critiques

Camel – The Snow Goose

Année de parution : 1975
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : Vinyle, Decca – 2019
Style : Prog Symphonique

En cette journée anormalement froide de mi Mars, il fait bon de se plonger dans ce Snow Goose magnifique qui sied bien à l’atmosphère extérieure (mais appréciée de l’intérieur avec un bon café réconfortant). Ce disque est Anglais jusqu’au bout des ongles et nous apporte lot d’images fantasques de la campagne britannique hivernale, avec ses châteaux, ses petits villages, ses lacs gelés, ses monts et vallées. L’album emprunte son titre à une superbe nouvelle de l’auteur américain Paul Gallico et se veut une sorte de trame sonore accompagnant le récit tragique de Rhayader, Fritha et de cette oie des neiges blessée, qui deviendra symbole de l’amitié (et de l’amour naissant trop tard) entre les 2 protagonistes, le tout sur un fond qui dépeint les horreurs de la guerre.

Composé comme une longue et somptueuse suite sans interruption (à part la face A et B du vinyle, of course. Un des seuls aspects négatifs du format vinyle en ce qui à trait les prog-epics), The Snow Goose oscille entre passages atmosphériques où les claviers de Peter Bardens créent des ambiances mystiques et des moments plus énergétiques où la guitare majestueuse d’Andy Latimer prend une place de choix. Le duo basse/batterie tout en douceur/rondeur est une assise de qualité pour ces 2 instruments principaux. Le London Symphony Orchestra est aussi de la partie et vient appuyer l’ensemble avec une finesse toute particulière. Rares sont les groupes de prog qui ont su incorporer un orchestre de manière aussi efficace et non-pompeuse. Tous ces éléments sonores sont utilisés à bon escient pour créer un tout cohérent, éblouissant et touchant à souhait.

« The Snow Goose » est vraiment un des disques prog les plus beauuuuuuuuuuux que j’ai eu la chance d’entendre dans ma courte vie. Ruez vos tympans sur ces 43 minutes d’extase sonore.


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critiques

Brian Eno – Another Green World

Enregistrement : 1975
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : 2 x Vinyle, Virgin – 2017
Style : Art-Rock, Art-Pop, Prog, Ambient

L’art du dépouillement suprême. La folie créatrice contrôlée ; en mode zen. Le meilleur exemple de musique post-Satie qui existe. Une invitation dans cet étrange monde vert… un univers nouveau, limpide, pur, soyeux, hanté ; où chaque son respire majestueusement dans la nuit sibylline, où les contours sont pourtant familiers (Bali, l’Angleterre, le Japon, l’Amérique) mais se retrouvent sublimés pour devenir quelque chose qui est subtilement « autre », comme son nom l’indique. Des jungles bruitatives touffues où il fait bon se perdre, de petits villages autochtones bordés de montagnes brumeuses et d’océans d’émeraudes liquides, des vallées électriquement verdoyantes à perte de vue et recouvertes de pylônes chatoyants, des ponts de liane surplombant des nébuleuses en émission… La musique selon Eno est une aquarelle minimaliste où chaque détail sonore vient parfaire la toile de son créateur qui se définit lui-même comme un non-musicien et qui semble suivre des instructions créatives divines provenant de l’ancien livre chinois des transformations (ou Yi-King) ; par là je parle de ces fameuses cartes de tarot baptisées « stratégies obliques » (grand dada d’Eno) qui sont distribuées aux musiciens participant à l’enregistrement de ses albums depuis 1975 et qui contiennent des indications aussi farfelues/obtuses que « Demande à ton corps », « Fais honneur à ton erreur comme si il s’agissait d’une intention cachée » ou encore « Essaie de faire semblant! »

C’est alité dans une chambre d’hôpital (en récupérant d’un rude accident de voiture) que Brian Eno a imaginé ce nouveau monde sonore et cette idée de musique « ambiante » qui se veut la progression de la « musique d’ameublement » élaborée par notre cher Erik Satie en 1917. En 1975 (la même année), sortira d’ailleurs un premier essai purement ambient après l’album ici chroniqué, le très doux et bien nommé « Discreet Music ». Mais avant de s’attaquer à cette mer de nuances éthérées qui ne quittera plus jamais vraiment sa musique, notre homme décide d’incorporer ces nouvelles idées dans le contexte d’un album-pop. Ainsi naît « Another Green World ». Eno s’entoure d’acolytes précieux pour aider à la gestation. Il s’agit des meilleurs musiciens de session de l’époque : Phil Collins, alors surtout connu en tant que batteur exemplaire au sein de Genesis. L’incomparable guitariste de King Crimson, le perturbé, irascible et mathématique Robert Fripp. Le violoniste dadaïste proto-punk John Cale des Velvet Underground. L’élégant bassiste fretless Percy Jones de Brand X, groupe de jazz-rock dans lequel opère aussi Collins… Tout ce beau monde entre au studio en Juillet pour enregistrement un disque comme il n’en existe aucun autre.

