critiques

Fugazi – In on the Kill Taker

Année de parution : 1993
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Dischord – 2004
Style : Emocore, Post-Hardcore, Punk Rock

L’autre jour, en compagnie de moi-même, je me suis demandé « si il ne devait en rester qu’un seul » en pensant à la disco de ce groupe que j’aime tendrement… Je suis dur envers moi-même, m’imposant parfois ces dilemmes rocambolesques… Parce que franchement, TOUS les albums de Fugazi auraient pu trouver leur place comme numero uno dans mon coeur. Si on fait une liste d’artistes/groupes ayant une discographie quasi-parfaite, Fugazi serait pas loin du sommet du palmarès (avec Magma, bien sûr, dans un tout autre style). J’aime ce groupe comme j’aime ma mère. Et je dois vous dire que moi et ma mère sommes en excellent termes.

Ce groupe, c’est trop la super-giga-classe. Le mack daddy incontesté du post-hardcore ni plus ni moins. Un groupe qui sait allier à merveille l’énergie, la rage et le côté immédiat du punk à une forme de rock intellectuel, tout en nuances, avec ses lignes de guitares acerbes s’enchevêtrant à la perfection, sa batterie hyper-inventive, ses vocaux/cris arrache-cœurs, sa basse ronde qui est l’assisse du son du groupe…. Et des compos, mes amis. Des compos de feu.

La pochette de « In on The Kill Taker » nous montre le monument Washington figé dans une étrange lumière jaune-chimique (avec, sur le côté droit de l’image, ce mystérieux calepin qui, paraît-il, fut trouvé par terre par le groupe et d’où le nom de l’album est tiré). Superbe image qui illustre bien l’aigreur et l’amertume dont sont empreints les musiciens à travers tout ce disque. Ça part sur les chapeaux de roue, dans une violence toute contrôlée. C’est violent oui, mais surtout extrêmement précis et horriblement bien calibré. Fugazi ne te pète pas la gueule avec 56 coups de batte de baseball. non. Il t’envoie juste un crochet en haut de l’oeil. Un seul ; bigrement bien placé. Qui te jette à terre sans que t’aie pu savoir ce qui s’est passé.

Chacune de ces pièces me fout royalement sur le cul, moi. Pour vous parler de quelques-uns, il y a « Returning The Screw » (peut-être la meilleure pièce ever de Fugazi) qui débute dans une fausse douceur sinueuse et toxique avant d’éclater à tout rompre sans jamais perdre sa tension sous-jacente ; c’est comme une crise de panique qui ne veut pas arriver à son paroxysme. Puis, il y a « Rend It » qui pousse le malaise social plus loin avec son angulosité guitaristique toute spéciale, se permutant alors en un « 23 Beats Off » qui veut étrangler ta pauvre âme décharnée (si si, ça s’étrangle une âme). Comme à chaque album du Fugz, on retrouve un hit à tout casser. Cette fois-ci, c’est « Cassavetes » (ouais, comme le cinéaste démentiel). « Cassavetes » et sa ligne de guitare toute frippienne et son énergie Rage-against-the-machinisante. Franchement, parfois je me dis que le Emo, c’est ce bon vieux Robert qui l’a inventé.

L’album se termine avec la tristesse résignée et orageuse de « Last Chance For A Slow Dance ». Et on en redemande. Encore et encore.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

Playlist

PLAYLIST #26 – Semaine du 5 février 2024

SALADE D’ENDIVES

PHYSIQUE :

  • Giacomo Puccini – Turandot (Maria Callas, Eugenio Fernandi, Elisabeth Schwarzkopf, Giuseppe Nessi) (Warner Classics, 2 x CD) [1958]
    Le dernier opéra de Puccini, complété (par Franco Alfano) après son décès, demeure un incommensurable triomphe dans le genre et une des meilleurs oeuvres à écouter pour s’initier à l’opéra italien. Cette version mono mettant en scène certaines des voix les plus emblématiques du 20ème siècle comblera tous vos désirs en matière de puissance vocale, d’émotivité et de grandeur orchestrale. Callas et Schwarzkopf sont particulièrement renversantes, as always… À recommander aussi, la très réputée version de Zubin Metha, avec Joan Sutherland dans le rôle de Turandot et Pavarotti dans celui de Calaf.

  • Lutosławski / Penderecki / Mayuzumi (Lasalle Quartet) – String Quartet / Quartetto Per Archi / Prelude For String Quartet (Deutsche Grammophon, CD) [1968]
    Le disque numéro un du massif coffret « The Avantgarde Series » de DGG (la plus belle réédition de 2023, comme mon top en témoignage) nous convie à des oeuvres pour cordes atypiques/modernes/spectrales/sérielles de trois compositeurs légendaires du siècle dernier. Le quatuor Lasalle maitrise à la perfection un répertoire qui n’est pas des plus aisés et avec eux comme guides-musiciens, on arpente ces territoires sonores tendus/arides, l’esprit toujours sur le qui-vive ; le coeur et les tripes sur la corde raide.

  • John Coltrane – Crescent (Impulse!, Vinyle) [1964]
    La méditation crépusculaire et stoïque avant l’ascension vers l’au-delà de « A Love Supreme », ce « Crescent » est un disque à part dans la discographie de Coltrane. Un disque solennel, tout en retenu, sentimental, très très intérieur (alors qu’après, la démarche de John sera très « universelle » et toute en ouverture). C’est peut-être son disque le plus personnel, avec certains de ses titres les plus forts. Il y a ici une gravité, une mélancolie profonde (l’adieu à une certaine forme de normalité ?), un malaise insondable et une émotivité à fleur de peau… Chaque musicien brille ici d’une manière éblouissante (McCoy Tyner sur « Wise One », Jimmy Garrison sur « Lonnie’s Lament » et Elvin Jones sur « The Drum Thing »), nous prouvant encore une fois qu’on a affaire à un des plus grands groupes de musique de tous les temps. Dans mon top 10 albums du maître.

  • Slowdive – Just For A Day (Cherry Red, 2 x CD) [1991]
    Premier opus de mon groupe de shoegaze préféré de tous les temps, dans une version sur 2 disques qui propose pratiquement tout le matériel enregistré à la même époque (EPs, Peel Sessions), pour mon plus grand bonheur. Le début d’une discographie parfaite, selon moi. De la pop gothique-psychédélique-fantomatique-rêveuse, noyée dans un vaporeux reverb, perdue entre désir, mélancolie et contemplation.

  • Devil Doll – The Girl Who Was… Death (Hurdy Gurdy Records, CD) [1988]
    Second album de la poupée du YABLE (après un premier disque limité à UNE SEULE COPIE !), le groupe-créature du mystérieux Mr. Doctor, un bien étrange être (humain?) qui ne fait définitivement rien comme les autres… Devil Doll, c’est deux ensembles musicaux enchevêtrés, l’un basé en Italie, l’autre en Yougoslavie ; dont les musiciens ont été recrutés de la plus étrange façon, si on en croit les rumeurs les plus folles… Mélangeant goth-rock, rock progressif symphonique, heavy metal, classique, opera damné, post-punk, darkwave et cabaret surréaliste, la troupe produit une musique qui leur est totalement propre. La voix de monsieur Docteur est particulièrement unique et excentrique, avec un phrasé expressionniste « over the top » à souhait, alternant entre voix de fausset et murmures rauques, dans un style mi-chanté mi-narré. L’album est constitué d’une seule longue piste euphorique, sorte de symphonie macabre des temps modernes. À recommander à ceux qui n’ont pas peur des mariages sonores insolites et qui raffolent de fromage excentrique à souhait. Ou bien ceux qui rêvent d’entendre ce que donnerait une fusion lysergique de toutes ces entités : Danny Elfman, Rozz Williams, Goblin, Mercyful Fate et Prokofiev.

  • Floh De Cologne – Fließbandbabys Beat-Show (Ohr, Vinyle) [1970]
    Très sympathique disque de krautrock/spoken word irrévérencieux (mais incompréhensible pour le néophyte en langue allemande que je suis). Un audacieux mélange de psych-rock nerveux, de prog folichon, de cabaret, de beat music, de hippie folk, d’avant-garde et de garage rock. Le genre d’album tellement fun et kaléidoscopique vu les changements stylistiques incessants. Love that organ as well (et les voix de fausset !).

  • Ostots – Madarikazioa (Altare, Vinyle) [2022]
    Black Metal atmosphérique, cru, rageur et dépressif en provenance du Pays basque. Comme toujours chez Altare, on ne déconne pas et on ne sert que la crème de la crème en matière de métal noir. Ostots tire son épingle du jeu en livrant un album superbement composé, avec des riffs de fou (très Black n’roll) et des claviers distants/fantomatiques qui viennent parfaire cette ambiance mortuaire insolite. Du succulent BM, qui réussit à combiner le meilleur de la deuxième vague (plus lo-fi) et de la scène moderne.

  • Alèmayèhu Eshèté – Éthiopiques 9 (1969-1974) (Buda Musique, CD) [2001]
    Le 9ème volume de la meilleure série de compilations de tous les temps se concentre sur celui qu’on surnommait le « James Brown éthiopien » ou encore le « Elvis Presley éthiopien », à cause de son style vestimentaire, de son charisme et de sa manière de chanter. Vous n’avez qu’à voir le pays de provenance et la période temporelle couverte pour savoir que ce disque va groover sans bon sens. De l’ethio-jazz/tizita bien saccadé et jouissif comme il faut.

  • Meitei – Kwaidan 怪談 (Kitchen. Label, CD) [2018]
    Réédition parue l’an passé de l’excellent premier album du projet ambient/plunderphonics japonais Meitei. Très différent des oeuvres futures de l’entité, « Kwaidan », comme son nom l’indique, s’inspire de vieux contes folkloriques japonais tournant autour de l’horreur, des fantômes et des démons… Donc on navigue ici en territoire plus hostile et trouble, dans cet espèce de mélange halluciné entre ambient confus ; où s’alternent des field recordings naturalistes, des samples vocaux biscornus au pitch toujours changeant et plusieurs influences gagaku. Un très beau voyage dans les ténèbres scintillantes.

  • Jenny Rock – Rendez-Vous Avec Toi (Apex, Vinyle) [1966]
    Super album yé-yé de la très très cool Jenny Rock, native de St-Hyacinthe, elle qui eut l’insigne honneur de faire jadis la première partie des Rolling Stones à l’Aréna Maurice-Richard en 1965. J’adore la pop féminine sixties, en particulier le versant franco de la chose. Je n’en ai jamais assez.

  • Fred Frith – Guitar Solos (ReR Megacorp, CD) [1974]
    Un de mes 10 guitaristes préférés sur Terre (et aussi l’un des plus atypiques) qui exerce son art uniquement à l’aide de son instrument de prédilection ? Count me in ! Sur ce premier opus en solo, sieur Frith déconstruit les conventions de la guitare une à une à un point tel qu’on a souvent l’impression d’écouter un disque avec 10 instruments (dont aucun n’est la guitare). Expérimentations de pédales, tunings hors normes, jeu arythmique, explorations drone… Frith utilise tout cela pour nous servir un album génialement dément et inventif, dont chaque piste est un petit paysage sonore unique et entier.

  • Silent Garden – Alice’s Pure Dream (Cosmic Ocean, Cassette) [2023]
    Une de mes sorties dungeon/comfy synth préférée de l’année passée. Ce projet indonésien ne produit que des merveilles nocturnes et vivifiantes depuis sa première publication en 2022. Cette version cassette comprend aussi le tout premier démo du silencieux jardin.

  • Gary Numan – The Pleasure Principle (Beggars Banquet, Vinyle) [1979]
    Gros gros classique de synthpop/new wave atmosphérique qui marie avec brio la pop arty des albums chantés d’Eno avec les sonorités robotiques de Kraftwerk. Il y a bien sûr l’énorme « Cars » là-dessus mais tout le reste est génial. À recommander à ceux qui raffolent de claviers analogiques FROIDS utilisés à bon escient.

STREAMING :


GUILLAUME P. TRÉPANIER

Sélection récente du temps des fêtes, mais en retard… 🙃 De gauche à droite :

  • Pierre Lapointe – Chansons hivernales (2020) [QC]
    Avec une réalisation signée Emmanuel Éthier et le talent sans limite de Pierre Lapointe, cet album était une promesse de qualité, mais je ne pensais pas que ça allait être aussi fort et engageant que ça. C’est mon meilleur Pierre Lapointe depuis Punkt et peut-être un d’mes préférés tout court. La légèreté côtoie la chanson avec un grand « C », les arrangements sont A1, les textes demeurent à la hauteur de l’artiste et certaines pièces sont incroyablement catchy, comme la magnifique Noël Lougawou en duo avec Mélissa Laveaux.Hard rock anglais obscur, un peu niais et crasseux, qui flirte avec le prog et le protonde chez proto-metal. J’aime beaucoup le vieux hard rock early 70s, on y retrouve toujours un sentiment de rébellion et une grosse volonté de défoncer des portes closes chez les groupes.

  • Crayola Eyes – Gushing (2023) [Indonésie]
    Pop/rock psychédélique un peu « slacker » d’Indonésie, fraîchement publié sur Fuzz Club. Ça sonne comme si Brian Jonestown Massacre avait été leadé par un bon gars.

  • The Beatles – Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967) [UK]
    Un album « game changer » dans ma vie et dans l’histoire de la musique tout court. Une imagerie forte, une certaine théâtralité, des chansons engageantes aux arrangements éclatés et nouveaux, un concept, des libertés, des risques… Plus rien n’allait être pareil après la parution du Club des coeurs seuls du sergent Poivre!

  • The Beatles – Past Masters (1988) [UK]
    Compilation de tous les singles des Beatles hors-albums en carrière, c’est aussi un essentiel dans la discographie de tout fan du fab four, puisque beaucoup de chansons marquantes se retrouvent sur ce double LP.

  • Michel Fugain & Le Big Bazar – Vol. 1 à 4 (1972 à 1976) [France]
    La chanson française a pris toute une voie alternative avec Michel Fugain dans les années 70 et pour le mieux. Une vraie machine à succès et à vers d’oreille, le Big Bazar est le compagnon parfait pour se remettre de bonne humeur et chantonner l’esprit léger.

  • Procol Harum – Broken Barricades (1971) [UK]
    Un album qui démarre en lion avec « Simple Sister », un riff catchy, du bon piano qui cogne et des arrangements orchestraux subtilement puissants. Broken Barricades propose une ambiance rythmée, mais apaisante, dont seul Procol Harum a la recette.

  • Cano – Tous dans l’même bateau (1976) [Canada]
    Un d’mes albums folk préférés de par son authenticité et sa sincérité. Des compositions soignées et interprétées avec brio.

  • Pink Floyd – Paris Theater 1970 (1970) [UK]
    Un d’mes bootlegs de Pink Floyd préférés. De magnifiques versions de The Embryo, Fat Old Sun, Green Is The Colour et If constituent la face A.
    La face B est quant à elle occupée par une version live d’Atom Heart Mother à en faire shaker le cerveau, orchestre et chorale qui accompagnent le band.

  • The Beach Boys – The Beach Boys’ Christmas Album (1964) [US]
    Un top 5 d’albums de Noël pour moi. Le groupe s’est approprié complètement les chansons interprétées. Des harmonies vocales si impeccables qu’on se demande si c’est réel.

LÉON LECAMÉ

  • DJ Krush & Toshinori Kondo – Ki Oku (jazz-hop/trip-hop)
  • Manu Dibango {Papa Groove} – Soul Makossa (world jazz)
  • Visit Venus – Music For Space Tourism Vol. 1 (future jazz/trip-hop)
  • Prince – 1977-1978 Vault (funky pop soul delights)
  • Moderator – Midnight Madness (trip-hop/downtempo)
  • Fat Freddys Drop – Based On A True Story (reggae dub)
  • Sierra – A Story Of Anger (darkwave/ebm)
  • Mdou Moctar – « Live in Niamey, Niger » (folk rock berbère/blues touareg)
    https://youtu.be/DFZobgLF5Vc?si=UC8R3tRNF35tfNPW
  • DELADY • ‘Danza de Ancestros’ Organic Downtempo Techno | Folktronica | Tribal | Live Instruments
    https://youtu.be/FZ7wsKuS41c?si=fTinsAj0yonYLxuv
15 Fréquences, Mixtapes

15 Fréquences Ultimes – Épisode 21 – Louis-Philippe Cantin

Louis-Philippe Cantin est un chantre psychédélique trifluvien des temps modernes. Homme aux talents multiples, sieur Cantin est auteur-compositeur-interprète, chanteur-parolier-guitariste du fabuleux groupe Perséide, sonorisateur, rédacteur (entre autres pour DICI) et traducteur. Bref, un couteau-suisse sous forme humaine.

Il prend congé momentanément de ces multiples occupations le temps de nous partager ses 15 Fréquences Ultimes. Et nous l’en remercions grandement, vu l’intense bonheur auditif qui s’emparera assurément de toute personne (humaine ou animale) qui se laissera tenter à appuyer sur l’invitant bouton fléché ci-haut (communément appelé « PLAY » dans la vie de tous les jours). S’ensuivra alors une « masterclass » de rock psychédélique, qu’on parle de revival ou de celui de la vieille école, avec quelques merveilles acid folk disséminées ça et là. Un régal dont vous me donnerez des nouvelles !

Mais ce n’est pas tout : comme Louis-Philippe ne fait pas les choses à moitié, il a empoigné sa plume (qu’il manie fort bien d’ailleurs) pour nous décrire ses sélections. Le tout est dispo ci-bas.

Je souhaite une FANTABULESQUE ™ écoute à tous les fans de Tolkien, aux chamans étoilés des temps rétro-nouveaux, aux arbrisseaux enchantés et à tous ceux qui ont des tibias.

Tracklist:

  1. Nick Drake – Cello Song
  2. Matt Berry – October Sun
  3. Communicant – Sun goes out
  4. The Brian Jonestown Massacre – Super-sonic
  5. Elephant Stone – Sally Go Round The Sun
  6. Bo Hansson – Leaving Shire
  7. Jacco Gardner – Volva
  8. Pink Floyd – The Scarecrow (Pathé pictorial, July 1967)
  9. Jonathan Personne – Terre des hommes
  10. Chocolat – Gobekli Tepe
  11. Kikagaku Moyo – Smoke and Mirrors
  12. Population II – Attraction
  13. Morgan Delt – Barbarian Kings
  14. Wolf People – Kingfisher
  15. Cory Hanson – Replica

Louis-Philippe Cantin commente sa sélection

Difficile, en quinze tounes, de résumer ce qui contribue à sculpter notre visage de personne créatrice. J’ai donc tenté, autant que faire se peut, de rester spontané dans mes choix ; d’indiquer les premières choses qui me venaient à l’esprit. Celles et ceux qui connaissent la musique de Perséide pourraient trouver évidents certains de mes choix. C’est qu’en listant ces tounes-là, j’ai essayé de laisser de côté mon ego. Rien ne sert de vous proposer la musique la plus obscure possible juste pour montrer que je suis un geek qui connaît plus ça qu’un autre. Le partage n’est pas une compétition.

Bonne écoute !

Cello Song – Nick Drake
Avec Nick Drake, on s’éloigne beaucoup de l’étiquette sonore de Perséide. Or, c’est le premier artiste qui m’est venu à l’esprit. Les albums de Nick Drake font en fait partie des albums que j’écoute le plus. Ils me chavirent à chaque fois. Je me souviens de l’avoir découvert avec la compilation Way to blue : an introduction to Nick Drake. Un ami disquaire m’avait proposé de CD à 5$ en me disant « Achète ça sans l’écouter, je suis sur que tu vas tripper! » Tout en confiance, j’ai acheté le disque que j’ai déballé aussitôt arrivé dans la voiture. « Cello song » est la première pièce de cette compilation. J’ai automatiquement été séduit, bouleversé, impressionné et bercé par la musique douce et tragique de Nick Drake. Son jeu de guitare m’a jeté à terre dès les premières notes de « Cello song ». J’ai finalement écouté tout l’album avant de sortir de la voiture. Quand je suis arrivé chez moi, j’ai aussitôt pris ma guitare et tenté de l’accorder différemment.

October Sun – Matt Berry
Je suis un gros fan du mockumentary néo-zélandais What we do in the shadows, film duquel est tirée une série télé du même nom. Or, je ne suis pas vraiment bon pour retenir le nom des acteurs. Ça m’a donc pris un moment pour comprendre que le puéril Laszlo de la télésérie était en fait LE Matt Berry qui fait de la musique folk psychédélique. Si j’avais été Britannique, j’aurais probablement connu la vedette bien avant de découvrir son projet musical plutôt niché, mais la vie nous réserve parfois des surprises. Son album Phantom Birds m’a obsédé. Il a aussi actionné mon obsession pour le pedal steel et m’a poussé à vouloir en intégrer à notre album Les couleurs d’été. Merci à Raph pour ça! Cela dit, je propose la chanson « October sun » qui provient de l’album Kill the wolf parce qu’elle me donne l’impression de prendre un bain de soleil dans un champ au Moyen-Âge. Il y a quelque chose de profondément païen dans cette chanson. J’aime beaucoup les voix, le texte et les référents acid-folk qui construisent la toune.

Sun goes out – Communicant
Certains crieront au rip off de Tame Impala : Ben oui! ça ressemble pas mal à du « vieux Tame Impala ». Évidemment, je suis un gros fan d’Innerspeaker et du mythe qui entoure Kevin Parker. Tant qu’à en mettre dans cette playlist, je me suis dit que je pouvais proposer quelque chose qui viendrait satisfaire les nostalgiques qui voudraient que Tame Impala soit resté psych! Communicant maîtrise sans l’ombre d’un doute les codes qui font la néo-psychedelia aux tendances Dream pop. On sent les sixties, on sent le nasillard à la John Lennon et le fuzz est bien grinçant. Bien établir les codes tout en restant trippant et catchy demande à la fois du contrôle et de l’authenticité. Alors bravo Communicant! J’attire aussi votre attention sur les référents solaires des deux dernières propositions. Pour moi, le lien entre le soleil et la musique psych rock contemporaine est indéniable. J’y pense beaucoup quand j’écris : je trouve que le référent est plus facile à intégrer en anglais qu’en français. Dans tous les cas, je citerai le jeu vidéo Dark Souls à ce sujet : « Praise the sun! »

Super-sonic, The Brian Jonestown Massacre
Il y a un avant et un après notre découverte de Brian Jonestown Massacre. À l’époque où ce groupe est entré dans ma vie, par le biais d’une suggestion d’un collègue de travail avec qui je discutais des Stone Roses, j’ai senti que le projet d’Anton Newcombe représentait une sorte d’autorisation à garder ça simple. On aime tous les Beatles (ou presque), mais autant les Beatles ont construit dans notre imaginaire l’idée du « band de ti-gars qui sont partis de rien », autant ils ont contribué à légendifier le processus d’écriture de chansons et, surtout, celui de l’enregistrement d’albums. Avec les Beatles, l’accessible et l’inatteignable se côtoient. Je ne me suis jamais vraiment identifié au mouvement punk. Je suis trop calme pour la rébellion qu’on crie dans les rues et j’aime trop la forêt pour m’attacher au caractère urbain du punk. La simplicité musicale, le désir d’émancipation et le rappel que tout est possible, si je l’avais frôlé avec Nirvana quand j’étais ado, je l’ai associé à ma pratique grâce à Lou Reed, mais aussi grâce à Brian Jonestown Massacre. Évidemment, j’ai vu le film Dig! et je connais le mythe autour du personnage de Newcombe qui, aujourd’hui semble s’être calmé. Pour moi, Anton Newcombe est un travailleur acharné qui a construit une scène autour de la volonté de bâtir une communauté musicale et de celle d’aboutir à un son nouveau, mais qui assume l’emprunt sans scrupule. Ses slogans comme « Keep music evil » ou « Make music everyday » m’accompagnent tous les jours. Si c’est encore disponible, vous irez visionner la performance de cette chanson au festival Levitation au Texas. Rishi d’Elephant Stone y joue du sitar.

Sally Go Round The Sun – Elephant Stone
Essence du rock psychédélique. Y’a du sitar comme référent à George Harisson, y’a une progression d’accords répétitive typique au genre (Est-ce 1-3-5?), y’a des sons à l’envers, y’a du fuzz, le mot soleil se trouve dans le titre. Avec Elephant Stone, j’ai aussi compris que l’idée de communauté autour de la musique psychédélique (au sens bien large) existait bien au-delà des frontières géographiques. Elephant Stone est un projet basé à Montréal qui se connecte au Brian Jonestown Massacre, mais aussi aux Black Angels (allez écouter « Deer-Ree-Shee », peut-être saurez-vous deviner le jeu de mots que fait le titre). Dans le cas des trois groupes, les références sont toujours assumées : Brian Jonestown Massacre, Brian Jones des Rolling Stones ; Elephant Stone ; « Elephant Stone » des Stone Roses ; The Black Angels, « The Black Angel’s Death Song » de Velvet Underground. C’est ce type de jeu qui aide à bâtir un imaginaire, un folklore, autour du style me parle énormément et m’aide à assumer que rien n’est totalement original ou nouveau. « Touttt est dans touttt », disait Raoûl Duguay.

