critiques

Vashti Bunyan – Just Another Diamond Day

Année de parution : 1970
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, DiCristina Stair Builders – 2004
Style : Chamber Folk

Le disque le plus paisible de tous les temps ? Probablement.

C’est l’histoire d’une jeune fille, perdue dans ses rêves, la tête dans les nuages, les cheveux ondulant sous un vent bienveillant, sillonnant campagnes et villages d’Angleterre à la fin des années 1960, son violon à la main. Ou serait-ce les années 1560 ? Peu importe. Vashti est intemporelle et immatérielle comme le mistral. Vashti est la pluie qui tombe gentiment un joli soir de Mai. Vashti, c’est les feuilles qui s’envolent, emportées par les bourrasques d’automne un beau jour où le ciel est d’un bleu d’azur étincelant. Vashti est le Soleil qui se couche sur la plaine à toutes les époques du monde, ainsi que la lune qui se lève magnifiquement pour nous irradier de sa luminescence des plus envoûtantes. Vashti est un poème ; ou plutôt un sonnet. Simplet. mais luxuriant. Qui va à l’essentiel. qui nous révèle toutes les richesses de ce monde. De la nature. De la sagesse des animaux. Et de la vie.

Vashti avait composé plein de belles chansons et a décidé d’enregistrer un disque. Elle y a mis toute sa fraîcheur et sa pudeur. C’était un joyau brut, un ensorcellement qui happait à grands coups de douceur. Des chansons de voyages, de saisons enchantées et d’éléments en extase. Des chansons murmurées par une voix d’ange et appuyées par une instrumentation des plus sobre : violon, guitare, banjo, harpe, orgue, piano, flûte et mandoline.

Le disque fut ignoré à sa sortie. Trop gentil. Trop beau. Trop discret. Trop limpide.

Dévastée par cet « échec », Vashti arrêta de faire de la musique et se consacra à la vie. Ses enfants, sa ferme, ses animaux. À son insu, petit à petit, son jour diamanté commençait à charmer par ci par là. C’est qu’il s’agit d’un charme tellement discret qu’il prend du temps à opérer, à franchir vents et marées. Dans les villes, on parlait « d’album culte » en discutant du seul et unique disque de la demoiselle disparue dans les limbes du temps. Des jeunes gens voulurent retrouver Vashti, la remercier pour l’impact qu’elle avait eu sur leurs propres œuvres. Devendra Banhart lui demanda conseil pour ses pièces et l’invita à chanter avec lui. Elle accepta. Les gentils garçons d’Animal Collective l’invitèrent à participer à un EP hors-norme qui demeure un des enregistrements les plus précieux de ma discothèque. Joanna Newsom vint lui rendre visite un jour où mme. Bunyan commençait à créer son second album, 35 ans après son premier.

Voilà l’histoire, toute coquette, de Vashti Bunyan. Maintenant, ouvrez ce véritable livre de contes sonore qu’est « Just Another Diamond Day » et laissez-vous bercer jusqu’au sommeil le plus paisible de votre existence.


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Exuma – Exuma

Année de parution : 1970
Pays d’origine : Bahamas
Édition : CD, Repertoire – 2003
Style : Freak Folk caribéen des ténèbres, Psychedelik-muzik, Junkanoo, Calypso, TRIBAL, Outsider Art, OVNI

Dieu, Satan, Shangô… ils sont dans ma tête à tout jamais ; se délectent de mes péchés, de mon âme tarie, de tout mon être perfide… Les percussions tribales sont terriblement lourdes ; mes visions plus fantasques que jamais. Je perçois les lumières multiples que seul le troisième oeil  peut saisir dans la nuit opaque. Visions de zombies putrides, rituels vaudou, sacrifices humains, fantômes psychédéliques, électriiiiiiiiiictié ET étoiles qui virevoltent à vitesse grand V, se percutent en supernovas, s’inversent en trous noirs qui m’avalent l’esprit un peu plus à chaque fois…. ÇA VA VITE ET LOIN EN MOI. Grand prêtres squelettiques se déhanchants follement autour du feu originel. Grimés comme les morts qu’ils incarnent à merveille. Parfois visibles d’un coin d’iris, parfois indiscernables. Leurs yeux noirs brillant de milles galaxies fabuleuses et pétrifiantes. La grandeur absurde de cet infini qui n’a pas fini de me ravager. Ils marmonnent des merveilles d’obscurantisme, animent la chair faisandée… boivent l’ayahuasca à grande lampées dans ces crânes pas tout à fait décharnées faisant office de coupes… se livrent à des vérités ancestrales que mon pauvre cerveau de blanc-bec peine à comprendre dans leur globalité étourdissante… Ils rigolent et jacassent dans un argot coloré alors que la fumée opiacée recouvrent leurs silhouettes émaciées. Ils rient, crient, pleurent… et ils chantent. Oooooh. Ils chantent mes frères ! Et c’est beau. Inquiétant comme une plaie ouverte et infectée, certes, mais triste, TRISTE…. et beau, surtout. Le spectre des orishas les accompagnent dans cette danse macabre et me vrillent les sens.

Je ne suis plus tout là depuis quelques lunes, prisonnier de cette jungle maudite. Ils sont venus me trouver sur ces rochers, alors que j’étais affaibli, entre la vie et les étoiles. Horribles et délectables souffrances que je traverse présentement grâce à eux… j’ai marché sur les chardons ardents. Mes talons noircies en sont ressortis glacés d’une étrange façon… La peau recouvrant mon entité corporelle n’étant plus une nécessité, ils ont commencé à la retirer petit à petit pour s’en délecter… Des oreilles de criss…. ça sent comme les oreilles de criss alors que ça grésillle sur le feu de bois !!!!!

Les drogues liquides qu’ils me font boire ou m’injectent m’ont donné le 3ème oeil… Et je crois qu’un quatrième me pousse dans la paume droite. Je vois de partout maintenant. Plus de jour. Plus de nuit. Plus de réalité. Plus de spatio-temporalité. Les grands anciens sont venus se nourrir à même mes souvenirs. Je délire grave. Et je sais que cela n’aura pas vraiment de fin car il n’y a plus de début maintenant.


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Amon Düül II – Yeti

Année de parution : 1970
Pays d’origine : Allemagne
Édition : CD, Repertoire – 1992
Style : Kraut-Rock, Psychédélique, Prog, Space-Rock

Yeti est un monstrueux album-double, le deuxième de cette légendaire formation allemande. C’est l’album qui, accompagné de son comparse Faust IV (autre pièce maîtresse) a grand, très grand ouvert la porte de mes tympans au « Kraut-Rock » (alias Rock-Choucroute), ce courant teutonique des années 60-70 qui était foutrement en avance sur son temps et qui demeure une de mes obsessions musicales pour les siècles et les siècles, amen… Il est donc normal que ce bon vieux Yeti occupe une place de choix dans mon cœur.

C’est un album qui fait très TRÈS mal (dans le bon sens du terme) et facilement un des 10 plus grands disques de Kraut-Rock. Le genre d’album qui, à la première écoute, te jette littéralement sur le cul et te met dans un état de transe fort singulier… Où chaque son qui le constitue te percute et te chavire les sens. Le genre d’album que tu sais « important » à la toute première minute d’écoute intensive et jouissive…

Vous ne pouvez pas écouter ce disque en faisant la vaisselle, à moins que du robinet de l’évier ne coule un lac de LSD et que vous entreteniez une conversation fort politisée avec les ustensiles (surtout les couteaux) tout en portant un costume de chef Inca. Non. Cet album va chercher votre attention et ne vous laisse pas tranquille jusqu’à la dernière et délicieuse divagation sonore. Les synthétiseurs planants, les chants possédés, la rythmique basse-batterie tribale et le violon délirant : tout ici n’est que pure folie (savamment orchestrée).

L’album se divise entre une première portion rock-folk-prog plus composée et une seconde constituée de longues improvisations. Le partie « compos » débute dans le chaos avec « Soap Shop Rock », une suite psychédélique de 12 minutes qui part dans tous les sens en même temps, alternant entre des passages énergétiques aux tempos rapides et des passages glauques, lyriques et contemplatifs. La structure alambiquée a de quoi rappeler le mythique « Interstellar Overdrive » du Floyd… S’ensuit alors 6 morceaux plus courts, comprenant entre autre le sinistre « Archangels Thunderbird » (avec les vocaux très « stoner rock » de Renate Knaup) et l’acoustique « Cerberus ». La partie « impro » (les 3 derniers titres) est aussi (sinon plus) géniale et captivante. Le tout se termine avec « Sandoz in the Rain » (en référence au Laboratoire Sandoz qui a découvert le LSD précédemment mentionné), longue piste initiatique (du genre « trip d’opium proto-ambiant dans la jungle cosmique située dans la barbe de l’univers ») où les musiciens sont rejoints par des anciens compères d’Amon Düül I, question de donner au tout une ambiance encore plus free-foutraque. Du grand art, finement poilu et drogué.

Yeti, c’est du délire authentique à 127%. L’écouter, c’est comme recevoir une grande claque étoilée sur la gueule (mais une claque qui fait du bien quand même). Amateurs de musique expérimentale, libre et violente, Yeti vous est tout indiqué. Voilà là Amon Düül II à son zénith.


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Gentle Giant – Gentle Giant

Année de parution : 1970
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, Vertigo – 1990
Style : Rock Progressif

Dans le dictionnaire des genres musicaux, à côté de « rock progressif » il devrait y avoir une photo des membres de Gentle Giant. Selon moi, aucun groupe n’incarne aussi bien le genre dans toute sa globalité. Musiciens accomplis et amants d’art bruitatif de tous azimuts, ces Anglais réussissent dès ce premier album éponyme à faire évoluer le Rock (avec brio) vers d’autres sphères fascinantes en y greffant une tonne d’autres influences disparates : le folk, le jazz, le blues, la musique du Moyen-Âge et de la Renaissance, la musique celtique et le classique.

Écoutez moi juste le second morceau (« Funny Ways ») pour avoir un aperçu du vocabulaire sonore ahurissant de la troupe… À travers la même piste, on passe d’un folk de chambre automnal richement orchestré (avec de belles fioritures à la trompette !) à un jam psyché-proggy jazzy-licieux… et ce, sans crier gare. Le tout s’enchevêtre pourtant à merveille ; sans hésitation aucune. C’est là un des aspects qui fait la magie du Gentil Géant : des compositions hautes en couleurs, hyper variés et superbement maitrisés.

Un peu d’histoire avant de poursuivre : Gentle Giant est né des cendres de Simon Dupree and the Big Sound, un groupe qui oeuvrait initialement dans un rhythm n’ blues peu inspiré avant de prendre une tournure psychédélique avec le très bon single « Kites » (qui connu un succès mineur). Au sein de ce groupe évoluaient trois frères : Derek, Ray et Phil Shulman.

Après la fin de l’aventure « Dupree », les frérots Shulman s’allient avec deux nouveaux multi-instrumentistes : le claviériste-violoncelliste Kerry Minnear et le guitariste-flûtiste Gary Green. Le batteur Martin Smith (ancien collègue de Simon Dupree) les rejoint alors. Ça commence à faire du monde à la messe ! Et beaucoup d’instruments avec lesquels faire joujou… Les Shulman bros décident de se diversifier eux aussi : Derek s’entraîne au saxophone et à la flûte à bec. Ray à la basse et au violon. Puis Phil à la clarinette, à la trompette et au saxo (lui aussi).

Autre aspect vraiment génial : le groupe dispose de 3 chanteurs principaux. Derek, Phil et Kerry se partagent le rôle de frontman selon la pièce. Et vu le talent assez assourdissant des trois hommes pour l’art vocal, ils s’adonnent aussi à des harmonies vocales exceptionnelles (que les Beach Boys n’auraient pas renié).

Bref, on a 6 mecs au background musical très disparate… à titre d’exemple, Kerry Minnear a eu une formation classique. Gary Green, quant à lui, est un musicien de blues autodidacte. Et tout ce beau monde (provenant de divers champs gauches) vont pourtant rapidement réussir à gagner une cohésion d’écriture assez fabuleuse, ainsi qu’une chimie musicale presque inégalée.

Cela s’entend sur la pièce d’ouverture « Giant » qui, à l’instar d’un 21th Century Schizoid Man de King Crimson (dont le premier album est paru l’année précédente), réussit avec brio à nous faire basculer dans le petit monde si biscornu de la troupe. « Alucard » (« Dracula » à l’envers) nous montre le penchant schizophrénique-jazzy de nos comparses. Grand morceau sombre et opaque que voilà (mais pas moins fun pour autant !). « Isn’t it quiet and cold ? » est une petite perle beatle-esque qui nous montre bien la sensibilité pop de nos amis barbus. Du haut de ses 9 minutes, la pièce de résistance « Nothing at all » nous entraîne dans un blues mélancolique et automnal, avec quelques fulgurances Hendrix-iennes par ci par là. Très chouette morceau mais Gentle fera mieux niveau pièces fleuves par la suite. « Why Not ? » est une excellente piste Hard-Rock avec des passages de clavier entêtants.

Un magnifique premier jet qui pose les bases d’une des discographies les plus importantes de l’histoire de la musique progressive et… de la musique tout court.


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