Ce disque, c’est une série de petits haïkus instrumentaux qui vous transpercent l’âme avec une finesse indéfinissable, ainsi que quelques chansons surréalistes, tantôt cocasses tantôt sérieuses, venant parfaire le panorama. Délicieux mystère qui survole la musique de ce disque qui n’a pas pris une ride. D’ailleurs, cela pourrait sortir demain matin que ça aurait un impact beaucoup plus grand je crois bien… Le tout débute sur les chapeaux de roue avec un « Sky Saw » délirant, empreint d’une rythmique quasi-math-rock (Phil Collins utilisé à contre-emploi) entrecoupées par des digressions guitaristiques-dissonantes-électriques de master Eno. La basse de sieur Jones est juste orgiaque. Le tout se termine par une section d’alto grisante signée John Cale, recouvrant ce curieux white-man-funk des autres muzikos… Efficacité totale de cette pièce qui se veut la frontière entre notre univers et l’autre… celui dans lequel on va basculer dès la prochaine piste. « Over Fire Island », c’est franchement unique… Ça sonne comme rien. Il n’y a que le fabuleux trio d’Eno, Collins et Jones présent sur cette pièce instrumentale. Il y a des synthétiseurs déglingués et les bandes audio triturées de Brian, la basse funk ronronnante de l’oncle Jones + le Collins en mode métronome-obsessif-compulsif. La seule comparaison que je peux faire et qui rend un tant soit peu justice à titre bien bien particulier : c’est du proto-ESG-Indonésien.

Après, on goûte à une certaine forme d’extase avec « St Elmo’s Fire ». Aaaaah, je me souviens de la première écoute de ce titre. Noël 2001 ; j’avais reçu l’album en cadeau. Vers les 2 heures du mat, après les célébrations, je m’étais allongé dans ma chambre en écoutant le disque pour la toute première fois… Ce titre m’a happé tout de suite. De un, cet espèce de piano préparée vous va droit à l’âme. De deux, cette rythmique caribéenne-fêlée avec ses percussions synthétiques scintillantes restant solidement scotchées dans le cerveau à jamais. De trois, la voix caractéristiquement emphatique de Brian qui récite un texte fastueux (« In the bluuuuuuue, August mooooon ») sur ce fond sonore abstrait. Et surtout, de quatre, le putain de tabarnak de cibolak de solo de Robert Fripp. Possiblement le meilleur solo de guitare que j’avais entendu de ma courte vie (cela le demeure je crois bien). Je me souviens d’avoir fait « repeat » 7-8 fois avant d’entamer la suite du DisK. Vraiment une des pièces musicales les plus importantes de mon passage sur Terre et qui sera dispo sur la trame sonore de mes funérailles (disponible sur Warp Records dans, je l’espère, au moins 50 ans).

Vient ensuite une de ces jungles électroniquement chargées évoquées plus haut en la forme de « In Dark Trees ». La nuit est tombée sur le paysage et on flotte à travers le brouillard confus de cette forêt d’arbres chuchotant milles secrets à nos oreilles. Mugissements de vent cosmique, rythmique synthétique imperturbable… On sort du boisé juste à temps pour apercevoir un navire (le « Big Ship ») s’envoler dans une mer de constellations réinventées… Et on se sent bien, comme si une vague de beauté pure nous traversait l’échine. Mais on se sent aussi bizarrement nostalgique… touché par cette étrange mélancolie d’un passé qui s’effrite en nous, par ces souvenirs de plus en plus distants/flous qui nous habitent. Magnifique dualité d’une musique qui peut autant faire sourire que pleurer. Dans « I’ll Come Running » plein de gaieté bon-enfant, Brian le galopin nous dit qu’il va venir attacher nos godasses l’une à l’autre. Sacré plaisantin ! Cette espèce de pépite pop bourrée d’insouciance nous ramène à certaines chinoiseries de ses albums passés… Après, on goûte aux charmes discrets de la pièce-titre, la plus courte du disque. Ce n’est qu’un court mais splendide motif répété à la desert-guitar, au piano et à l’orgue farsifa. Beau. Très beau.

