critiques

The Pretty Things – S.F. Sorrow

Année de parution : 1968
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, Repertoire – 2002
Style : Rock psychédélique, Opera Rock, Proto-Prog, Baroque Pop

Un des tout premiers albums conceptuel de l’histoire de la musique, « S.F. Sorrow » est une pure magnificence sonore made in Abbey Road. Là où les Pink Floyd venaient d’enregistrer leur mythique « Piper at the Gate of Dawn », Les jolies choses vont à leur tour prendre place et eux aussi se munir des services précieux de l’ingénieur son des Beatles, l’incréééédible Norman Smith (googlez ce nom mesdames et messieurs), pour créer un disque bourré jusqu’à plus soif d’effets studios explosivement orgasmiques, de folie mélodique, de riffs de guitares acides rappelant le Zeppelin de la grande époque, de sitar étincelant (c’est c’lui de George !), de flûte Jethro-tullesque avant l’heure, d’orgue atmosphérique, de batterie jouissive (2 batteurs et 1 percussionniste !!!), de chœurs vocaux irrévérencieux et surtout : de compos superbes.

L’album a un mix de fou. C’est le summum de ce qui pouvait se faire à l’époque. Aucun son à jeter. Tout est divin. Et il est aussi important de mentionner que comme bon nombre de disques psychédéliques de l’époque, c’est un album on ne peut plus sombre dans les thèmes. Et oui, la musique psyché, ce n’est pas que lolipops acidulés et adoration du Soleil. Il y a aussi une grande désillusion lysergique qui accompagne cette époque.  Après, tout S.F. Sorrow , c’est l’histoire de Sorrow (ou Chagrin), ce jeune homme mal dans sa peau qui est confronté à l’amour, la guerre, la mort, le deuil, la démence et qui finit en vieillard misanthrope, seul face à un passé qui le dépasse.

Les 3 premières pièces, c’est la partie innocente de l’histoire : la naissance et la jeunesse de Sorrow. « S.F. Sorrow Is Born » est une géniale entrée en matière qui donne le ton. Des effets de claviers vachement planants et proto-prog-licieux, des grattes acoustiques, une basse inoubliable et un refrain fichtrement accrocheur. « Bracelets of Fingers » s’ouvre sur des chants de « Looove loove Loove » des plus décalés avant de nous présenter la jeunesse de notre protagoniste adorée, le tout rempli de ce sitar intoxiqué et de références (à peine voilées) à la masturbation. « She Says Good Morning », c’est là où Sorrow tombe en amour dans un gros élan Beatlesques époque Revolver (l’apport de sir Smith j’imagine), mais avec des solos de guitares beaucoup plus méchants et lourds que presque tout ce qu’on retrouve chez les Fab 4.

« Private Sorrow » est magnifique. Notre ami est appelé à la guerre. Les percus militaires, la flûte austère et la fausse joie prévalante nous rappellent que le temps de l’insouciance est terminé. C’est maintenant l’heure de l’ordre et du chaos. Et ce n’est pas ce clavier étrangement enfantin qui va nous redonner le sourire. « Balloon Burning » ou la mort de la copine de Sorrow dans ce Zeppelin en feu… Scène atroce portée par ces vocaux quasi spoken word monocordes et cette guitare sale qui rappelle le Velvet Underground. Toute bonne humeur est partie pour de bon. C’est ensuite l’heure des adieux déchirants et des funérailles sur un « Death » haut en émotions. Ces sitars funèbres et cette basse lancinante sont fabuleux de tristesse… Un grand moment de musique sombre.

La 2ème partie s’ouvre sur « Baron Saturday », sorte de revers nébuleux du « I Am the Walrus » de Lennon, qui dérive rapidement dans des méandres percussifs et tribaux avant de nous ramener sa mélodie saugrenue à la poire. « The Journey », c’est le début d’une descente dans les enfers de la folie et de la dépression pour le pauvre Sorrow. Le tout se poursuit dans la beauté cafardeuse d’un « I See You » qui combine à merveille passages acoustiques et électriques. Larmes, abîmes et peurs sont au rendez-vous. Et la pièce se termine par un épisode des plus médusant où l’on entend cette voix satanique, hyper-saturée et horriblement déformée, perforer la musique et l’ensevelir sous dix milles tonnes de malaises… Le puits de la destinée (« Well of Destiny ») est vraiment le moment le plus expérimental du disque : 1 minute 40 de musique concrète hyper glauque, que n’auraient pas reniée un certain groupe allemand du nom de Can sur un album appelé Tago Mago.

« Trust » initie le triptyque de la conclusion. Superbe chanson qui renoue musicalement avec l’euphorie du début, les paroles sont pourtant loin d’être très jojo (« Excuse me please as I wipe a tear, Away from an eye that sees there’s nothing left to trust, Finding that their minds are gray, And there’s no sorrow in the world that’s left to trust… » vous voyez le genre). « Old Man Going », avec ses airs d’hymne proto-Heavy-Metal et sa rythmique Amon Düül-esque, c’est le dernier souffle de notre héros, alors qu’il s’apprête à affronter sa propre fin, plein de rage, n’ayant rien compris à son passage sur la Terre. Le son est hyper-saturé et bien acerbe. Regrets, déceptions, frustrations, haine. Tout cela se ressent à la puissance dix à l’écoute de ce joyau de Space Rock.

L’album se termine magnifiquement avec un « Loneliest Person » beau à pleurer… Si cette piécette désespérée ne vous fait rien ressentir après l’épopée tragique et grandiose que vous venez de vivre, je ne veux pas vous connaître, qui que vous soyez.

Donc… « S.F. Sorrow », c’est un des GRANDS disques oubliés de l’ère psychédélique. À découvrir de toute urgence. Et à conseiller aussi à ceux qui pensaient que les sweet sixties, ce n’était qu’harmonie, fiestas, promiscuité et stupéfiants. Un bien beau wake-up call que cet album.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

15 Fréquences, Mixtapes

15 Fréquences Ultimes – Épisode 19 – Maud Evelyne

Je vous ai chanté les louanges de son sublissime premier album Préfontaine (via ma playlist de la semaine passée) et c’est maintenant à son tour de vous présenter ses 15 pièces chouchous !

Maud Evelyne apporte un vent de fraicheur sur la scène musicale québécoise indépendante. Alliant avec une maitrise déconcertante chansons folk mélancoliques et piécettes rétro-pop-futuriste à des textes à la fois surréalistes, fortement imagés et originaux, notre auteur-compositrice-interprète adorée est une de mes plus belles découvertes de l’année et devrait l’être pour tous ceux et celles d’entre vous qui n’avez pas encore eu la chance de fouler son monde sonore onirique à souhait (vous avez le temps encore ; il vous reste un mois !).

À l’écoute de cette délectable mixtape, vous voyagerez à travers le fuzz-rock tropicaliste d’Os Mutantes, l’afropop jazzy/funky-licieuse du Nigérien Fela Kuti, la pop soignée et doucereusement psych de la Galloise Cate Le Bon, la grandeur romantique architecturale du compositeur allemand Richard Strauss, la country enchanteresse de notre cowboy québécois préféré (Willie !) et la chanson extravagante de la française Brigitte Fontaine… Et bien d’autres déliciosités folk et baroque-pop en prime !

Je souhaite donc une exquise écoute à tous et toutes, y compris les pattes de chaise scandinaves et les ragondins amateurs de danses slaves !

Tracklist:

  1. Os Mutantes – A minha menina
  2. Fela Kuti – I Know Your Feeling
  3. The Beach Boys – I Just Wasn’t Made For These Times
  4. The Kinks – Waterloo Sunset
  5. The Beatles – Yes It Is
  6. Brigitte Fontaine – Cet enfant que je t’avais fait
  7. Joan Baez – Babe, I’m Gonna Leave You
  8. Gillian Welch – Revelator
  9. Cate Le Bon – Are You with Me Now?
  10. The Dø – Slippery Slope
  11. Willie Lamothe – Mille après mille
  12. Sandy Denny – It’ll Take A Long Time
  13. Nick Drake – River Man
  14. Richard Strauss – Im Abendrot (Elisabeth Schwarzkopf)
  15. Serge Gainsbourg – No No Thank’s No

Autres Mixes, Mixtapes

Mélancolie (mix de Salade d’endives)

En cette nuit de la fin d’automne, Salade d’endives vous propose une mixtape sur le thème de la Mélancolie. On y retrouve de l’ambient/new age planant, du folk tristounet, de la musique médiévale, du classique contemporain, un peu de pop baroque atmosphérique et beaucoup de musique du monde (Asie et Europe de l’Est sont à l’honneur).

Préparez-vous un café, armez-vous de tout votre spleen et laissez vos tympans divaguer à travers les brumes…

Tracklist

  1. Scott Walker – It’s Raining Today
  2. Teiji Ito – Moonplay
  3. Hiromichi Sakamoto – Half a Summer Has Been Delivered
  4. Mount Eerie – No Flashlight
  5. Motion Sickness Of Time Travel – My Suspected Senses
  6. Sibylle Baier – I Lost Something in the Hills
  7. Goro Yamaguchi – Sokaku-Reibo (Depicting The Cranes In Their Nest)
  8. Unknown Artist – Bell Organ Improv (extrait de « In Memory of the Day Passed By », Sharunas Bartas)
  9. Ella Jenkins – Wake Up Little Sparrow
  10. Ailanys – What Are You
  11. Cluster & Eno – Wermut
  12. John Williams & Maria Farandouri – Tou Pikramenou
  13. Unknown Artist – Pangkur
  14. Giraut de Bornelh – Mot era dous e plazens
  15. Carl T. Sprague – O Bury Me Not on the Lone Prairie
  16. Hiroshi Yoshimura – Wet Land
  17. Ernst Reijseger – Carbon Date Solo Cello
  18. Swans – Blackmail
  19. Vokal Ansambl Gordela – Zinskaro
  20. Aphex Twin – Nanou 2

*Sélections des pistes et montage de la mixtape par Salade d’endives

Mixtapes, Psychédéliquement vôtre

Psychédéliquement vôtre – Épisode 5 – Spécial Halloween

5ème épisode de « Psychédéliquement vôtre » et pas le moindre, mesdames, messieurs et poulpes cosmiques géants ! Comme vous l’aurez sans doute lu dans le titre (duh), cette incursion au pays du psych se déroule dans ses recoins les plus sombres et damnés… L’oncle Salade, dans sa marmite surréaliste, vous a mijoté un mix avec une trentaine de titres qui font soit référence à l’univers de l’horreur et/ou qui, musicalement et atmosphériquement, comportent des baroqueries, fulgurances et étrangetés qui les font basculer du côté sombre de la force.

Alors, sans plus tarder… bonne écoute à tous les écureuils géants dévoreurs de laitiers sataniques !

Tracklist:

  1. Delia Derbyshire – Delia’s Psychadelian Waltz
  2. Donovan – Season Of The Witch
  3. Fifty Foot Hose – If Not This Time
  4. The C.A. Quintet – Trip Thru Hell (Part I)
  5. Pink Floyd – Lucifer Sam
  6. Uncle Acid & The Deadbeats – 13 Candles
  7. Lucifer – Voices Of The Dead (The Medium)
  8. Hamilton Streetcar – Invisible people
  9. Churchill’s – Straight People
  10. Les Champignons – Le Château Hanté
  11. Electric Prunes – I Had Too Much to Dream (Last Night)
  12. The Freak Scene – A Million Grains Of Sand
  13. Broadcast – According To No Plan
  14. Mark Fry – The Witch
  15. Morgen – Purple
  16. The Doors – Not To Touch The Earth
  17. Exuma – Mama Loi, Papa Loi
  18. Coven – Black Sabbath
  19. The Zombies – Butcher’s Tale
  20. Bloodrock – D.O.A
  21. White Noise – The Visitations
  22. The Chocolate Watchband – Expo 2000
  23. The Kords – Boris The Spider
  24. The Maze – Whispering Shadows
  25. Salem Mass – Witch Burning
  26. Os Mutantes – Dia 36
  27. H.P. Lovecraft – At the Mountains of Madness
  28. Frankie and the Witch Fingers – Dracula Drug
  29. The Wizards From Kansas – She Rides With Witches
  30. Black Sabbath – Planet Caravan
critiques

Arthur Verocai – Arthur Verocai

Année de parution : 1972
Pays d’origine : Brésil
Édition : Vinyle, Mr Bongo – 2017
Style : MPB, Psych Pop, Baroque Pop, Samba-Jazz, Folk

Une discographie d’un seul véritable album de 29 minutes à peine… « Leave them wanting more » est un moto qui résume bien la carrière solo de ce grand monsieur méconnu de la musique brésilienne. Compositeur et arrangeur pour plusieurs grands noms (Elis Regina, Jorge Ben, Marcos Valle et Gal Costa, pour ne nommer que ceux-là), Verocai est, au même titre qu’un Rogério Duprat, un des plus grands architectes sonores de la musique si riche de ce beau pays. Malgré des qualités indéniables que j’évoquerai ci-bas, cet album éponyme sera un échec commercial cuisant. Une injustice de plus dans le monde de la musique, qui en compte des milliers… L’album serait probablement demeuré aux oubliettes si ce n’était de crate diggers tels que MF Doom et Madlib, qui ont exhumé le joyau afin de le sampler copieusement. La hype s’est émoustillée autour du divin objet, comme c’est souvent le cas quand ces mecs se mettent de la partie… Et maintenant, ce bijou de Verocai est reconnu à juste titre (dans certains cercles) comme un des chef d’oeuvres inestimables de la MPB et un tour de force de studio.

C’est aussi un des disques les plus « cinématographiques » de ma collection. On dirait presque la trame sonore un brin psych et raffinée d’un film arthouse. En fait cela s’explique vu que Verocai travaillait alors pour la TV brésilienne à titre de compositeur pour les trames sonores de plusieurs publicités et telenovas. Ce côté « BO » n’est jamais bien loin dans les arrangements somptueux, émotifs et incantatoires de ce disque. Et Verocai aura les moyens de ses ambitions, gracieuseté du label Continental (alors très satisfait de son travail auprès d’autres artistes). Verocai veut un orchestre à cordes de 20 musiciens. Il veut s’entourer aussi d’une pléiade de musiciens de renom ; la crème de l’époque, comme le guitariste Toniho Horta (Clube da Esquina), les saxophonistes Paulo Moura et Oberdan Magalhães (tous deux du Banda Black Rio), les batteurs Robertinho Silva et Pascoal Meirelles, etc… Il aura droit à tout cela, à sa Dream Team de feu pour l’aider à faire naître sa merveille sonore.

L’album s’ouvre sur un « Caboclo » mélancolique à souhait… Une guitare éplorée et des modulations électroniques (vraiment « space ») font irruption dans le tympan déjà régalé. Puis une voix morne et désabusée s’élève pour nous raconter l’errance d’un homme dans ce petit matin terne et un brin surréaliste. C’est absolument magnifique. On est en pleine saudade (ce mot portugais inventé au Brésil qui illustre ce sentiment à la lisière de plusieurs : le manque, la nostalgie, la joie fragile, le spleen). La piste monte doucement en intensité et se transforme en une samba-jazz languissante. « Pelas sombras » (par les ombres) est, malgré son titre, un peu plus upbeat mais quand même empreinte de cette même aura cafardeuse enjouée (mi larme, mi sourire). C’est beau. Follement beau. Le piano électrique est funky-smooth en diable. Les cuivres sont chaleureux à souhait. Les cordes enrobent le tout d’une félicité séraphique. « Sylvia » est un superbe instrumental, à la fois très soul à l’américaine (cuivres) et très brésilien (guitare et percus). Et bordel : cette flûte traversière nous fait voyager haut et loin !

« Presente Grego » est la pièce la plus funk jusqu’ici. Un beau groove salace, mais avec toute la tristesse du monde qui plane en dessous (cette voix). La dernière piste de la Face A, « Dedicada A Ela » est un autre moment engourdi ; un assoupissement de début d’après-midi sous un Soleil de plomb (et les rêves opiacés qui viennent avec). Le saxo est particulièrement fantasque ici.

La Face B n’est pas en reste et recèle de pépites comme ce « Seriado » guilleret avec des percus bandantes et les vocaux de la jeune débutante Célia Regina Cruz (qui connaîtrait une belle carrière en solo par la suite), ce « Na Boca Do Sol » qui est presqu’une toune de proto Dream Pop (si tu remplaces les guitares saturées par des cordes langoureuses), ce « Velho Parente » morricone-esque, ce « O Mapa » au piano ensorcelant et… en guise de pièce de clôture, l’instrumental « Karina », morceau très enlevant/éblouissant, le plus long du disque. Un délire jazz-rock, proggyjammy, qui rappelle même le Waka Jawaka de Zappa (sorti la même année) !

Au vu de ma note, je ne vous ferai pas de grosse surprise quand je vous dirai que cet éponyme de Verocai est un des disques les plus importants de ma discothèque. Un disque sans point faible. 29 minutes de pur bonheur, de pure fraicheur. Une musique intemporelle ; qui sonnera toujours aussi bien dans 500 ans. Et un de mes 5 disques brésiliens préférés de tous les temps. Et un merci tout spécial Mr Bongo pour la qualité de la réédition (ça sonne du tonnerre !).


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :