critiques

Augustus Pablo – King Tubbys Meets Rockers Uptown

Année de parution : 1977
Pays d’origine : Jamaïque
Édition : CD, Get On Down – 2011
Style : Dub

Il y a toujours une genèse dans l’élaboration de nos goûts musicaux les plus obsessifs. Le premier album qui nous introduit à un style qui se révèle fascinant ou encore : le premier disque du genre qui fait mouche sur tous les tableaux. En frais de dub, cette compile du génial Augustus Pablo a été cette porte d’entrée parfaite pour votre humble serviteur qui aimerait tant pouvoir se taper un petit oinj’ de white widow en vous écrivant cette critique mais qui, hélas, ne donne plus dans le créneau depuis plusieurs années (les antidep et le tabac qui rigole ne font définitivement pas bon ménage par ici). Je me contente donc d’une Pale Ale qui, l’odeur du houblon aidant, me rappelle mes belles années « au vert ».

« Meets the Rockers Uptown », c’est ni plus ni moins la quintessence du dub dans son essence vrombissante même. Le dub, c’est avant tout un son. Une vibration. Une atmosphère. Une pulsation (de basse). Avant même qu’il existe un style nommé « bass music » par des journaleux, le dub c’était encore plus ça que ça. Une basse langoureuse, frémissante, enveloppante, envoûtante, céleste… qui se répercute dans des échos chatoyants, dans la nuit originelle. C’est l’assise de tout le reste ; la base quoi (oh, le vilain jeu de mot !). La basse comme religion. Comme absolu en soi.

À cela se greffe une batterie mollassonne toute de reverb recouverte (s’y noyant presque parfois), de la guitare soul en mode « staccato », des brass tonitruants qui percent légèrement l’épais voile de fumée opaque des horizons sonores environnants, des notes de piano endormi et d’orgue fantôme, quelques voix chopped and screwed bien opiacées (perdues au loin) qui repartent aussitôt arrivées et puis, dans le cas de ce cher m’sieur Pablo, ce mélodica emblématique au son si caractéristique ; qui rajoute une touche de mysticisme sur une musique déjà on ne peut plus brumeuse… Mais parfois tout le reste s’estompe momentanément et on revient à la source : la basse. C’est elle la star de l’ensemble. C’est elle qui est porteuse de cette musique si unique, qui, selon moi, a une proche parenté avec la musique dite « ambient ». Une musique dont l’influence se fait maintenant reconnaître presque partout.

Qui aurait cru un jour que ce garçon de 15 ans qui traînait autour d’un magasin de disque de Kingston (« Aquarius »), son mélodica à la bouche (reçu en cadeau d’une fillette), deviendrait un jour le plus grand producteur de Dub de tous les temps ? Un mec qui maitriserait le studio comme un grand chef sa cuisine. Un innovateur forcené en matière de techniques de prod et d’enregistrement. Un empileur de « couches sonores » qui s’enchevêtrent tellement bien qu’on a l’impression qu’elles font l’amour dans (et à) nos oreilles. Un créateur de soundscapes dans lesquelles il fait bon se perdre éternellement. LE pionnier en matière de « remixing ». Un mec qui travaille le son comme l’argile un sculpteur.

Disque charnière.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande bien languissamment (bien sûûûûr) :

critiques

David Bowie – Low

Année de parution : 1977
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, EMI – 1999
Style : Art-Rock, OVNI-Pop, Avant-Garde, Ambient, Proto New Wave

