critiques

Bedwetter – Volume 1: Flick Your Tongue Against Your Teeth and Describe the Present.

Année de parution : 2017
Pays d’origine : États-Unis
Édition : téléchargement internet – 2017
Style : Hip-Hop expérimental, Cloud Rap, Illbient, Mal-être déclamé

Travis Miller (et ses dix milles alias) est un des MC / producteur les plus talentueux des 10 dernières années. C’est aussi un homme qui n’est pas doué pour le bonheur… Sa production gargantuesque, pourtant plébiscitée par la frange underground, en témoigne. On le pensait parti pour ses brumes originelles après un Oblivion Access en forme de requiem rap suicidaire-nihiliste… Le voici qui nous revient de ses entrailles sous ce nouveau pseudonyme et diantre, ça ne va franchement pas mieux. Bedwetter… un nom qui pourrait faire sourire tant il semble manquer de sérieux mais dès qu’on appuie sur « Play », le sourire en coin disparaît assez rapidement merci. Et cette pochette toute Jandekienne vient rajouter au malaise perçu.

J’ai rarement entendu un disque aussi claustrophobique et expiatoire. C’est une violente mise à nue de tous les malaises internes d’un mec qui n’a clairement pas eu de plaisir à créer ce ramassis de mélancolie glauque et à écrire ce journal intime cauchemardesque en diable… Fallait juste que ça sorte. C’était nécessaire. Et on se sent un peu voyeur d’écouter tout cela, malgré la qualité évidente du machin. Comme regarder des vieilles VHS mal calibrées d’un gars qui s’est filmé tout seul dans sa chambre dont il ne sort plus depuis des semaines, broyant du noir, laissant aux fantômes du passé le contrôle sur tout son être, petit à petit…

Après une intro des plus catho-malsaines (« John »), le meilleur morceau de l’album nous est déjà assené en pleine gueule (« Man wearing a helmet »). La pluie qui bat tristement, des samples de conversations confuses, de pleurs, des regrets sonores… et Travis nous plonge dans un traumatisme d’enfance particulièrement douloureux, sous fond de berceuse neurasthénique. L’histoire relatée devient de plus en plus horrible ; le protagoniste (Travis lui-même) étant totalement impuissant, laissé à lui même, dans le coffre arrière de la voiture d’un inconnu… On sent la hargne monter dans le flow ; on sent le vécu remonter comme autant de bile dans la gorge. Et dans son paroxysme, le fond sonore change brutalement. Ça devient vraiment plus lourd et dérangé, incorporant un espèce de piano jazzy des ténèbres vraiment inoubliable.

Le reste de l’album n’est pas en reste et enchaîne les morceaux instrumentaux et ces courtes pièces narrées sorties tout droit du pathos d’un homme seul, rongé par son passé, sa dépression et ses pensées obsédantes. L’habillage sonore Cloud Rap / Illbient (voir même un peu Trip-Hop) est vaporeux, diffus, faussement rassurant ou tout bonnement glauque par moments…

L’album, est excellent, bien qu’il a un côté inachevé… ce qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose en soi. Cet aspect renforce le côté soudain et exutoire de l’oeuvre (soulevé ci-haut).

À l’écoute d’un tel disque, il n’y a qu’une chose à dire… Get well soon Travis.


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critiques

Bašmu – Bašmu (compilation)

Année de parution : 2017
Pays d’origine : Canada (Ontario)
Édition : Vinyle, Amor Fati – 2017
Style : Black Metal de sorcellerie

Ce disque de Bašmu (un des nombreux projets solo d’un Canadien répondant au doux nom de Xülthys) compile ses deux premières démos parues en 2016 : « Draped in the Obsidian Black Cloak of the Abyss » et « Dissipation of Ethereal Mist ». La musique de Bašmu m’évoque le gris. Le gris d’un ciel morne et froid qui surplombe une forêt mourante d’arbres décharnés, dont le sol est recouvert de feuilles décolorées, humides, putrescentes… un sol qui, dans son tombeau, est transpercé par des racines qui sont en fait des tentacules grisâtres-verdoyantes qui oscillent funestement sous la chape de terre noire. Le sol de « La Couleur Tombée du Ciel » de Lovecraft, mais après le départ des êtres venus d’ailleurs… après que ceux-ci n’aient laissé que pourriture et désolation.

Cendres et vert de gris. Cadavres de batraciens perforés de partout et gémissant encore. Vers blancs liquéfiés. Squelettes d’oiseaux. Les anoraks des enfants perdus au gré des années qui se balancent sur les branches craquantes au gré du vent sournois. Des têtes de poupées clouées sur l’écorce. Et des constructions impies de pierres vaseuses érigées ça et là, de manière désordonnée. Des fois, la nuit, les arbres crient leur douleur dans l’abime, leurs corps littéralement empalés sur les entrailles de l’immondice gigantesque cachée sous l’humus protecteur ; celle qui est juste suggérée, qu’on ne verra jamais de nos propres yeux, question de ne pas les crever de notre propre plein gré.

Et dans ce cimetière anti-écologique désacralisé, se trouve une sorte de « prêtre ». Un moine encapuchonné qui y vit dans une petite grotte poisseuse. Il se nourrit de racines, de glaise et de crapauds. Il mijote des potions noires et marécageuses. Sur les murs de sa tanière, on retrouve des inscriptions incantatoires dans une langue qui n’a jamais vraiment existé mais qui transpercent quand même l’esprit humain de la plus insolite façon. Il possède aussi plusieurs ouvrages aux couvertes jaunis et moites qui, prétend-on, ne doivent jamais être ouverts car ils contiennent chacun leur lots d’ignominies purulentes prêtent à jaillir de chacune des pages froissées et à envahir notre réalité.

Il y conçoit aussi cette musique incroyablement bancale et morne. Une transmission de l’ailleurs retranscris approximativement (sous forme de son) par un homme qui préférait sa part d’abominable à son humanité. Des guitares bourbeuses qui sont plutôt utilisées comme une assise ambient (plutôt qu’un instrument mélodique), une batterie binaire en diable et sans résonance, des cris/geignements/râles extra-terrestres qui semblent provenir d’un brouillard infecté, une basse inexistante (un classique chez les raw black métalleux), quelques field recordings bien glaçants et une production qui se résume à « voici un 4 pistes qui est sur le bord de décéder, let’s press record »… La base, quoi. Mais une base ma foi fort bien utilisée par un sorcier sonore qui avait sa vision bien à lui d’une quelconque laideur euphorique.

Parfait pour un Halloween misérable sous la pluie. Comme le jour des morts qui demande son tribut à l’avance…


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critiques

Flešš – Volume 1

Année de parution : 2017
Pays d’origine : Canada (Ontario)
Édition : Vinyle, Les Fleurs du Mal / Amor Fati – 2019
Style : Black Metal vampirique

Un vieux château en ruines aux abords d’un marais frelaté, n’appartenant à aucun temps ; aucune époque, englouti dans une brume grisâtre et maladive. Une masse de pierre noire qui s’élève au dessus du smog, semblant vouloir caresser un ciel gris et informe. Aucune fenêtre, juste une énorme porte de rouille qui grince atrocement à l’ouverture. À l’intérieur : des murs spongieux et avariés. On dirait de le chair boursoufflée, tarie, brunâtre. Une puanteur terrible règne sur les lieux. L’eau viciée s’est infiltrée partout ; une glaise grasse et grouillante recouvre les planchers du premier étage ; des crapauds corrompus et étrangement luminescents se promènent ça et là, avancent à tâtons, rendus aveugles par des années de régression, croassent dans leur nuit éternelle.

Une visite des étages supérieurs révèle la démence des derniers habitants du château… Ossements multiples, rideaux tailladés, meubles fracassés, morceaux de chair fossilisés (des langues, surtout), murs tapissés de sang séché, amas spongieux recouvrant ce qui jadis était probablement des carcasses humaines, statuettes de pierre à l’effigie d’un quelconque Dieu insectoïde délirant que des mots maladroits ne pourraient décrire tant le malaise éprend l’âme de quiconque ose les regarder trop longtemps… Ici, Il fait… presque chaud… Malgré le froid de fin d’automne et le vent larmoyant qui sévit à l’extérieur, malgré la pluie… à l’intérieur, il y cette tiédeur fiévreuse, comme si toute la construction impie était vivante mais agonisante, atteinte d’un mal terrible.

Un cri lointain semble provenir de la cave… Là, c’est l’obscurité totale mais il fait encore plus chaud. La lampe torche révèle les horribles gravures sacrilèges qui recouvrent murs et plancher. Des dessins grotesques, qui montrent des hommes-créatures aux dents acérées se repaître d’enfants, des excisions de langues et d’oreilles, des crapauds géants ailés au yeux crevés drapés de casques d’étain… Plus on longe le mur et plus la technique du graveur semble devenir discordante, dépravée, dégénérée … Signe d’une régression inéluctable et profonde. On ne comprend plus ce qu’on voit, si ce n’est qu’une espèce de mare de tentacules surréalistes avec, aux extrémités, des crocs aiguisés.

Ici, il y a encore plus d’eau et des crapauds encore plus gros qui montrent les signes d’une dégénérescence physique perfide. Stupides, patibulaires, ils se cognent les uns aux autres, parfois s’attaquent, s’entredévorent, parfois se déchirent eux-même les pattes avec leur bouches munies de dents jaunâtres et coupantes… Au milieu du cachot, se trouve une crevasse profonde, possiblement sans fond. Les cris viennent de là. Ils sont plus clairs à présent. Des cris à la fois vampiriques et batraciens. À glacer le sang. Comme des petits coups de couteau sur l’échine. Une espèce d’anti-musique s’élève de ce puit des morts ; ou plutôt un vrombissement qui ne ressemble à rien d’autre, qui se suffit à soi même. Un bourdonnement satisfait, gloupide et tari qui se délecte dans sa déviance, qui se plaît à roucouler dans les ténèbres originelles des ombres inaltérables.

Savourer l’euphorie de l’inexistence. Se gorger de folie rampante. Glorifier toute déchéance. Nourrir le chaos jusqu’à lui asservir sa propre chair, lui permettant d’y pondre un million d’immondices moribondes. Redonner naissance à ce qui est mort pour célébrer le voir périr de nouveau.

This is Flešš.


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