critiques

Tyshawn Sorey – The Inner Spectrum Of Variables

Année de parution : 2016
Pays d’origine : États-Unis
Édition : 2 CDs, Pi Recordings – 2016
Style : Modern Creative, Chamber Music, Chamber Jazz, Avant-Garde, Improv

Tyshawn Sorey est un des musiciens les plus intéressants actifs actuellement. Batteur de génie à la frappe résolument unique qu’on a pu entendre chez John Zorn, Wadada Leo Smith, Vijay Iyer, Anthony Braxton, Butch Morris et Steve Coleman. Il est aussi récipiendaire d’un « Master » en composition de l’Université Wesleyan (dans le Connecticut) et directeur musical ou participant dans différents groupuscules jazz/contemporain/avant-gardistes à la géométrie variable (International Contemporary Ensemble, Paradoxical Frog, Fieldwork, Flaga… pour ne nommer que ceux là). Cet homme touche à tout et ce, de belle et fascinante façon.

Ce doublé paru chez Pi Recordings (label toujours fort intéressant) met de l’avant une composition « libre » de Sorey sur toute sa durée. « The Inner Spectrum Of Variables » s’inspire autant de l’approche improvisatrice de mecs comme Lawrence D. « Butch » Morris, Harold Budd et Anthony Braxton que de courants musicaux aussi disparates que le jazz éthiopien modal, le klezmer et la musique classique occidentale. On y retrouve plusieurs approches d’écriture musicale et de méthodes improvisatoires : ouverte, dirigée, modale, prescrite, relationnelle… C’est un captivant univers sonore qui en rappelle bien d’autres tout en avançant sa propre gestuelle propre à lui.

Sorey, tout discret (et juste) derrière les fûts, est secondé par un quatuor à cordes contemporain (violon, alto, violoncelle, contrebasse) et le piano aussi impressionniste que minimaliste de Cory Smythe qui prend ici une place de choix comme « ancre » de l’oeuvre ; le Soleil autour duquel tous les autres planètes-instruments évoluent, celui qui « porte » le tout dans une nuit sibylline et truculente.

Comme toujours chez Sorey, on a droit à de la très grande musique. Une musique aventureuse, follement belle, riche mais aussi contrôlée, qui, comme chez Arvo Pärt, invite au recueillement suprême. Et je crois qu’on tient là un album de choix à quiconque veut s’initier au « Modern Creative » vu que l’oeuvre présentée est tout de même accessible malgré sa profondeur.

Très très beau disque.


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critiques

David Bowie – Low

Année de parution : 1977
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, EMI – 1999
Style : Art-Rock, OVNI-Pop, Avant-Garde, Ambient, Proto New Wave

En 1977, c’est un David Bowie désillusionné, dépressif et amer qui s’envole vers Berlin. Cocaïnomane invétéré, le Thin White Duke veut s’éloigner de la vie trépidante et excessive qu’il mène à Los Angeles. Bowie loue un appartement à Kreuzberg, quartier turc de Berlin-Ouest… dépaysement total et volontaire pour un artiste qui se cherche. L’exotisme : c’est l’autre raison qui explique le déménagement éclair de feu Ziggy Stardust, lui qui est tombé en extase devant ce pays scindé en deux, par ses régimes totalitaires extrémistes et ses sonorités nouvelles qui ont secoué le panorama musical au cours de la décennie (kraut-rock RULZ !). En laissant sa muse s’orienter ou se désorienter à travers tant de richesse et de folie, l’extraterrestre roux va créer ce Low désincarné, première offrande dans une trilogie berlinoise regroupant aussi Heroes et Lodger. La gestation de l’oeuvre se fera en présence de son ami Brian Eno, grand gourou mystique du studio et distributeur de cartes ambigües. Eno sera le grand fouteur de merde (dans le bon sens du terme, s’entend). Celui qui poussera Bowie à prendre tous les risques possibles, à cesser de « normaliser » des chansons qui n’ont justement pas besoin d’être normalisées (des morceaux qui, à priori, lui semblaient trop courts, trop longs ou trop « fucked-up »), à se plonger dans un minimalisme brut, à improviser pleinement, à prévoir quelque chose puis en enregistrer le contraire, à déconstruire la formule à l’intérieur d’elle même, à faire de l’avant-garde tout en restant les pieds posés dans la pop… Mais Eno ne révélera à Bowie que ce qui se trouvait déjà en lui : un expérimentateur né. Iggy Pop sera aussi de la partie, le temps de jouer quelques notes de piano (saoul, probablement) et de pousser la chansonnette de sa voix grave si caractéristique. Parmi les autres acolytes présents lors de ces sessions mouvementées (entre la France et l’Allemagne), on retrouvera aussi le guitariste Carlos Alomar, comparse depuis Young Americans, de même que ce cher Tony Visconti aux manettes.

Qu’en est-il du résultat à présent ? Et bien, Low est le meilleur Bowie, ni plus ni moins. C’est l’album qui, à mon avis, vient confirmer son génie (déjà maintes fois démontré avec les perles discographiques antérieures). Car oui, le caméléon du rock est un génie et ce, même si à travers sa longue et riche carrière, certaines mauvaises langues iront dire qu’il ne fait que singer différents courants musicaux populaires et les resservir dans un emballage différent. Je trouve qu’il est réducteur de penser de cette manière. Bowie prend tous ces styles et réussit à se les approprier – à les transcender parfois même. C’est justement le cas de cet incroyable Low, qui bien que fortement inspiré du Kraut-Rock (en particulier de groupes géniaux tels que Neu!, Kraftwerk et Can), est en définitive un des albums les plus originaux de tous les temps – et aussi un des plus influents. En 1977, un album comme Low est un véritable ovni sonore. Avec son mélange audacieux de pop dérangée, de musique minimaliste et cyclique, d’ambient, de kraut-rock et de « proto-new-wave » (le terme n’existe même pas à l’époque), Low est un des albums-précurseurs ET géniteurs de toute cette vague musicale de la fin des 70s et du début du 80s : New Wave, Post-Punk, Électro Pop, New Age, etc…

L’album se scinde en deux parties distinctes : une première qui réunit 6 pistes de pop mécanique complètement désarticulées et une seconde purement instrumentale, nettement influencée par le minimalisme des John Cage, Terry Riley, Steve Reich et Philip Glass. Les morceaux pop, supportés par une rythmique froide et bourrés de bidouillages sonores (la marque de commerce de Eno), nous font autant penser à la musique des groupes allemands mentionnés ci-haut qu’à du rock 50s et 60s – mais qui fut soigneusement disséqué et ensuite suturé par un chirurgien sonore des plus audacieux. Les paroles supportant le tout ont aussi cet aspect patchwork. À l’époque, Bowie composait ses textes avec la méthode du « copier-coller », recoupant des mots et bouts de phrases de façon aléatoire, un peu à la manière des « cadavres exquis » de nos amis les surréalistes.

La portion instrumentale est quant à elle aussi magnifique que renversante. Bowie n’avait jamais rien fait de tel auparavant. Véritables perles avant-gardistes, ces pièces sont portées vers d’étranges horizons par une tonne d’idées brillantes et une instrumentation bigarrée. Des sons ronronnants et un tantinet vieillots sortant de la horde de claviers utilisés (synthétiseurs, mini-moog, orgue électrique, de même que le légendaire Chamberlin – premier sampler de l’histoire de la musique et ancêtre direct du Mellotron) viennent se greffer à ceux produits par une foule d’instruments disparates (piano, vibraphones, xylophones, harmonica, violoncelle, saxophone, percussions multiples) pratiquemment tous pris en main par Bowie et Eno eux-mêmes… En résulte une ambiance quasi-indescriptible, une ambiance de « création totale »… Mais il est trop dur de résumer l’atmosphère et le génie d’un tel disque dans un paragraphe… On s’embrouille, on bafouille, on est pas clair et on oublie des choses. Allons y donc morceau par morceau !

Speed of life : Instrumental. Superbe entrée en matière qui, dès la première seconde (cette montée de clavier robotique qui est probablement signée mister Eno), nous introduit à l’esthétique sonore de l’album. Des claviers en guise d’instruments principaux, une basse et une guitare groovy qui les secondent de même q’une batterie très post-punk. Court. Minimal. Et terriblement efficace.

Breaking glass : Une chanson pop anti-pop, avec son rythme étrange qui s’arrête constamment, sa batterie au son sourd (autre marque de commerce de l’album), sa longueur (moins de deux minutes) et ses paroles très étranges (« Baby, I’ve been breaking glass in your room again. Listen. Don’t look at the carpet, I drew something awful on it… ») chantées par les voix démultipliées du Thin White Duke. De la pop obsessionnelle compulsive ?

What in the world : Du déjanté comme je l’aime. Un texte complètement éclaté sur l’isolement et la dépression déclamé par Bowie et Iggy (qui font quasiment exprès pour chanter le plus mal possible), le tout ponctué par une guitare acerbe qui tisse son mantra électrique, adjointe insolite d’un délire « gomme balloune » sur un clavier au son ultra-kitsch. Dadaïste-pop à son meilleur.

Sound and vision : La plus belle ballade faussement optimiste et désenchantée du monde (ou « méditations sur la poudre et la paranoïa »). Le gros hit de l’album, aussi (ce qui est étonnant, vu que ce n’est pas nécessairement la pièce la plus accessible). Une sorte de doo-wop mécanique, avec des claviers « kraftwerkiens » et une rythmique hyper-répétitive dont on se lasse jamais (+ le sax de Bowie en prime). De la musique pour rouler sur l’autobahn sous un ciel bleu (bleu bleu).

Always crashing in the same car : Superbe morceau à l’atmosphère très planante. Le côté 50s déstructuré évoqué ci-haut est très présent ici. Du Grease avant-gardiste éthéré.

Be my wife : Une complainte (une autre) sur le thème de la solitude. Peut-être la chanson la plus « normale » du disque, avec son piano honky-tonk fort sympathique.

A new career in a new town : Pièce qui introduit magnifiquement la portion instrumentale de Low. Parfaite juxtaposition de l’harmonica mélancolique à la froideur très électronique des claviers (ou rencontre au sommet : Cluster et Bruce Springsteen).

Warszawa : LE chef d’oeuvre du chef d’oeuvre, selon moi. Une ode impressionniste à Varsovie, ville martyre de la Seconde Guerre Mondiale que Bowie a visité précédemment (et qui lui a laissé toute une impression, comme on peut l’entendre ici). Véritable peinture sonore, « Warszawa », est porté par un air répétitif joué au clavier… un air à la fois immensément triste et extrêmement minimaliste, voir même naïf… À cet effet, pour aller dans le sens de sa vision musicale, Bowie voulait à tout pris s’assurer que la pièce pouvait bien être jouée par un enfant de 4 ans (c’est le fils de Visconti qui valida la condition). Le motif sonore méditatif se répète inlassablement, jusqu’à un paroxysme émouvant (supporté par la voix ténébreuse du Thin White Duke). Il y a quelque chose d’intemporel dans ce morceau…

Art decade : Une jungle sonore électrique étouffante et belle, avec ses espèces de drones en forme de cris de baleines métalliques et ses montées de claviers.

Weeping wall : Terry Riley s’est pointé au studio vers les 4 heures du mat et s’est écrié « Salut les potes ! J’vous ai composé un p’tit quelque chose ! » – On dirait une version assombrie de son « In C » ou du « Music for 18 Musicians » de Reich.

Subterraneans : Des ondées claviéristiques qui tissent doucement une ambiance surréaliste cotoneuse et voilée, des paroles sans queue-ni-tête (« Care-line, Care-line, Care-line, Care-line driving me Shirley, Shirley, Shirley own »), un solo de sax à la sauce « film érotique arty sur l’opium », une basse épuré qui vient répéter quelques sons graves par-ci par-là, colorant le tout d’une teinte nocturne… Un morceau de clôture tout en mélancolie et en profondeur. Lynchien en diable.

Bowie ist KRIEG mesdames-m’sieurs ! Si vous n’avez pas déjà toute la discographie, votre vie doit être infiniment triste (Bon, vous pouvez ceci dit passer outre « Never Let Me Down »).


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critiques

L’Infonie – Volume 3

Année de parution : 1969
Pays d’origine : Canada (Québec)
Édition : CD, Tir Groupé / Mucho Gusto – 2000
Style : WTF, Expérimental, Musique concrète, Space Age Pop, Freakbeat, Free Jazz, Classique, Contemporain, Spoken Word, Psychédélique, Laboratoire de catastrophe générale, FUTURISME

N’en déplaise à mon rival chéri Yannick Valiquette, voici une autre note très très haute (chronique écrite quand je donnais encore des notes aux albums… celui-ci avait récolté un 9.5 sur 10 pour ceux que ça intéresse). Mais je ne pouvais pas, en bonne conscience, donner une note inférieure à ce… ce… ce truc !?! Ouais, on va appeler ça un truc et pas une affaire, parce qu’après avoir écouté ce premier (3ème) volume de L’Infonie, on apprend ce que c’est L’AFFAIRE (les initiés comprendront… avec délice).

Moi, quand je pense « disque québécois ULTIME », je pense à ce premier opus discographie du collectif mené par Walter Boudreau BIEN AVANT n’importe quel Harmonium, Beau Dommage, Octobre, Séguin, etc…

Avant toute chose, l’Infonie, c’est bien plus que de la simple musique… Fondé en 1967, le groupe à géométrie variable présente des spectacles alliant musique (improvisée et composée), poésie, danse, mime et art visuel. Le projet est plus ou moins né dans le sillage de l’Expo 67, événement-clé qui fut une véritable matrice à foisonnement culturel dans celle qu’on aime bien appeler la Belle province. La tête pensante du projet, Walter Boudreau, saxophoniste free Jazz de son état, s’acoquinent de précieux collaborateurs comme le poète on ne peut plus flyé Raôul Duguay, des membres du quatuor du nouveau jazz libre du Québec, des musiciens classiques, des peintres/dessinateurs, des conteurs, un sonorisateur, un sculpteur-graveur et même un chiropraticien (le fabuleux Doc Sproc !).

C’est une quinzaine (!!!) de musiciens multidisciplinaires qui se sont réunis pour participer à l’enregistrement de cette chose rutilante qui a vue le jour sous forme de galette vinylique subversive en l’an de grâce 1969. Peu de gens l’ont acheté mais je suis pratiquement convaincu qu’ils furent tous subjugués par tant de saugrenuité euphorisante ! Au menu : un buffet chinois schizoïde au grand complet (avec un extra spare ribs qui brillent dans le noir ; d’une luminescence quasi-cosmique).

La Face A est dédiée à une suite (débordante d’idées) qui s’intitule « L’Ode à L’Affaire ». Cela se divise en 5 mouvements, tous plus cinglés les uns que les autres, dans lesquels s’enchevêtrent les spectres du jazz libéré, du classique contemporain, de la musique concrète, du freak pop spatial + une prière psychédélique-psychanalytique et j’en passe… Le genre de machin qui détruit n’importe quel préjugé ou à priori qu’un mélomane pourrait potentiellement avoir à propos de la musique québécoise.

Je me souviendrai d’ailleurs toujours de ma première écoute à 17 ans, la matière grise bouillonnante, mes tympans déviergés jusqu’à plus soif, tous mes sens à la dérive… Je ne faisais pas QUE découvrir un chef d’oeuvre underground québécois majeur. Je découvrais aussi un énigmatique portail qui, quand on l’empruntait, nous menait vers multiples univers sonores qui étaient (pour moi alors) complètement insoupçonnés. C’était mon initiation formelle à la musique contemporaine et à l’avant-garde AT LARGE (à part pour le Free Jazz, vu j’avais déjà commencé à baigner dans le Coltrane post-Amour Suprême). Bref, je ne suis pas le plus patriotique des citoyens mais j’ai quand même une certaine fierté à ce que ce soit un disque de chez nous qui m’ait fait m’intéresser à tout cela !

Donc pour en revenir à cette Face A qui débute sur un délire jazz-bruitiste incandescent… Il faut absolument mentionner la pièce « J’ai perdu 15 cents dans le nez froid d’un ange bronzé ». De UN parce que c’est le meilleur titre de piste EVEUR. De DEUX parce que c’est un des grands moments de space age pop / library muzik psychée (digne des travaux de Jean-Jacques Perrey ou de la fabuleuse messe pour le temps présent de Béjart/Henry).

La Finale de L’Ode est aussi un des trucs les plus épiques que j’ai entendu en musique de toute ma vie. On se croirait dans un remake de Ben-Hur qui se déroulerait sur la surface glacée-brûlante de Gliese 436-B.

FACE B maintenant… ça part en force avec le méga-hit bonbon acidulé-hurlant « Viens danser le « O.K. Là ! » ». Dans un monde idéal et mielleux, cette merveille serait un hymne connu de tous (oui, même toi dans le fond de la pièce !). C’est violemment jouissif et volontairement niais. C’est un genre de « Manon viens danser le ska » mais versant surréaliste-séditieux-parodique.

Cela début ainsi : Un homme (des cavernes !?!?) éructe d’un « EILLE ! MON TA&?&-BOURNAQUE !!! R’GARDE MOÉ !!!! VIENS ICITTE ! R’GARRRDE MOÉ !!!!! »

Et puis les cuivres se font allé soudainement-joliment alors que les choristes chevelus y vont de leur « OK LÀ ! » triomphal à toutes les 2-3 secondes. Pendant que ces nouveaux détails sonores hirsutes vont bon train, notre Néandertalien continue de gueuler des insanités loufoques (« LACHE MOÉ DONC !!!! M’AS T’ARRACHER L’COEUR !!!! »).

Esti de Criss de Tabarnak que c’est bon. Et con. Comme il se doit.

« Toutes les affaires s’en vont sur toutes les côtés en même temps, tout l’temps » (ce titre, tudieu !), c’est une minute en apesanteur dans un morceau de space-ambiant électronique assez enlevant et glauque. Le monolithe de « 2001 : Space Odyssey » serait fier.

Changement d’univers ensuite pour une reprise très mélancolique de « She’s Leaving Home » (des Beatles) pour ensemble à vents. C’est beau et un peu étrange de retrouver ça ici. À cela succède un « Intermezzo » au piano (pour attardé mental). Le pianiste abandonne après quelques secondes. On entend des pas. Une porte se referme. Et L’Agnus Dei (tiré de J-S Bach) vient alors envahir notre appareil auditif. Parce oui, l’album, pas satisfait de nous avoir déjà assené 48 styles musicaux disparates à la gueule, veut aussi se la jouer Baroque à ce moment précis.

Le divin disque se conclut dans l’imbroglio le plus complet avec « Desafinado » (cover de Antonio Carlos Jobim). La bossa nova réinventée à la sauce chaotique est introduite par un monologue particulièrement emphatique de notre cher Raôul Duguay (qu’on entend peu sur ce disque ; son rôle de chanteur sera plus développé sur les opus suivants de l’ensemble). Le chiffre 3 (que Raôul affectionne particulièrement) est ici à l’honneur !

La version CD de Mucho Gusto contient 3 pistes bonus (enregistrées en pestak !) qui sont d’un intérêt un peu moindre. Mais il est toujours sympathique de lire un titre comme « Histoire de la P’tite Ch’nille électrique Qui Fut Métamorphosée En Ch’nille Naturelle Par la Fée Trobouguorbrotelle ».

Je me suis encore une fois un peu beaucoup épanché sur cette critique donc il ne me reste pas grand chose à dire en mode « post-scriptum ». Mais bref, si vous n’avez jamais entendu CE PUTAIN D’ALBUM, il faut rectifier le tout au plus vite et l’écouter (CE PUTAIN D’ALBUM). SURTOUT si vous êtes amateur/trice de musique folle, aventureuse, libre, ouverte, fébrile, tactile, fougueuse, rigoureuse, extatique. Un disque essentiel dans la vie de tout adorateur de weird.

ANWEILLE YANNICK VALIQUETTE ! KESS T’ATTENDS !?!? M’AS T’ARRACHER L’COEUR !!!


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critiques

White Noise – An Electric Storm

Année de parution : 1969
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, Island – 2007
Style : Psychédélisme, Électronique, Avant-Garde, Pop Perverse Damnée et Folichonne, Tape Music, OVNI, Disque WTF

Dans les grands chef d’oeuvre ovni-esques méconnus des sixties acidulés/enfumés, il se dresse là ; non pas sur le trône mais juste à côté… C’est plutôt le fou du roi c’disque. Un clown moqueur mais damné, le visage (mal-rasé) barbouillé d’un maquillage approximatif qui sent pas très bon, les cheveux en broussaille, la gueule pleine de dents pourries, le regard absent. Un clown qui aime autant raconter des blagues salaces/déplacées en faisant de ridicules pirouettes que faire des ballounes AVEC des animaux (plutôt que l’inverse). Un chic type, quoi.

Quand je pense à la musique qui alimente le mystérieux univers des rêves et des cauchemars, je ne peux m’empêcher de penser tout de suite à ce premier opus subversif de White Noise. On tient là un véritable bad-trip sonore comme il ne s’en faisait tout simplement pas à l’époque (et même après, du moins pas dans cette forme bien particulière)… Il y a tout sur ce chef d’oeuvre de musique sombre et hallucinée : de la pop de chambre parfaite, du proto-électronique bien barré, du psychédélisme, du dark ambient, de l’humour, de l’horreur, du sexe, du plaisir, de la folie à foison, des atmosphères incroyables ainsi que des expérimentations sonores diverses (du sampling, utilisé aussi à outrance pour une des premières fois, en passant par l’impro et par un travail de post-production incroyable qui met beaucoup d’accent sur la stéréophonie).

Ce disque est une perle noire oubliée dans les brumes du temps – un vrai petit bijou soixante-huitard qu’il fait bon découvrir aujourd’hui et qui n’a rien perdu de son pouvoir incantatoire. J’imagine à peine la claque qu’on prit ceux qui l’ont acheté à l’époque de sa sortie mais d’après les commentaires que j’ai lu sur le net, cet album a été une source de crainte et d’incompréhension pour bien des gamins en 1969-70. C’était le disque de papa ou du grand frère drogué qu’on avait peur d’écouter, pensant qu’on allait être possédé par un esprit malveillant ou un démon vespéral…

An Electric Storm est surtout l’oeuvre de David Vorhaus, un des grands pionniers de la musique électronique. Vorhaus était d’abord et avant tout un contrebassiste classique mais c’est son passé dans les sciences physiques (domaine d’étude dans lequel il a gradué) et son background d’ingénieur électrique qui l’ont poussé vers le monde de la musique électronique. White Noise est né lorsqu’il a rencontré Delia Derbyshire et Brian Hodgson, qui formaient alors un groupe appelé Unit Delta Plus (les deux comparses travaillaient aussi à la BBC Worshop et sont entre autres responsables pour la création du thème de la culte émission Dr. Who !). Le trio créé son propre studio dans Camden (le nord de Londres) et se met à expérimenter avec du matériel à la fine pointe technologique de l’époque, dont le fameux EMS VCS3, premier synthétiseur de fabrication anglaise… Rapidement, les 3 acolytes se font remarquer par Chris Blackwell, leader du prestigieux label Island, qui les signe et leur donne une avance de 3000 livres pour l’enregistrement DU disque qui va populariser la ME (finalement, il n’en sera rien, et ce même si l’album s’est relativement bien vendu). Il y a alors un buzz important autour de la musique électronique ; on peut penser au premier album des Silver Apples ou au seul opus de The United States of America, avec lesquels An Electric Storm créé une sorte de trilogie non-officielle de la ME expérimentale de la fin des 60s.

David Vorhaus

C’est à New York que Vorhaus décide d’aller enregistrer son oeuvre maîtresse, choix judicieux s’il en est, parce qu’à l’époque, la grosse pomme est l’endroit-clé pour l’avant-garde. Ya le Velvet évidemment, mais aussi les disques ESP, les ci-haut mentionnées Pommes Argentées, ainsi qu’une scène de Free Jazz incroyablement riche. L’enregistrement est long et laborieux (c’était l’album avec le plus de samples à son époque, bien qu’il a du être largement dépassé par DJ Shadow et les Avalanches dans un lointain futur!), tellement que le boss de Island perd patience et finit par exiger le produit fini, ce qui fait que la dernière piste (le terrible « Black Mass ») a été improvisé en une nuit qui a du être passablement épique. Le résultat final ? MiNd=FuCkInG-BlOwInG !!!

L’album commence tout en douceur, dans les réverbérations de « Love Without Sound », génial morceau de pop atmosphérique brumeux, planant et bourré d’effets que n’auraient pas renié les bon vieux Residents (sauf que là, c’est au moins 5 ans avant les Residents). Le tout est cotonneux à souhait mais on sent pointer le malaise déjà… Des pleurs féminins, des rires bizarroïdes, des bruits de torture. On comprend alors le trip de White Noise : déconstruire la musique pop à l’intérieur même de la dite formule. Cette première face du disque sera donc dédié à ce noble but. Vient ensuite « My Game of Loving », rencontre au sommet entre Brian Wilson et Luc Ferrari. Un thème génial qui fait très film d’espion sur acide est porté par des voix célestes et des percussions iraniennes mais se voit entrecoupé succinctement par des voix de femmes françaises et allemandes (les voix de la tentation!). S’ensuit alors une orgie en studio. Oui-oui. Une vraie partouze gémissante, avec cris de jouissances passés dans le malaxeur de Vorhaus qui, tel un François Pérusse des ténèbres, joue sur les sons pour rendre le tout assez malsain… Retour alors à notre mélodie initiale qui cette fois sonne plus étrange que tantôt (le maestro joue avec nos cerveaux). Et on revient alors à l’orgie qui se voit maintenant greffée d’un aspect Bondage-SM pétrifiant (avec sons de vent occulte et solo de batterie en prime). C’est fou qu’un tel passage ait pu passer sans être censuré à l’époque ! Le morceau se termine sur un ronflement, comme si tout jusqu’à présent n’a été qu’un rêve opiacé…

S’ensuit alors le très siphonné « Here Comes the fleas », première pièce que j’ai entendu du projet et qui saura séduire les fans de Mr. Bungle par son aspect hyper diversifié et folichon. C’est certes un morceau plus léger et rigolo mais ça parle quand même d’un mec qui n’a absolument rien lavé chez lui (y compris son propre corps) depuis six semaines… « Firebird » est la perle ouvertement pop de l’album. Sorte de délire lysergique à la sauce Beach Boys qui reste solidement scotché dans la matière grise pendant des heures (avec son espèce de chant de sirène en arrière fond).

Delia Derbyshire

Retour aux ténèbres avec le dernier titre du premier côté du disque, l’intrigante « Your Hidden Dreams »… Les vocaux féminins sont aussi magnifiques que mystérieux, et rappellent par moments ceux de Björk, notre Islandaise préférée. Les paroles semblent jouer sur l’aspect diabolique et tentateur de la femme, un thème récurrent sur l’album (c’est elle qui a bouffé la pomme après tout !) :

Why do you let it hold you?
Life must be lived in full view
In every sin there must be pride
Your hidden dreams can’t be denied
Take me, and you’ll begin to understand.

Ces vocaux sont murmurés comme un secret terrible… La musique qui accompagne ce récit est parfois tranquille (mais on parle d’une tranquilité pleine de menaces obscures) et parfois s’emballe pour devenir inquiétante à souhait (cette batterie pleine de reverb qui joue les marteaux piqueurs, ce piano étrange, ces cordes angoissées…). Tout ici nous prépare magnifiquement pour ce qui va s’ensuivre sur l’autre côté : l’enfer.

« The Visitation » surprend à la première écoute… Du indus/dark-ambient en 1968-69 ? Le tout commence comme ça, en tout cas. Une montée horrible et bruyante qui s’achève sur un long cri perçant. Et le mantra se fait alors entendre, plus lugubre que jamais : « Young girl with roses in her eeeeeyes ». On s’imagine bien le Donovan de la pochette de « A Gift From a Flower to a Garden » susurrer ces paroles dans un champ de maïs en plein milieu de la nuit (brrrrr….). Les paroles et les sons semblent relater la fin tragique d’un couple à travers un accident de moto assez sanglant où le jeune homme est tué… Mais attention, l’aspect fantomatique, c’est que l’histoire est narrée par le conducteur qui revient d’entre les morts pour « visiter » sa douce encore en vie. Tout cela est accompagné par des bruits de motos spectraux, des pleurs de jeunes filles, le sons des cloches et des montées proto-industrielles… Ce morceau est un putain de chef d’oeuvre hallucinant et totalement en avance sur son temps tout en étant pourtant étrangement emblématique de son époque.

Trouvez pas qu’il fait peur vous ?

On finit le tout avec une belle petite messe noire dont le thème initial me fait penser, je ne sais pourquoi, à une version vocale du thème du stage de Bowser dans Super Mario 3. Sur cette longue piste improvisée, White Noise recrute l’excellent percussionniste de free jazz Paul Lytton (Evan Parker, Area, London Musician Collective) qui fait de la magie à travers une mer de sons caverneux. Rapidement, d’autres biscorneries électriques, hurlées, réverbérées, se joignent au délire méphistophélique. C’est vachement malsain ce qui se passe ici. La litanie tribale dédiée au mal ne se termine pas dans la joie et l’allégresse, je peux vous le confirmer…

An Electric Storm est un grand disque insolite et aventureux. On regrettera que les essais suivants de Vorhaus sous le même nom tombe dans une New Age un brin moins intéressante (malgré un très chouette second volume)… Mais avec ce premier opus discographique, le bonhomme s’assure une place au panthéon des musiques sombres et expérimentales, dont l’influence se fait aujourd’hui encore sentir sur une tonne de trucs. Un grand, TRÈS grand disque. Et un des mes desert island discs. Peace out !


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