critiques

Premiata Forneria Marconi ‎– Storia di un minuto

Année de parution : 1972
Pays d’origine : Italie
Édition : CD, Sony Music – 2016
Style : Rock Progressif, Symphonic Prog

Quelle superbe entrée en matière pour ce groupe qu’on peut aisément qualifier de légendaire ! Véritable pierre angulaire de la (très riche) scène progressive italienne, PFM signe avec ce premier album un des très grands manifestes du prog transalpin. C’est d’ailleurs avec celui ci que j’ai commencé à arpenter (tympans déployés) les offrandes musicales multiples d’un pays qui n’avait pas fini de me séduire et de me surprendre… À l’écoute de ce disque quasi-parfait, on est en droit de se demander comment autant de raffinement et de maturité est-il possible alors qu’il s’agit d’une première offrande discographique pour nos comparses ? Et bien parce que les messieurs fort talentueux n’en sont pas vraiment à leurs premières armes… En fait, avant d’adopter le nom « PFM » en 1970, le groupe existait déjà depuis un bon moment. Dans les années 60, ils étaient reconnu comme un groupe de « session » prisé et ont enregistré des disques avec plusieurs grands noms de la chanson italienne (Fabrizio de Andre, Lucio Battisti, Adriano Celentano ; pour ne nommer que ceux là). Ils ont aussi sorti un disque de baroque pop psyché sous le nom de Quelli en 1969. C’est donc des musiciens passablement aguerris qui nous livrent leur vision bien personnelle du rock progressif en l’an de grâce 1972.

Deux mots qui me viennent à l’esprit pour décrire la sonorité de PFM : pastoral et champêtre. Ya pas de doute : cette musique puise sa magie chez le Genesis de l’époque Trespass et Nursery Cryme. Mais on décèle aussi ce petit côté jazzy à la King Crimson old school et les flutiaux se font aller façon Jethro Tull par moments… C’est sans oublier la touche médiévale bien sympa à la Gentle Giant qui vient pointer son joli minois à plusieurs reprises.

Bref, au niveau des influences, il pourrait y avoir pire. Mais ce qui est encore plus faramineux dans toute cette belle affaire, c’est que PFM n’est pas que la somme de ses influences de qualité… Ils ont aussi une personnalité bien propre à eux. Il y a ce côté authentiquement italien qu’on ne retrouve pas chez les anglais : cette chaleur dans le son, cette émotivité à fleur de peau, ce romantisme rital si caractéristique. Et leur musique atteint un degré de raffinement (toujours ce mot) qu’on à peine à retrouver chez n’importe quel autre groupe de Prog, toutes époques confondues. Dans le genre « arrangements outrageusement somptueux », il n’y a pas un autre groupe de prog comme PFM dans les environs immédiats.

Tout aficionado du style en question se doit de découvrir la musique fantasque qui se cache derrière cet artwork façon de Chirico… Il y d’abord cette intro acoustique voluptueuse, tout en saudade guitaristique, qui se termine sur une envolée de mellotron victorieuse. La mélancolie se poursuit avec un « Impressioni di Settembre » étonnant de maîtrise et de subtilité. La batterie, toute en finesse, fait la part belle à la flûte, aux claviers analogiques, basse, mandoline, guitare électrique, guitare douze cordes et choeurs angéliques qui eux, s’exercent à nous tisser une petite symphonie automnale de 5 minutes et demie. Renversant.

« E’ Festa », comme son nom l’indique, est une invitation à la fête ; au carnaval plus précisément. Le piano à queue et la gratte électrique sont là pour distribuer les laissez-passer. L’énergie est complètement survoltée, voir même rigolote/grand guignolesque (ces « LA-La-la-la-LAAAA » presque zappa-iens). Mais la mélancolie n’est jamais bien loin chez PFM. On la retrouve dans ces courts passages contemplatifs qui font chaud au coeur.

« Dove.. Quando… » (en 2 parties) est proprement magnifique. Des passages acoustiques à pleurer où les voix humaines se perdent dans les brumes des montagnes, un violon qui te fend l’âme avec délice (merci Mauro Pagani !), un piano classieux à souhait qui s’enchevêtre aux assauts d’une des sections rythmiques les plus orgasmiques de tous les temps, des éclatements de grâce divine par ci par là, des passages jazzy-licieux qui peuvent me donner une violente érection sans crier gare. Tout est grisant ici.

