En 1967, l’étoile filante qu’est John Coltrane s’éteint. Le jazz (et la musique en général) est en deuil. Christian Vander quitte tout pour l’Italie et commence à cogiter Magma dans sa tête, en l’honneur de son héros disparu. Les Archie Shepp, Albert Ayler, Sun Ra, Peter Brötzmann, Cecil Taylor, Paul Bley et Sonny Sharrock de ce monde continuent de faire évoluer ce Jazz libre, qui a puisé ses origines chez Coltrane et Ornette Coleman, respectivement… Mais c’est le disciple saxophonique de John et ancien membre d’un de ses meilleurs groupes, Pharoah, qui va rallumer la comète Coltrane et reprendre le flambeau de ce Jazz spirituel si singulier qui caractérisait la dernière période de la discographie de celui que le meilleur batteur de tout les temps à baptisé « l’homme suprême ».
Après un premier jet superbe (« Tauhid », en 1967), Sanders revient en 1969 avec son coup de maître, l’orgasmique « Karma ». Il y exprime là toute sa fougue, toute sa vision d’un jazz devenue communion spirituelle, son vocabulaire sonore éblouissant, sa vision d’une musique tout ce qu’il y a de plus coltranesque mais bien personnelle à la fois. À la tête d’une horde de musiciens investis jusqu’à la moelle (avec, entre autres, Ron Carter et Richard Davis à la contrebasse, Lonnie Liston Smith au piano, Leon Thomas aux percus et au chant habité, Billy Hart et Freddie Waits à la batterie, James Spaulding à la flûte, Zoot Sims au sax ténor et un certain Julius au cor anglais), le pharaon du sax va donner vie à une musique métissée, qui va puiser ses racines dans des cultures diverses, qui rend hommage aux divinités célestes et qui sera érigée de manière totalement libre et ouverte, comme une sorte de messe Jazz qui évolue vers la transe jubilatoire.
L’album se résume surtout à un morceau audacieusement épique, l’éternel « The Creator Has a Master Plan ». Cette exaltation de presque 33 minutes est un véritable maelstrom sonore qui prend des teintes multiples à travers son passage ouraganesque. Il n’y a pas de trame narrative à proprement parler. C’est un capharnaüm bouillonnant d’excès et de splendosité qui nous arrache à nos pompes et nous fait voyager à travers diverses Terres, diverses constellations étoilées, divers univers tous plus charnus les uns que les autres. On se laisse porter par cette musique, tout simplement. Et dieu que c’est bon. À travers l’épopée, Sanders explose de ses milles rages bienveillantes, hurle dans son instrument, refaçonne la manière de jouer du sax comme si il s’agissait d’un instrument nouveau. Il monte tellement haut et loin. C’est absolument époustouflant.
L’album s’achève sur un coda tout en douceur, le bien nommé « Colors », qui irradie de beauté nocturne et qui vient clore le premier grand cycle de la carrière de sieur Sanders. Plusieurs autres s’ensuivront…
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
John Coltrane – A Love SupremeAlice Coltrane – Ptah, The El DaoudSun Ra – Sleeping Beauty
Vague à l’âme. Mélancolie. Tristesse résignée… Ce disque en est emplit. Ça sort de tous les pores ; de tous les sillons. Album hanté, qui semble avoir déjà trop vécu. Notre Townes est abattu, maussade, triste comme les pierres. Mais de tout ce mal-être existentiel s’érigent ces chansons douce-amères, minimalistes mais profondes, percutantes, étrangement réconfortantes… Un carnet d’errances et de perdition, dont l’auteur, au plus creux de ses déboires, parvient à transformer en chef d’oeuvre luminescent, extirpant toute la beauté sublime du pathos. Chanter malgré la désillusion, les échecs et les larmes… for the sake of the song. Car la beauté est dans toute chose.
Je vois en cet éponyme de Townes Van Zandt le reflet outre-atlantique du « Five Leaves Left » de l’ami Nick Drake. Mais là où l’amertume de Nick provenait d’une dépression profonde, celle de Townes vient de ses relations brisées et de ses multiples addictions (héroïne, boisson). Deux hommes qui souffrent. Deux génies musicaux qui subliment cette souffrance en chansons magnifiques, renversantes, indémodables ; qui vivront éternellement, influençant générations et générations d’artistes, réussissant à atteindre l’âme (et les tripes) de tout mélomane. Car la souffrance est universelle. Et l’être humain (dans une vaste proportion, désolé messieurs les sociopathes) est capable d’empathie pour son prochain ; et aussi pour soi. Et quand les humains vivent des déceptions, des coups de blues, des revers… Ils ont parfois besoin de pleurer un bon coup, de se bercer dans ces univers cafardeux (mais hautement poétiques) un moment, d’entendre une voix leur dire « ça ne va pas trop moi non plus. Mais c’est aussi cela parfois, vivre ».
La vie est parfois dure et cruelle… Mais la vie est aussi beauté infinie. Donc fermez les yeux, et écoutez Townes jouer de la guitare et chanter toute la misère du monde. Vous l’entendrez alors, cette infinie beauté.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Nick Drake – Five Leaves LeftVic Chesnutt – West of Rome Mickey Newbury – Looks Like Rain
Style : WTF, Expérimental, Musique concrète, Space Age Pop, Freakbeat, Free Jazz, Classique, Contemporain, Spoken Word, Psychédélique, Laboratoire de catastrophe générale, FUTURISME
N’en déplaise à mon rival chéri Yannick Valiquette, voici une autre note très très haute (chronique écrite quand je donnais encore des notes aux albums… celui-ci avait récolté un 9.5 sur 10 pour ceux que ça intéresse). Mais je ne pouvais pas, en bonne conscience, donner une note inférieure à ce… ce… ce truc !?! Ouais, on va appeler ça un truc et pas une affaire, parce qu’après avoir écouté ce premier (3ème) volume de L’Infonie, on apprend ce que c’est L’AFFAIRE (les initiés comprendront… avec délice).
Moi, quand je pense « disque québécois ULTIME », je pense à ce premier opus discographie du collectif mené par Walter Boudreau BIEN AVANT n’importe quel Harmonium, Beau Dommage, Octobre, Séguin, etc…
Avant toute chose, l’Infonie, c’est bien plus que de la simple musique… Fondé en 1967, le groupe à géométrie variable présente des spectacles alliant musique (improvisée et composée), poésie, danse, mime et art visuel. Le projet est plus ou moins né dans le sillage de l’Expo 67, événement-clé qui fut une véritable matrice à foisonnement culturel dans celle qu’on aime bien appeler la Belle province. La tête pensante du projet, Walter Boudreau, saxophoniste free Jazz de son état, s’acoquinent de précieux collaborateurs comme le poète on ne peut plus flyé Raôul Duguay, des membres du quatuor du nouveau jazz libre du Québec, des musiciens classiques, des peintres/dessinateurs, des conteurs, un sonorisateur, un sculpteur-graveur et même un chiropraticien (le fabuleux Doc Sproc !).
C’est une quinzaine (!!!) de musiciens multidisciplinaires qui se sont réunis pour participer à l’enregistrement de cette chose rutilante qui a vue le jour sous forme de galette vinylique subversive en l’an de grâce 1969. Peu de gens l’ont acheté mais je suis pratiquement convaincu qu’ils furent tous subjugués par tant de saugrenuité euphorisante ! Au menu : un buffet chinois schizoïde au grand complet (avec un extra spare ribs qui brillent dans le noir ; d’une luminescence quasi-cosmique).
La Face A est dédiée à une suite (débordante d’idées) qui s’intitule « L’Ode à L’Affaire ». Cela se divise en 5 mouvements, tous plus cinglés les uns que les autres, dans lesquels s’enchevêtrent les spectres du jazz libéré, du classique contemporain, de la musique concrète, du freak pop spatial + une prière psychédélique-psychanalytique et j’en passe… Le genre de machin qui détruit n’importe quel préjugé ou à priori qu’un mélomane pourrait potentiellement avoir à propos de la musique québécoise.