En 1977, c’est un David Bowie désillusionné, dépressif et amer qui s’envole vers Berlin. Cocaïnomane invétéré, le Thin White Duke veut s’éloigner de la vie trépidante et excessive qu’il mène à Los Angeles. Bowie loue un appartement à Kreuzberg, quartier turc de Berlin-Ouest… dépaysement total et volontaire pour un artiste qui se cherche. L’exotisme : c’est l’autre raison qui explique le déménagement éclair de feu Ziggy Stardust, lui qui est tombé en extase devant ce pays scindé en deux, par ses régimes totalitaires extrémistes et ses sonorités nouvelles qui ont secoué le panorama musical au cours de la décennie (kraut-rock RULZ !). En laissant sa muse s’orienter ou se désorienter à travers tant de richesse et de folie, l’extraterrestre roux va créer ce Low désincarné, première offrande dans une trilogie berlinoise regroupant aussi Heroes et Lodger. La gestation de l’oeuvre se fera en présence de son ami Brian Eno, grand gourou mystique du studio et distributeur de cartes ambigües. Eno sera le grand fouteur de merde (dans le bon sens du terme, s’entend). Celui qui poussera Bowie à prendre tous les risques possibles, à cesser de « normaliser » des chansons qui n’ont justement pas besoin d’être normalisées (des morceaux qui, à priori, lui semblaient trop courts, trop longs ou trop « fucked-up »), à se plonger dans un minimalisme brut, à improviser pleinement, à prévoir quelque chose puis en enregistrer le contraire, à déconstruire la formule à l’intérieur d’elle même, à faire de l’avant-garde tout en restant les pieds posés dans la pop… Mais Eno ne révélera à Bowie que ce qui se trouvait déjà en lui : un expérimentateur né. Iggy Pop sera aussi de la partie, le temps de jouer quelques notes de piano (saoul, probablement) et de pousser la chansonnette de sa voix grave si caractéristique. Parmi les autres acolytes présents lors de ces sessions mouvementées (entre la France et l’Allemagne), on retrouvera aussi le guitariste Carlos Alomar, comparse depuis Young Americans, de même que ce cher Tony Visconti aux manettes.

Qu’en est-il du résultat à présent ? Et bien, Low est le meilleur Bowie, ni plus ni moins. C’est l’album qui, à mon avis, vient confirmer son génie (déjà maintes fois démontré avec les perles discographiques antérieures). Car oui, le caméléon du rock est un génie et ce, même si à travers sa longue et riche carrière, certaines mauvaises langues iront dire qu’il ne fait que singer différents courants musicaux populaires et les resservir dans un emballage différent. Je trouve qu’il est réducteur de penser de cette manière. Bowie prend tous ces styles et réussit à se les approprier – à les transcender parfois même. C’est justement le cas de cet incroyable Low, qui bien que fortement inspiré du Kraut-Rock (en particulier de groupes géniaux tels que Neu!, Kraftwerk et Can), est en définitive un des albums les plus originaux de tous les temps – et aussi un des plus influents. En 1977, un album comme Low est un véritable ovni sonore. Avec son mélange audacieux de pop dérangée, de musique minimaliste et cyclique, d’ambient, de kraut-rock et de « proto-new-wave » (le terme n’existe même pas à l’époque), Low est un des albums-précurseurs ET géniteurs de toute cette vague musicale de la fin des 70s et du début du 80s : New Wave, Post-Punk, Électro Pop, New Age, etc…

L’album se scinde en deux parties distinctes : une première qui réunit 6 pistes de pop mécanique complètement désarticulées et une seconde purement instrumentale, nettement influencée par le minimalisme des John Cage, Terry Riley, Steve Reich et Philip Glass. Les morceaux pop, supportés par une rythmique froide et bourrés de bidouillages sonores (la marque de commerce de Eno), nous font autant penser à la musique des groupes allemands mentionnés ci-haut qu’à du rock 50s et 60s – mais qui fut soigneusement disséqué et ensuite suturé par un chirurgien sonore des plus audacieux. Les paroles supportant le tout ont aussi cet aspect patchwork. À l’époque, Bowie composait ses textes avec la méthode du « copier-coller », recoupant des mots et bouts de phrases de façon aléatoire, un peu à la manière des « cadavres exquis » de nos amis les surréalistes.

La portion instrumentale est quant à elle aussi magnifique que renversante. Bowie n’avait jamais rien fait de tel auparavant. Véritables perles avant-gardistes, ces pièces sont portées vers d’étranges horizons par une tonne d’idées brillantes et une instrumentation bigarrée. Des sons ronronnants et un tantinet vieillots sortant de la horde de claviers utilisés (synthétiseurs, mini-moog, orgue électrique, de même que le légendaire Chamberlin – premier sampler de l’histoire de la musique et ancêtre direct du Mellotron) viennent se greffer à ceux produits par une foule d’instruments disparates (piano, vibraphones, xylophones, harmonica, violoncelle, saxophone, percussions multiples) pratiquemment tous pris en main par Bowie et Eno eux-mêmes… En résulte une ambiance quasi-indescriptible, une ambiance de « création totale »… Mais il est trop dur de résumer l’atmosphère et le génie d’un tel disque dans un paragraphe… On s’embrouille, on bafouille, on est pas clair et on oublie des choses. Allons y donc morceau par morceau !

Speed of life : Instrumental. Superbe entrée en matière qui, dès la première seconde (cette montée de clavier robotique qui est probablement signée mister Eno), nous introduit à l’esthétique sonore de l’album. Des claviers en guise d’instruments principaux, une basse et une guitare groovy qui les secondent de même q’une batterie très post-punk. Court. Minimal. Et terriblement efficace.

Breaking glass : Une chanson pop anti-pop, avec son rythme étrange qui s’arrête constamment, sa batterie au son sourd (autre marque de commerce de l’album), sa longueur (moins de deux minutes) et ses paroles très étranges (« Baby, I’ve been breaking glass in your room again. Listen. Don’t look at the carpet, I drew something awful on it… ») chantées par les voix démultipliées du Thin White Duke. De la pop obsessionnelle compulsive ?

What in the world : Du déjanté comme je l’aime. Un texte complètement éclaté sur l’isolement et la dépression déclamé par Bowie et Iggy (qui font quasiment exprès pour chanter le plus mal possible), le tout ponctué par une guitare acerbe qui tisse son mantra électrique, adjointe insolite d’un délire « gomme balloune » sur un clavier au son ultra-kitsch. Dadaïste-pop à son meilleur.

Sound and vision : La plus belle ballade faussement optimiste et désenchantée du monde (ou « méditations sur la poudre et la paranoïa »). Le gros hit de l’album, aussi (ce qui est étonnant, vu que ce n’est pas nécessairement la pièce la plus accessible). Une sorte de doo-wop mécanique, avec des claviers « kraftwerkiens » et une rythmique hyper-répétitive dont on se lasse jamais (+ le sax de Bowie en prime). De la musique pour rouler sur l’autobahn sous un ciel bleu (bleu bleu).

Always crashing in the same car : Superbe morceau à l’atmosphère très planante. Le côté 50s déstructuré évoqué ci-haut est très présent ici. Du Grease avant-gardiste éthéré.

Be my wife : Une complainte (une autre) sur le thème de la solitude. Peut-être la chanson la plus « normale » du disque, avec son piano honky-tonk fort sympathique.

A new career in a new town : Pièce qui introduit magnifiquement la portion instrumentale de Low. Parfaite juxtaposition de l’harmonica mélancolique à la froideur très électronique des claviers (ou rencontre au sommet : Cluster et Bruce Springsteen).

Warszawa : LE chef d’oeuvre du chef d’oeuvre, selon moi. Une ode impressionniste à Varsovie, ville martyre de la Seconde Guerre Mondiale que Bowie a visité précédemment (et qui lui a laissé toute une impression, comme on peut l’entendre ici). Véritable peinture sonore, « Warszawa », est porté par un air répétitif joué au clavier… un air à la fois immensément triste et extrêmement minimaliste, voir même naïf… À cet effet, pour aller dans le sens de sa vision musicale, Bowie voulait à tout pris s’assurer que la pièce pouvait bien être jouée par un enfant de 4 ans (c’est le fils de Visconti qui valida la condition). Le motif sonore méditatif se répète inlassablement, jusqu’à un paroxysme émouvant (supporté par la voix ténébreuse du Thin White Duke). Il y a quelque chose d’intemporel dans ce morceau…

Art decade : Une jungle sonore électrique étouffante et belle, avec ses espèces de drones en forme de cris de baleines métalliques et ses montées de claviers.

Weeping wall : Terry Riley s’est pointé au studio vers les 4 heures du mat et s’est écrié « Salut les potes ! J’vous ai composé un p’tit quelque chose ! » – On dirait une version assombrie de son « In C » ou du « Music for 18 Musicians » de Reich.

Subterraneans : Des ondées claviéristiques qui tissent doucement une ambiance surréaliste cotoneuse et voilée, des paroles sans queue-ni-tête (« Care-line, Care-line, Care-line, Care-line driving me Shirley, Shirley, Shirley own »), un solo de sax à la sauce « film érotique arty sur l’opium », une basse épuré qui vient répéter quelques sons graves par-ci par-là, colorant le tout d’une teinte nocturne… Un morceau de clôture tout en mélancolie et en profondeur. Lynchien en diable.

Bowie ist KRIEG mesdames-m’sieurs ! Si vous n’avez pas déjà toute la discographie, votre vie doit être infiniment triste (Bon, vous pouvez ceci dit passer outre « Never Let Me Down »).


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critiques

Univers Zéro – 1313

Année de parution : 1977
Pays d’origine : Belgique
Édition : CD, Cuneiform – 1989
Style : Rock in Opposition, Avant-Prog, Musique de chambre, Contemporain, Gothique, Dark Zeuhl

Ça vous dirait d’entendre un orchestre de chambre possédé jouer la musique la plus radicalement sombre, aride et sans compromis possible ? Et bien, j’ai le groupe pour vous, mais chers amis avides de ténèbres galopantes ! Dès cette première offrande discographique, la musique d’Univers Zéro fait froid dans le dos. Les Belges maudits, adorateurs de Lovecraft (ils s’appelaient « Necronomicon » avant, d’ailleurs) ne font pas dans la facilité ni dans la dentelle. On est pas (mais VRAIMENT pas) chez Yes ou Camel ici ! Leurs univers sonore des plus sordide emprunte surtout aux structures et ambiances de la musique contemporaine et/ou folkloriste : Bartók (leur plus grande influence), Stravinsky, Penderecki… En fait, sur cet album, il n’y a pas grand chose qu’on pourrait rattacher au rock, si ce n’est l’aspect très propulsif de la batterie de Daniel Denis, tête pensante de la formation. Au niveau des compositions, c’est hyper progressif, certes (bien plus que chez bien des poncifs du genre), mais l’instrumentation déployée est vraiment atypique : basson, violon, violoncelle, hautbois et harmonium. On dénote cependant des petites touches crimsonienne dans la guitare inhumaine, distante et froide de sire Roger Trigaux (un autre mec important dans le domaine des musiques « difficiles » ; j’y reviendrai dans de futures chroniques). UZ ne s’embarrassent pas d’un chanteur non plus. Leur musique est purement instrumentale. Et presque complètement acoustique sur cette première galette.

L’album débute de manière magistrale avec « Ronde », un morceau-fleuve qui introduit à merveille le macrocosme diabolique de la troupe. À travers ces 15 minutes quasi-insoutenables pour le fan moyen d’Abba (qui se retrouvera bien vite en position foetale, à geindre sur le sol mat), UZ semblent s’amuser à construire un immense malaise sonore toujours grandissant et de plus en plus étoffé. On dirait la bande son d’un film occulte traitant de la sorcellerie au Moyen-Âge. Au menu : un violoncelle funeste, un harmonium atmosphérico-angoissant, des violons dissonants en diable, un basson dément et un réel talent à alterner des passages cycliques hypnotiques/nauséeux et des éclats soudains qui veulent terrasser l’auditeur. Du délicieux masochisme sonore mais quand c’est aussi bien fait, on en redemande !

Nous ne sommes pas en reste puisque le restant de l’album nous assène 4 autres pièces plus courtes mais pas moins efficaces pour autant. Mention spéciale à la bien nommée « Malaise » (on en parlait justement plus haut) qui est très explosive et qui ne semble pas dénuée d’une pointe d’humour carnassier (façon Shostakovitch mais version zombifié, les dents noires et avec des gros vers bien gras qui tombent de sa glotte trouée).

Voilà là un album qui torche le gouvernement Couillard de 2014-2018 en matière d’austérité pure et dure ! Et l’art sonore d’Univers Zéro n’a pas fini de nous surprendre. Ce n’est que le début d’une carrière aussi riche que tétanisante. Ils feront mieux ; et encore plus sombre…


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critiques

Aksak Maboul – Onze Danses Pour Combattre la Migraine

Année de parution : 1977
Pays d’origine : Belgique
Édition : CD, Crammed – 2003
Style : Avant-Prog (de chambre) / Rock in Opposition, Musique des Balkans

Souvent, lors d’une journée de weekend morne et pluvieuse, mon cerveau part à la recherche d’un support sonore qui sied bien à l’atmosphère qui trône. Il y a ces pluies glaciales et austères d’Octobre qui s’agrémentent parfaitement d’une succulente missive de Black Sabbath, qu’on déguste en lisant du Lovecraft et du Poe. Il y a ces journées abjectes de Novembre où la mélancolie nous porte à se perdre dans la noirceur opaque du Black Metal et dans le néant existentiel de Joy Division / The Cure. Sans oublier les pluies douces d’été où l’on se laisse bercer par les Gymnopédies et les Gnosiennes d’Érik Satie… Mais il y aussi ces jours où la pluie n’est que nostalgie scintillante nous plongeant tête première dans notre imaginaire d’enfant. Je parle de cette enfance révolue (hélas !), où tout nous semblait merveilleux et magique. Ces jours grisounets où l’on avait qu’une envie : enfiler notre imper, sortir de notre chaumière et aller s’amuser tout seul dans un univers empreint de cette magie… Patauger dans les flaques d’eau et laisser les éléments nous inspirer des aventures fantastiques, peuplées de créatures chimériques et de lieux impossibles. S’imaginer que le nain de jardin de la cour est devenu vivant et nous parle dans un dialecte étranger, que des dragons vermeilles vont sortir à tout moment des puisards, que le vent qui agite les arbres d’une aussi singulière façon est notre allié…

Lorsque je suis touché par cette nostalgie toute particulière et que je consulte mon illustre discothèque, immanquablement, mon regard finit par se porter sur cette pochette étrange et surréalisante. Je contemple ces onze danse pour combattre la migraine (arborées fièrement par l’homme mystère, qui semble nous dire « Allez mon jeune ami, viens t’amuser dans notre parc d’attractions – tous les manèges ont étés construits par Salvador Dali ! »). Difficile de résister à cette invitation vers un inconnu qui nous semble aussi sympathique qu’insaisissable. Dès qu’on appuie sur « Play », on est transporté chez le Roi Dagobert – réinterprété façon « Pablo Picasso se la joue grave sur un Fender Rhodes » (Mercredi Matin). S’ensuit alors une suite quasi-parfaite de micro-piécettes et de morceaux plus ambitieux, fruits d’un métissage sonore des plus savoureux et inusités. À travers ce lot de comptines dadaïstes et d’impros délurées, on dénote une foule d’influences disparates : jazz, musiques balkaniques, musiques cycliques et minimales (à la Steve Reich), Erik Satie (mentionné plus-haut), percussions africaines, musique électronique (particulièrement dans l’utilisation des claviers) et classique (surtout le courant folkloriste qui donne ici naissance à quelques « bartokeries » assez splendides). Important aussi de mentionner la multitude d’instruments utilisés par Marc Hollander (maestro du projet) et ses comparses : farfisa, piano, darbuka, guitare, boîte à rythme, saxophone alto et soprano, clarinette, flûte, mandoline, dumbeg, xylophone, violon, violoncelle, accordéon… sans compter les nombreuses voix féminines venant se greffer à la masse sonore engendrée par cet attirail à divers moments-clés, entre autres sur le très marrant « Tous les trucs qu’il y a là dehors », où une fillette d’environ 7 ans improvise une chansonnette sur l’importance du travail et de l’argent alors que Marc essaie de la suivre au Fender… et que la petite le réprimande parce que ce n’est pas à son goût.

Aksak Maboul fait bien du RIO, mais demeure à milles lieux de leurs contemporains ténébreux (Henry Cow, Univers Zero et Present). On pourrait dire qu’ils oeuvrent dans une forme de RIO naïf et intimiste… bref : du RIO de salon ! Je suis sûr que si le professeur Tournesol avait eu un groupe de rock, ça aurait beaucoup ressemblé à du Aksak Maboul !


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critiques

Ludwig Van Beethoven – Symphonie n°9

Interprètes : Herbert Von Karajan (direction), Orchestre philarmonique de Berlin, Anna Tomowa-Sintow (soprano), Agnès Baltsa (alto), Peter Schreier (ténor), José Van Dam (baryton-basse). Wiener Singverein (choeur)
Pays d’origine du compositeur : Allemagne
Écriture de l’oeuvre : 1822-1824
Enregistrement : 1977
Édition : Vinyle, Deutsche Grammophon – 1986
Style : Musique classique / romantique (symphonie)

Notes sur la version

Il existe plusieurs versions remarquables de cette symphonie (possiblement la plus connue mondialement ou du moins à égalité avec la 5ème de ce cher Ludwig Van). J’en possède d’ailleurs quelques versions. Pour cette critique, mon choix s’est arrêté sur Karajan, choix assez cliché s’il en est… Mais Karajan est le chef d’orchestre auquel on pense en premier en ce qui à trait Beethoven et ce, pour une bonne raison. Il a enregistré l’intégrale des symphonies du compositeur allemand pas moins de 4 fois (!!!) ; une fois par décennie plus précisément (des années 50 aux années 80). Cet enregistrement légendaire de 1977 date donc du troisième cycle et est probablement le plus célèbre. C’est aussi, à mon sens, la plus éblouissante version endisquée de cette oeuvre. Je recommande néanmoins chaudement sa version des années 1960 qui est hallucinante elle aussi.

Au niveau des versions « historiquement » plus exactes, je conseille fortement la version de John Eliot Gardiner avec l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique (intégrale des symphonies paru initialement en 1994, en coffret CD). L’approche de Gardiner est toute autre que celle de Karajan, ce dernier étant plus « poussif » et prenant des libertés sur l’oeuvre de Beethoven. Gardiner, mi historien mi chef d’orchestre, tente de livrer un cycle symphonique TEL que Ludwig Von voyait ses oeuvres en son temps (instruments d’époque à l’appui). J’adore aussi cette approche et le travail d’orfèvrerie colossal que cela a du lui occasionner… Une version plus récente des symphonies qui vaut aussi son pesant d’or : celle de Kent Nagano (avec l’Orchestre symphonique de Montréal).


What you looking at, BEYOTCH !??

La 9ème… Dès qu’on prononce ces mots, on sait de qui et de quoi on parle. Nul besoin d’évoquer le mot « symphonie » pour savoir de quoi il est question : l’oeuvre musicale préférée de Alex DeLarge, anti-héros charismatique de l’Orange mécanique de Burgess ! « les anges aux trompettes, les démons aux trombones… vous êtes invitées! » proclame t’il à ces deux jeunes demoiselles/dévotchkas qui s’apprêtent à passer quelques moments torrides (à la vitesse grand V) avec lui… Et c’est tout à fait ça la 9ème. C’est luciférien par bouts et paradisiaque par d’autres ! C’est un voyage à travers le chaos originel (et ses ombres fugaces) avec comme destination finale : la lumière divine… Rien que ça.

La 9ème c’est contraste par dessus contraste. Ludwig n’était pas que sourd lorsqu’il a composé son « magnum opus ». Il était aussi bipolaire comme jamais il ne l’a été auparavant (du moins artistiquement parlant… je ne me prétends pas psychiatre sur le coup). On y trouve ses moments les plus violents, dramatiques, chaotiques, martelants, bestiaux même (coups de timbale à l’appui). Mais on y retrouve aussi ses instants les plus doux, sereins, voir angéliques. C’est une véritable guerre que se livrent ici ténèbres rutilantes et lumières salvatrices. La chape noire se voit transpercée épisodiquement de lueurs aux couleurs folles et oniriques…. Et tout ceci est subjuguant, fabuleux, euphorique, dantesque pour nos tympans gorgées à pâmoison d’une liesse sonore jusque là inusitée.

Prenez cet « Allegro ma non troppo » (le légendaire mouvement qui ouvre le bal). Des trémolos de cordes scintillantes qui s’élèvent dans la nuit originelle… Et puis cette célèbre intro orageuse vient nous happer en plein coeur, laissant place ensuite à ce thème ensorcelé qui nous assombri l’âme, oscillant entre subtilité méphistophélique et grandiloquence tellurique qui émerge et ré-émerge de manière toujours plus ahurissante. Ça monte, monte, monte comme un morceau de post-rock, mais avec des nuances tellement folles que le voyage vers l’apothéose est tout aussi fascinant que la destination en elle-même. Bon Dieu que ceci est riche. Chaque note a sa place dans un tout magistral de maitrise.

QUI sur terre n’a jamais entendu ce « Molto Vivace » foudroyant, à part peut être les fans du môme rocailleux (Kid Rock) et/ou les adeptes de QAnon ?!? C’est le hit numéro un de sieur Delarge (évoqué ci-haut), qu’il se mets en fond sonore alors qu’il se masturbe dans sa chambre en pensant à des scènes horribles. Cela a bien entendu laissé des traces sur la psyché du jeune adolescent impressionnable que j’étais… Grand moment de cinéma et musique de circonstance pour appuyer l’exaltation visuelle qui s’offre à nous. Ça va vite, très vite. Les cuivres sont sur les amphétamines. Les timbales sont des bourrasques de vent décoiffantes. Les cordes sont colère divine. Tout ceci est extatique en diable.

Place à la douceur céleste avec cet « Adagio molto e cantabile ». Que c’est beau, bordel. Les ténèbres sont vaincues (du moins momentanément). La lumière entre par tous les interstices, noyant tout doucereusement. L’élévation commence, en volupté. On quitte l’ébène, aspiré petit à petit par ce rayonnement séraphique. On vole au dessus d’étangs, de lacs, de vastes plaines, de petites bourgades encore endormies… puis au delà des montagnes aux cimes enneigés, au delà des nuages. La musique gagne en force (et en beauté azurée) alors qu’on monte toujours plus haut, vers un éden faîte de cordes et de cuivres élégiaques…

Le plus court « Presto » est rocambolesque à souhait. Une entrée en matière belliqueuse, dans le fracas de l’orchestre possédé. Puis, une version un brin inquiétante de « l’hymne à la joie » fait irruption…. saccadée par les derniers remous de noirceur hirsute et de doute lancinant… Cet hymne veut vivre et combat le mal pour pouvoir exister sans contrainte. C’est les cordes basses qui accouchent de sa version formelle d’abord…. il faut tendre l’oreille pour savourer cette prémisse. Puis les autres cordes s’en mêlent et l’étincelle prend vie. Et puis tout s’embrase. L’orchestre au grand complet. C’est un des plus beaux moments de l’histoire de la musique occidentale.

Dernier mouvement. Place à la voix. Quoi ?!? Des voix humaines dans une symphonie ? À l’époque, cela était une grosse entrave au format symphonique qui sévissait… Beethoven, en fin de vie, possiblement aigri, sourdingue… en avait marre des conventions de la forme classique. Il défie les règles, donne tout ce qu’il a, tout ce qu’il lui reste de grandiose en lui ; que cela déplaise ou non aux intégristes… Ici, il mets bas au romantisme (et à tous ses excès émotifs). Et cette naissance est ravissante jusqu’à plus soif. C’est un feu d’artifices qui explose de partout. Les voix humaines triomphantes, l’orchestre en transe, le chef qui se tricote une future tendinite. C’est orgasme par-dessus orgasme. Du squirt symphonique. Ça jute de partout. Tout le monde est éclaboussé. C’est presque trop (diront certains) mais c’est exactement ce dont la musique « at large » avait besoin. D’une autre révolution. De la plus belle des révolutions.

Je sais que ma chronique n’est qu’une énième tentative d’exprimer toute la folle génialité de cette oeuvre (avec de vulgaire mots)… C’était destiné à échouer. Mais je tenais à vous communiquer tout de même mon amour débordant pour ma 9ème chérie. Et je voulais à tout prix que cet exploit phonique se retrouve chroniqué sur notre petit coin du web.


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