Les deux derniers morceaux, « La Carrozza Di Hans » (avec ses passages de 12 cordes qui feront jouir tout fan de Steve Hackett à profusion) et « Grazie Davvero » (dont l’intro rappelle suspicieusement un passage emblématique de Dark Side of the Moon sorti l’année suivante) ne sont pas en reste et confirme tout le génie de ces mecs passionnés par la musique, la vraie, l’authentique, la folle… une musique qui raconte des histoires inoubliables même si on ne comprend pas un traitre mot d’italien… Et dire qu’ils feront encore mieux avec le suivant.


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Mr. Sun Ra and His Arkestra – Bad and Beautiful

Année de parution : 1972
Pays d’origine : États-Unis
Édition : Vinyle, Saturn Research – 2003
Style : Avant-Garde Jazz, Post-Bop

Ne vous fiez pas à la date de parution ! On est pas ici dans le côté groovy-interstellaire de monsieur Ra qui est caractéristique de sa période 70s. Il s’agit plutôt d’un archival enregistré en 1961. Du early Ra donc, de la période où notre joyeux drille un brin cinglé avait encore les deux pieds un peu arrimés sur notre bonne vieille Terre. C’est un album très moelleux, hyper accessible et fort mélodique ; avec quand même ces petites touches obliques/surréelles qui nous font réaliser qu’on est pas ici chez le Jazzman moyen du début des années 60. C’est aussi un enregistrement historique puisqu’il s’agit de la première session studio de sieur Soleil de sa période new yorkaise ; période charnière de 7 ans durant laquelle notre héros cosmique prendra définitivement son envol pour des cieux encore (ici) insoupçonnés.

Il y a beaucoup plus de « Beautiful » que de « Bad » sur ce disque drôlement nommé. C’est une session purement acoustique, avec un Sun Ra au piano qui laisse une place de choix à ses deux saxophonistes solistes talentueux : Pat Patrick au sax baryton et John Gilmore au sax ténor. Se joignent à eux Marshall Allen au sax alto et au flutiau, Ronnie Boykins à la basse ultra veloutée, Tommy Hunter à la batterie… Tout ce beau monde brille de bien belle façon à travers des standards jazz et blues savoureux. Ça swing divinement bien. On ne retrouve qu’une seule composition originale de Sun Ra, « Exotic Two » ; incidemment la meilleure piste du disque et la plus out there.

L’album nous coule dans le tympan tel un long fleuve mielleux et tranquille. C’est l’apaisement suprême de musiciens fabuleux qui viennent tout juste de s’installer dans la Grosse Pomme (métropole du jazz à l’époque)… musiciens qui commencent à y prendre leurs aises, à trouver leurs repaires, à se laisser inspirer par l’architecture, la faune locale, la culture, la vie urbaine… L’Arkestre s’apprête à vivre une quête initiatique qui va littéralement changer le petit monde du jazz underground. « Bad and Beautiful », c’est la mise en bouche racée et nocturne. Et quelle magnifique mise en bouche que voici. Un autre trésor extirpé des coffres à trésor de Sun Ra.


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critiques

Catherine Ribeiro + Alpes – Paix

Année de parution : 1972
Pays d’origine : France
Édition : CD, Mercury – 2012
Style : Avant-Folk, Psych, Progressive Folk

Celui-là nous vient de la Terre… De ses forêts embrumées où les songes prennent vie, des ruisseaux qui y coulent doucement, de ses milles sources qui les alimentent, de ses sentiers insolites qu’une nature impie offre aux voyageurs pénétrant en son sein, de ses arbres vénérables qui ont vu défiler les siècles, du sol lui-même, des racines qui s’y agrippent, de l’humus, de la roche-mère… ça rappelle un peu le premier cycle de la Ballade au bout du monde de Makyo, avec ce village médiéval anachronique perdu au fin fond d’un marais vaporeux. Mais c’est aussi tellement plus que ça.

Alpes. Groupe phare de la scène française underground du début des années 70, aussi fou qu’un Magma (dans un tout autre registre), aussi planant qu’un Gong qui aurait plutôt élu résidence sur Gaïa que sur une planète en dehors du système solaire. Entité sonore résolument unique dont la tête pensante, l’artisan miraculeux Patrice Moullet, invente ses propres instruments : cosmophone (sorte de viole de gambe électro-acoustique) et percuphone (instrument à cordes frappées). Alpes allie ici des éléments provenant d’écoles diverses tout en conservant un son qui leur est propre : le côté punk et brut des Stooges première mouture, l’aspect cosmique/psychédélique d’un Pink Floyd, l’influence certaine des minimalistes/répétitifs américains (Riley, Glass, Reich, Adams), un côté progressif indéniable dans l’instrumentation (l’orgue). C’est sans oublier les relents mystiques de la musique médiévale, qui englobe et parfait l’esthétique du groupe.

Et puis il y a Catherine Ribeiro, la grande prêtresse de ce nouveau monde créé par ces chantres possédés. Sorcière anarchiste, enchanteresse, poétesse touchée par la grâce, aussi fragile qu’indestructible, belle et sauvage. Elle incarne un idéal magique entre Léo Ferré et Nico (si cette dernière savait chanter, ceci dit BIG RESPECT for Nico). Ses textes vous percutent l’âme et ils sont déclamés comme des chants de guerre, des révélations d’une âme à nue, des épitaphes glaçants de vérité. Qu’elle les chantent, les récitent solennellement ou les hurlent, cela demeure du très très TRÈS puissant. Très rares sont les chanteurs qui m’affectent autant que cette Catherine là.

L’album débute par 2 courts morceaux aux formats plus conventionnels. « Roc Alpin », c’est le meilleur Kraut-Rock non allemand qui soit. Une rythmique motoriKque à souhait, des élans de claviers qui font penser à NEU! et la voix puissante de mamzelle Ribeiro (de registre presque baryton). Ça opère en diable et c’est fichtrement bon. S’ensuit « Jusqu’à ce que la force de t’aimer me manque » (non, ce n’est pas un titre d’album post-rock) qui aurait facilement pu être un morceau de 22 minutes tant il est puissant mais qui referme tout bonnement ses portes sur son mystère après un maigre 3 minutes de folie sonore… C’est avec cette pièce que j’ai connu nos comparses et je dois dire que j’ai pris une foutue claque. Moi qui cherchait à l’époque des nouveaux groupes de weird folk, je ne m’attendais pas à quelque chose d’aussi viscéral et étrange que ça. Cette guitare folk victorieuse, ce texte impénétrable scandé sans aucune retenue et ces bidouillages électro-acoustiques qui recouvrent le tout de vertiges aériens enfumés. Parmi les 3 minutes les plus épiques de l’histoire de la musique.

Malgré l’excellence inouïe de ces 2 premiers morceaux, ils ne sont que des hymnes incantatoires qui sont là pour nous préparer mentalement à la suite, à nous mettre dans un état de transe idéal pour affronter les 2 monstrueuses dernières pistes, « Paix » et « Un jour… la mort ». Mais bon, rien ne peut adéquatement nous préparer à ce qui s’ensuit. La pièce éponyme est une affirmation bouleversante de colère envers un monde désaxé ; un brûlot anarchiste où Ribeiro, impérieuse et catégorique, crache sa haine et son dégoût avec une froideur toute singulière. Et il n’y a pas que la haine mais aussi le cri rassembleur pour tous les frères et sœurs d’armes, ceux qui sont morts pour la cause et ceux qui viendront continuer le combat pour un monde plus juste… Il est nécessaire de rappeler que pendant l’enregistrement du disque, les bombes tombent toujours sur le Nord-Vietnam. Le titre (et l’intérieur de la pochette du vinyle) font référence à cela mais Catherine nous offre une vision encore plus absolue et universelle d’un idéal qui se voit avorté depuis toujours par l’autorité, la stupidité, la corruption.

Musicalement, « Paix » sonne comme absolument rien d’autre de connu. C’est du Alpes et c’est tout. Cosmophone et percuphone sont de la partie. Une trame percussive taillée à même l’irréel vient appuyer les exécrations féroces et les élans de tendresses de notre cantatrice. La musique monte, inlassablement, vers des méandres jusque là jamais explorés. Et cette finale percus / orgue / voix est absolument céleste. Je défie quiconque de ne rien ressentir à l’écoute de cette étrange merveille.