Le miracle sonore se poursuit avec une exploration de la faune de cet autre monde vert. En premier, on espionne ces sombres reptiles qui habitent dans les grottes du désert translucide situé en plein cœur de la planète neuve. Eno y va de son orgue Hammond, de ses percussions péruviennes et d’une tonne d’effets surnaturels pour illustrer l’aspect on ne peut plus bigarré de ces créatures aux yeux chargées d’une luminescence biscornue. Par la suite, Les espèces poissonnières sont étudiées sur un fond de mantra japonisant avec le retour de l’orgue farsifa et ce piano préparé à la John Cage. « Golden Hours » arrive alors, autre chanson-clé de l’aquarelle. Que d’émotions à chaque écoute. Autre trio. Cette fois, c’est Eno, Robert Fripp et John Cale qui s’y collent. Piano incertain, percussions spasmodiques, guitare sub-aquatique et orgue céleste de Brian se mêlent à un autre solo de guitare apaisé/paradisiaque de Fripp et à l’alto orientalisant de Cale… Les paroles obtuses de Eno me font encore chavirer la matière grise et les tripes avec ces espèces de cadavres exquis sur le passage du temps ; le jour se transformant en nuit (faisant prémisse à la fin de l’album qui se clôt par une nuit irréelle qui « englobe tout »), la vie terrestre qui passe tellement lentement mais tellement rapidement en même temps, la temporalité subjective, l’enfance, la vie adulte, la mort… À chaque fois que je survole ces lignes, j’en sors avec une autre interprétation mais qui ne sera jamais complètement définie…

« Becalmed » est une autre piécette atmosphérique qui vous arrache le cœur solennellement, avec volupté. On inspecte ensuite un volcan au petit matin avec ce « Zawinul/Lava » qui voit le retour de nos comparses Collins et Jones mais dans un contexte tout autre, où l’apaisement prend toute la place, où les silences impressionnistes font mouche. Collins a d’ailleurs dit que de travailler sur ces sessions avec Eno lui a fait envisager la musique d’une autre manière et a été une grande source d’inspiration pour son très bon premier album solo, « Face Value », et surtout pour son plus grand tour de force « In The Air Tonight » (qui demeure une sacrée chanson). « Everything Merges With The Night », introduite par cette guitare acoustique (qu’on entend pour la première fois) et ce piano délicat, est la dernière chanson de ce disque de chevet ; un genre de requiem serein pour cet univers déjà voué à disparaître (du moins, jusqu’à la prochaine écoute). Des ondes de guitare électrique viennent se superposer avec délice sur ce long fleuve tranquille… « Spirits Drifting », ce coda instrumental fantomatique, vient clore la peinture sonore de Brian. Cet éther-liquide me bouleverse autant que la scène finale de « Fire Walk with Me » de David Lynch, avec tous ces anges qui s’envolent au dessus de la chambre rouge, scène que cette musique pourrait d’ailleurs fort bien accompagner…

Cet album est félicité séraphique. J’utilise souvent le terme « intemporel » dans mes critiques mais je crois que c’est ce disque qui mérite le plus cet adjectif. Cet album accompagne ma vie depuis 15 ans et je n’ai pas encore percé tous ses secrets. Brian Eno vous invite à plonger dans ses rêves, ses questionnements métaphysiques, son éthique musicale devenue monde… Prenez un aller-simple pour cet autre macrocosme verdâtre…


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critiques

Ngozi Family – Day of Judgement

Année de parution : 1975
Pays d’origine : Zambie
Édition : Vinyle, Now-Again Records – 2014
Style : Zamrock, Heavy Psych, Garage Rock

Le premier album de la famille Ngozi est un des disques-manifestes du Zamrock ; rock zambien très « garage » s’inspirant grandement du côté de l’occident (Black Sabbath, Hendrix, James Brown). Le leader de ce quatuor légendaire est le guitariste Paul Dobson Nyirongo (renommé Paul « Ngozi » par ses fans, « Ngozi » voulant dire « Danger »). Et ouais la dangereuse famille porte très bien son nom. Voulez-vous du gros criss de FUZZ en pleine tronche (et par là, j’entends de COPIEUSES quantités de FUZZ) ?!? Voulez-vous une avalanche de riffs psychédéliques ultra pesants qui passent toujours proche de faire éclater des petits amplis africains cheapos et qui souvent écrasent à peu près tout dans le mix !? Vous aimez la musique sous-produite et rentre-dedans, qui, de surcroît carbure plus au feeling qu’à la technicité (ici quasi absente, voir la section rythmique amateur et pourtant jouissive) ?!? Le premier Ngozi Family se dresse là pour vous les amis, le sourire pernicieux solidement scotché aux lèvres. C’est un disque cru, tapageur, corrodant, énergique, insolent, casse-cou et casse-oreilles, juvénile, plus punk que punk… et terriblement FUN à écouter.

Conditions d’écoute optimales : Fin de soirée calorifique, avec une bonne bière à la main (ou autre drogue de votre choix), le cul solidement enfoncé dans un divan moelleux et surtout, avec le volume à FOND. Laissez vous recouvrir l’appareil auditif tout entier par cette matière sonore lo-fi et croustillante à souhait. Laissez vous piquer par ces abeilles guitaristiques qui viennent vous frôler le tympan (un peu comme la gratte sur « A minha menina » des Brésiliens d’Os Mutantes). Impossible de ne pas passer un succulent moment avec cet album.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :