu. On s’y sent comme à nul part ailleurs ; comme si on y existait pas vraiment. Cette sensation s’estompait quand j’allais au village mais revenait de manière fugace dès que j’étais de retour sur mes terres.

Pour en revenir à ce trou dans les murs… C’était la mi-Novembre. Dehors, la journée grise et maladive était agitée par le mugissement austère d’un vent froid et extra-terrestre. Il devait être 2 heures de l’après-midi à ce moment. J’étais à la cave en train de remiser mon bois de chauffage quand j’ai remarqué une ouverture dans une des façades. Je m’approchai et constatai que le trou ne devait pas faire plus de quelques centimètres de circonférence. Il semblait pourtant profond. En y glissant un de mes doigts, j’ai tout de suite senti une sorte de soufflé glacé et en même temps, j’entendis un espèce de bruit caoutchouteux et mouillé qui semblait provenir de l’autre bout mais très loin et diffus… Je me suis tout de suite senti extrêmement mal. Ma tête tourbillonnait, mes pensées devenant incohérentes. C’est de peine et de misère que je réussis à m’extirper des ténèbres du sous-sol pour aller rejoindre ma chambre. Je dormis tout le restant de l’après-midi…

Je me réveillai en soirée. La scène de la cave n’étant plus qu’un espèce de songe irréel, qu’on aurait dit que je n’avais pas réellement vécu. Après un souper frugal (je n’ai plus beaucoup d’appétit), j’allai au salon pour fumer une cigarette et contempler ce qui était devenu une tempête ravager les monts environnants. Des éclairs cyclopéens sillonnaient un ciel dément teinté de vermeil et le vent continuait de battre son plein à travers branches et broussailles. Je laissai mon esprit vagabonder vers les méandres de la cave… Et si cet espèce de bruit vaguement humide laissait présager une fuite d’eau ? Je décidai de m’armer de courage et d’aller investiguer le tout.

Muni d’une lampe torche et d’une petite pioche, je descendis retrouver l’atmosphère spectrale des lieux. Seule une vieille chaise berçante oscillant funestement faisait office de mobilier ci-bas. Je m’attaquai alors à la faille. Rapidement, vu l’aspect complètement désuet de la construction, je réussis à l’agrandir. Une énergie bizarre s’emparait de moi. C’était comme s’y j’étais investi d’une force inconnue. Je perdis conscience du temps et mon esprit parti à la dérive à nouveau alors que je travaillais d’arrache-pied. Quand je revins à moi complètement, je réalisai qu’il était déjà 1 heure du matin. Je constatai qu’une luminescence obtuse et inqualifiable semblait irradier de la cavité qui laissait entrevoir les vestiges immémoriaux d’une porte en bois pourrie. Intrigué par cette nouvelle découverte, je terminai de déloger les monceaux de brique qui l’obstruait.

La maison devait bien avoir 120 ans mais cette porte cachée par les murs semblait être là depuis une éternité et demie. Un loquet plus que rouillé fermait l’accès. Quelques coups de pioche plus tard et le loquet était brisé et gisait par terre. Je poussai légèrement la porte qui alla s’effondrer sur le sol humide d’une antichambre des plus mystérieuse… Combien d’années avaient passées sans qu’un homme ne mette les pieds ici ? 300 ans ? 700 ans ? 1000 ? Juste le fait d’effleurer cette pensée me fit frissonner dans mon fort intérieur. Je pénétrai dans la petite pièce qui était construite de manière biscornue, comme si l’architecte qui l’avait conçue n’avait pas une idée très claire de ce qu’était les angles et la perspective. Le sentiment d’étrangeté croissait lorsque je réalisais que toute la salle baignait dans cette espèce de lumière défraîchie que j’avais entraperçu tout à l’heure… Même en fermant ma torche, on pouvait distinguer les détails odieux qui caractérisaient les lieux.

D’abord, il y avait ces peintures d’icônes à moitié pourris sur les murs ; sortes de pastiches-sacrilèges de très mauvais goût. On pouvait entre autre apercevoir le dernier repas de Jésus et ses apôtres mais la scène perdait tout de son côté rassembleur et biblique alors que le prophète et ses disciples avaient tous les yeux crevés et s’apprêtaient à se délecter de ce qui semblait être de la chair humaine… Un autre tableau mettait en scène l’apocalypse. Des démons ailés aux proportions gigantesques, arborant tentacules et regards d’insectes dénué de toute humanité, dévoraient des anges qui pleuraient des larmes de sang. Mais la plus troublante de toute était sans conteste celle où l’on voyait Marie tenir tendrement son bébé dans ses bras. Mais, l’enfant jésus avait été remplacé par un gigantesque ver blanc. Au dessous de cette esquisse troublante de réalisme, on pouvait lire l’inscription suivante : « De Vermis Mysteriis »…

Au centre de la pièce trônait un autel souillé sur lequel on retrouvait chandeliers poussiéreux et un livre qui semblait plus ancien que le temps lui même. Dès que je le touchai, le malaise évoqué ci-haut revint aussitôt mais de manière exponentielle. Je sentais la puissance de cet objet. J’ouvris le livre mais il était écrit dans une langue étrangère et cosmique. Je ne me souviens plus de tout mais il y avait ça d’écrit partout : « Cthulhu fhtagn ».

Un mal de tête puissant me vrillait les méninges. J’étais complètement ébranlé, nauséeux, affolé. Malgré cela, ma curiosité morbide (ou ma folie naissante ? qui sait ?) mixée à cette énergie incohérente qui m’habitait me forçaient à continuer ma sombre enquête. Le sol de cette pièce était aqueux et couvert d’une vase grise et nauséabonde. C’est comme si quelque chose de gluant avait rampé ici. On pouvait aussi distinguer ce qui semblait être des pas ci et là. Certains avaient des proportions humaines, d’autres faisaient penser à des traces qu’auraient laissé des palmes… Il y avait donc des gens… ou plutôt : des êtres… qui étaient venus ici.

C’est derrière l’autel que je découvris la trappe. Bafouant ma raison et tous mes sens (qui, de toute façon, étaient en pleine débandade), je la soulevai et un escalier en pierre se présenta à moi. Je l’empruntai. Chacune de ses marches étaient couvertes de cette étrange substance vaseuse. L’escalier semblait descendre éternellement et à chaque mètre de profondeur parcourue, je sentais une plus grande parcelle de mon esprit cartésien disparaître à jamais… Quelques fois, j’entendais quelque chose vibrer plus bas… puis il y avait ces espèce de gloussements de crapauds et ces bruits mouillés dégueulasses… Au fil de la descente, les sons se précisaient, me faisaient toucher les confins d’un cauchemar toujours renouvelé.

Arrivé au terme d’une plongée quasi géologique, je me retrouvai face à une autre porte (de pierre celle là) sur laquelle était gravée des symboles qu’on auraient dit tout droit sortis de l’Égypte ancienne ou de la Mésopotamie. De l’autre côté, les bruits étaient terribles, horripilants. Ça grouillait, ça couinait, ça chuchotait dans des voix batraciennes, ça suintait…

Je sais maintenant que j’aurais du fuir à ce moment là. Mon esprit n’était peut-être pas trop atteint encore pour que je sois sauvé. Mais j’ouvris la porte, bien tranquillement… Et je les vis.

Ils étaient tous là, dans leur espèce de cathédrale damnée et souterraine, taillée à même le roc, avec son plafond de stalagmites et de stalactites. Ils étaient là, créatures fantasques et impossibles, culmination affreuse de toutes les hallucinations schizophrènes, de tous les songes-morts, de toutes les abominations putréfiées. La dépravation n’avait t’elle donc pas de limite ? ILS ÉTAIENT LÀ JE VOUS LE DIS !!!! Hommes-poissons grouillants avec des tentacules gris-verdâtre sortant de tous leurs orifices, crapauds géants ailés et casqués de couronnes d’étain, druides mi-amphibiens avec des mains en forme de pinces déformées. Ils riaient, roucoulaient, copulaient entre eux dans une mer de sons obscènes, s’entre dévoraient, arrachant des lambeaux de chair purulente à leurs semblables. Et ils imploraient leurs Dieux venus d’ailleurs de leurs gémissements boueux. Certains avaient probablement déjà été des êtres humains, jadis. Mais l’heure de l’avilissement physique avait sonné.

Et au centre d’eux grouillait le ver géant, ignominie visuelle suprême. Gigantesque, exsangue, nervuré, d’un blanc fantomatique, prêt à enfanter d’autres abominations. Alors que montaient les chants rituels (« Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn » hurlaient-ils), ma psyché dévastée repris le dessus momentanément et je pris la fuite. Certains durent m’entendre à ce moment parce que pendant ma longue montée j’entendais certaines de ces créatures me pourchasser, poussant des cris avides. Arrivé dans la crypte, je refermai la trappe et déplaçai le lourd autel sur elle, dans le but de la sceller, du moins temporairement.

J’allai chercher les bidons d’essence dans le cabanon. De retour dans la salle maudite, les choses cognaient de toute leur force pour déloger l’autel. Je profitai de la petite ouverture encore visible dans la trappe pour y répandre le contenu du premier bidon. Alors que je versais le tout, je vis leurs yeux globuleux (en fait, certains d’entre eux seulement avaient des yeux ; les autres avaient… évolué) me scruter et je me mis à rire nerveusement sans pouvoir m’arrêter. Un rire incontrôlable et souffrant. Un rire dément de malade mental. Je versai le 2ème bidon sur les monstres qui poussaient des miaulements irréels. Puis, toujours en riant sans cesse, je grattai l’allumette que je jetai dans la fissure de la trappe.

Des bruits stridents, se rapprochant de celui d’une sirène d’avant-bombardement, s’échappèrent de la voûte. Je n’oublierai jamais ces sons, jamais… Une odeur fétide de poisson pourri grillé s’éleva dans l’éther alors que les flammes dévastaient tout. J’étais assis en petit bonhomme à côté de la trappe et je riais, et je pleurais, et je riais… Je réussis à m’extirper de la pièce quand les flammes devenaient trop colossales ; et il restait 3 autres bidons justement sur le sol. Ouh, le beau feu d’artifice !!!

J’assistai à l’incendie de la maison assis sur l’herbe de la cour, me balançant grotesquement. Quand les policiers et les ambulanciers m’ont trouvé devant sa carcasse fumante, quelques heures plus tard, il paraît que j’étais en train de m’arracher les cheveux à deux mains et que je les mangeais à grandes bouchées…


Nous sommes à la mi-Décembre. Je suis dans dans une autre petite pièce fermée à clé et je sais que je vais y rester. De toute façon, je ne veux plus sortir. Pas dans un monde où ÇA a le droit d’exister. Je sais très bien que j’ai seulement tué quelques-uns d’entre eux (mais peut-on vraiment les tuer au juste ? Peut-on tuer la mort elle-même ?). La plupart doivent encore être vivants là-bas, en dessous. Et le VER. Le VER céleste. Il vient toujours me hanter dans mes rêves. J’ai l’impression qu’il grouille dans ma tête, qu’il grossit à chaque jour, qu’il me bouffe les neurones un à un, qu’il y pond ses œufs et m’envahit le cortex de ses monstruosités infinies…

Ils me traitent bien ici. J’ai des pilules de toutes les couleurs, formes et grandeurs différentes. Je n’ai pas le droit d’avoir de couteau, ni même de cuillère et de fourchette. J’ai essayé de me crever les yeux à cause des hallucinations que j’ai de manière quasi constante mais c’est inutile. Je verrais quand même parce que maintenant, j’ai les yeux intérieurs. Et des images, mes amis. Ooooh, j’en ai tous pleins. Des tas de clichés qui vont rester là pour toujours.

Ils m’ont dit que c’était le stress post-traumatique couplé à la dépression. Les pauvres. Ils ne croient pas à mon histoire. Paraît qu’il n’y avait pas d’autre pièce dans le sous-sol. Mais je le savais, ça. oh oui JE SAIS !!! La pièce, elle était pas vraiment là là là. La pièce, c’était juste un passage entre les 2 mondes. Le leur et le nôtre. Et des passages comme ça, y doit il y en avoir tout pleins, partout ! Ahahahahahahahahah !

Un jour je sais qu’ils vont passer une de ces brèches pour de bon. Ils vont étirer leurs tentacules sur notre monde et ils vont le refaçonner à leur image… Et les gens me croiront enfin. Les étoiles mourront. Les anges seront massacrés par eux. Notre monde sera leur pourriture. J’espère seulement avoir assez de cachets ce jour là… J’ai commencé à en cacher…


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Playlist

PLAYLIST #4 – Semaine du 10 avril 2023

SALADE D’ENDIVES

PHYSIQUE :

  • Wolfgang Amadeus Mozart (Herbert von Karajan, version 1986) – Requiem (Deutsche Grammophon, CD)
  • The Newberry Consort – The Golden Dream: 17th Century Music from the Low Countries (Harmonia Mundi, CD)
  • Luigi Boccherini (Pepe Romero) – Guitar Quintets (Philips Classics, CD)
  • Miles Davis – E.S.P. (Columbia, CD)
  • Archie Shepp – Live In Paris 1974: Lost ORTF Recordings (Transversales, Vinyle)
  • Wayne Shorter – Speak No Evil (Blue Note, Vinyle)
  • The Incredible Jimmy Smith – Midnight Special (Jazz Images, Vinyle)
  • Fennesz – Endless Summer (Mego, CD)
  • Harold Budd, Brian Eno & Daniel Lanois – The Pearl (EMI, CD)
  • Set Fire To Flames – Sings Reign Rebuilder (Alien8 Recordings, CD)
  • Brainticket – Cottonwoodhill (Lilith, Vinyle)
  • C.K. Mann & His Carousel 7 – Funky Highlife (Mr Bongo, Vinyle)
  • Gentle Giant – Three Friends (Columbia, CD)
  • Sweet Smoke – Just A Poke (Columbia, Vinyle)
  • Donovan – A Gift From A Flower To A Garden + For Little Ones (Collectors’ Choice Music, CD)
  • King Gizzard & The Lizard Wizard – I’m In Your Mind Fuzz (Castle Face, Vinyle)
  • Pete Rock & C.L. Smooth – The Main Ingredient (Elektra, CD)
  • Eiki Nonaka – A-Key (Studio Mule, Vinyle)
  • Tom Waits – Alice (Anti, CD)
  • Hagzissa – They Ride Along (Iron Bonehead, Vinyle)
  • Sinmara – Hvísl Stjarnanna (Ván, Vinyle)
  • Sonic Youth – Sister (Geffen, CD)
  • The Doors – Waiting For The Sun (Elektra, CD)
  • The Easy Project: 20 Loungecore Favourites (Sequel Records, CD)
  • Sun Ra & His Arkestra – Live At Montreux (Inner City, 2 x Vinyle)
  • Les Rallizes Denudés – Blind Baby Has It’s Mothers Eyes (Phoenix Records, CD)
  • Scientist ‎– Introducing Scientist: The Best Dub Album In The World… (Superior Viaduct, Vinyle)
  • Grupo De Experimentación Sonora Del ICAIC – Grupo De Experimentación Sonora Del ICAIC (1973) (Areito, Vinyle)
  • An Anthology Of Papago Traditional Music Vol. 1 (Canyon Records, Vinyle)
  • Legendary Pink Dots – The Tower (Soleilmoon, CD)
  • Legendary Pink Dots – All The King’s Men (ROIR, CD)
  • Bekëth Nexëhmü – De Glömdas Ursjälar (Purity Through Fire, CD)

STREAMING :


GUILLAUME P. TRÉPANIER

Écoutes récentes en rafale, de gauche à droite:

  • FullBlood – FullBlood (2014) [QC]
    Obscure et mythique groupe de Trois-Rivières, FullBlood était reconnu pour leur performance où les musiciens jouaient complètement recouvert de sang (du faux, je vous rassure). J’vous le dis, c’est pas du folk ou du new age.

  • Cambodian Cassette Archives : Khmer Folk & Pop Music Vol. 1 (compilation de 2004) (Cambodge)
    Sublime Frequencies, quand tu nous tiens. Cette compilation de musique du Cambodge s’adresse aux curieux des curieux. De la musique qu’on aurait pas entendue autrement. Folk, pop, rock avec une touche inexplicablement « off track ». Beaucoup de perles.

  • War – The World Is A Ghetto (1972) [US]
    J’ai enfin trouvé une copie de cet album, que je considère dans mes tops du soul/funk. Des chansons accrocheuses avec un feeling incomparable des musiciens. Comment ne pas tomber en amour avec des chansons comme Cisco Kid, City Country City ou l’incroyable The World Is A Ghetto?

  • Frank Zappa & The Mothers Of Invention – Cruising With Ruben & The Jets (1968) [US]
    Zappa pis les p’tites mères qui se font un gros trip de rock’n’roll doo-wop ironique sous un pseudonyme… Oui! Le rock ironique existait dans les 60s et cet album en est la définition.

  • François Côté – Impressions (1986) [QC]
    J’ai pris ce disque par curiosité au Knock-out sans le connaître au préalable. Wow, du jazz québécois très mélodique et soigné. Je trouve que c’est dans la même veine que des groupes comme Contrevent, Solstice ou Démesure. Bref, pour 5-10$, n’hésitez pas.

  • Matt Berry – The Small Hours (2016) [UK]
    Un album folk/rock de Matt Berry, rien d’inhabituel dans sa carrière, rien de distinctif. Pourtant, lorsqu’on si attarde et qu’on en fait quelques écoutes approfondies… c’est une autre réussite signée Berry. J’y suis maintenant aussi attaché que les autres.

  • Marillion – Script From A Jester’s Tear (1983) [UK]
    Premier album du groupe Marillion qui s’est automatiquement démarqué avec leur tout nouveau son. Puissant, punché, épique, quétaine, atmosphérique, tragique… Le néoprog est né!

  • Marillion – Clutching At Straws (1987) [UK]
    Comment peut-on tenir tout une décennie en faisant du néo-prog « avec juste assez de fromage » et continuer de pondre de bons albums? Seul Marillion le sait et Clutching At Straws en témoigne bien.

  • King Gizzard & The Lizard Wizard – I’m In Your Mind Fuzz (2014) [Australie]
    Mon tout premier contact avec King Gizzard « before it was cool ». J’ai tilté. Je n’étais pas prêt pour tout ce qui allait suivre et c’est toujours un total plaisir de revenir à cet album. Psych décapant et enivrant.

  • Jacco Gardner – Cabinet Of Curiosities (2013) [Pays-Bas]
    Quand je pense à du folk psychédélique, c’est cet album qui me vient automatiquement en tête. Musique douce, rêveuse, magique.

  • Dany Placard – Full Face (2017) [QC]
    L’implacable Placard est à son dixième opus ici et pourtant, aucun manque d’inspiration, il nous livre un de ses meilleurs. Sleeping Bag, C’est fucké pareil, Full Face, Payer tes bills… plein de chansons auxquelles je me suis attaché dès la première écoute.

  • The Beatles – Beatles For Sale (1964) [UK]
    Cet album est le 4e depuis en seulement 2 ans pour ce groupe qui était alors tout nouveau. 4 albums en 2 ans pour de jeunes gringalets en début de carrière, c’est énorme et c’est surtout un miracle que Beatles For Sale ne soit pas un désastre. Bien au contraire, on y retrouve même certaines de mes chansons préférées comme No Reply, I’m A Loser, Eight Days A Week, I Don’t Want To Spoil The Party et surtout… la magnifique I’ll Follow The Sun de McCartney.

LÉON LECAMÉ


critiques

Michael Pisaro / Reinier van Houdt – The Earth and the Sky

Année de parution : 2016
Pays d’origine : États-Unis (Pisaro), Pays-Bas (van Houdt)
Édition : 3 x CD, Erstwhile – 2016
Style : Classique contemporain, drone-piano, lowercase, field recordings, réductionnisme

Un trottoir la nuit. Une ville. Les lampadaires qui grésillent comme pour répondre à l’appel du vent mugissant. La lune a été dévorée par des nuages invisibles. C’est un soir de Juin. Peut-être le dernier soir du monde ou encore : le premier. Un chat noir escalade les toits en tôle dans un silence quasi religieux. Aucun son… Ah oui, tiens, quelques notes d’un piano éploré qui proviennent d’une maison au loin. Sorte d’Erik Satie neurasthénique. Le son s’évanouit, comme tout d’ailleurs.

La une d’un quotidien effeuillé au sol parle du désastre. Les lumières éparses s’échappant de quelques fenêtres sont la seule preuve de l’existence humaine. Le temps est frais. 7 degrés Celsius. Le petit pont de pierre qui surplombe le lac t’appelle furtivement. De là, tu contemples l’étendue d’ébène qui se dresse sous tes iris. Tu regardes un reflet diffus et flou de toi-même dans la mare étrangère et tu te dis que tu es composé de molécules. Tu regardes ta montre. 2 heures 42 minutes. Tu n’es pas allé au rendez-vous. La loterie pour avoir ta place dans un des abris. Du temps passe encore. Et encore un peu. Tu penses à tes amours, ta famille, tes amis, ta vie machinale, au goût de ton repas préféré, à des animaux, aux atomes, aux protons et neutrons, à ce film d’Antonioni qui t’avait marqué et à cette nuit où les étoiles semblaient si proches qu’on pouvait les toucher. Septembre 2007. Ce sera l’image que tu voudras garder avec toi à la fin. Tu regardes maintenant le ciel actuel si vide et morne.

C’est l’heure. La lumière blanche vient soudainement pourfendre cette masse immobile et bizarrement, tu n’as pas peur quand elle t’englobe toute. Tu souris même alors que ta peau fond et que ton être tout entier se désintègre en un éclair, s’en allant retrouver la nuit des temps.


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critiques

Charles Mingus – The Clown

Année de parution : 1957
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Rhino Records – 1999
Style : Jazz, Post-Bop, Hard Bop, Spoken Word

On ne parle pas assez du Clown de Mingus, le deuxième disque que le célèbre contrebassiste/pianiste/compositeur/chef d’orchestre (oui, on peut l’appeler ainsi) a enregistré pour l’étiquette Atlantic dans cette formidable série d’albums allant de 1956 à 1961… Certes moins légendaire que son grand frère « Pithecanthropus Erectus », moins populaire que le classieux « Mingus ah um » ou moins novateur/renversant que l’incroyable « The black saint and the sinner lady » (chronique à venir quand j’aurai trouvé les bons mots pour parler d’une chose aussi phénoménale), « The Clown » n’en demeure pas moins un sensationnel album de Post-Bop raffiné à souhait, dont les quatre longues pistes se déclinent comme des petites pièces de théâtres à multiples tableaux. La musique de Mingus a toujours été comme ça… Intrigante, foisonnante, bourrées de petits détails qui font office de saynètes dans une plus large histoire complexe. Il y a narration ici. Seulement elle est purement musicale (à part pour la pièce-titre, ponctuée par la voix de l’animateur de radio Jean Shepherd. Nous y reviendrons plus tard).

L’album débute avec un des grands morceaux de bravoures de Mingus, le sublime « Haitian Fight Song ». On ouvre le rideau sur la basse solitaire du maestro. Il cherche un groove et quand il le trouve, il ne lâche pas l’os le bougre ! Dur de résister à l’envie de taper du pied… Les muzikos (Dannie Richmond à la batterie, Wade Legge au piano, Jimmy Knepper au trombone et Shafi Hadi au saxophone) réussissent avec brio à virevolter majestueusement autour de la contrebasse (point d’ancrage), dans une folle valse et ce, tout en ajoutant leur saveur bien à eux à la piste. En parlant de son solo mythique (au coeur de la pièce), Mingus dira : « Je suis profondément concentré en le faisant. Je ne peux le jouer correctement sans penser aux préjugés, à la haine et à la persécution ; à quel point c’est injuste. Il y a de la tristesse et des pleurs là-dedans ; mais aussi de la détermination »… On savait Mingus très investi dans la lutte antiraciste. Cela s’entend à travers ce solo foudroyant… Et quand les autres instrumentistes reviennent en renfort à la fin, c’est un moment incroyablement puissant et solennel. Grand grand morceau que voilà.

« Blue Cee » est un joli moment de détente bluesy après ce catharsis expiatoire. Ici, on est à smooth-land. Le trombone coloré de Jimmy est super sympa alors que la contrebasse orgasmique et le piano noctambule portent la pièce. « Reincarnation of a Lovebird » débute de manière archi-moderne et avant-gardiste, presqu’en mode classique contemporain (avec ce piano prog-classique qui s’enguirlande avec la contrebasse orageuse/obtuse). Et puis, ça repart pour un autre blues cinématographique. C’est mélancolique, c’est éblouissant, c’est majestueux. Le morceau a été écrit alors que Mingus pensait à ce cher Charlie « Bird » Parker.

La pièce-titre maintenant… Une des plus divises du répertoire de Mingus. Moi je salue l’audace et l’ambition. Et j’adore ! Incorporer un récit narré (à propos d’un clown… et aussi à propos de la maladie mentale, sujet risqué) à une composition à la fois très cocasse et hyper rigoureuse, il fallait le faire. Ça a du en surprendre plus d’un à l’époque. Même moi, à ma première écoute, je ne savais pas ce qui m’attendais, n’ayant pas vraiment lu sur l’album au préalable. C’est un véritable petit cinéma pour les oreilles. À la fois troublant, touchant, rêveur, évocateur… Shepherd compare le clown de l’histoire à ces musiciens de jazz qui tentent de divertir l’assistance mais que personne n’apprécie à part lorsqu’ils sont morts… Triste et malheureusement souvent vrai. La fin ouverte est gracieuseté de Shepherd ; Mingus lui ayant laissé le droit à l’improvisation (comme un vrai jazzman). Bref, c’est un super morceau, totalement unique dans le corpus de l’artiste. Et encore une fois, tout le monde joue superbement de la musique archi compliquée et finement orchestrée (avec le coeur et les tripes).

Sur mon édition CD, deux bonus (tirés des mêmes sessions) sont ajoutés : « Passions of a Woman Loved » et « Tonight at Noon ». Deux morceaux ultra-dynamiques, bourrés de fioritures célestes et de dissonances enivrantes. Deux joyaux qui brillent de milles couleurs plus éclatantes les unes que les autres. Ces deux pistes sont tout aussi essentielles que les 4 officielles de l’album et sont, pour moi, part intégrante du périple sonore qu’est « The Clown ».

Un excellent Mingus (comme toujours).


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