Pour finir, comme si nous n’avions pas déjà vécus une montagne russe d’émotions vives, Catherine Ribeiro nous raconte son suicide puis sa conversation subséquente avec la grande faucheuse dans « Un jour… la mort ». Morceau de bravoure (25 minutes), qui n’a pas peur d’aller au fond de la noirceur la plus opaque pour nous ramener dans une lumière irradiante. Loin des clichés, cette pièce est un voyage entre 2 rives, où Ribeiro, l’âme sur le papier et aux lèvres, nous pond possiblement le texte le plus authentique et le plus beau qui soit sur un sujet tabou (surtout pour l’époque !). Elle nous amène dans son désespoir, sa lassitude de tout, son abattement, au plein cœur de sa dépression et nous laisse entrevoir les charmes surannées et délivreurs de celle qu’elle a déjà vu comme une alliée. On se sent presque voyeur en écoutant un texte aussi personnel, aussi révélateur… et pourtant, aussi nécessaire. Le tout se termine sur une véritable affirmation de vie qui me jette sur le cul à chaque écoute (ce coda !!!). Et putain ! L’instrumentation est tellement héroïque et grandiloquente (on croirait entendre Godspeed You! Black Emperor mais réincarnés en bardes gaulois).

« Un jour, la Mort, cette grande femme démoniaque
M’invita dans sa fantastique demeure
Depuis longtemps elle me guettait, m’épiait
Usant de ses dons, de ses charmes magiques
Elle cambrait sa croupe féline
Fermait à demi ses paupières lourdes de sommeil
Au-delà desquelles brillaient deux yeux de guet-apens
Le souffle court, les lèvres entrouvertes
Elle murmurait : viens chez moi, viens, viens
Approche, viens t’enrouler dans mon repos
Mon repos – repos – repos – l’éternel repos. »

– Un jour… la mort

« Paix », c’est vraiment quelque chose d’autre… Je me répète mais vous n’aurez jamais rien entendu de pareil. Je ne peux en dire plus. Il faut en faire l’expérience.


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critiques

Fela Kuti & The Africa 70 – Shakara

Année de parution : 1972
Pays d’origine : Nigeria
Édition : CD, Knitting Factory Records – 2016
Style : Afrobeat, Jazz-Funk

Note : On retrouve aussi l’album Fela’s London Scene (1970) sur le même CD. La chronique ci-bas ne concerne que Shakara


Le groove suprême. Fela qui fait du Fela pur jus. Le mack daddy de l’Afrobeat durant sa plus légendaire salve de sorties discographiques, juste ça. Bordel que cette musique est hypnotique et contagieuse. Il y a bien sur ces envolées saxophoniques, ces claviers psych-jazzy-atmosphériques, ces guitares funky à la James Brown, les autres cuivres ; chauds et puissants, qui viennent parfois en renfort pour appuyer la transe sonore incantatoire à divers moments clés… mais ce qui tient toute la chose rutilante, ce sont ces percussions tribales, polyrythmiques, euphorisantes, grandioses, essentielles (merci monsieur Tony Allen).

« Shakara » est un de ces disques de Fela qui s’écoute tout seul, qu’on laisse nous envahir tout entier. Même le petit blanc-bec que je suis se surprend à danser (très mal) à chaque fois que je mets le cercle de plastique dans le mange-disque. Un groove de ce calibre là, ça ne se contrôle pas. L’Africa 70 nous assène deux morceaux seulement, mais deux putains de baffes, deux merveilles hirsutes qui, au gré de nombreuses (et délectables) variations vont s’imprimer dans votre cortex à tout jamais, un peu comme un genre d’ambient-muzik extra-terrestre mais plus active et non-statique. Deux longues pistes qui durent pas loin d’un quart d’heure chacune… Juste assez longues pour savourer chaque seconde, en prenant le temps de se perdre petit à petit dans la rythmique ensorcelante.

Ça débute par « Lady », merveilleuse chanson-« problématique » (tsé, ce terme très tendance en ces temps un peu tièdes) où sieur Kuti nous crache sa misogynie en pleine gueule et nous raconte que la libération des femmes et le féminisme, et bien, c’est pas bien parce ce que lui, il aime ça avoir son harem et tirer des coups à droite à gauche… Nonobstant les différences culturelles, l’attitude de « pimp » de Fela et le fait que le disque fut enregistré à une autre époque, cela reste franchement arriéré comme propos… Mais force est d’admettre que ça groove (toujours ce mot) solidement de tout bord tout côté, sans relâche, impitoyablement, pour le bonheur de nos oreilles.

Puis, vient ensuite le morceau-titre, un de mes préférés du Nigérien… « Shakara » c’est la frénésie contrôlée, l’opulence pulsative, le génie des variations rythmiques subtiles, un voyage initiatique sensoriel complet, la fougue endiablée croisée à une certaine forme de zénitude lunaire, le chaos et le calme enchevêtrés dans un maelström bouillonnant… Bref, de la très très TRÈS grande musique.

Un excellent Fela, comme (presque) toujours. Un des premiers que je recommanderais à un néophyte (avec Roforofo Fight, Zombie et Expensive Shit).


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Arthur Verocai – Arthur Verocai

Année de parution : 1972
Pays d’origine : Brésil
Édition : Vinyle, Mr Bongo – 2017
Style : MPB, Psych Pop, Baroque Pop, Samba-Jazz, Folk

Une discographie d’un seul véritable album de 29 minutes à peine… « Leave them wanting more » est un moto qui résume bien la carrière solo de ce grand monsieur méconnu de la musique brésilienne. Compositeur et arrangeur pour plusieurs grands noms (Elis Regina, Jorge Ben, Marcos Valle et Gal Costa, pour ne nommer que ceux-là), Verocai est, au même titre qu’un Rogério Duprat, un des plus grands architectes sonores de la musique si riche de ce beau pays. Malgré des qualités indéniables que j’évoquerai ci-bas, cet album éponyme sera un échec commercial cuisant. Une injustice de plus dans le monde de la musique, qui en compte des milliers… L’album serait probablement demeuré aux oubliettes si ce n’était de crate diggers tels que MF Doom et Madlib, qui ont exhumé le joyau afin de le sampler copieusement. La hype s’est émoustillée autour du divin objet, comme c’est souvent le cas quand ces mecs se mettent de la partie… Et maintenant, ce bijou de Verocai est reconnu à juste titre (dans certains cercles) comme un des chef d’oeuvres inestimables de la MPB et un tour de force de studio.

C’est aussi un des disques les plus « cinématographiques » de ma collection. On dirait presque la trame sonore un brin psych et raffinée d’un film arthouse. En fait cela s’explique vu que Verocai travaillait alors pour la TV brésilienne à titre de compositeur pour les trames sonores de plusieurs publicités et telenovas. Ce côté « BO » n’est jamais bien loin dans les arrangements somptueux, émotifs et incantatoires de ce disque. Et Verocai aura les moyens de ses ambitions, gracieuseté du label Continental (alors très satisfait de son travail auprès d’autres artistes). Verocai veut un orchestre à cordes de 20 musiciens. Il veut s’entourer aussi d’une pléiade de musiciens de renom ; la crème de l’époque, comme le guitariste Toniho Horta (Clube da Esquina), les saxophonistes Paulo Moura et Oberdan Magalhães (tous deux du Banda Black Rio), les batteurs Robertinho Silva et Pascoal Meirelles, etc… Il aura droit à tout cela, à sa Dream Team de feu pour l’aider à faire naître sa merveille sonore.

L’album s’ouvre sur un « Caboclo » mélancolique à souhait… Une guitare éplorée et des modulations électroniques (vraiment « space ») font irruption dans le tympan déjà régalé. Puis une voix morne et désabusée s’élève pour nous raconter l’errance d’un homme dans ce petit matin terne et un brin surréaliste. C’est absolument magnifique. On est en pleine saudade (ce mot portugais inventé au Brésil qui illustre ce sentiment à la lisière de plusieurs : le manque, la nostalgie, la joie fragile, le spleen). La piste monte doucement en intensité et se transforme en une samba-jazz languissante. « Pelas sombras » (par les ombres) est, malgré son titre, un peu plus upbeat mais quand même empreinte de cette même aura cafardeuse enjouée (mi larme, mi sourire). C’est beau. Follement beau. Le piano électrique est funky-smooth en diable. Les cuivres sont chaleureux à souhait. Les cordes enrobent le tout d’une félicité séraphique. « Sylvia » est un superbe instrumental, à la fois très soul à l’américaine (cuivres) et très brésilien (guitare et percus). Et bordel : cette flûte traversière nous fait voyager haut et loin !

« Presente Grego » est la pièce la plus funk jusqu’ici. Un beau groove salace, mais avec toute la tristesse du monde qui plane en dessous (cette voix). La dernière piste de la Face A, « Dedicada A Ela » est un autre moment engourdi ; un assoupissement de début d’après-midi sous un Soleil de plomb (et les rêves opiacés qui viennent avec). Le saxo est particulièrement fantasque ici.

La Face B n’est pas en reste et recèle de pépites comme ce « Seriado » guilleret avec des percus bandantes et les vocaux de la jeune débutante Célia Regina Cruz (qui connaîtrait une belle carrière en solo par la suite), ce « Na Boca Do Sol » qui est presqu’une toune de proto Dream Pop (si tu remplaces les guitares saturées par des cordes langoureuses), ce « Velho Parente » morricone-esque, ce « O Mapa » au piano ensorcelant et… en guise de pièce de clôture, l’instrumental « Karina », morceau très enlevant/éblouissant, le plus long du disque. Un délire jazz-rock, proggyjammy, qui rappelle même le Waka Jawaka de Zappa (sorti la même année) !

Au vu de ma note, je ne vous ferai pas de grosse surprise quand je vous dirai que cet éponyme de Verocai est un des disques les plus importants de ma discothèque. Un disque sans point faible. 29 minutes de pur bonheur, de pure fraicheur. Une musique intemporelle ; qui sonnera toujours aussi bien dans 500 ans. Et un de mes 5 disques brésiliens préférés de tous les temps. Et un merci tout spécial Mr Bongo pour la qualité de la réédition (ça sonne du tonnerre !).


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critiques

Premiata Forneria Marconi ‎– Per Un Amico

Année de parution : 1972
Pays d’origine : Italie
Édition : CD, BMG Ariola – 1998
Style : Rock Progressif, Symphonic Prog

Attention cher lecteur… Derrière cette pochette pour le moins « rose bonbon » (et, disons le, assez laide) se cache un disque prodigieusement fabuleux et l’un chef d’oeuvre incontesté du prog italien. Un disque élégant, racé, étonnant de maîtrise pour une deuxième offrande discographique pour le jeune groupe de Milan. Ces piécettes (sortes de micro-symphonies) sont superbement composés, somptueusement orchestrés et bourrées d’une tonne de petits détails sonores raffinés. Le savoir-faire technique des muzikos-compositeurs est évident mais avant tout, c’est un album qui a un coeur immense, une âme et une personnalité bien propre à lui.

Per Un Amico, c’est une ballade dans une forêt embrumée d’Italie (je pense à la « Umbra »), à travers hêtres et chênes antiques, petits ruisseaux et autres cours d’eau. Le tout est d’une intense beauté pastorale. À part le second morceau, l’instrumental intitulé « Generale » qui est plus enlevant/rock, les 4 autres pistes sont des merveilles de sophistication qui n’envient rien aux plus grands compositeurs classique. Je défie quiconque n’aimant pas le progressif pour ses excès souvent discutables (même si moi, j’aime !) d’écouter ce disque et ne pas être secoué par de grandes bouffées d’émotion pure et brute. Cette musique est subtile, atmosphérique, poétique en diable, d’un ravissement sans pareil.

