critiques

David Bowie – Low

Année de parution : 1977
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, EMI – 1999
Style : Art-Rock, OVNI-Pop, Avant-Garde, Ambient, Proto New Wave

En 1977, c’est un David Bowie désillusionné, dépressif et amer qui s’envole vers Berlin. Cocaïnomane invétéré, le Thin White Duke veut s’éloigner de la vie trépidante et excessive qu’il mène à Los Angeles. Bowie loue un appartement à Kreuzberg, quartier turc de Berlin-Ouest… dépaysement total et volontaire pour un artiste qui se cherche. L’exotisme : c’est l’autre raison qui explique le déménagement éclair de feu Ziggy Stardust, lui qui est tombé en extase devant ce pays scindé en deux, par ses régimes totalitaires extrémistes et ses sonorités nouvelles qui ont secoué le panorama musical au cours de la décennie (kraut-rock RULZ !). En laissant sa muse s’orienter ou se désorienter à travers tant de richesse et de folie, l’extraterrestre roux va créer ce Low désincarné, première offrande dans une trilogie berlinoise regroupant aussi Heroes et Lodger. La gestation de l’oeuvre se fera en présence de son ami Brian Eno, grand gourou mystique du studio et distributeur de cartes ambigües. Eno sera le grand fouteur de merde (dans le bon sens du terme, s’entend). Celui qui poussera Bowie à prendre tous les risques possibles, à cesser de « normaliser » des chansons qui n’ont justement pas besoin d’être normalisées (des morceaux qui, à priori, lui semblaient trop courts, trop longs ou trop « fucked-up »), à se plonger dans un minimalisme brut, à improviser pleinement, à prévoir quelque chose puis en enregistrer le contraire, à déconstruire la formule à l’intérieur d’elle même, à faire de l’avant-garde tout en restant les pieds posés dans la pop… Mais Eno ne révélera à Bowie que ce qui se trouvait déjà en lui : un expérimentateur né. Iggy Pop sera aussi de la partie, le temps de jouer quelques notes de piano (saoul, probablement) et de pousser la chansonnette de sa voix grave si caractéristique. Parmi les autres acolytes présents lors de ces sessions mouvementées (entre la France et l’Allemagne), on retrouvera aussi le guitariste Carlos Alomar, comparse depuis Young Americans, de même que ce cher Tony Visconti aux manettes.

Qu’en est-il du résultat à présent ? Et bien, Low est le meilleur Bowie, ni plus ni moins. C’est l’album qui, à mon avis, vient confirmer son génie (déjà maintes fois démontré avec les perles discographiques antérieures). Car oui, le caméléon du rock est un génie et ce, même si à travers sa longue et riche carrière, certaines mauvaises langues iront dire qu’il ne fait que singer différents courants musicaux populaires et les resservir dans un emballage différent. Je trouve qu’il est réducteur de penser de cette manière. Bowie prend tous ces styles et réussit à se les approprier – à les transcender parfois même. C’est justement le cas de cet incroyable Low, qui bien que fortement inspiré du Kraut-Rock (en particulier de groupes géniaux tels que Neu!, Kraftwerk et Can), est en définitive un des albums les plus originaux de tous les temps – et aussi un des plus influents. En 1977, un album comme Low est un véritable ovni sonore. Avec son mélange audacieux de pop dérangée, de musique minimaliste et cyclique, d’ambient, de kraut-rock et de « proto-new-wave » (le terme n’existe même pas à l’époque), Low est un des albums-précurseurs ET géniteurs de toute cette vague musicale de la fin des 70s et du début du 80s : New Wave, Post-Punk, Électro Pop, New Age, etc…

L’album se scinde en deux parties distinctes : une première qui réunit 6 pistes de pop mécanique complètement désarticulées et une seconde purement instrumentale, nettement influencée par le minimalisme des John Cage, Terry Riley, Steve Reich et Philip Glass. Les morceaux pop, supportés par une rythmique froide et bourrés de bidouillages sonores (la marque de commerce de Eno), nous font autant penser à la musique des groupes allemands mentionnés ci-haut qu’à du rock 50s et 60s – mais qui fut soigneusement disséqué et ensuite suturé par un chirurgien sonore des plus audacieux. Les paroles supportant le tout ont aussi cet aspect patchwork. À l’époque, Bowie composait ses textes avec la méthode du « copier-coller », recoupant des mots et bouts de phrases de façon aléatoire, un peu à la manière des « cadavres exquis » de nos amis les surréalistes.

La portion instrumentale est quant à elle aussi magnifique que renversante. Bowie n’avait jamais rien fait de tel auparavant. Véritables perles avant-gardistes, ces pièces sont portées vers d’étranges horizons par une tonne d’idées brillantes et une instrumentation bigarrée. Des sons ronronnants et un tantinet vieillots sortant de la horde de claviers utilisés (synthétiseurs, mini-moog, orgue électrique, de même que le légendaire Chamberlin – premier sampler de l’histoire de la musique et ancêtre direct du Mellotron) viennent se greffer à ceux produits par une foule d’instruments disparates (piano, vibraphones, xylophones, harmonica, violoncelle, saxophone, percussions multiples) pratiquemment tous pris en main par Bowie et Eno eux-mêmes… En résulte une ambiance quasi-indescriptible, une ambiance de « création totale »… Mais il est trop dur de résumer l’atmosphère et le génie d’un tel disque dans un paragraphe… On s’embrouille, on bafouille, on est pas clair et on oublie des choses. Allons y donc morceau par morceau !

Speed of life : Instrumental. Superbe entrée en matière qui, dès la première seconde (cette montée de clavier robotique qui est probablement signée mister Eno), nous introduit à l’esthétique sonore de l’album. Des claviers en guise d’instruments principaux, une basse et une guitare groovy qui les secondent de même q’une batterie très post-punk. Court. Minimal. Et terriblement efficace.

Breaking glass : Une chanson pop anti-pop, avec son rythme étrange qui s’arrête constamment, sa batterie au son sourd (autre marque de commerce de l’album), sa longueur (moins de deux minutes) et ses paroles très étranges (« Baby, I’ve been breaking glass in your room again. Listen. Don’t look at the carpet, I drew something awful on it… ») chantées par les voix démultipliées du Thin White Duke. De la pop obsessionnelle compulsive ?

What in the world : Du déjanté comme je l’aime. Un texte complètement éclaté sur l’isolement et la dépression déclamé par Bowie et Iggy (qui font quasiment exprès pour chanter le plus mal possible), le tout ponctué par une guitare acerbe qui tisse son mantra électrique, adjointe insolite d’un délire « gomme balloune » sur un clavier au son ultra-kitsch. Dadaïste-pop à son meilleur.

Sound and vision : La plus belle ballade faussement optimiste et désenchantée du monde (ou « méditations sur la poudre et la paranoïa »). Le gros hit de l’album, aussi (ce qui est étonnant, vu que ce n’est pas nécessairement la pièce la plus accessible). Une sorte de doo-wop mécanique, avec des claviers « kraftwerkiens » et une rythmique hyper-répétitive dont on se lasse jamais (+ le sax de Bowie en prime). De la musique pour rouler sur l’autobahn sous un ciel bleu (bleu bleu).

Always crashing in the same car : Superbe morceau à l’atmosphère très planante. Le côté 50s déstructuré évoqué ci-haut est très présent ici. Du Grease avant-gardiste éthéré.

Be my wife : Une complainte (une autre) sur le thème de la solitude. Peut-être la chanson la plus « normale » du disque, avec son piano honky-tonk fort sympathique.

A new career in a new town : Pièce qui introduit magnifiquement la portion instrumentale de Low. Parfaite juxtaposition de l’harmonica mélancolique à la froideur très électronique des claviers (ou rencontre au sommet : Cluster et Bruce Springsteen).

Warszawa : LE chef d’oeuvre du chef d’oeuvre, selon moi. Une ode impressionniste à Varsovie, ville martyre de la Seconde Guerre Mondiale que Bowie a visité précédemment (et qui lui a laissé toute une impression, comme on peut l’entendre ici). Véritable peinture sonore, « Warszawa », est porté par un air répétitif joué au clavier… un air à la fois immensément triste et extrêmement minimaliste, voir même naïf… À cet effet, pour aller dans le sens de sa vision musicale, Bowie voulait à tout pris s’assurer que la pièce pouvait bien être jouée par un enfant de 4 ans (c’est le fils de Visconti qui valida la condition). Le motif sonore méditatif se répète inlassablement, jusqu’à un paroxysme émouvant (supporté par la voix ténébreuse du Thin White Duke). Il y a quelque chose d’intemporel dans ce morceau…

Art decade : Une jungle sonore électrique étouffante et belle, avec ses espèces de drones en forme de cris de baleines métalliques et ses montées de claviers.

Weeping wall : Terry Riley s’est pointé au studio vers les 4 heures du mat et s’est écrié « Salut les potes ! J’vous ai composé un p’tit quelque chose ! » – On dirait une version assombrie de son « In C » ou du « Music for 18 Musicians » de Reich.

Subterraneans : Des ondées claviéristiques qui tissent doucement une ambiance surréaliste cotoneuse et voilée, des paroles sans queue-ni-tête (« Care-line, Care-line, Care-line, Care-line driving me Shirley, Shirley, Shirley own »), un solo de sax à la sauce « film érotique arty sur l’opium », une basse épuré qui vient répéter quelques sons graves par-ci par-là, colorant le tout d’une teinte nocturne… Un morceau de clôture tout en mélancolie et en profondeur. Lynchien en diable.

Bowie ist KRIEG mesdames-m’sieurs ! Si vous n’avez pas déjà toute la discographie, votre vie doit être infiniment triste (Bon, vous pouvez ceci dit passer outre « Never Let Me Down »).


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critiques

Fripp & Eno – (No Pussyfooting)

Année de parution : 1973
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, Editions EG – 1987
Style : Tape Music, Drone, Proto-Ambient, Génie

Question : Qu’est-ce qui se produit lorsque deux génies se retrouvent dans le même studio avec comme projet de révolutionner la musique ?

Réponse : Pas d’insertion plantaire dans le vagin.

Robert Fripp (guitariste/dictateur de King Crimson) et Brian Eno (ex-claviériste de Roxy Music/producteur/arrangeur/non musicien de son auto-qualification) ont créé quelque chose d’assez particulier sur cet album ; quelque chose de révolutionnaire même : en utilisant une technique de manipulation de bandes d’enregistrements, ils ont réussi à suspendre une piste de guitare dans un « loop » infini. Ils ont ensuite ajouté une certaine densité à cette piste, la transformant en une sorte de vague sonore qui se répète sans cesse, Terry Riley-style. Les sons engendrés par ce système seront surnommés « Frippertronics » (ou plus tard : « Soundscapes ») par nos deux vénérables lascars.

La beauté de ce procédé est illustrée dans les deux morceaux qui constituent cette œuvre importante. D’abord Heavenly Music Corporation, pièce sombre et nuancée, nocturne à souhait. Fripp nous sert un de ses meilleurs solos à vie. Un solo drone ni plus ni moins. Fripp joue, se superpose à lui-même, se démultiplie, se perds en lui-même, dans ses ondes guitaristiques de plus en plus désarticulées, surréalistes, méditatives et spirituelles ; parce que l’architecte fou Eno appuie sur une ribambelle de boutons et en tourne plein d’autres pour donner naissance à cette lente symphonie d’échos langoureux. Fripp est l’instrument, la matière première. Eno est le marionnettiste renégat ; l’homme-studio qui démantèle et ré-assemble célestement le labeur de l’instrument à sa manière… Il fait peut-être un peu n’importe quoi mais c’est un n’importe quoi grandiose qui passera à l’histoire… Parce que cet album là, c’est une clé. Une de ces clés essentielles qui s’insère dans la serrure dorée de la lourde porte de l’ambient.

Swastika Girls ensuite… tirée d’une seconde session d’enregistrement. Même procédé, tout aussi touffu, mais plus diurne cette fois. Moins sombre. Mais chargé, ça oui. Liquide et transparent. Orgie de sons discordants et/ou mélodieux ; une sursaturation de répétitions cadencées. La petite rivière de Sowiesoso chargée d’électricité. Anodes et cathodes brumeuses dans l’éther des matins effervescents d’été. Spirales sonores virevoltantes. Apothéoses et overdoses de bruits ronronnants.

Voilà là un disque charnière de proto-ambient. Et un foutu grand album de drone. Il se fera mieux dans le style mais la note témoigne de mon affection particulière pour le disque, pour les passions qu’il aura enflammé en moi, pour la découverte de cette musique qui évolue en dehors de toute convention, libre, inventive, belle, fertile…


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critiques

Brian Eno – Another Green World

Enregistrement : 1975
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : 2 x Vinyle, Virgin – 2017
Style : Art-Rock, Art-Pop, Prog, Ambient

L’art du dépouillement suprême. La folie créatrice contrôlée ; en mode zen. Le meilleur exemple de musique post-Satie qui existe. Une invitation dans cet étrange monde vert… un univers nouveau, limpide, pur, soyeux, hanté ; où chaque son respire majestueusement dans la nuit sibylline, où les contours sont pourtant familiers (Bali, l’Angleterre, le Japon, l’Amérique) mais se retrouvent sublimés pour devenir quelque chose qui est subtilement « autre », comme son nom l’indique. Des jungles bruitatives touffues où il fait bon se perdre, de petits villages autochtones bordés de montagnes brumeuses et d’océans d’émeraudes liquides, des vallées électriquement verdoyantes à perte de vue et recouvertes de pylônes chatoyants, des ponts de liane surplombant des nébuleuses en émission… La musique selon Eno est une aquarelle minimaliste où chaque détail sonore vient parfaire la toile de son créateur qui se définit lui-même comme un non-musicien et qui semble suivre des instructions créatives divines provenant de l’ancien livre chinois des transformations (ou Yi-King) ; par là je parle de ces fameuses cartes de tarot baptisées « stratégies obliques » (grand dada d’Eno) qui sont distribuées aux musiciens participant à l’enregistrement de ses albums depuis 1975 et qui contiennent des indications aussi farfelues/obtuses que « Demande à ton corps », « Fais honneur à ton erreur comme si il s’agissait d’une intention cachée » ou encore « Essaie de faire semblant! »

C’est alité dans une chambre d’hôpital (en récupérant d’un rude accident de voiture) que Brian Eno a imaginé ce nouveau monde sonore et cette idée de musique « ambiante » qui se veut la progression de la « musique d’ameublement » élaborée par notre cher Erik Satie en 1917. En 1975 (la même année), sortira d’ailleurs un premier essai purement ambient après l’album ici chroniqué, le très doux et bien nommé « Discreet Music ». Mais avant de s’attaquer à cette mer de nuances éthérées qui ne quittera plus jamais vraiment sa musique, notre homme décide d’incorporer ces nouvelles idées dans le contexte d’un album-pop. Ainsi naît « Another Green World ». Eno s’entoure d’acolytes précieux pour aider à la gestation. Il s’agit des meilleurs musiciens de session de l’époque : Phil Collins, alors surtout connu en tant que batteur exemplaire au sein de Genesis. L’incomparable guitariste de King Crimson, le perturbé, irascible et mathématique Robert Fripp. Le violoniste dadaïste proto-punk John Cale des Velvet Underground. L’élégant bassiste fretless Percy Jones de Brand X, groupe de jazz-rock dans lequel opère aussi Collins… Tout ce beau monde entre au studio en Juillet pour enregistrement un disque comme il n’en existe aucun autre.

Ce disque, c’est une série de petits haïkus instrumentaux qui vous transpercent l’âme avec une finesse indéfinissable, ainsi que quelques chansons surréalistes, tantôt cocasses tantôt sérieuses, venant parfaire le panorama. Délicieux mystère qui survole la musique de ce disque qui n’a pas pris une ride. D’ailleurs, cela pourrait sortir demain matin que ça aurait un impact beaucoup plus grand je crois bien… Le tout débute sur les chapeaux de roue avec un « Sky Saw » délirant, empreint d’une rythmique quasi-math-rock (Phil Collins utilisé à contre-emploi) entrecoupées par des digressions guitaristiques-dissonantes-électriques de master Eno. La basse de sieur Jones est juste orgiaque. Le tout se termine par une section d’alto grisante signée John Cale, recouvrant ce curieux white-man-funk des autres muzikos… Efficacité totale de cette pièce qui se veut la frontière entre notre univers et l’autre… celui dans lequel on va basculer dès la prochaine piste. « Over Fire Island », c’est franchement unique… Ça sonne comme rien. Il n’y a que le fabuleux trio d’Eno, Collins et Jones présent sur cette pièce instrumentale. Il y a des synthétiseurs déglingués et les bandes audio triturées de Brian, la basse funk ronronnante de l’oncle Jones + le Collins en mode métronome-obsessif-compulsif. La seule comparaison que je peux faire et qui rend un tant soit peu justice à titre bien bien particulier : c’est du proto-ESG-Indonésien.

Après, on goûte à une certaine forme d’extase avec « St Elmo’s Fire ». Aaaaah, je me souviens de la première écoute de ce titre. Noël 2001 ; j’avais reçu l’album en cadeau. Vers les 2 heures du mat, après les célébrations, je m’étais allongé dans ma chambre en écoutant le disque pour la toute première fois… Ce titre m’a happé tout de suite. De un, cet espèce de piano préparée vous va droit à l’âme. De deux, cette rythmique caribéenne-fêlée avec ses percussions synthétiques scintillantes restant solidement scotchées dans le cerveau à jamais. De trois, la voix caractéristiquement emphatique de Brian qui récite un texte fastueux (« In the bluuuuuuue, August mooooon ») sur ce fond sonore abstrait. Et surtout, de quatre, le putain de tabarnak de cibolak de solo de Robert Fripp. Possiblement le meilleur solo de guitare que j’avais entendu de ma courte vie (cela le demeure je crois bien). Je me souviens d’avoir fait « repeat » 7-8 fois avant d’entamer la suite du DisK. Vraiment une des pièces musicales les plus importantes de mon passage sur Terre et qui sera dispo sur la trame sonore de mes funérailles (disponible sur Warp Records dans, je l’espère, au moins 50 ans).

Vient ensuite une de ces jungles électroniquement chargées évoquées plus haut en la forme de « In Dark Trees ». La nuit est tombée sur le paysage et on flotte à travers le brouillard confus de cette forêt d’arbres chuchotant milles secrets à nos oreilles. Mugissements de vent cosmique, rythmique synthétique imperturbable… On sort du boisé juste à temps pour apercevoir un navire (le « Big Ship ») s’envoler dans une mer de constellations réinventées… Et on se sent bien, comme si une vague de beauté pure nous traversait l’échine. Mais on se sent aussi bizarrement nostalgique… touché par cette étrange mélancolie d’un passé qui s’effrite en nous, par ces souvenirs de plus en plus distants/flous qui nous habitent. Magnifique dualité d’une musique qui peut autant faire sourire que pleurer. Dans « I’ll Come Running » plein de gaieté bon-enfant, Brian le galopin nous dit qu’il va venir attacher nos godasses l’une à l’autre. Sacré plaisantin ! Cette espèce de pépite pop bourrée d’insouciance nous ramène à certaines chinoiseries de ses albums passés… Après, on goûte aux charmes discrets de la pièce-titre, la plus courte du disque. Ce n’est qu’un court mais splendide motif répété à la desert-guitar, au piano et à l’orgue farsifa. Beau. Très beau.

Le miracle sonore se poursuit avec une exploration de la faune de cet autre monde vert. En premier, on espionne ces sombres reptiles qui habitent dans les grottes du désert translucide situé en plein cœur de la planète neuve. Eno y va de son orgue Hammond, de ses percussions péruviennes et d’une tonne d’effets surnaturels pour illustrer l’aspect on ne peut plus bigarré de ces créatures aux yeux chargées d’une luminescence biscornue. Par la suite, Les espèces poissonnières sont étudiées sur un fond de mantra japonisant avec le retour de l’orgue farsifa et ce piano préparé à la John Cage. « Golden Hours » arrive alors, autre chanson-clé de l’aquarelle. Que d’émotions à chaque écoute. Autre trio. Cette fois, c’est Eno, Robert Fripp et John Cale qui s’y collent. Piano incertain, percussions spasmodiques, guitare sub-aquatique et orgue céleste de Brian se mêlent à un autre solo de guitare apaisé/paradisiaque de Fripp et à l’alto orientalisant de Cale… Les paroles obtuses de Eno me font encore chavirer la matière grise et les tripes avec ces espèces de cadavres exquis sur le passage du temps ; le jour se transformant en nuit (faisant prémisse à la fin de l’album qui se clôt par une nuit irréelle qui « englobe tout »), la vie terrestre qui passe tellement lentement mais tellement rapidement en même temps, la temporalité subjective, l’enfance, la vie adulte, la mort… À chaque fois que je survole ces lignes, j’en sors avec une autre interprétation mais qui ne sera jamais complètement définie…

« Becalmed » est une autre piécette atmosphérique qui vous arrache le cœur solennellement, avec volupté. On inspecte ensuite un volcan au petit matin avec ce « Zawinul/Lava » qui voit le retour de nos comparses Collins et Jones mais dans un contexte tout autre, où l’apaisement prend toute la place, où les silences impressionnistes font mouche. Collins a d’ailleurs dit que de travailler sur ces sessions avec Eno lui a fait envisager la musique d’une autre manière et a été une grande source d’inspiration pour son très bon premier album solo, « Face Value », et surtout pour son plus grand tour de force « In The Air Tonight » (qui demeure une sacrée chanson). « Everything Merges With The Night », introduite par cette guitare acoustique (qu’on entend pour la première fois) et ce piano délicat, est la dernière chanson de ce disque de chevet ; un genre de requiem serein pour cet univers déjà voué à disparaître (du moins, jusqu’à la prochaine écoute). Des ondes de guitare électrique viennent se superposer avec délice sur ce long fleuve tranquille… « Spirits Drifting », ce coda instrumental fantomatique, vient clore la peinture sonore de Brian. Cet éther-liquide me bouleverse autant que la scène finale de « Fire Walk with Me » de David Lynch, avec tous ces anges qui s’envolent au dessus de la chambre rouge, scène que cette musique pourrait d’ailleurs fort bien accompagner…

Cet album est félicité séraphique. J’utilise souvent le terme « intemporel » dans mes critiques mais je crois que c’est ce disque qui mérite le plus cet adjectif. Cet album accompagne ma vie depuis 15 ans et je n’ai pas encore percé tous ses secrets. Brian Eno vous invite à plonger dans ses rêves, ses questionnements métaphysiques, son éthique musicale devenue monde… Prenez un aller-simple pour cet autre macrocosme verdâtre…


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15 Fréquences, Mixtapes

15 Fréquences Ultimes – Épisode 15 – Isabelle Clermont

Quel plaisir de recommencer cette série de mixtapes avec les sélections de mon amie Isabelle, la femme aux milles drones et aux dix milles talents ! Artiste visuelle audacieuse, doctorante en arts de la scène et de l’écran, multi instrumentiste ubiquiste, compositrice/créatrice de paysages sonores hallucinés, improvisatrice chevronnée, membre du collectif Tendancielle (qui s’est récemment illustré lors de la 39ème édition du légendaire FIMAV)… Dois-je continuer ? Parce ce que tout ça ne résume qu’une petite partie du personnage fascinant.

On est chanceux d’avoir une artiste de la trempe d’Isabelle en trifluvie. Et en plus, je peux vous dire avec confiance qu’elle n’est pas qu’une merveilleuse artiste mais aussi une personne formidablement gentille et profondément humaine.

À l’écoute de cette mixtape éclectique, vous pourrez découvrir les influences multiples de mamzelle Clermont, passant de l’expérimental à la pop électronique/atmosphérique, à la musique minimaliste, au drone/ambient et à la musique du monde. Un régal sonore !

Bonne écoute les amis (y compris les écrevisses à transmodulation vectorielle).

P.S. : Aussi, vous vous DEVEZ d’écouter son album « Devenir paysage » (paru sur la super étiquette trifluvienne « Les Cassettes Magiques »), une des meilleures sorties de cette année.

Tracklist:

  1. Björk – Pleasure Is All Mine
  2. Meredith Monk – Turtle Dreams
  3. Kid Koala & Emilíana Torrini – Satellite
  4. Laurie Anderson – From The Air
  5. Robin Hayward & Christopher Williams – Reidemeister Move
  6. Brian Eno – Music for Airports
  7. Daniel Lanois – The Deadly Nightshade
  8. FKA Twigs – Lights On
  9. Terry Riley – In C
  10. Zeena Parkins – Firebrat
  11. Fanfare Pourpour – Tango de l’avion
  12. René Lussier et Pierre Tanguay – La vie qui bat: Chevreuil
  13. Caroline Loeb – C’est la Ouate
  14. Jun Miyake – Lillies Of The Valley
  15. Lhasa de Sela – Rising
  16. Arvö Part – Silentium

Vous pouvez suivre et encourager Isabelle Clermont sur son site web ou encore sur sa page Soundcloud

15 Fréquences, Mixtapes

15 Fréquences Ultimes – Épisode 7 – Navet Confit

Véritable icône de la scène musicale indie/underground montréalaise depuis bientôt 20 ans, le très talentueux, versatile et prolifique Navet Confit nous présente ses 15 pistes essentielles au travers de cette septième édition des « 15 Fréquences Ultimes ».

J’ai la chance inouïe de suivre ses escapades sonores depuis la sortie de LP1 qu’on se faisait un plaisir de faire jouer en magasin lorsque j’étais disquaire (période charnière de ma vie de mélomane). Depuis ses débuts discographiques déjà fort dantesques, il y a eu environ une douzaine d’albums tous plus folichons les uns que les autres ; en plus de nombreuses collaborations et productions d’albums d’autres artistes (Ludo Pin, Sheenah Ko, Mat Vezio, LARCHE, Maude Audet, Catherine Dorion, Géraldine et plein d’autres !). Impossible de ne pas parler aussi de son excellent groupe Nüshu, auquel participent aussi Lydia Champagne, Jessica Pion et Jerry Lee Boucher.

À l’écoute de cette mixtape délectable et truculente, vous serez séduits par la palette sonore hétéroclite de notre ami comestible. Ne vous restera ensuite qu’à jeter tout votre dévolu sur sa riche discographie !

Une excellente écoute à vous tous et toutes (en particulier les joueurs de curling experts en sorcellerie vaudou) !

Tracklist:

  1. Sparklehorse – Weird Sisters
  2. Pavement – Shoot the Singer (1 Sick Verse)
  3. The Flying Lizards – Suzanne
  4. Syd Barrett – Dominoes
  5. Joan of Arc – (You) [I] Can Not See (You) [Me] As (I) [You] Can
  6. Tarwater – Seven Ways to Fake a Perfect Skin
  7. The Velvet Underground – Lady Godiva’s Operation
  8. Les amis au Pakistan – A Said A
  9. Robert Fripp + Brian Eno – Healthy Colors
  10. Sonic Youth – Heather Angel
  11. Katerine – Mon meilleur ami est un chien
  12. Broadcast – Tears in the Typing Pool
  13. My Bloody Valentine – I Can See It (But I Can’t Feel It)
  14. Duchess Says – Narcisse
  15. Cate Le Bon – What’s Not Mine

Vous pouvez suivre et encourager Navet Confit sur sa page Bandcamp ou encore sur Facebook.

15 Fréquences, Mixtapes

15 Fréquences Ultimes – Épisode 2 – Roger Tellier-Craig

Pour ce second épisode des 15 Fréquences Ultimes, l’élégant, polymorphe et scintillant Roger Tellier-Craig (Fly Pan Am, Le Révélateur, Godspeed You! Black Emperor, Et Sans, Set Fire to Flames, Pas Chic Chic) nous invite à plonger dans ses souvenirs bruitatifs obtus et ses influences musicales on ne peut plus variées.

Le sympathique et talentueux gaillard nous a aussi concocté de magnifiques commentaires (ci-bas, sous la liste des pistes) pour accompagner son magnifique mix. À lire avec attention en savourant la délicieuse matière sonore.

Vous pouvez suivre le parcours artistique ahurissant de Roger sur son site web : https://rogertelliercraig.com/
Sa page Soundcloud : https://soundcloud.com/satz-ebene
La page Bandcamp de Fly Pan Am : https://flypanam.bandcamp.com/

Tracklist:

  1. Pink Floyd – Cirrus Minor
  2. Faust – No Harm
  3. Luc Ferrari – Hétérozygote (extrait)
  4. Bernhard Günter – Untitled I/92 (extrait)
  5. Oval – Line Extension
  6. My Bloody Valentine – All I Need
  7. Stereolab – Jenny Ondioline (Part I)
  8. David Tudor (feat. Takehisa Kosugi) – Pulsers (extrait)
  9. Brian Eno – Lizard Point
  10. Ennio Morricone – 1970 (extrait)
  11. Morton Feldman – For Samuel Beckett (extrait)
  12. Jim O’Rourke – Cede (extrait)
  13. Laurie Spiegel – Pentachrome
  14. Charlemagne Palestine – Fifths In The Rhythm Three Against Two For Bösendorfer Piano – Two
  15. Cluster – Im Süden

Pink Floyd – Cirrus Minor

Première vraie rencontre avec la magie du son. Je devais avoir 14 ans, c’était l’été et il faisait plein soleil, et j’étais assis à l’arrière de notre voiture familiale, les écouteurs aux oreilles. Ce morceau me transporta littéralement “ailleurs” dans un monde impossible, imaginaire, spécialement le passage instrumental de la fin. C’était le début de mon intérêt pour la musique psychédélique, étrange, “surréelle”. 

Faust – No Harm

Ce disque fut une grosse claque à l’époque pour moi. Pendant un certain temps j’avais écouté plusieurs groupes “prog” dans l’espoir de découvrir d’autres groupes comme Pink Floyd, mais j’étais resté insatisfait. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque nous n’avions pas accès à l’internet, donc c’était beaucoup plus difficile de trouver le bon fil pour arriver à ce genre de découverte. J’avais découvert le Velvet Underground, ce qui m’avait sensibilisé à du rock plus “artsy”, mais à cette époque j’étais plutôt obsédé par Sonic Youth et les débuts du “indie rock”; Sebadoh, Pavement, Royal Trux, GBV, etc. Et c’est en lisant des reviews de “Westing (By Musket And Sextant)” que j’ai lu les noms de Can/Faust/Neu! pour la première fois. Quand j’entendis finalement l’album “So Far” je n’en revenais pas, c’était exactement ce que j’espérais et même plus; du rock répétitif, noisy, avec des passages psychédéliques, une approche collage avec des éléments électroacoustiques, des sections pop interrompues par des intrusions avant-gardistes. Ce disque informa totalement l’approche musicale de Fly Pan Am par la suite. 

Luc Ferrari – Hétérozygote (extrait)

À cette même époque j’ai eu la chance de mettre la main sur ce disque de Ferrari à l’Échange pour un maigre 5$. J’étais étudiant en arts visuels au Cégep et je ne jouais pas encore d’instrument de musique, quoique je m’étais quand même amusé à faire des “albums” lo-fi avec une guitare et un sampler Realistic hyper primitif. J’avais vraiment envie de faire de la musique abstraite mais vu que je n’étais pas musicien j’avais le syndrome de l’imposteur. Le texte à l’endos de la pochette fut hyper libérateur pour moi: “J’ai aussi appelé ça ma musique concrète du pauvre, vu qu’il n’y a pratiquement pas de manipulations et que cette bande aurait pu être réalisée dans un studio non professionnel. Il s’agissait dans mon idée d’ouvrir le chemin à la musique concrète d’amateur comme on fait des photos de vacances.”  La musique me transportait davantage dans ce monde impossible et surréel, où j’errais entre une multitude de fantômes et de traces de lieux. C’est à cette époque que j’ai décidé que je voulais faire de la musique électroacoustique, en grande partie à cause de ce disque. 

Bernhard Günter – Untitled I/92 (extrait)

De la musique au seuil de l’audible. C’était une toute nouvelle idée pour moi en 1995. Une musique qui s’hallucinait presque. Des sonorités microscopiques hyper tranchantes et futuristes, la précision de la musique numérique que je découvrais à ce moment. J’aimais cette idée d’une musique qui existerait à quelque part entre la présence et l’absence, une musique qui est là mais que nous n’entendons pas tout à fait. Plus tard j’ai découvert que Luigi Nono avait déjà travaillé cette idée auparavant, mais la musique de Günter reste encore à ce jour tout à fait singulière. 

Oval – Line Extension

Au Cégep j’avais découvert Godard, et un aspect de son oeuvre qui m’avait fortement marqué et inspiré était son intérêt à révéler le support du film, donc quand j’ai entendu Oval pour la première fois il y a automatiquement eu un déclic. Mais au-delà de l’aspect conceptuel, la musique elle-même me frappa de par son aspect si futuriste et singulière, pop et avant-gardiste à la fois. Comme avec Günter, c’était mon introduction aux sonorités plus numériques, mais c’était aussi la première fois que j’étais exposé aux sonorités de glitches/skips, ainsi que par le genre de phrasé musical qui était généré par le micro-sampling. 

My Bloody Valentine – All I Need

Comme beaucoup d’autres, la première fois que j’ai entendu “Loveless”, je pensais que ma cassette était défectueuse, surtout qu’en 1991 il n’y avait pas tant de gens qui connaissaient bien le groupe dans mon entourage. J’avais découvert “Only Shallow” à Nu Musik sur Musique Plus et ça m’avait totalement sidéré, mais je n’étais pas préparé pour le reste. Ce fut l’amour fou. J’étais complètement séduit par cette musique qui me dépassait, immense comme la mer, bruyante et totalement nouvelle. J’ai rapidement mis la main sur “Isn’t Anything” qui me dépassa tout autant, surtout ce morceau “All I Need”. C’était la première fois que j’entendais quelque chose d’aussi noisy et éthéré à la fois. Je pense que dans un sens ce fut ma première vraie rencontre avec le potentiel d’une certaine abstraction sonore, même si le morceau reste quand même très mélodique, mais c’était impossible pour moi à cette époque de comprendre quel instrument avait généré ces textures, et cela m’a vraiment ouvert sur les possibilités qu’offraient l’expérimentation sonore.

Stereolab – Jenny Ondioline (Part I)

Cet album de Stereolab fut ma première rencontre avec le “drone”. Je crois que j’ai acheté la cassette en 1993, quelque temps avant que Table of The Elements réédite “Outside The Dream Syndicate” de Tony Conrad et Faust. Je sentais à l’époque que j’avais fait le tour de la musique axée sur les chansons, et cela déclencha en moi une étrange crise “existentielle” musicale où j’avais l’impression que tout avait été fait – j’étais très naïf. Mais cet album de Stereolab, et tout particulèrement ce morceau, venait soulager ce tracas; il y avait quelque chose qui me paraissait nihiliste dans cette répétition, dans cette monotonie, quelque chose qui refusait cette idée “d’innovation”, dans un sens, tout en sonnant très futuriste à la fois, et je trouvais cela très libérateur. Le fait que Laetitia Sadier chante parfois en français fut aussi une aspect marquant pour moi. C’était la première fois que j’entendais de la musique francophone avec laquelle je pouvais m’identifier. C’était très inspirant. Et à travers eux j’ai découvert Brigitte Fontaine, qui me renversa totalement, et tout le reste suivit par la suite…

David Tudor (feat. Takehisa Kosugi) – Pulsers (extrait)

C’est Alexandre St-Onge qui m’a fait découvrir la musique électronique de Tudor. J’écoutais déjà Derek Bailey at AMM à l’époque mais je n’avais jamais entendu de musique électronique “free” comme ce que faisait Tudor. Ce fut une grosse claque. Je ne comprenais pas ce que j’entendais; cette pièce me faisait penser à du techno, genre les débuts de Panasonic, mais la structure était totalement imprévisible et c’était tellement plus sale et noisy, et en plus au 1/3 du morceau il y a Takehisa Kosugi qui embarque avec son solo de violon sci-fi. Ce disque eut une profonde influence sur le type de matériau électronique que j’allais produire pour des années à venir. Et c’était tellement inspirant pour quelqu’un comme moi, qui se sentait imposteur, de voir un virtuose comme Tudor abandonner la musique instrumentale pour consacrer la reste de sa vie à ce qui me paraissait à l’époque comme l’antithèse de la virtuosité. 

Brian Eno – Lizard Point

Autre grosse découverte lors de mes années au Cégep. J’étais déjà fan de ses albums rock mais la découverte de “On Land” m’a vraiment emmené dans une autre zone. Je crois que c’est en découvrant cet album que j’ai décidé d’assumer que je voulais faire de la musique. Eno parlait de faire de la musique tout en étant “non-musicien”, et cette musique plus impressionniste, sans “chops” évidente, semblait plus accessible pour un non-musicien comme moi. Je sentais que c’était possible pour moi enfin de faire du son de manière autodidacte. Je me mis donc à faire de la musique “abstraite” suite à cette découverte, produisant deux cassette pour mon propre plaisir sous le nom de Cumulus, et le nom de mon “studio” d’ailleurs était “Lizard Point”.

Ennio Morricone – 1970 (extrait)

J’aurais pu choisir une multitude de morceaux de Morricone, mais celui-ci semblait être un bon compromis qui illustre bien la nature hybride de sa musique, à quelque part entre la musique pop, jazz et contemporaine. Je connaissais déjà Morricone pour ses fameuses BO de “spaghetti western” mais c’est en regardant “Teorema” de Pasolini que j’ai découvert Morricone. Le fait que Morricone puisse passer aussi aisément d’une chanson pop 60’s hyper catchy à un passage de musique contemporaine me fascinait. Cette fluidité entre les styles fut hyper inspirante pour moi. J’ai toujours perçu Morricone un peu comme un Jim O’Rourke ou un John Zorn, mais bien avant eux. 

Morton Feldman – For Samuel Beckett (extrait)

Encore une fois j’aurais pu choisir plusieurs morceaux de Feldman, mais j’ai choisi celui-ci pour sa singularité, même dans l’oeuvre de Feldman. La musique de Feldman m’a vraiment emmené à penser la composition autrement, autant au niveau de la temporalité, des contrastes dynamiques, de la durée et des tensions harmoniques. Ce fut aussi une toute nouvelle manière pour moi de penser la répétition, cette tendance dans sa musique à répéter ces motifs qui se voient toujours légèrement reconfigurés dans leurs durées et structure, souvent interrompus par des silences. Il y a aussi une sorte de neutralité émotive dans la musique de Feldman qui m’a toujours inspiré, et qui me rappelle en quelque sorte l’indifférence de la nature. 

Jim O’Rourke – Cede (extrait)

J’ai d’abord pensé inclure un morceau de Gastr Del Sol mais je trouve que cette pièce de O’Rourke contient davantage tous les éléments qui ont eu une grande influence sur ma sensibilité pour des années à venir. Pour un non-musicien comme moi, intimidé par les prouesses de la musique académique, cette pièce de O’Rourke était très inspirante de par son apparente simplicité et son refus de vouloir impressionner. Il y avait quelque chose de presque punk dans l’attitude de ce morceau pour moi, autant dans son minimalisme que dans l’utilisation des “plunderphonics”, pour faire des passages flirtant avec le ambient, et ces sections au seuil de l’audible. Disons que nous étions assez loin des tendances en musique acousmatique de l’époque. Sans oublier que O’Rourke pouvait aussi facilement produire une disque de rock électroacoustique d’un groupe comme Faust, passer d’un gig de “free improv” à une compo électroacoustique, d’une musique avant pop de Gastr De Sol à une compo minimaliste solo “mélangeant” John Fahey avec Tony Conrad, etc. Tout comme Morricone ou Faust, il représentait parfaitement pour moi cette approche non-hiérarchique des styles qui m’inspirait tant, travaillant l’hybridité et les contrastes, et touchant même à la citation, et non comme un simple geste empreint de nostalgie, mais plutôt comme une manière de démontrer l’inépuisable potentiel du matériau socio-musical. 

Laurie Spiegel – Pentachrome

Tous les autres morceaux que j’ai choisis proviennent d’une époque où je découvrais la musique qui allait définir mes sensibilités jusqu’à ce jour, à quelque part entre mes 14-23 ans. Tout ce qui suivit ne fut qu’une continuation de ce premier élan, jusqu’à temps que je découvre la musique de Laurie Spiegel une dizaine d’années plus tard. À ce moment précis, autour de 2009, je me dédiais à mon projet électronique Le Révélateur, qui était au départ plutôt axé sur la technologie analogique, mais la découverte du travail de Spiegel, qui sonnait pour moi autant ancien que futuriste, changea tout pour moi. J’étais fasciné par cette musique tonale, trop précise et mathématique pour être du “new age”, qui se rapprochait plutôt du travail des minimalistes américains et qui était conçue à partir des synthétiseurs analogiques et d’ordinateurs primitifs. C’est à ce moment que je me mis à utiliser l’ordinateur davantage dans mon travail et ma musique fut longtemps inspirée par le travail de Spiegel, ainsi que par d’autres pionniers de musique numérique comme Maggie Payne, Jean Piché, John Chowning, Michel Redolfi, etc…

Charlemagne Palestine – Fifths In The Rhythm Three Against Two For Bösendorfer Piano – Two

Probablement le morceau qui a le plus inspiré mon jeu de guitare, tout particulièrement sur les passages répétitifs des disques auxquels j’ai participé avant 2004. Je trippais vraiment sur ce rythme de 3 contre 2 répété incessamment de manière hypnotique, d’une grande simplicité mais hyper précis, froid, neutre. À cette époque je me battais beaucoup contre cette idée de séduction musicale, et cette “pauvreté” de matériau était vraiment très inspirante pour moi, c’était comme un refus de plaire, une forme de résistance. 

Cluster – Im Süden

Quand j’ai entendu ce morceau pour la première fois en 1995, c’était comme si le monde s’ouvrait. À cette époque c’était impossible de mettre la main sur les disques de Cluster ou Neu! à Montréal, tout ce qu’on avait à notre disposition était ce livre de Julian Cope, “Krautrocksampler”, jusqu’à temps qu’un label mystérieux du nom de Germanofon se mette à éditer des bootlegs de ces albums en CD. On ne pouvait qu’imaginer la musique contenue sur ces disques à travers les descriptions qu’en faisait Cope dans les pages de son livre, mais une fois que j’entendis enfin cet album de Cluster la musique était au-delà de mes attentes. Ce morceau en particulier a beaucoup résonné avec moi, j’irais même jusqu’à dire qu’il a directement influencé “L’espace au sol…” de Fly Pan Am, principalement au niveau de nos jeux de guitares, ces patterns qui se perpétuent tout au long du morceau.