Je me souviendrai d’ailleurs toujours de ma première écoute à 17 ans, la matière grise bouillonnante, mes tympans déviergés jusqu’à plus soif, tous mes sens à la dérive… Je ne faisais pas QUE découvrir un chef d’oeuvre underground québécois majeur. Je découvrais aussi un énigmatique portail qui, quand on l’empruntait, nous menait vers multiples univers sonores qui étaient (pour moi alors) complètement insoupçonnés. C’était mon initiation formelle à la musique contemporaine et à l’avant-garde AT LARGE (à part pour le Free Jazz, vu j’avais déjà commencé à baigner dans le Coltrane post-Amour Suprême). Bref, je ne suis pas le plus patriotique des citoyens mais j’ai quand même une certaine fierté à ce que ce soit un disque de chez nous qui m’ait fait m’intéresser à tout cela !
Donc pour en revenir à cette Face A qui débute sur un délire jazz-bruitiste incandescent… Il faut absolument mentionner la pièce « J’ai perdu 15 cents dans le nez froid d’un ange bronzé ». De UN parce que c’est le meilleur titre de piste EVEUR. De DEUX parce que c’est un des grands moments de space age pop / library muzik psychée (digne des travaux de Jean-Jacques Perrey ou de la fabuleuse messe pour le temps présent de Béjart/Henry).
La Finale de L’Ode est aussi un des trucs les plus épiques que j’ai entendu en musique de toute ma vie. On se croirait dans un remake de Ben-Hur qui se déroulerait sur la surface glacée-brûlante de Gliese 436-B.
FACE B maintenant… ça part en force avec le méga-hit bonbon acidulé-hurlant « Viens danser le « O.K. Là ! » ». Dans un monde idéal et mielleux, cette merveille serait un hymne connu de tous (oui, même toi dans le fond de la pièce !). C’est violemment jouissif et volontairement niais. C’est un genre de « Manon viens danser le ska » mais versant surréaliste-séditieux-parodique.
Cela début ainsi : Un homme (des cavernes !?!?) éructe d’un « EILLE ! MON TA&?&-BOURNAQUE !!! R’GARDE MOÉ !!!! VIENS ICITTE ! R’GARRRDE MOÉ !!!!! »
Et puis les cuivres se font allé soudainement-joliment alors que les choristes chevelus y vont de leur « OK LÀ ! » triomphal à toutes les 2-3 secondes. Pendant que ces nouveaux détails sonores hirsutes vont bon train, notre Néandertalien continue de gueuler des insanités loufoques (« LACHE MOÉ DONC !!!! M’AS T’ARRACHER L’COEUR !!!! »).
Esti de Criss de Tabarnak que c’est bon. Et con. Comme il se doit.
« Toutes les affaires s’en vont sur toutes les côtés en même temps, tout l’temps » (ce titre, tudieu !), c’est une minute en apesanteur dans un morceau de space-ambiant électronique assez enlevant et glauque. Le monolithe de « 2001 : Space Odyssey » serait fier.
Changement d’univers ensuite pour une reprise très mélancolique de « She’s Leaving Home » (des Beatles) pour ensemble à vents. C’est beau et un peu étrange de retrouver ça ici. À cela succède un « Intermezzo » au piano (pour attardé mental). Le pianiste abandonne après quelques secondes. On entend des pas. Une porte se referme. Et L’Agnus Dei (tiré de J-S Bach) vient alors envahir notre appareil auditif. Parce oui, l’album, pas satisfait de nous avoir déjà assené 48 styles musicaux disparates à la gueule, veut aussi se la jouer Baroque à ce moment précis.
Le divin disque se conclut dans l’imbroglio le plus complet avec « Desafinado » (cover de Antonio Carlos Jobim). La bossa nova réinventée à la sauce chaotique est introduite par un monologue particulièrement emphatique de notre cher Raôul Duguay (qu’on entend peu sur ce disque ; son rôle de chanteur sera plus développé sur les opus suivants de l’ensemble). Le chiffre 3 (que Raôul affectionne particulièrement) est ici à l’honneur !
La version CD de Mucho Gusto contient 3 pistes bonus (enregistrées en pestak !) qui sont d’un intérêt un peu moindre. Mais il est toujours sympathique de lire un titre comme « Histoire de la P’tite Ch’nille électrique Qui Fut Métamorphosée En Ch’nille Naturelle Par la Fée Trobouguorbrotelle ».
…
Je me suis encore une fois un peu beaucoup épanché sur cette critique donc il ne me reste pas grand chose à dire en mode « post-scriptum ». Mais bref, si vous n’avez jamais entendu CE PUTAIN D’ALBUM, il faut rectifier le tout au plus vite et l’écouter (CE PUTAIN D’ALBUM). SURTOUT si vous êtes amateur/trice de musique folle, aventureuse, libre, ouverte, fébrile, tactile, fougueuse, rigoureuse, extatique. Un disque essentiel dans la vie de tout adorateur de weird.
Anyone ready for some good ol’ kitschy super-moog fun times ?
De toute la flopée de disques de moog sortis à cette époque (fin 60s/début 70s), cet album de Dick Hyman est un de mes préférés. Et je suis peut-être vraiment juvénile/con mais bordel que j’aime le fait que le gars s’appelle plus ou moins PÉNIS HYMEN !!! ahem… Donc monsieur Hyman nous livre ici des versions électronico-lounge-expé-psychotroniques hautes en couleur de chansons populaires de l’époque avec en prime, une pièce complètement chef d’oeuvrifique de son cru (nous y reviendrons tout à l’heure).
La Face A débute avec une reprise de la mal-aimée « Ob-La-Di, Ob-La-Da » des Beatles (un petit groupe underground de Liverpool). C’est ARCHI-kétaine mais aussi ULTRA-délicieux-sirupeux comme vous pouvez vous en douter. Le Moog (merveilleux instrument que j’aimerais posséder) est utilisé à plein escient, transformant la pièce en genre de musique d’interlude de la série animée « Les Jetsons ». On tombe ensuite dans les méandres troubles d’une version COLOSSALE de « Give It Up, Turn It Loose » de ce cher James Brown. C’est un des sommets du disque à mon avis. Une magistrale transformation de la pièce d’origine qui devient ici quelque chose de complètement différent… Genre : La bande son funky d’un boss-fight impétueux de Mega Man 2 sur le LSD.
Autre cover ensuite des garçons dans l’vent avec « Blackbird ». C’est fromagé-cute, mais on perd totalement le côté hautement émotif de l’originale. S’ensuit une autre innombrable reprise de « Aquarius » (de la comédie musicale « Hair »), pièce qui je crois a été la plus reprise par des musiciens électro de l’époque (je ne compte plus les différentes déclinaisons). La version Hyman est une des meilleures moutures à mon sens (avec son petit aspect proto-kraftwerkien en filigrane). Le côté d’galette se termine avec la géniale « Green Onions » (initialement popularisée par Booker T. and the M.G.’s). Rencontre au sommet entre Rhythm & Blues et musique proto-électronique… Pour ramener une référence vidéoludique (on y pense souvent quand on parle de ce genre de disques), cela ne m’aurait guère étonné de voir le célèbre band bluesy-surréaliste de Earthbound, le Runaway Five, jouer cet air de cette manière bien particulière.
On passe ensuite aux choses sérieuses sur la Face B avec en ouverture : la seule pièce tirée du cru perso de monsieur Hyman… et QUEL morceau ! « Kolumbo » est LE chef d’oeuvre absolu de l’album et aussi une de mes pièces électroniques préférées de tous les temps. Beaucoup plus austère et expérimentale que le restant du disque (qui cultive une ambiance plutôt « bon enfant »). On plonge ici en plein coeur de la machine, du filage, des connexions, du calibrage électrique et de la psyché d’un homme qui tente de créer vraiment quelque chose de complètement nouveau… C’est un peu le bad-trip de LSD d’un ordinateur ce truc. Et ça a du être un sérieux bordel à programmer tout cela. Chapeau ! C’est même presque proto-techno par bouts avec cet espèce de drum-machine ultra primaire… À l’écoute, on pense autant aux moments les plus azimutés du Tago Mago de Can qu’à des trucs que des gars comme Varèse ou Perrey ont pu pondre en leur temps. GRAND. Et pour les fans de rap, l’inspecteur « Kolumbo » a été samplé par des mecs comme Dilla et Kanye.
On termine le disque avec trois autres covers vraiment réussis. Un autre de Booker T. et compagnie (« Time is Tight ») dont l’écoute me donne furieusement le goût de jouer à Mario Tennis 64 (pour une obscure raison). « Alfie » de sieur Bacharach devient une espèce de valse binaire bien rêveuse et sucrée comme il faut. Et pour conclure, notre cher Dick réussit à rendre justice (à sa manière) à la sublime « Both Sides Now » de ma Joni Mitchell adorée. On perd le pathos de l’originale mais on gagne sur le côté rococo/grandiloquent/rocambolesque.
Bref, The Age of Electronicus, c’est de la bonne. Surtout « Kolumbo » qui est une écoute obligatoire pour quiconque veut s’initier aux débuts de la musique électronique ! Il y a des tonnes de disques de moog dans ces années. Je les aime pratiquement tous… mais celui là va toujours garder une place de choix dans ma discothèque.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Walter Carlos – Switched-On BachDonald Erb – Music for Instruments and Electronic SoundsMort Garson – Electronic Hair Pieces
Style : Psychédélisme, Électronique, Avant-Garde, Pop Perverse Damnée et Folichonne, Tape Music, OVNI, Disque WTF
Dans les grands chef d’oeuvre ovni-esques méconnus des sixties acidulés/enfumés, il se dresse là ; non pas sur le trône mais juste à côté… C’est plutôt le fou du roi c’disque. Un clown moqueur mais damné, le visage (mal-rasé) barbouillé d’un maquillage approximatif qui sent pas très bon, les cheveux en broussaille, la gueule pleine de dents pourries, le regard absent. Un clown qui aime autant raconter des blagues salaces/déplacées en faisant de ridicules pirouettes que faire des ballounes AVEC des animaux (plutôt que l’inverse). Un chic type, quoi.
Quand je pense à la musique qui alimente le mystérieux univers des rêves et des cauchemars, je ne peux m’empêcher de penser tout de suite à ce premier opus subversif de White Noise. On tient là un véritable bad-trip sonore comme il ne s’en faisait tout simplement pas à l’époque (et même après, du moins pas dans cette forme bien particulière)… Il y a tout sur ce chef d’oeuvre de musique sombre et hallucinée : de la pop de chambre parfaite, du proto-électronique bien barré, du psychédélisme, du dark ambient, de l’humour, de l’horreur, du sexe, du plaisir, de la folie à foison, des atmosphères incroyables ainsi que des expérimentations sonores diverses (du sampling, utilisé aussi à outrance pour une des premières fois, en passant par l’impro et par un travail de post-production incroyable qui met beaucoup d’accent sur la stéréophonie).
Ce disque est une perle noire oubliée dans les brumes du temps – un vrai petit bijou soixante-huitard qu’il fait bon découvrir aujourd’hui et qui n’a rien perdu de son pouvoir incantatoire. J’imagine à peine la claque qu’on prit ceux qui l’ont acheté à l’époque de sa sortie mais d’après les commentaires que j’ai lu sur le net, cet album a été une source de crainte et d’incompréhension pour bien des gamins en 1969-70. C’était le disque de papa ou du grand frère drogué qu’on avait peur d’écouter, pensant qu’on allait être possédé par un esprit malveillant ou un démon vespéral…
An Electric Storm est surtout l’oeuvre de David Vorhaus, un des grands pionniers de la musique électronique. Vorhaus était d’abord et avant tout un contrebassiste classique mais c’est son passé dans les sciences physiques (domaine d’étude dans lequel il a gradué) et son background d’ingénieur électrique qui l’ont poussé vers le monde de la musique électronique. White Noise est né lorsqu’il a rencontré Delia Derbyshire et Brian Hodgson, qui formaient alors un groupe appelé Unit Delta Plus (les deux comparses travaillaient aussi à la BBC Worshop et sont entre autres responsables pour la création du thème de la culte émission Dr. Who !). Le trio créé son propre studio dans Camden (le nord de Londres) et se met à expérimenter avec du matériel à la fine pointe technologique de l’époque, dont le fameux EMS VCS3, premier synthétiseur de fabrication anglaise… Rapidement, les 3 acolytes se font remarquer par Chris Blackwell, leader du prestigieux label Island, qui les signe et leur donne une avance de 3000 livres pour l’enregistrement DU disque qui va populariser la ME (finalement, il n’en sera rien, et ce même si l’album s’est relativement bien vendu). Il y a alors un buzz important autour de la musique électronique ; on peut penser au premier album des Silver Apples ou au seul opus de The United States of America, avec lesquels An Electric Storm créé une sorte de trilogie non-officielle de la ME expérimentale de la fin des 60s.
David Vorhaus
C’est à New York que Vorhaus décide d’aller enregistrer son oeuvre maîtresse, choix judicieux s’il en est, parce qu’à l’époque, la grosse pomme est l’endroit-clé pour l’avant-garde. Ya le Velvet évidemment, mais aussi les disques ESP, les ci-haut mentionnées Pommes Argentées, ainsi qu’une scène de Free Jazz incroyablement riche. L’enregistrement est long et laborieux (c’était l’album avec le plus de samples à son époque, bien qu’il a du être largement dépassé par DJ Shadow et les Avalanches dans un lointain futur!), tellement que le boss de Island perd patience et finit par exiger le produit fini, ce qui fait que la dernière piste (le terrible « Black Mass ») a été improvisé en une nuit qui a du être passablement épique. Le résultat final ? MiNd=FuCkInG-BlOwInG !!!
L’album commence tout en douceur, dans les réverbérations de « Love Without Sound », génial morceau de pop atmosphérique brumeux, planant et bourré d’effets que n’auraient pas renié les bon vieux Residents (sauf que là, c’est au moins 5 ans avant les Residents). Le tout est cotonneux à souhait mais on sent pointer le malaise déjà… Des pleurs féminins, des rires bizarroïdes, des bruits de torture. On comprend alors le trip de White Noise : déconstruire la musique pop à l’intérieur même de la dite formule. Cette première face du disque sera donc dédié à ce noble but. Vient ensuite « My Game of Loving », rencontre au sommet entre Brian Wilson et Luc Ferrari. Un thème génial qui fait très film d’espion sur acide est porté par des voix célestes et des percussions iraniennes mais se voit entrecoupé succinctement par des voix de femmes françaises et allemandes (les voix de la tentation!). S’ensuit alors une orgie en studio. Oui-oui. Une vraie partouze gémissante, avec cris de jouissances passés dans le malaxeur de Vorhaus qui, tel un François Pérusse des ténèbres, joue sur les sons pour rendre le tout assez malsain… Retour alors à notre mélodie initiale qui cette fois sonne plus étrange que tantôt (le maestro joue avec nos cerveaux). Et on revient alors à l’orgie qui se voit maintenant greffée d’un aspect Bondage-SM pétrifiant (avec sons de vent occulte et solo de batterie en prime). C’est fou qu’un tel passage ait pu passer sans être censuré à l’époque ! Le morceau se termine sur un ronflement, comme si tout jusqu’à présent n’a été qu’un rêve opiacé…
S’ensuit alors le très siphonné « Here Comes the fleas », première pièce que j’ai entendu du projet et qui saura séduire les fans de Mr. Bungle par son aspect hyper diversifié et folichon. C’est certes un morceau plus léger et rigolo mais ça parle quand même d’un mec qui n’a absolument rien lavé chez lui (y compris son propre corps) depuis six semaines… « Firebird » est la perle ouvertement pop de l’album. Sorte de délire lysergique à la sauce Beach Boys qui reste solidement scotché dans la matière grise pendant des heures (avec son espèce de chant de sirène en arrière fond).
Delia Derbyshire
Retour aux ténèbres avec le dernier titre du premier côté du disque, l’intrigante « Your Hidden Dreams »… Les vocaux féminins sont aussi magnifiques que mystérieux, et rappellent par moments ceux de Björk, notre Islandaise préférée. Les paroles semblent jouer sur l’aspect diabolique et tentateur de la femme, un thème récurrent sur l’album (c’est elle qui a bouffé la pomme après tout !) :
Why do you let it hold you? Life must be lived in full view In every sin there must be pride Your hidden dreams can’t be denied Take me, and you’ll begin to understand.
Ces vocaux sont murmurés comme un secret terrible… La musique qui accompagne ce récit est parfois tranquille (mais on parle d’une tranquilité pleine de menaces obscures) et parfois s’emballe pour devenir inquiétante à souhait (cette batterie pleine de reverb qui joue les marteaux piqueurs, ce piano étrange, ces cordes angoissées…). Tout ici nous prépare magnifiquement pour ce qui va s’ensuivre sur l’autre côté : l’enfer.
« The Visitation » surprend à la première écoute… Du indus/dark-ambient en 1968-69 ? Le tout commence comme ça, en tout cas. Une montée horrible et bruyante qui s’achève sur un long cri perçant. Et le mantra se fait alors entendre, plus lugubre que jamais : « Young girl with roses in her eeeeeyes ». On s’imagine bien le Donovan de la pochette de « A Gift From a Flower to a Garden » susurrer ces paroles dans un champ de maïs en plein milieu de la nuit (brrrrr….). Les paroles et les sons semblent relater la fin tragique d’un couple à travers un accident de moto assez sanglant où le jeune homme est tué… Mais attention, l’aspect fantomatique, c’est que l’histoire est narrée par le conducteur qui revient d’entre les morts pour « visiter » sa douce encore en vie. Tout cela est accompagné par des bruits de motos spectraux, des pleurs de jeunes filles, le sons des cloches et des montées proto-industrielles… Ce morceau est un putain de chef d’oeuvre hallucinant et totalement en avance sur son temps tout en étant pourtant étrangement emblématique de son époque.
Trouvez pas qu’il fait peur vous ?
On finit le tout avec une belle petite messe noire dont le thème initial me fait penser, je ne sais pourquoi, à une version vocale du thème du stage de Bowser dans Super Mario 3. Sur cette longue piste improvisée, White Noise recrute l’excellent percussionniste de free jazz Paul Lytton (Evan Parker, Area, London Musician Collective) qui fait de la magie à travers une mer de sons caverneux. Rapidement, d’autres biscorneries électriques, hurlées, réverbérées, se joignent au délire méphistophélique. C’est vachement malsain ce qui se passe ici. La litanie tribale dédiée au mal ne se termine pas dans la joie et l’allégresse, je peux vous le confirmer…
An Electric Storm est un grand disque insolite et aventureux. On regrettera que les essais suivants de Vorhaus sous le même nom tombe dans une New Age un brin moins intéressante (malgré un très chouette second volume)… Mais avec ce premier opus discographique, le bonhomme s’assure une place au panthéon des musiques sombres et expérimentales, dont l’influence se fait aujourd’hui encore sentir sur une tonne de trucs. Un grand, TRÈS grand disque. Et un des mes desert island discs. Peace out !
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Bruce Haack – The Electric LuciferThe Silver Apples – The Silver ApplesThe United States of America – The United States of America
Édition : Vinyle, Traffic Entertainment Group – 2018
Style : Avant-Folk, American Primitivism, Raga
Cette musique se passerait bien de mots pour dépeindre sa définitive splendeur. Cette musique n’est que beauté suspendue dans un ciel changeant au gré de saisons fugaces. Ces ciels d’été à l’azur fulgurant, ponctués de cirrus haut perchés aux formes toujours plus abstraites… ciels luminescents/dégagés d’automne qui laissent s’embraser des couleurs folles, véritable feux d’artifices végétaux pour les yeux de ceux qui se laissent encore envahir par la pureté des choses élémentaires. Ciels enneigés de sous-bois, qu’on ne fait qu’entrevoir entre le brun emmitouflé de blancheur irradiante des branches bienfaitrices… ciel gris, morne et pourtant rassurant de ces marches solitaires qui sont, en quelque sorte, ce qui se rapproche le plus d’une certaine forme de spiritualité pour moi.
Un homme un peu étrange (un voyageur), sa guitare acoustique 12 cordes et sa voix de barde celtique nouveau-genre anachronique en diable (qui peut autant ravir que déplaire). Juste ça, et quelques petits arrangements baroque typique de l’époque (on est en 69) ci et là. Et ça te tisse des symphonies de « courant de conscience » grandioses. Des liturgies d’arpèges qui peuvent donner des frissons d’extases à quiconque n’a pas une pierre dans le poitrail. De la simplicité mais dans sa forme « magistrale » ; qui va au bout de ses racines flamboyantes, qui met en lumière le foisonnement intrépide qu’il y a au coeur des choses vivantes, des êtres.
Parfois, c’est Robbie qu’il te faut pour comprendre.
Dans un même état d’esprit (apaisé), Salade vous recommande :
John Fahey – Volume 6 / Days Have Gone ByLinda Perhacs – ParallelogramsJames Blackshaw – O True Believers