Les influences semblent multiples : le Genesis de l’époque Trespass (surtout le jeu de guitare acoustique d’Anthony Phillips, dont Franco Mussida est un digne émule), la scène Canterbury, Gentle Giant, King Crimson, les compositeurs romantiques et folkloristes, le baroque, le folk italien. Tout cela s’enchevêtre célestement au cours de cette ballade forestière automnale mystique. Si il ne fallait en garder qu’un seul (mais ce serait cruel), ce serait « Il banchetto » (Le banquet). Une intro à la guitare splendide… et la voix, le piano, la basse et la batterie se joignent à elle dans un moment musical des plus ensoleillé. Puis… un nuage obscurci alors le ciel momentanément. La flûte piccolo et la guitare 12 cordes tissent des vertiges séraphiques alors que le Mellotron s’élève, à la fois tendu et éthéré, annonciateur de plusieurs micro-climax ahurissants. Mais ce n’est pas fini ! On a droit à un passage façon « Gentil Géant » out of nowhere qui se mute en magnifique mini sonate pour piano. Que c’est beau, ensorcelant, féérique ! Le tout se conclut en retournant sur les arpèges qui avaient initié le bal… Le Soleil resplendit à nouveau dans le ciel, entre les branches et les feuilles…

Bref, à la lecture du précédent paragraphe, vous pouvez ressentir (j’imagine) tout l’amour que je porte à ce morceau. Il représente (ainsi que tout l’album en fait) ce qui se fait de mieux en matière de musique progressive. Parce que le vrai de vrai prog, c’est ça… Pousser la musique dite « accessible » (le rock, la pop) plus haut, plus loin ; vers d’autres horizons insoupçonnés, la métissant avec d’autres courants, d’autres genres, d’autres vocabulaires sonores, la faisant évoluer vers une forme nouvelle, libre et grandiose. Et ça PFM, sur leurs 2-3 premiers albums, ils faisaient ça avec brio !

En plus, sur l’album y’a pas UN, pas DEUX, mais TROIS Mellotron. TROIS !!! Must buy !


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Champignons – Première Capsule

Année de parution : 1972
Pays d’origine : Canada (Québec)
Édition : Vinyle, Return to Analog – 2019
Style : Psychédélique, Blues Rock, Rock Progressif

En frais de trésors sonores enfouis, le Québec n’est pas en reste… Dans la période fin-60s/début-70s, on retrouve bon nombre de sorties d’albums à très petit tirage, parutions plus ou moins officielles, private presses obscurs à souhait, etc… Certains chercheurs-archéologues musicaux de renom (dont François Zaidan et Julien Charbonneau, pour ne nommer que ceux-là) vont aux 4 coins de la province, de ventes de garage aux sous-sols d’églises (plus ou moins catholiques) à la recherche constante du nouveau saint-graal psychotronique. Et un des joyaux les plus convoités lors de ces pérégrinations, c’est sans conteste ce premier (et unique) album des Champignons, groupe de rock psychédélique de Shawinigan… Le monsieur Zaidan précédemment mentionné a jadis eu la main chanceuse et a réussi à excaver une quantité astronomique de copies d’un coup (il en a encore la larme à l’oeil quand il en parle ; et je le comprends !).

Mais bon, à part sa rareté légendaire (avant cette sublime réédition chez RTA), est-ce que ce disque de Champignons vaut le coup ? La question est valable car des fois, on dirait que la quête homérique qu’est celle de trouver la galette convoitée est pratiquement plus épique/émouvante que l’est le disque lui même… On attend parfois des années avant de pouvoir apposer le tympan sur la chose bruitative en question pour finalement se dire « Ouais… c’est bon mais je m’attendais à plus ». Est-ce aussi le cas de ce « Première Capsule » des Champis magiques !?!? Que nenni, mes amis !!

Cet album mérite tout à fait la réputation (et les louanges) qu’on lui a faîte. C’est presqu’incompréhensible qu’un disque de cette qualité n’ait pas connu un succès d’estime plus fort à l’époque. On tient là une perle angulaire du rock psychédélique québécois (surtout lorsqu’on évoque la ténébreuse et chef d’oeuvrifique Face B).

Avant même d’évoquer la musique géniale de la troupe, il faut toucher un brin à l’histoire assez unique qui contribue à l’aura sulfureuse de l’album. Premièrement, un peu à l’instar des Black Sabbath, les membres de Champignons proviennent de quartiers pauvres et font de la musique dans l’espoir de se sortir de leur état. Cela peut expliquer partiellement le choix des thématiques (plutôt sombres) évoquées et du style Blues, souvent associé à la classe ouvrière. De plus, le groupe compte en son sein un jeune curé qui a récemment défroqué pour se lancer dans le psychédélisme tête première. Nos jeunes musiciens vont se servir de cet aspect pour faire un stunt publicitaire assez controversé, se présentant aux abords de L’Oratoire Saint-Joseph grimés en évêques et prêtres (pour un photo shoot) !

D’ailleurs, pour ceux qui sont intéressés par l’histoire assez particulière du groupe, je vous invite à lire cet excellent article du tout aussi excellent blogue Vente de Garage, le blogue.

Musicalement, Champignons donnent dans le Blues Rock fortement acidifié, avec de savoureux relents de prog-rock, d’la guitare fuzz comme on l’aime, du sax crimsonien, de la flûte éthérée et des passages d’orgue électrique éblouissants. Dès les premières notes de la pièce d’intro, l’instrumentale « Dynamite », on sent un groupe de jeunes musiciens totalement investis dans leur art. Ce morceau est une mise en bouche d’une grande qualité, qui confirme qu’on a affaire ici à un très grand disque. Mention spéciale au très sympathique solo de batterie au centre de la piste… S’ensuit la très bluesy « Le ghetto noir » qui est portée par l’orgue nonchalant et l’harmonica. Malgré les vocaux très québécois, on respire des arômes de la Nouvelle-Orléans !

« Rêve Futur » est à mon humble avis la meilleure pièce de la Face A. On a affaire à un magnifique morceau de prog-folk mid-tempo, avec sa batterie toute en nuances, sa guitare rythmique qui alterne entre passages aériens et d’autres plus lourds/vaporeux, sa flûte mélancolique en diable et sa basse qui soutient le tout rondement. Les vocaux sont très nostalgiques et émotifs… On peut facilement penser à un truc comme « I Talk To The Wind » du célèbre roi cramoisi. La courte pièce instrumentale qui clot ce premier côté du disque, « Le Train », nous maintient dans l’atmosphère contemplative et grisâtre du morceau précédent mais augmente légèrement le tempo et apporte une saveur toute « Jethro Tull-esque » (cette flûte entraînante y est pour quelque chose).

FACE B maintenant… Cela débute avec la pièce de résistance du disque : « Le château hanté ». Un petit chef d’oeuvre de dark-prog gothico-horrifique. Morceau très lancinant ; qui prend tout son temps pour bâtir son atmosphère fantasque qui emprunte beaucoup au cinéma de genre série-Z et à la littérature d’épouvante. La narration remplace ici le chant. Une tonne d’effets sonores délicieusement creepy/loufoques sont mis de l’avant pour créer une ambiance de cimetière damné (à minuit)… Pas mal tous les clichés du genre sont exploités dans le récit (le château en ruines près d’un étang, la lune couleur de sang, un homme masqué, un chat noir, la sueur froide dans le dos, etc)… L’apport de la flûte est particulièrement orgiaque dans la première partie narrée de la piste, toute impressionniste qu’elle est. Dans la seconde moitié purement instrumentale qui succède à l’historiette simpliste mais efficace, la guitare se lâche lousse et peut presque évoquer celle qu’on retrouve dans Univers Zero et Present (deux piliers du RIO le plus sombrex). Un GRAND moment musical que voilà.

« Folies Du Mercredi » est un autre chef d’oeuvre. Et c’est probablement le morceau le plus ouvertement « prog » du disque qui, jusqu’à présent, flirtait surtout avec le style. Il y a des effluves de Canterbury brumeux dans les environs. Changements de styles surprenants, solo d’orgue extatique et royalement maitrisé, guitare acide, batterie aquiline et sax aventureux sont tous au menu. On s’en délecte jusqu’à une finale mystifiante qui vient en la forme de ce « Pop-Pino » prenant.

On tient là un album complètement renversant. En voilà un des Saint-Graal de la musique québécoise évoqué en début de chronique. Un disque qui plaira autant aux fans de prog-rock, de acid-rock, de heavy-psych et autres psychedéliqueries nébuleuses. Un GROS merci aux types merveilleux de Return to Analog qui ont réédité le disque (il était temps !), ainsi que mon cher ami Julien Charbonneau qui a travaillé à restaurer la pochette.

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