Leaving Shire – Bo Hansson
Ceux qui me connaissent savent que je suis drivé pas deux choses : La musique psychédélique et Lord of the rings. Je n’ai jamais vraiment accroché sur tous ces bands de prog et de métal-cheval qui multiplient les références à Tolkien. Si j’aime l’idée, je ne suis pas séduit par le rendu (mais ça, c’est bien personnel!). Autant j’adore les films de Peter Jackson, autant je crois qu’ils sont venus teinter notre imaginaire autour de l’univers tolkienien. Au final, ces long-métrages-là ne sont qu’une interprétation de l’oeuvre. C’est pourquoi j’aime beaucoup me plonger dans des interprétations alternatives de Lord of the Rings. Cet album instrumental de 1970 en est un que je chéris particulièrement. Il est sombre, évocateur, mais surtout simple. Si on est habitué à la grandiose symphonie de Howard Shore, j’aime l’idée de revenir à la simplicité pour décrire la Terre du Milieu d’un point de vue sonore. J’aime aussi l’idée que cette musique est si différente de celle des films qu’elle nous oblige à s’imaginer l’univers de Tolkien différemment. J’hésitais à choisir entre « Leaving Shire » et « The Old Forest » parce que la deuxième se penche sur un chapitre que j’adore et qui fut discarté par l’adaptation de Jackson. J’ai finalement choisi « Leaving Shire » à cause de cette idée du départ. Partir en quête, fuir la mornitude, chercher l’aventure, regarder au loin sont des thèmes structurants pour mon écriture. Ces premiers chapitres de Lord of the Rings, alors que les Hobbits quittent leur pittoresque pays, sont empreints d’une symbolique qui m’accompagne tous les jours.

Volva – Jacco Gardner
Je n’ai jamais rencontré Jacco Gardner, mais je sais qu’on a une chose en commun : On adore l’album Lord of the Rings de Bo Hansson! L’album Cabinet of curiosities et l’album qui le suit, Hypnophobia, font partie des albums les plus importants de mon parcours de mélomane. Les textes oniriques, les références sonores à Syd Barrett, les harmonies à la Beach Boys, l’utilisation du mellotron : tout est là pour que j’embarque sans jamais décrocher. Comme pour Nick Drake, je crois que je vais toujours réserver un espace spécial à la musique de Jacco Gardner dans mon imaginaire. J’ai choisi la pièce « Volva » provenant de l’album Somnium pour deux raisons. Premièrement, j’étais heureux de constater, à la sortie de cet album, que Jacco Gardner proposait une œuvre extrêmement cohérente avec son processus, mais qui explorait tout de même de nouveaux horizons. Deuxièmement, j’ai choisi cette pièce parce qu’elle m’évoque, comme « Leaving Shire », le voyage et le départ. Chaque fois que je l’entend, je m’imagine une scène campagnarde, voire pastorale, un peu naïve en sorte de diorama défilant dans laquelle un personnage, brin de blé entre les dents, baluchon au dos, choisit de quitter son village pour aller voir ce qu’il y a de l’autre côté des montagnes qui le surplombent.

The Scarecrow – Pink Floyd (Pathé pictorial, July 1967)
Bon! Nous y voici, je suis rendu à écrire sur Pigne Floille. Je promets de ne pas m’étirer sur le fait que c’est dont important comme groupe pis que « Dark Side of the Moon » est le meilleur enregistrement de tous les temps et blabla. Une chose est sûre, je suis un gros fan de tout ce qui entoure le fameux live à Pompéi. J’ai écrit une toune qui porte ce nom-là, je me suis même rendu dans l’amphithéâtre en Italie pour écouter Meddle. J’aurais pu choisir « One of these days » qui m’a appris que tu peux faire une toune trippante juste avec deux accords. J’aurais pu parler de « Careful with that Axe Eugene » qui m’a montré que tu peux faire une toune trippante avec juste UN accord (et qui est drôlement avant-gardiste par rapport au métal quand au pense au fait que Roger Waters y scream). J’aurais aussi pu parler de mon amour inconditionnel pour la chanson « Granchester Meadows » qui, à toute heure, toute saison, me donne l’impression d’être l’été sur le bord d’une rivière. Finalement, j’ai choisi « The Scarecrow » parce que j’adore l’intégration de l’orgue Farfisa de Richard Wright dans cette période-là de Pink Floyd. Les solos toujours un peu erratiques et nasillards qu’on entend sur cette toune comme sur « Mathilda’s Mother » m’ont toujours fait tripper. Les textes naïfs, confus et féériques de Syd incarnent pour moi le Saint-Graal, voire l’Arkenstone inatteignables du relâchement en écriture. Surtout, il faut regarder la vidéo qui accompagne cette chanson en visionnant le « Pathé pictorial ». Si vous aviez de la difficulté à vous imaginer la scène que je décrivais plus haut en parlant de Jacco Gardner, je crois que cette vidéo est un bon point de départ.

Terre des hommes – Jonathan Personne
L’ambiance du vidéo de Pink Floyd dont je parlais plus haut et l’espèce de candeur que réussissent à canaliser les chansons de Syd trouvent leurs échos dans plusieurs projets québécois. Jonathan Personne en fait partie. J’adore Corridor depuis leurs balbutiements, mais j’ai vraiment eu la piqûre pour les albums de Jonathan Robert. La dimension un peu plus folk dans laquelle il nous amène, celle du singer-songwriter derrière le band en est une qui me plaît beaucoup. Toutes les chansons des trois albums de Jonathan Personne se rejoignent dans leur mélancolie et leur espèce de façon de plonger l’auditeur dans un passé fantasmé qui n’existe que dans nos esprits. J’ai choisi « Terre des hommes » pour son riff de guitare incroyable et pour le passage qui dit « Évidemment, il est temps pour toi de quitter la planète ». Chaque fois que la voix se lance dans cette envolée plus haut perchée, je ne peux m’empêcher de chanter le texte à l’unisson avec ma table-tournante.

Gobekli Tepe – Chocolat
Pour moi, Chocolat, Jonathan Personne et Corridor, ça flotte dans le même univers. Les projets comprennent des collaborateurs communs, certains albums se sont faits dans les mêmes studios. L’album Tss Tss de Chocolat est pour moi un incontournable de la musique québécoise pour bien des raisons. Premièrement, il donne suite à l’incroyable Maladie d’Amour de Jimmy Hunt qui, à mon humble avis, est un des albums les plus importants des 15 dernières années. Lâcher son projet solo salué par la critique alors que l’avenir ne fait que promettre pour revenir à son groupe de rock et sortir un album psychédélique plus instrumental que chansonnier est à la fois un risque pour sa carrière et une démonstration d’intégrité artistique. « Fantôme » sur Tss Tss montre qu’on peut faire beaucoup de chemin avec un seul mot. « Gobelki Tepe » prouve quant à elle qu’une seule strophe suffit à marquer l’imaginaire et à transformer une chanson jammy et répétitive en épopée épique qui nous transporte aux balbutiements de la civilisation tout en restant sensible à l’expérience humaine :
« Quand la glace reviendra nous irons chasser pour toi.
Quand la glace reviendra tu pourras dormir dans le vieux temple
Et nos mains se rempliront d’amour
Et ceux qui nous aiment se partageront nos cœurs. »

Smoke and Mirrors – Kikagaku Moyo
Parmi ces groupes qui parviennent à évoquer quelque chose d’ancien sans se transformer en Dead Can Dance, il y a Kikagaku Moyo. Comme avec Brian Jonestown Massacre, il y a un avant et un après la découverte de Kikagaku Moyo. J’ai vu le groupe 3 fois en spectacle et chaque fois, j’ai été renversé. Il y a quelque chose d’extrêmement rafraîchissant dans leur acceptation de l’imperfection. En spectacle, comme sur album, ce groupe japonais sait plonger dans le vide et sait se rendre vulnérable aux erreurs, ça rend leurs jams d’autant plus excitants. La voix qui chante dans une langue qui n’existe pas ajoute une couche de crémage sur leur gâteau à la fois profondément psych-rock et folk. Je suis à l’aise de dire que Kikagaku Moyo va rester un de mes groupes préférés pendant une longue période de ma vie.

Attraction – Population II
Avec Population II, on est pas dans le « non-langage » de Kikagaku Moyo, mais la façon dont le batteur et chanteur Pierre-Luc Gratton a de tisser s’approche définitivement de l’écriture automatique. L’univers lexical de Population II cadre parfaitement avec la musique que le trio propose. On entend que les idées proviennent davantage de jams que de chansons écrites avec un cahier et une guitare acoustique. La musique de Population II est sombre, primale et extériorise à notre place toutes les pulsions qu’on ne laisse pas sortir dans nos vies de tous les jours. Chaque fois que je fais tourner l’album À la Ô terre, je ne peux m’empêcher d’avoir l’impression que Population II parvient mieux que bien des psychiatres à nous faire plonger dans notre inconscient. Merci également à eux pour les incroyables sons de Farfisa sur « Attraction » et pour des gemmes de paroles comme l’extrait suivant :
« Mille millions de ces hommes
Aiment mille millions de ces femmes
Qui s’adonnent à la plus grande et belle de leurs envies
Si mille millions de ces hommes
Aiment mille millions de ces femmes
N’en découle rien de moins
Que la vie »

Barbarian Kings – Morgan Delt
Je ne me souviens plus trop de quelle façon j’ai découvert Morgan Delt, mais je me souviens avoir accroché très rapidement. Je crois que cette chanson poursuit bien là où Population II nous a laissé. Elle est sombre, kaléidoscopique et rituelle. Morgan Delt n’a que deux albums à son actif. Le premier est plus caverneux, l’autre plus solaire. Dans les deux cas, ils s’intègrent parfaitement à la mouvance néo-psychédélique tout en gardant un caractère unique qui me plaît beaucoup. J’aime particulièrement le traitement des voix dans « Barbarian king » parce qu’on dirait que c’est un reptile qui s’adresse à l’auditeur.

Kingfisher – Wolf People
« Kingfisher » de Wolf People nous plonge encore dans un imaginaire ancien et suranné. Cette fois, c’est la dimension plus féodale des guitares et de la flûte qui m’a attiré dans cette chanson qui, nous berce comme un conte merveilleux et nous transporte comme un roman d’aventure chevaleresque à la Chrétien de Troyes. J’aime beaucoup ce pan du rock britannique qui assume son héritage celtique et le folklore qui vient avec. Je crois que ça ajoute une couleur plus mélancolique à un genre musical qui, lorsqu’il garde ses racines dans le blues, peut rapidement tourner en rond. Merci, donc, à Wolf People, de puiser dans ce riche univers qu’est celui du acid folk britannique pour tremper votre rock dans la potion d’un magicien à la Merlin l’enchanteur. Si Wolf People n’existe plus aujourd’hui, vous vous réjouirez d’apprendre que de ces cendres est né Large Plants.

Replica – Cory Hanson
Je termine cette courte liste de lecture avec une suggestion folk qui viendra boucler la boucle qui avait débuté avec Nick Drake. Cory Hanson, le chanteur et guitariste de Wand (allez écouter leur toune « White Cat ») a deux albums à son actif et en sortira bientôt un troisième (j’écris ces lignes au printemps de 2023). Ce qui m’a tout d’abord séduit dans le premier album de Cory Hanson, c’est le côté buzzé de son folk, l’intégration de l’alto et la beauté de ses textes à la fois crus et lyriques. Cory Hanson réussit toujours à rester edgy malgré le fait qu’il nous pousse des mélodies extrêmement accrocheuses. Son deuxième album, plus country que le premier, intègre magnifiquement le pedal steel. Les deux simples qui sont parus en vue de son prochain album, « Housefly » et « Twins » me confirment d’avance que sa prochaine collection de chansons, cette fois plus grunge, me séduira autant que ses deux premières propositions.

Quelques liens pour entendre/suivre notre ami LP Cantin:
Bandcamp – Perséide
Instagram – Perséide
Instagram – LP Cantin
Les écrits de Louis-Philippe pour DICI

critiques

David Bowie – Low

Année de parution : 1977
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, EMI – 1999
Style : Art-Rock, OVNI-Pop, Avant-Garde, Ambient, Proto New Wave

En 1977, c’est un David Bowie désillusionné, dépressif et amer qui s’envole vers Berlin. Cocaïnomane invétéré, le Thin White Duke veut s’éloigner de la vie trépidante et excessive qu’il mène à Los Angeles. Bowie loue un appartement à Kreuzberg, quartier turc de Berlin-Ouest… dépaysement total et volontaire pour un artiste qui se cherche. L’exotisme : c’est l’autre raison qui explique le déménagement éclair de feu Ziggy Stardust, lui qui est tombé en extase devant ce pays scindé en deux, par ses régimes totalitaires extrémistes et ses sonorités nouvelles qui ont secoué le panorama musical au cours de la décennie (kraut-rock RULZ !). En laissant sa muse s’orienter ou se désorienter à travers tant de richesse et de folie, l’extraterrestre roux va créer ce Low désincarné, première offrande dans une trilogie berlinoise regroupant aussi Heroes et Lodger. La gestation de l’oeuvre se fera en présence de son ami Brian Eno, grand gourou mystique du studio et distributeur de cartes ambigües. Eno sera le grand fouteur de merde (dans le bon sens du terme, s’entend). Celui qui poussera Bowie à prendre tous les risques possibles, à cesser de « normaliser » des chansons qui n’ont justement pas besoin d’être normalisées (des morceaux qui, à priori, lui semblaient trop courts, trop longs ou trop « fucked-up »), à se plonger dans un minimalisme brut, à improviser pleinement, à prévoir quelque chose puis en enregistrer le contraire, à déconstruire la formule à l’intérieur d’elle même, à faire de l’avant-garde tout en restant les pieds posés dans la pop… Mais Eno ne révélera à Bowie que ce qui se trouvait déjà en lui : un expérimentateur né. Iggy Pop sera aussi de la partie, le temps de jouer quelques notes de piano (saoul, probablement) et de pousser la chansonnette de sa voix grave si caractéristique. Parmi les autres acolytes présents lors de ces sessions mouvementées (entre la France et l’Allemagne), on retrouvera aussi le guitariste Carlos Alomar, comparse depuis Young Americans, de même que ce cher Tony Visconti aux manettes.

Qu’en est-il du résultat à présent ? Et bien, Low est le meilleur Bowie, ni plus ni moins. C’est l’album qui, à mon avis, vient confirmer son génie (déjà maintes fois démontré avec les perles discographiques antérieures). Car oui, le caméléon du rock est un génie et ce, même si à travers sa longue et riche carrière, certaines mauvaises langues iront dire qu’il ne fait que singer différents courants musicaux populaires et les resservir dans un emballage différent. Je trouve qu’il est réducteur de penser de cette manière. Bowie prend tous ces styles et réussit à se les approprier – à les transcender parfois même. C’est justement le cas de cet incroyable Low, qui bien que fortement inspiré du Kraut-Rock (en particulier de groupes géniaux tels que Neu!, Kraftwerk et Can), est en définitive un des albums les plus originaux de tous les temps – et aussi un des plus influents. En 1977, un album comme Low est un véritable ovni sonore. Avec son mélange audacieux de pop dérangée, de musique minimaliste et cyclique, d’ambient, de kraut-rock et de « proto-new-wave » (le terme n’existe même pas à l’époque), Low est un des albums-précurseurs ET géniteurs de toute cette vague musicale de la fin des 70s et du début du 80s : New Wave, Post-Punk, Électro Pop, New Age, etc…

L’album se scinde en deux parties distinctes : une première qui réunit 6 pistes de pop mécanique complètement désarticulées et une seconde purement instrumentale, nettement influencée par le minimalisme des John Cage, Terry Riley, Steve Reich et Philip Glass. Les morceaux pop, supportés par une rythmique froide et bourrés de bidouillages sonores (la marque de commerce de Eno), nous font autant penser à la musique des groupes allemands mentionnés ci-haut qu’à du rock 50s et 60s – mais qui fut soigneusement disséqué et ensuite suturé par un chirurgien sonore des plus audacieux. Les paroles supportant le tout ont aussi cet aspect patchwork. À l’époque, Bowie composait ses textes avec la méthode du « copier-coller », recoupant des mots et bouts de phrases de façon aléatoire, un peu à la manière des « cadavres exquis » de nos amis les surréalistes.

La portion instrumentale est quant à elle aussi magnifique que renversante. Bowie n’avait jamais rien fait de tel auparavant. Véritables perles avant-gardistes, ces pièces sont portées vers d’étranges horizons par une tonne d’idées brillantes et une instrumentation bigarrée. Des sons ronronnants et un tantinet vieillots sortant de la horde de claviers utilisés (synthétiseurs, mini-moog, orgue électrique, de même que le légendaire Chamberlin – premier sampler de l’histoire de la musique et ancêtre direct du Mellotron) viennent se greffer à ceux produits par une foule d’instruments disparates (piano, vibraphones, xylophones, harmonica, violoncelle, saxophone, percussions multiples) pratiquemment tous pris en main par Bowie et Eno eux-mêmes… En résulte une ambiance quasi-indescriptible, une ambiance de « création totale »… Mais il est trop dur de résumer l’atmosphère et le génie d’un tel disque dans un paragraphe… On s’embrouille, on bafouille, on est pas clair et on oublie des choses. Allons y donc morceau par morceau !

Speed of life : Instrumental. Superbe entrée en matière qui, dès la première seconde (cette montée de clavier robotique qui est probablement signée mister Eno), nous introduit à l’esthétique sonore de l’album. Des claviers en guise d’instruments principaux, une basse et une guitare groovy qui les secondent de même q’une batterie très post-punk. Court. Minimal. Et terriblement efficace.

Breaking glass : Une chanson pop anti-pop, avec son rythme étrange qui s’arrête constamment, sa batterie au son sourd (autre marque de commerce de l’album), sa longueur (moins de deux minutes) et ses paroles très étranges (« Baby, I’ve been breaking glass in your room again. Listen. Don’t look at the carpet, I drew something awful on it… ») chantées par les voix démultipliées du Thin White Duke. De la pop obsessionnelle compulsive ?

What in the world : Du déjanté comme je l’aime. Un texte complètement éclaté sur l’isolement et la dépression déclamé par Bowie et Iggy (qui font quasiment exprès pour chanter le plus mal possible), le tout ponctué par une guitare acerbe qui tisse son mantra électrique, adjointe insolite d’un délire « gomme balloune » sur un clavier au son ultra-kitsch. Dadaïste-pop à son meilleur.

Sound and vision : La plus belle ballade faussement optimiste et désenchantée du monde (ou « méditations sur la poudre et la paranoïa »). Le gros hit de l’album, aussi (ce qui est étonnant, vu que ce n’est pas nécessairement la pièce la plus accessible). Une sorte de doo-wop mécanique, avec des claviers « kraftwerkiens » et une rythmique hyper-répétitive dont on se lasse jamais (+ le sax de Bowie en prime). De la musique pour rouler sur l’autobahn sous un ciel bleu (bleu bleu).

Always crashing in the same car : Superbe morceau à l’atmosphère très planante. Le côté 50s déstructuré évoqué ci-haut est très présent ici. Du Grease avant-gardiste éthéré.

Be my wife : Une complainte (une autre) sur le thème de la solitude. Peut-être la chanson la plus « normale » du disque, avec son piano honky-tonk fort sympathique.

A new career in a new town : Pièce qui introduit magnifiquement la portion instrumentale de Low. Parfaite juxtaposition de l’harmonica mélancolique à la froideur très électronique des claviers (ou rencontre au sommet : Cluster et Bruce Springsteen).

Warszawa : LE chef d’oeuvre du chef d’oeuvre, selon moi. Une ode impressionniste à Varsovie, ville martyre de la Seconde Guerre Mondiale que Bowie a visité précédemment (et qui lui a laissé toute une impression, comme on peut l’entendre ici). Véritable peinture sonore, « Warszawa », est porté par un air répétitif joué au clavier… un air à la fois immensément triste et extrêmement minimaliste, voir même naïf… À cet effet, pour aller dans le sens de sa vision musicale, Bowie voulait à tout pris s’assurer que la pièce pouvait bien être jouée par un enfant de 4 ans (c’est le fils de Visconti qui valida la condition). Le motif sonore méditatif se répète inlassablement, jusqu’à un paroxysme émouvant (supporté par la voix ténébreuse du Thin White Duke). Il y a quelque chose d’intemporel dans ce morceau…

Art decade : Une jungle sonore électrique étouffante et belle, avec ses espèces de drones en forme de cris de baleines métalliques et ses montées de claviers.

Weeping wall : Terry Riley s’est pointé au studio vers les 4 heures du mat et s’est écrié « Salut les potes ! J’vous ai composé un p’tit quelque chose ! » – On dirait une version assombrie de son « In C » ou du « Music for 18 Musicians » de Reich.

Subterraneans : Des ondées claviéristiques qui tissent doucement une ambiance surréaliste cotoneuse et voilée, des paroles sans queue-ni-tête (« Care-line, Care-line, Care-line, Care-line driving me Shirley, Shirley, Shirley own »), un solo de sax à la sauce « film érotique arty sur l’opium », une basse épuré qui vient répéter quelques sons graves par-ci par-là, colorant le tout d’une teinte nocturne… Un morceau de clôture tout en mélancolie et en profondeur. Lynchien en diable.

Bowie ist KRIEG mesdames-m’sieurs ! Si vous n’avez pas déjà toute la discographie, votre vie doit être infiniment triste (Bon, vous pouvez ceci dit passer outre « Never Let Me Down »).


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

Autres Mixes, Mixtapes

Les Paradis Étranges présentent… « Psychedelic Disco » (une mixtape de Mathieu Barbe)

C’est un incommensurable honneur pour moi de vous partager cette DÉLICIEUSE mixtape de disco atypique montée par mon bon ami Mathieu Barbe et ce, avec un amour débordant et un flair de digging assez impressionnant merci. Je laisse le principal intéressé vous présenter cette merveille ci-bas. Merci Mathieu !

– Salade d’endives

Plus de 40 ans après l’explosion du disco dans la culture populaire, le genre est malheureusement resté associé à une poignée d’artistes ou de formations comme ABBA, les BeeGees, Donna Summer, Village People ou Chic. À la toute fin des seventies, le disco était partout, omniprésent, devenant un mode de vie, un phénomène de société étourdissant. Les Rolling Stones troquaient leurs racines blues pour être au goût du jour le temps de quelques hits, Rod Stewart dansait sur une pulsation cocaïnée, même Pink Floyd trouvait le moyen d’emprunter au genre le temps d’une pièce qui deviendra ironiquement l’une de leurs plus célèbres. Pas étonnant que des soirées consacrées à la démolition de disques disco firent leurs apparitions au tournant des années 80. Feu de camp, tronçonneuses, marteaux-piqueurs, perceuses électriques, bains d’acides, lasers militaires. Tous les moyens étaient bons pour faire disparaitre toute trace de cette musique devenue en quelques années l’incarnation du mauvais goût absolu. Cette mission devenait tout simplement impossible à relever tant le marché en était saturé.

Au même moment, à des milliers de kilomètres du célèbre Studio 54, des musiciens d’Italie, de France, de Belgique et d’un peu partout en Europe continuaient à fumer des tonnes de haschich et droppaient de l’acide même si la drogue en vogue était la poudre blanche importée de Colombie. Des musiciens qui voulaient être hip tout en restant accrochés aux belles années du flower power. Dans leurs highs, ils ont enregistré des 45 tours qui mélangeaient disco et quelques éléments de rock psychédélique, expérimentations souvent involontaires, faute de moyen. Trop disco pour les rockers, trop weird pour les adeptes de Saturday Night Fever. Des chansons qui n’ont jamais tourné à la radio. De toute façon, était-ce vraiment le but recherché ? À l’écoute de ces productions, j’en doute fortement. Des pièces bizarres, parfois malaisantes, des tounes produites à la va-vite, qui sont aujourd’hui recherchées par des collectionneurs aventureux, atteignant parfois des sommes astronomiques . Avec le recul, les pièces disco psychédéliques de cette époque sont de véritables documents d’outsider art, des trames pop décalées qui atteignent des sommets d’abstraction et d’excentricité.

Voici donc une sélection de pièces disco sous influences psychédéliques. Le genre de disco que j’aime et qui me fascine, que j’aurais sauvé des flammes du mouvement « disco sucks ». Je vous promets un débordement de flutes mystiques, de boogies transcendantaux, de rythmiques étranges , et surtout, de belles voix sexy.

– Mathieu Barbe

*Mixtape montée de toutes pièces par Mathieu Barbe

critiques

Slowdive – Just For A Day

Année de parution : 1991
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : 2 x CD, Cherry Red – 2010
Style : Dream Pop, Shoegaze, Gothic Rock, Ambient Pop, Ethereal Wave

Vous voulez comprendre toute la magie de Slowdive ? Écoutez « Catch The Breeze », troisième morceau de leur premier album Just For A Day. Il y a un moment vers la fin de cette piste miraculeuse où la brise évoquée semble arriver soudainement comme un vent contraire par l’entremise de ces entrelacs de guitare dream-psych-en-apesanteur, irradiant de lumière diaphane la lande, perçant les ténèbres environnantes. On est alors submergé par cette vague d’émotions contradictoires : la joie opulente qu’est celle de tout mélomane féru vivant un de ces plus beaux orgasmes sonores, la nostalgie profonde d’un ailleurs imaginaire et révolu, la tristesse de constater que ce moment de beauté fugace ne durera pas éternellement… Sentir mourir l’été en soi et accueillir l’automne en son coeur. Cette dernière minute et demie de « Catch The Breeze » réussi à nous faire vivre cela. Et c’est BEAU.

Ce groupe de Berkshire, je l’aime d’amour. Il m’accompagne depuis longtemps, fidèle compagnon de route lors des marches en nature, des ballades paresseuses en bagnole du dimanche après-midi ou tout bonnement là, dépassé minuit, dans mon bureau, comme tapisserie sonore chimérique alors que je tente tant bien que mal (encore une fois) de trouver les mots justes pour parler de quelque chose qui me touche au plus profond de mon être… quelque chose qui se suffit à soi, qui habite en moi depuis la post-adolescence (période idéale pour découvrir Slowdive) et qui sera toujours partie intégrante de ma petite personne.

Ce premier disque de Slowdive n’atteint pas les sommets vertigineux de leur second (l’incroyable Souvlaki), ni la perfection minimaliste de leur troisième (le très sous-estimé Pygmalion), ni même la maîtrise et la maturité de leurs albums post comeback. Mais c’est le plus honnête et le plus brut. Une oeuvre de jeunesse quasi-parfaite, où l’émotivité est à fleur de peau, où tout est encore à dire et à faire, où l’on se cherche majestueusement dans une mer de sons en pleine évolution, distillant des influences diverses : le goth-rock des Cure et de Siouxsie & The Banshees, la jangle-pop romantique douce-amère des Go-Betweens, la pop rêveuse et paradisiaque des Cocteau Twins, le génie mélodique des Byrds, le post-punk noisy des Jesus & Mary Chain, le psychédélisme des Spacemen 3, le post-rock des derniers Talk Talk et aussi la révolution Shoegaze que My Bloody Valentine a proposé…

Mais dès le départ, Slowdive n’est pas My Bloody Valentine. Slowdive est intérieur, intimiste, discret, personnel, séraphique. MBV c’est le côté bruyant et architectural du Shoegaze. Slowdive c’est le revers vaporeux et contemplateur. Pour utiliser un comparatif assez boiteux, MBV, c’est Debussy alors que Slowdive, c’est Satie (à qui ils rendent hommage de belle façon d’ailleurs sur ce disque, en la forme de l’instrumental « Erik’s Song »).

L’album regorge de petits miracles. Écoutez moi ce « Spanish Air » en introduction… Une obsédante lamentation pop ambient portée par ces harmonies vocales nocturnes de Rachel Goswell et Neil Halstead. Ça monte tout doucement dans la nuit sibylline, avec cette batterie en forme de « marche militaire éplorée » et ces claviers qui rappellent les meilleurs moments de Disintegration du Remède. Puis il y a « Ballad of Sister Sue », triste comme les pierres, avec ses vocaux parfois à peine audibles (sauf pour le refrain plein d’amertume). « The Sadman » nous hypnotise avec ses effets de pédales, ses entrechats guitaristiques reverb-licieux et ses murmures Goswell-iens. Et la pièce de clôture, « Primal », épique et aérienne, est un des plus grands morceaux du groupe. Après une lente montée vers des cieux surnaturalistes, l’on se perd dans des méandres nuageux-électriques, fusionnant avec l’azur, oubliant tous les soucis terrestres un moment. Quelle finale parfaite.

À noter que cette version ici chroniquée est celle qu’il vous faut parce ce qu’elle propose un deuxième CD tout aussi essentiel que l’album en tant que tel. Il s’agit de (presque) tout le matériel que Slowdive a enregistré avant et un peu après Just For A Day : EPs, singles, Peel sessions, versions alternatives… Et comme il n’y a rien (ABSOLUMENT RIEN) à jeter dans le répertoire de nos lascars, on en a pour notre argent. On découvre un versant plus expérimental de la troupe sur les deux instrumentaux « Avalyn » (ravissants). Et aussi un côté plus bruitatif/saturé sur d’autres pistes. L’aspect « goth » est souvent plus présent. Mention spéciale à la reprise de Syd Barrett (« Golden Hair ») qui me donne la chair de poule à chaque écoute.


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Article

UgUrGkuliktavikt – De Vermis Mysteriis

C’est l’heure de faire un peu d’auto-promotion éhontée !

Je voulais vous faire part d’un truc dont je suis particulièrement fier : le 2ème album de mon projet vaguement musical UgUrGkuliktavikt (oui, c’est vraiment le nom ; super le fun à prononcer avec 18 biscuits soda dans la bouche) sortait vendredi sur la magnifique étiquette trifluvienne Les Cassettes Magiques. C’est un disque que j’ai conçu (en grande partie) l’été dernier, comme un échappatoire au réel alors que je traversais une période assez particulière… Exilé de ma demeure (qui avait pris l’eau… long story), j’étais dans un drôle d’état second, entre désespoir, léthargie et anxiété chronique. Pour me sortir quelque peu de mon malaise, j’écoutais une phénoménale quantité de dungeon synth et je relisais pour la énième fois ma copie (tombant en lambeaux) du Livre Noir (une anthologie de nouvelles d’inspiration lovecraftienne).

Au gré de marches nocturnes dans ce quartier qui n’était pas le mien (à mi-chemin entre la banlieue et la campagne), j’ai recueilli bon nombre d’échantillons sonores que je me suis amusé à déconstruire, refaçonner, re-démanteler, enchevêtrer les uns aux autres… Puis, inspiré par mes écoutes du moment, je suis parti sur une vibe synthé donjonné, mais de façon très immédiate (sans vraiment y réfléchir au préalable) en mode lo-fi, spartiate/minimaliste. J’ai pondu ces quelques mélodies toutes simples, mélancoliques, éplorées, fatiguées, usées (reflets de mon égarement mental), que j’ai incorporé à la mer vrombissante de field recordings confus.

Puis l’idée de ce que cette musique « raconte » m’est venue à travers mes lectures horrifiques (en particulier la nouvelle « Crouch End » de Stephen King, qui ouvre le recueil) et aussi à cause d’un cauchemar d’enfance qui a laissé une très forte impression sur ma psyché… Un cauchemar où j’errais dans mon quartier, tentant désespérément de retourner chez moi, alors que toutes les maisons changeaient de forme, prenaient des perspectives et des teintes terrifiantes, les fenêtres semblant rires et murmurer des choses incompréhensibles, des coeurs humains encore battant étaient cloués sur les portes, la brume recouvrait progressivement tout… Puis j’arrivais finalement devant ce qui avait été la demeure familiale, transformée en espèce de manoir de l’étrange. La nuit était tombée soudainement, comme une chape de plomb… L’ambiance était lourde, fataliste… Je savais que tout finirait mal mais après moult hésitations, je décidais tout de même d’ouvrir la lourde porte noire (qui semblait être composée de chair toute chaude et d’os)… puis derrière, m’attendait ce qui avait jadis été un homme. Son visage était recouvert d’un espèce de sac en plastique qui avait fusionné avec sa peau… À travers cette nouvelle peau fondante, il haletait, gémissait péniblement, et s’avançait vers moi à tâtons, en poussant des petits sifflements mielleux et perfides. Ses yeux étaient cousus, sa bouche était entièrement emplie de l’espèce de sac en dissolution, qui semblait agir comme un acide fort… Il avançait, avec un couteau bien aiguisé dans la main. Et j’étais figé, comme liquéfié sur place, alors que la lame tranchante s’approchait, que les sifflements devenaient de plus en plus excités… Puis, je me suis réveillé.

Bref, j’ai toujours fait des rêves complètement cinglés. Ce bon vieux Howard Phillips aussi, il paraît. Au final, ce disque, c’est un peu ma lettre d’amour au genre « dungeon synth », au mythe de Cthulhu, à Lovecraft, mais aussi au monde onirique qui, semblant parfois tellement tangible, parvient alors à hanter le réel, comme un brouillard mystique qui recouvre tout… Un hommage anti-musical à tout cela ; à travers le filtre du drone, du dark ambient et de la musique concrète, mes autres styles de prédilection.

La pochette, absolument sublime, est une oeuvre de mon ami Guillaume P. Trépanier, lui aussi musicien au talent considérablement supérieur au mien (Ithildin, Perséide) et illustrateur du présent blogue que vous lisez/consultez (les 4-5 que vous êtes ! Remerciements à vous !). Guillaume a pris mon idée de cauchemar et l’a tourné à l’envers, illustrant une de ces créatures de l’autre monde qui se repose, les yeux clos… comme si c’était le monstre qui rêvait à nous et non pas nous qui rêvaient au monstre… En tout cas, je trouve l’illustration somptueuse et je ne peux que remercier Guillaume encore et toujours d’avoir pris le temps de concocter cette sombre merveille qui va de pair avec mes digressions sonores un brin morbides.

Un énorme merci aussi à Pierre Brouillette Hamelin, architecte sonore à ses heures lui aussi, et co-gérant des Cassettes Magiques (avec Guillaume). De un, pour avoir donné son aval pour sortir mon machin bizarroïde. De deux, pour avoir pris en charge le mastering du machin en question. De trois, pour avoir assemblé le tout de ses mains habiles, avec amour et volupté. On oublie souvent à quel point les petits labels indépendants sont un travail de passionnés ; des petites équipes de gens investis à l’os qui font tout à la main, à des heures impossibles, mus par un désir authentique de produire de beaux objets et de faire découvrir le travail d’artistes qui sans eux, sommeilleraient dans les ombres diaphanes à perpétuité.

Sinon, voici une liste exhaustive d’artistes, groupes, labels, auteurs qui m’ont inspiré dans la création de mon projet :
Les sorties des label Moonworshipper, Voldsom et Gondolin
J.S. Bach, Angelo Badalamenti, Brian Eno, Current 93, Nurse with Wound, Halo Manash, Troum, Burzum, Mortiis, Throbbing Gristle, Luc Ferrari, William Basinski, MZ.412/Nordvargr, John Carpenter, Sunn o))), Eliane Radigue, Old Sorcery, Harold Budd, Wydraddear, Old Nick, Åke Hodell, Pauline Oliveros, Valarian, Mica Levi, Ithildin, Clara Rockmore, Moëvöt, Steve Roach, Trollmann Av Ildtoppberg, la nouvelle « Crouch End » de Stephen King, « La maison au fond de l’impasse » de Frédérick Durand, « La Maison des feuilles » de Mark Z. Danielewski, « La Cité Oblique » de Ariane Gélinas et Christian Quesnel.

Sinon, en conclusion, je laisse la parole à mon collègue et ami Léon Lecamé (notre grand manitou des réseaux sociaux, mélomane aguerri et être avec qui j’entretien toujours une correspondance passionnée et passionnante). Ce dernier vous a concocté ce texte effarant faisant office de critique et d’introduction à mon oeuvre bruitative. Je le remercie lui aussi, chaleureusement :

Le mur du son de l’outre-tombe envahit les âmes. Esprits-frappeurs. Essaim de drone-cénobites. L’insondable. L’innommable? Une caresse acerbe et sournoise aux doigts crochus et rugueux.

Une présence titille l’instinct, ça en devient presque sensuel. Les drones se comportent en Salò. Ils veulent tout nettoyer. Frotter la peau et la chaire. Laver le silence à l’ammoniaque. L’innocence écartelée. Mais le cocher-organiste n’est pas de cette avis. Il sort plutôt l’armagnac et le shisha. À genoux, il lève les bras et psalmodie, ses incantations ensorcelant les drones-cénobites qui commencent une chorégraphie erratique.

Mais le sort se retourne contre le cocher qui, le regard vide mais solennel, voit des griffes sortir de ses doigts et commence à jouer dans sa chaire avec. Je suis témoin, mais je ne peux rien y faire…

Les drones-cénobites reprennent une chorégraphie en entaillant le pauvre homme jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de lui.

Puis la scène s’évapore soudain. Je suis au bord d’un précipice, le brouillard opaque m’empêche de discerner vraiment les choses. Je me retourne devant un cimetière antique et poussiéreux. Des entités primordiales accomplissent un rituel incompréhensible. Le temps est suspendu, a-t-il déjà existé? 


Toutes les âmes du site maudit s’échappent, ils essaient de communiquer par ondes radio. Mais je n’entends que du parasitage. L’atmosphère est lourde et lugubre. Je me sens appesanti et goguenard. Harcelé par des particules fantomatiques.

Le cocher, devenu cénobite, est revenu avec son orgue-rasoir. Il a fusionné avec son instrument. Les touches sont en cartilage, les cordes en viscères. Il joue pour dépouiller les âme chirurgicalement. Il les purifie électromécaniquement. C’est dans l’ordre des choses. Le vent glacé finira de disperser ce qui n’a jamais été. L’Abysse pulse encore.  Affamé. 


L’Oubli n’est pas fiable. Il ne pense qu’à ses propres intérêts.

-Léon Lecamé, 26 janvier 2024

Pour acheter la version numérique et/ou entendre les autres offrandes phoniques de UgUrGkuliktavikt, c’est ici : https://ugurgkuliktavikt.bandcamp.com/

Playlist

PLAYLIST #25 – Semaine du 29 janvier 2024

SALADE D’ENDIVES

PHYSIQUE :

  • Alamire, Clare Wilkinson, Jacob Heringman, Kirsty Whatley, David Skinner – Anne Boleyn’s Songbook (Obsidian, 2 x CD) [2015]
    Anne Boleyn… deuxième épouse d’Henry VIII (et la plus célèbre). Femme de culture et de coeur, intelligente, sensible, qui fit son éducation artistique au Pays-Bas et en France, y découvrant les plus grands compositeurs flamands et français de l’époque : des Près, Brumel, Mouton, Févin, Compère, etc… Avant de connaître son destin tragique, Boleyn compila au fil des ans un recueil de ses oeuvres musicales préférées, qu’elles soient profanes ou sacrées, instrumentales ou vocales. Ce très beau disque double de l’ensemble vocal Alamire propose un programme musical extirpé à 100% de ce « Songbook » (toujours conservé à la bibliothèque du Royal College of Music de Londres).

  • Billie Holiday – Lady In Satin (Columbia, CD) [1958]
    Chef d’oeuvre incontesté de jazz vocal et un des disques les plus « douloureux » à écouter (malgré la beauté des arrangements)… C’est Billie à la fin de sa vie, un an avant son décès, la voix éreintée et détruite, le corps meurtri par l’abus de drogues, le coeur brisé en milles millions de miettes qui ne pourront plus jamais être recollées. Si vous vous demandiez si on peut enregistrer de la douleur authentique sur disque, écoutez moi ce Lady in Satin au plus vite. Ce disque sent la MORT. Et jamais mort n’aura été aussi belle.

  • Magma – Mekanïk Destruktïẁ Kommandöh (Seventh, CD) [1973]
    Malgré toute la violence du propos, cette oeuvre explose dans une forme d’allégresse grisante. Jamais cataclysme n’aura autant été illustré avec tant de lumière folle et de béatitude exaltante. Nos tympans ravis jusqu’à plus soif sont conviés à une véritable célébration orgiaque de la destruction complète et totale d’un univers bientôt révolu… Cet album est une charge émotive forte qu’on reçoit en plein dans la gueule (avec délice, il va sans dire) : chorale kobaïenne frénétiquement possédée, section d’assaut rythmique qui tel un Tank détruit tout sur son passage (l’ineffable duo Vander-Top), cuivres en transe, guitare chatoyante de Claude Olmos, Klaus Blasquiz qui joue à la corde-à-danser avec ses cordes vocales et ce piano martelé à qui mieux-mieux qui trône au dessus de la masse sonore… Tout cela ne fait qu’un tout effervescent. Tout cela s’enchevêtre dans l’éther pour devenir une espèce de Supernova musicale que rien ne peut arrêter…

  • Fela Kuti & The Africa 70 – Shakara / London Scene (Knitting Factory, CD) [1973/1971]
  • Fela Kuti & The Africa 70 – Opposite People / Sorrow Tears And Blood (Knitting Factory, CD) [1977]
    Quatre albums fabuleux du légendaire maître incontesté de l’Afrobeat ; une bien petite portion de mon sublissime coffret intégral de l’oeuvre de l’homme (parce ce que TOUT est essentiel chez Fela donc : pourquoi se priver). Une discographie dont l’écoute s’avère absolument nécessaire pour tout fan de musique africaine qui se respecte un tant soit peu. Groovy-funky-licieux.

  • Spoils Of War – The Spoils Of War II (Shadoks Music, 2 x Vinyle) [Archival, 2002]
    *Matériel enregistré entre 1967 et 1971
    Excellent groupe de rock psychédélique expérimental (mené par le multi-instrumentiste Jim Cuomo) qui n’a hélas jamais pu publier sa musique durant son existence. Merci donc à Shadoks d’avoir pu rendre ces merveilles disponibles à un plus vaste auditoire. Le « butin de guerre », c’est en plein le genre de psych qui me parle beaucoup. Hyper éclaté et varié, dans la veine de groupes tels que West Coast Experimental Pop Art Band, United States of America, White Noise, Silver Apples, Fifty Foot Hose, etc… Un superbe mélange de acid rock, de proto-prog, de moogsploitation/space age pop, de proto-électronique, de folk timbré et de jazz-rock ; le tout avec des guitare bien fuzz et de l’orgue électrique en masse. Le genre de truc qui va parler aux fans de Broadcast et Vanishing Twin.

  • The Roots – Phrenology (MCA, CD) [2002]
    Après le sommet qu’était l’album précédent (Things Fall Apart), les Racines auraient aisément pu s’asseoir sur leurs lauriers et continuer dans cette voie. Mais les Roots ne font pas ça. Ils sont beaucoup trop curieux, imaginatifs et avides d’explorations sonores pour cela. Phrenology est un laboratoire d’expérimentations diverses et fascinantes, proposant des beats rugueux et lourds ainsi que des moments inusités ; comme un morceau punk de 24 secondes nommé « !!!!!!! » ou encore « Water », piste de 10 minutes qui prend éventuellement un virage abstrait-psych-jazz-électro-maximaliste-plunderphonics avec la présence de guitares folles ! La production est juste sublime. Les lyrics de Black Thought sont incroyables, ce dernier s’imposant ici comme LE parolier ultime des Roots. Grand album et un de mes préférés du groupe.

  • Trhä – Tálcunnana Dëhajma Tun Dejl Bënatsë Abcul’han Dlhenisë Ëlh Inagat, Jahadlhë Adrhasha Dauzglën Nu Dlhevusao Ibajngra Nava Líeshtamhan Ëf Novejhan Conetsë Danëctsë Kin, Ëf Tu Dlhicadëtrhënna Bë Ablhundrhaba Judjenan Alhëtangrasë Shidandlhamësë Inkom (Ixiol Productions, Vinyle) [2022]
    Possiblement mon projet de black métal préféré actuellement, le très (trop diront certains) prolifique one-man band Trhä produit une quantité impressionnante d’albums et de splits depuis la sortie de son premier opus Nvenlanëg en 2020. Sa musique, totalement unique et mystique, mélange bon nombre de genres et d’influences : black métal atmosphérique lo-fi avec une forte ascendance ambient (rappelant les travaux de Paysage d’Hiver ou encore Bekëth Nexëhmü), dungeon/winter/comfy synth, Black Screamo (à la Sadness), Darkwave néo-classique, Blackgaze et Ambient pur. Et tout ceci s’enchevêtre dans la marmite magique de Trhä pour créer un tout hyper personnel, unique et un brin psychédélique/opiacé/confus.
    Cet album au nom presque comiquement trop long (dans une langue inventée, qui plus est) est consisté d’une seule piste absolument renversante et assez stupéfiante, qui juxtapose des sons de synthés nostalgiques/joyeux (qui sonnent presque « disque de new age de Noël ») à un black metal cru et mélancolique en diable. Le résultat fera fuir certains mais pour moi, ça fait MOUCHE. C’est comme se retrouver enfermé dans une boule à neige qui se fait violemment « shaker »… être désorienté, se faire virevolter de tout bord tout côté dans la neige folle… puis errer dans ce monde féérique et sibyllin, qui met en scène un père Noël grimé de corpse paint qui livre des cadeaux à des enfants nains de jardins.

  • Hilary Woods – Acts Of Light (Sacred Bones, Vinyle) [2023]
    L’album le plus sombre de 2023 et aussi un de mes préférés… Musique de rituel assombri et occulte dans les bois perdus, faiblement éclairés par une lune de suie. 9 pistes funéraires très drone et mettant en scène une contrebasse sous-terraine, du violoncelle éploré, des field recordings, des murmures de perdition et une chorale fantomatique qui semble gémir dans la nuit éternelle, sous dix milles couches de ténèbres rampantes.

  • Barbara Monk Feldman (GBSR Duo with Mira Benjamin) – Verses (Another Timbre, CD) [2021]
    Délicate suite de 5 pièces pour piano, percussion et violon, composée par la veuve de l’immense Morton Feldman entre 1988 et 1997, en hommage à son défunt mari. Les amateurs de Morton se retrouveront pleinement dans cette oeuvre où l’intimité et le mystère sont palpables.

  • Pierrot Lunaire – Pierrot Lunaire (Sony Music, CD) [1974]
    Un premier album de facture plus classique que leur second chef d’oeuvre d’avant-prog (Gudrun, paru en 1977) pour ce groupe italien. Cela demeure tout de même un excellent disque de rock/folk progressif très pastoral, parfois festif (ne vous fiez pas à la pochette vachement inquiétante) et parfois mélancolique ; proposant de très belles mélodies portées par ce piano entêtant (très mis de l’avant) et par une ribambelles de guitares (12 cordes, acoustique, électrique, mandoline, sitar).

  • John Zorn – The Unknown Masada (Tzadik, CD) [2003]
    Pour célébrer en grand les 10 ans de la formation free jazz hébraïque Masada, tonton Zornounet a décidé de nous faire offrande de plusieurs albums « anniversaires ». Ceci est le troisième volume de cette sublime série de disques qui marqueront les esprits des mélomanes particulièrement cauteleux de 2003 à 2005 (et en particulier le mien). Ce Masada « inconnu » porte bien son nom car il nous présente des compos inédites mais interprétés non pas par le miraculeux quatuor mais plutôt par divers artistes/groupes de l’écurie Tzadik (mais pas que)… Regardez-moi le line-up de fou furieux : le violoncelliste énorme Erik Friendlander, le violoniste polymorphe Eyvind Kang, le super-groupe expérimentalo-métalo-foutraque Fantômas, le batteur japonais punk-zeuhl-timbré Yoshida Tatsuya (des légendaires Ruins), le précieux acolyte trompettiste Dave Douglas (accompagné de Zorn lui-même au saxo), Jamie Saft (claviériste dans Electric FUCKING Masada), la bidouilleuse électronique Ikue Mori, le compositeur/trompettiste légendaire Wadada Leo Smith ET J’EN PASSE. À travers les pattes de ces musiciens immenses (la crème de l’avant-garde), les compos néo-klezmer-jazz-ultra-complexes de Zorn prennent différentes teintes kaléidoscopiques psychotropes. Mais on entend toujours la facture complètement inimitable d’un des plus grands muzikos et compositeurs des 40 dernières années. Absolument magistral.

  • Earth – Earth 2: Special Low Frequency Version (Sub Pop, CD) [1993]
    Amateurs de drone dooooooom Metal, les deux premiers albums de Earth représentent la genèse du style et sont donc essentiels à votre culture musicale. À l’ardoise sur ce Earth 2 : trois longues pistes leeeeentes, pesantes, monolithiques, où les riffs de guitares durent éternellement et se perdent dans l’horizon, se percutent, s’entrechoquent, devenant par le fait même un espèce de grunge-ambient tari, désertique et post-apocalyptique. C’est comme un album de Black Sabbath que tu fais jouer en 10 fois plus lent, en montant la basse au MAXIMUM. De leur propre aveu, Sunn o))) n’existerait pas si Earth n’avait pas sorti cet album.

  • The Smashing Pumpkins – Mellon Collie And The Infinite Sadness (Virgin, 2 x CD) [1995]
    N’en déplaise à plusieurs, j’ai toujours préféré Smashing à Nirvana (oui, vous pouvez me lapider) et je considère Siamese Dream comme le meilleur album grunge de tous les temps (en plus d’être un chef d’oeuvre de Shoegaze). Melon Collie est ultimement moins parfait que son prédécesseur et certains le trouvent trop long… mais pour moi, c’est un régal d’un bout à l’autre. Je salue aussi l’audace de sortir un album concept double dans le contexte de l’époque (c’est un move très très « prog » ça). Il y a des morceaux absolument incroyables là-dessus et un son de guitare qui me fait brailler de bonheur. Faut vraiment qu’un album soit superbement composé et produit pour que je réussisse à me farcir un aussi médiocre chanteur pendant plus de 2 heures.

  • Poppet – They Merrilly Prance OST (Gulik, Cassette) [2022]
    Une trame sonore pour un jeu de horror-folk text-based. Poppet mélange avec brio le dungeon synth, le horror synth et le dark ambient, en incluant aussi une pièce de goth-rock d’un groupe fictif (Dissipation) qui fait parti du récit du jeu en question. Très très fun.

  • The Toors – Dwarves and Plants (Phantom Lure, Cassette) [2023]
    ADORABLE EP de ce projet de comfy synth qui fait immédiatement penser au génial Plantasia de Mort Garson. Ce truc est tellement sympathique et addictif. Le genre de musique qui te fait sourire même si tu viens de vivre une journée de merde absolue.

  • Malokarpatan – Krupinské Ohne (The Ajna Offensive, CD) [2020]
    Je me passe ce troisième album de ce génial groupe slovaque en attendant leur quatrième opus. À chaque offrande discographique, Malokarpatan réussissent avec brio le pari très risqué d’être à la fois hyper divertissants/fun et hyper artistiquement accomplis, ce qui font d’eux l’un des groupes les plus intéressants de la scène Métal actuelle.
    Krupinské Ohne est un album incroyablement maitrisé qui fusionne une quantité assez ahurissante de genres musicaux : black métal atmosphérique, rock progressif, speed/heavy metal 80s (très NWOBHM), folk/trash métal Bathory-esque, musique folklorique slave + quelques passages dark ambient cinématographiques. Bref, c’est un peu un genre de Iron Maiden slave fronté par Quorthon. Délicieux.

  • Eyávbëg – Olhuetétuhe: Útgustdëtii Inhúmilitæ Ëyamdirbésara Pótientæ (APOTT / GoatowaRex, Cassette) [2016]
    Raw lo-fi black metal mexicain irrémédiablement noisy/dissonant/sursaturé/WTF et toujours à la limite de l’effondrement complet. Pour ceux qui trouvent que le black metal est rendu trop propre, jetez votre oreille du côté ce marécage sonore suppuré et peuplé de créatures impossibles et grouillantes. Écouter Eyávbëg, c’est comme se trouver dans le noir absolu, ligoté dans un cachot humide et purulent, dont les murs sont faits de chair grise, chaude et malade… Et des brèches sanguinolentes qui se forment dans cette chair tuméfiée, s’échappent des milliers d’insectes avides et d’araignées aux yeux malveillants et stupides. Pour masochistes seulement (j’en suis).

  • Pere Ubu – The Modern Dance (Geffen, CD) [1978]
    Quel putain de disque génialement tordu que voilà ! C’est genre Grover de Sesame Street (mon préféré) qui serait chanteur du Roxy Music des débuts (les trois premiers albums) mais dans les late 70s, en mode art-punk avec des relents de free jazz, de no wave et de garage rock dissonant. Euphorique, torturé et très très TRÈS fun. Le genre de truc tellement en avance sur son temps que ça pourrait sortir demain matin qu’on l’encenserait (à juste titre) comme une merveille bizarroïde de haut calibre.

  • Paul Beaver & Bernard L. Krause – The Nonesuch Guide To Electronic Music (Nonesuch, 2 x Vinyle) [1968]
    Un disque très très important dans l’évolution de la (alors jeune) musique électronique. Paul CASTOR et son comparse Bernard(-l’ermite) Krause ont voulu faire un genre de guide sonore des capacités/possibilités des synthétiseurs modulaires Moog, alors à la fine pointe de la technologie. Il n’y a qu’une seule pièce musicale en soi, « Peace Three » (répétée deux fois). Le reste, c’est un geek-fest : les différents sons électroniques produits par le synthé mis de l’avant, isolés des autres. C’est le début d’un monde sonore nouveau, qui allait bientôt influencer la musique at large dans tous ses styles et déclinaisons.
    Un achat essentiel pour tout fan de musique électronique ou quiconque se cherche des samples old school électro !
    P.S. : les fans de jeux vidéos de plus de 35 ans seront surpris de réaliser à l’écoute à quel point certains de ces sons ressemblent à ce qu’on retrouvait effets sonores et bandes sons de jeux Nes, Atari, Coleco Vision, etc…

  • Merzbow | Shora – Switching Rethorics (Bisect Bleep Industries, CD) [2002]
    Magistral split de notre ami Masami avec Shora, groupe post-hardcore/mathcore suisse. Ça te décrasse le système bien comme il faut. Le maître incontesté du Harsh Noise Japonais est en train grande forme et Shora (qui ont connu une bien trop courte carrière) sont positivement renversants. Le meilleur de deux mondes sonores extrêmes réunis pour notre plus grand bonheur acouphèné.

  • HMLTD – The Worm (Lucky Number, Vinyle) [2023]
    Un opéra rock à propos du ver qui sommeille en chacun de nous (non, on ne parle pas de santé gastrique ici)… Un album à la fois affreusement génial et glorieusement insupportable, mais qui créé une forte addiction chez tous les fans de musique rocambolesque, grandiloquente, alambiquée. Un genre de croisement illicite entre black midi, Radiohead et Black Country, New Road… mélangeant art pop, prog symphonique, glam et post-punk nerveux. Le Lamb Lies Down on Broadway d’une nouvelle génération.

  • Les Musiciens Du Nil – Egypte (Ocora, Vinyle) [1977]
    Originaires de la région de Louxor et des villages avoisinants, les Musiciens du Nil font de la musique traditionnelle (instrumentale ou chantée) et de la musique de danse, en utilisant entre autres la vièle rababa (l’ancêtre du violon) et multiple percussions. On navigue ici dans le vrai, dans l’authentique… à travers l’histoire et le partage des traditions musicales ancestrales. Merci Ocora de toujours proposer de si beaux voyages sonores à travers ces cultures étrangères fascinantes.

  • Henry Flynt – You Are My Everlovin (Superior Viaduct, CD) [1986]
    Attention : chef d’oeuvre total, complet et ahurissant de minimalisme / avant-garde / drone / psych-avant-folk / musique classique hindoustanie croisée célestement au primitivisme américain d’une si unique façon. Le trip total. Un disque IMPORTANT.

STREAMING :


GUILLAUME P. TRÉPANIER

Écoutes récentes, de gauche à droite :

  • Pluto – Pluto (1971) [UK]
    Hard rock anglais obscur, un peu niais et crasseux, qui flirte avec le prog et le protonde chez proto-metal. J’aime beaucoup le vieux hard rock early 70s, on y retrouve toujours un sentiment de rébellion et une grosse volonté de défoncer des portes closes chez les groupes.

  • The Mars Volta – The Mars Volta (2022) [US]
    Pour citer Cedric Bixler-Zavala : « We wanted to make a sunday morning record ».
    Well, si c’était ça l’intention, c’est plutôt réussi. C’est la première fois qu’on ne me demande pas d’arrêter la musique dès les 2 premières minutes où je fais jouer du Mars Volta.

  • The Mars Volta – Que Dios Te Maldiga Mi Corazon (2023) [US]
    Pour ceux qui n’ont pas apprécié le dernier Volta, je recommande fortement sa version acoustique. En fait, c’est même ici que ça se passe. Un album ancré dans les racines latines de ses créateurs, l’émotion dans le tapis.

  • Jordsjø – Pastoralia (2021) [Norvège]
    Groupe de prog norvégien actuel dans la veine de Jethro Tull, mais un peu plus jazzé. Pastoralia contient des riffs catchy, des arrangements époustouflants aux instruments à vent et de la guitare jazz-rock éblouissante.

  • Yves Laferrière – Yves Laferrière (1978) [QC]
    Un de mes albums québécois préférés par un des plus grands bassistes de tous les temps. Yves Laferrière et sa musique douce, engageante, hors du commun et ultra mélodique. Quand on chante un air de basse, t’sais.

  • Population II – À La Ô Terre (2020) [QC]
    Après avoir apprécié fortement leur nouvel album complètement cerveau-fondant, j’ai réécouté À La Ô Terre. Ce disque me rend jaloux. C’est rare que je dis ça, mais J’aurais aimé jouer dessus et y participer. C’est teeeellement mon genre.

  • Manu Dibango – O Boso / Soul Makossa (1972) [Cameroun]
    Je recommande à tous cette perle jazz-funk afrobeat ascendant calypso ultra mélodique et groovy. Que du bonheur!

  • Djo – Twenty Twenty (2019) [US]
    Twenty Twenty est un album électro/pop ascendant psychédélique de l’ancien membre des Post Animals, le fameux Joe Keery. À côté de son talent de comédien dans la célèbre série Stranger Things, le gars est aussi un fantastique musicien.

  • Jimmy Hunt – Le Silence (2021) [QC]
    Avant même de connaître l’annonce d’un nouvel album surprise de Jimmy Hunt, j’ai fait tourner celui-ci. Une œuvre courte, des petites phrases poétiques, des mélodies douces, une voix en retrait. Ça s’écoute l’oreille grande ouverte et ça nous enveloppe pour l’hiver.

  • The Alan Parsons Project – Pyramid (1978) [UK]
    Certainement parmi mes meilleurs de Mr. Parsons. Pyramid délaisse un peu le prog pour un son entièrement pop et de son temps, la fin des 70s, mais il est tellement catchy, transportant et bien arrangé avec des sonorités intéressantes, qu’on ne peut s’y plonger avec passion.

  • Syd Barrett – Opel (compilation de 1988) [UK]
    De l’histoire de la musique, Syd Barrett est un des artistes qui me fascine le plus. Cette compilation officielle contenant du matériel auparavant inédit enregistré entre 1968 et 1970 est donc un essentiel pour moi. Particulièrement pour la pièce étrange et envoûtante « Lanky » ou encore la magnifique « Milky Way ».

  • Mirkwood – Mirkwood (1973) [UK]
    Groupe hard rock aux accents psych, blues et garage, qui sonnent comme l’époque 67-71, mais qui semblent avoir publié leur truc plus tardivement, en 1973. Il y avait tout un guitariste dans cette formation, les solos et les riffs sont épatants, la production est parfaitement imparfaite et le produit est certifié 100% authentique.

LÉON LECAMÉ

  • Steven Lynn – Soundtrack from an Imaginary Western (cinematic)
  • Rakta – Falha Comum (industrial folk/power electronics/tribal)
  • Special Request – What Time Is Love? Sessions (techno/ambient/idm)
  • Housecat – Songs in a Quiet Key (guitares lounge/jazz)
  • James Demon – After Life (ebm/dark techno)
  • Drachenorden – A Knight Tales (blackambient/medieval/dungeon synth)
  • Niladri Kumar – Revelation (sitar/folk indien)
  • Aura Merlin – Illuminations (medieval/dungeon synth)
  • Atomiste – Midnight Here We Come (dark jazz/bigband)
  • Departure Chandelier – Satan Soldier Of Fortune (black metal)
  • Magnum Innominandum – إمبراطورية مستحضر الأرواح (downtempo/barber beats)
  • Fatoumata Diawara – Sissoko Segal Parisien & Peirani – Siân Pottok-Les Concerts Volants – ARTE Concert
    https://www.youtube.com/live/v5AhGb_kTcs?si=hOYprRu4nOmFmHbq
critiques

The Zombies – Odessey and Oracle

Année de parution : 1968
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : Vinyle, Varèse Vintage – 2022
Style : Pop Psychédélique, Sunshine pop, Pop Baroque

Les Morts-Vivants sont surtout connus pour « Time of the Season » (qui est d’ailleurs présente sur cet album) ou l’utilisation de certaines de leurs pièces antérieures dans un film de notre bon ami Wes Anderson (« The Life Aquatic » pour ne pas le nommer), mais il serait dommage de les considérer comme un groupe de seconde zone. Leur sens mélodique imparable, leurs harmonies vocales dignes des Garçons de la Playa et leurs compositions ont de quoi rivaliser avec les Beatles. Oui-oui. Le mot magique est dit. Et cet « Odessey and Oracle » est un grand disque de son époque, aussi essentiel qu’un « Pet Sounds » ou un « Sgt Pepper ».

En partant : la pochette. Pur produit de son époque (dixit). Psyché-bordélique. Toute dégoulinante de couleurs et suintante d’harmonie joyeusement heureuse et toute ce genre de chose. Annonciatrice du genre de trip ensoleillé et foutraquement orgasmique qui nous attend.

On commence en douceur avec « Care of Cell 44 », joyeux pastiche des Beach Boys. Ya plein de « whom bi bom ba-ba-da » et de « Aaaaah, AAAAA-AH-AH-AH ! » et ce petit piano à la Schroeder dans Peanuts (qui demeure un des ancrages de tout le disque). L’album nous montre vraiment sa superbe avec la pièce suivante, « A Rose For Emily », magnifique joyaux pianistique étincelant de milles feux. C’est beau. C’est tendre. Ça me donne le goût d’embrasser une Émilie en l’an de grâce 1968. On retrouve une forte influence Beatles sur le prochain morceau, « Maybe After He’s Gone ». Le suivant, « Beechwood Park », est d’une splendeur toute contrôlée, bien anglaise quoi. C’est du Zombies pur jus. Ces garçons timides qui composent des belles chansons nostalgiques portées par leurs voix pleines d’attente et ce clavier ensorcelant. Sont vraiment les maîtres des refrains accrocheurs et des finales splendissimes aussi. C’est ensuite le temps des brèves chandelles ; encore un hymne mélancolique mais exposé à un Soleil irradiant. J’aime cette tristesse résignée et bizarrement joyeuse qui sévit chez ce groupe.

Vient ensuite un des plus beaux moments discographiques des Zombies, « Hung Up On A Dream », véritable coffre-aux-trésors de 3 minutes. Il y a tout dans cette chanson faussement joviale, où l’on nous dit que « Sometimes I think I never find such purity & peace of mind again. » La fin de l’innocence. La musique faussement optimiste est celle qui me fait le plus pleurer, pas vous ?

« Changes » est une sympathique réminiscence du Flower Power avec cette flûte entêtante. « I Want Her She Wants Me » est un bel écho aux œuvres de jeunesse du band mais orchestrée à la manière du Sergent Poivre. C’est aussi le morceau le moins bien produit du disque, comme à part. Mais je l’aime ainsi. Ensuite, nos joyaux drilles nous disent triomphalement que ce sera leur année (avec leur armée de cuivres), alors qu’à la sortie de « Odessey », le groupe n’existe déjà plus.

« Butcher’s Tale ». L’anomalie du disque. L’OVNI sonore des Zombies. Leur truc le plus expérimental et sombre. Et ma pièce préférée. Un morceau qui aurait fait bonne figure chez White Noise. Une ouverture des plus creepy, tout en voix résonantes, et cet harmonium de carnaval déjanté qui ouvre le bal avec un Chris White qui remplace Colin Blunstone aux vocaux, relatant les horreurs de la Grande Guerre. Un moment étrangement glaçant dans un album pourtant porté sur l’allégresse.

« Friends of Mine » est bon, mais peut-être le seul moment plus faiblounet du disque. Ne reste que l’hymne national des Zombies, l’incroyable « Time of the Season ». Comment résister à applaudir intérieurement en savourant cette petite merveille pleine de basse sexualisante, de notes de piano en forme de goûtes de pluie et ces foutues solo de claviers d’orgues kitschouilles. Du BO-NHEUR auditif, mesdames-messieurs.

Voilà là un GRAND disque de pop qu’il faudrait réhabiliter de toute urgence. Acheter vous une copie. Non. 2 copies. Non. 16. Et donnez cet album à vos proches, vos amis, vos ennemis, des itinérants, des zèbres au zoo. Il faut qu’Odessey and Oracle ait son heure de gloire, enfin.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Masada – Live in Sevilla 2000

Année de parution : 2000
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Tzadik – 2000
Style : Free Jazz, Klezmer, Post-Bop

Quand on parle des « plus meilleurs groupes Jazz du monde entier », on pense forcément au premier et au second grand quintet de Miles Davis. On pense aussi au Quartet de John Coltrane, à l’Art Ensemble of Chicago, à l’Orchestre de Duke Ellington, au Pat Metheny Group (pour ceux qui aiment le son 80s, j’en suis donc deal with it)…. Et plus récemment, on pense à Masada. Le quatuor de John Zorn (sax alto) qui marie allègrement Free Jazz à la sauce Ornette Coleman, Post-Bop et musique Klezmer. Pour ce projet hautement personnel, papa Zorn s’est acoquiné de trois comparses/amis de toujours qui sont parmi les meilleurs au monde : Dave Douglas à la trompette, Greg Cohen à la contrebasse et Joey Baron à la batterie.

Absolument TOUT ce que Masada a enregistré (dans sa forme classique) est absolument essentiel. Que ce soit les 10 disques studio (allez John, sors nous ça en coffret steu plaît ! …. Edit : c’est maintenant chose faîte !!!!) ou les nombreux albums en pestak. Pour les avoir vu, justement, en concert à la Place des Arts (été 2006), je pense qu’ils sont à leur meilleur dans ce contexte. Ce fut d’ailleurs un des shows les plus mémorables de ma vie ; probablement le truc le plus « tight » que j’ai vu ever (et ce, malgré qu’une petite partie du toit de la bâtisse se soit écroulée sur la batterie de Baron en plein milieu d’une pièce incroyable ; ce qui n’a pas empêché le bougre de continuer de livrer la marchandise comme un Dieu, sans broncher. Ce mec s’adapte à TOUT).

Vous avez donc le Masada « live » dans toute sa gloire ici. Prise de son impeccable. On a l’impression d’y être. Compos incroyables de Zorn qui va puiser l’essence de vieux airs hébraïques pour en faire une matière sonore nouvelle, libre et belle ; une magnifique assise sur laquelle 4 des meilleurs musiciens du monde entier peuvent s’exprimer, improviser, dialoguer, donner libre cours à leur folie contrôlée, leurs couleurs, leurs émotions, leur rigueur, leur vélocité.

S’alternent ici des morceaux tantôt festifs/envolés/chaotiques, tantôt doucereux/nocturnes/impalpables (mais toujours bouillonnants). Les échanges Douglas/Zorn sont particulièrement savoureux ; et leurs solos respectifs sont tous étourdissants (dans le bon sens du terme) et complètement uniques. Deux putains de maîtres à l’oeuvre, sur la corde raide presqu’en tout temps, qui ont une chimie du diable. Douglas est plus feutré et chaleureux. Zorn, plus tourmenté et viscéral. Puis la section rythmique (Cohen/Baron), splendide et essentielle, réussit à faire tenir toute cette masse sonore hirsute, lui permet de garder pied sur Terre, l’empêche de se perdre complètement dans un firmament cosmique… Je me dois de souligner le jeu exceptionnel de Baron, qui réussit la délicate tâche « d’ancrer » les délires de Zorn/Douglas mais qui « danse » aussi rythmiquement à travers tout ça, faisant des entrechats majestueux tout en propulsant la cadence primaire. Probablement le meilleur batteur que j’ai vu en spectacle (à égalité avec Christian Vander de Magma).

Un monumental disque de Jazz. Et une superbe porte d’entrée dans l’univers de Masada.


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critiques

Fela Kuti & The Africa 70 – Shakara

Année de parution : 1972
Pays d’origine : Nigeria
Édition : CD, Knitting Factory Records – 2016
Style : Afrobeat, Jazz-Funk

Note : On retrouve aussi l’album Fela’s London Scene (1970) sur le même CD. La chronique ci-bas ne concerne que Shakara


Le groove suprême. Fela qui fait du Fela pur jus. Le mack daddy de l’Afrobeat durant sa plus légendaire salve de sorties discographiques, juste ça. Bordel que cette musique est hypnotique et contagieuse. Il y a bien sur ces envolées saxophoniques, ces claviers psych-jazzy-atmosphériques, ces guitares funky à la James Brown, les autres cuivres ; chauds et puissants, qui viennent parfois en renfort pour appuyer la transe sonore incantatoire à divers moments clés… mais ce qui tient toute la chose rutilante, ce sont ces percussions tribales, polyrythmiques, euphorisantes, grandioses, essentielles (merci monsieur Tony Allen).

« Shakara » est un de ces disques de Fela qui s’écoute tout seul, qu’on laisse nous envahir tout entier. Même le petit blanc-bec que je suis se surprend à danser (très mal) à chaque fois que je mets le cercle de plastique dans le mange-disque. Un groove de ce calibre là, ça ne se contrôle pas. L’Africa 70 nous assène deux morceaux seulement, mais deux putains de baffes, deux merveilles hirsutes qui, au gré de nombreuses (et délectables) variations vont s’imprimer dans votre cortex à tout jamais, un peu comme un genre d’ambient-muzik extra-terrestre mais plus active et non-statique. Deux longues pistes qui durent pas loin d’un quart d’heure chacune… Juste assez longues pour savourer chaque seconde, en prenant le temps de se perdre petit à petit dans la rythmique ensorcelante.

Ça débute par « Lady », merveilleuse chanson-« problématique » (tsé, ce terme très tendance en ces temps un peu tièdes) où sieur Kuti nous crache sa misogynie en pleine gueule et nous raconte que la libération des femmes et le féminisme, et bien, c’est pas bien parce ce que lui, il aime ça avoir son harem et tirer des coups à droite à gauche… Nonobstant les différences culturelles, l’attitude de « pimp » de Fela et le fait que le disque fut enregistré à une autre époque, cela reste franchement arriéré comme propos… Mais force est d’admettre que ça groove (toujours ce mot) solidement de tout bord tout côté, sans relâche, impitoyablement, pour le bonheur de nos oreilles.

Puis, vient ensuite le morceau-titre, un de mes préférés du Nigérien… « Shakara » c’est la frénésie contrôlée, l’opulence pulsative, le génie des variations rythmiques subtiles, un voyage initiatique sensoriel complet, la fougue endiablée croisée à une certaine forme de zénitude lunaire, le chaos et le calme enchevêtrés dans un maelström bouillonnant… Bref, de la très très TRÈS grande musique.

Un excellent Fela, comme (presque) toujours. Un des premiers que je recommanderais à un néophyte (avec Roforofo Fight, Zombie et Expensive Shit).


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critiques

Fripp & Eno – (No Pussyfooting)

Année de parution : 1973
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, Editions EG – 1987
Style : Tape Music, Drone, Proto-Ambient, Génie

Question : Qu’est-ce qui se produit lorsque deux génies se retrouvent dans le même studio avec comme projet de révolutionner la musique ?

Réponse : Pas d’insertion plantaire dans le vagin.

Robert Fripp (guitariste/dictateur de King Crimson) et Brian Eno (ex-claviériste de Roxy Music/producteur/arrangeur/non musicien de son auto-qualification) ont créé quelque chose d’assez particulier sur cet album ; quelque chose de révolutionnaire même : en utilisant une technique de manipulation de bandes d’enregistrements, ils ont réussi à suspendre une piste de guitare dans un « loop » infini. Ils ont ensuite ajouté une certaine densité à cette piste, la transformant en une sorte de vague sonore qui se répète sans cesse, Terry Riley-style. Les sons engendrés par ce système seront surnommés « Frippertronics » (ou plus tard : « Soundscapes ») par nos deux vénérables lascars.

La beauté de ce procédé est illustrée dans les deux morceaux qui constituent cette œuvre importante. D’abord Heavenly Music Corporation, pièce sombre et nuancée, nocturne à souhait. Fripp nous sert un de ses meilleurs solos à vie. Un solo drone ni plus ni moins. Fripp joue, se superpose à lui-même, se démultiplie, se perds en lui-même, dans ses ondes guitaristiques de plus en plus désarticulées, surréalistes, méditatives et spirituelles ; parce que l’architecte fou Eno appuie sur une ribambelle de boutons et en tourne plein d’autres pour donner naissance à cette lente symphonie d’échos langoureux. Fripp est l’instrument, la matière première. Eno est le marionnettiste renégat ; l’homme-studio qui démantèle et ré-assemble célestement le labeur de l’instrument à sa manière… Il fait peut-être un peu n’importe quoi mais c’est un n’importe quoi grandiose qui passera à l’histoire… Parce que cet album là, c’est une clé. Une de ces clés essentielles qui s’insère dans la serrure dorée de la lourde porte de l’ambient.

Swastika Girls ensuite… tirée d’une seconde session d’enregistrement. Même procédé, tout aussi touffu, mais plus diurne cette fois. Moins sombre. Mais chargé, ça oui. Liquide et transparent. Orgie de sons discordants et/ou mélodieux ; une sursaturation de répétitions cadencées. La petite rivière de Sowiesoso chargée d’électricité. Anodes et cathodes brumeuses dans l’éther des matins effervescents d’été. Spirales sonores virevoltantes. Apothéoses et overdoses de bruits ronronnants.

Voilà là un disque charnière de proto-ambient. Et un foutu grand album de drone. Il se fera mieux dans le style mais la note témoigne de mon affection particulière pour le disque, pour les passions qu’il aura enflammé en moi, pour la découverte de cette musique qui évolue en dehors de toute convention, libre, inventive, belle, fertile…


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :