Style : Experimental, Jazz, Musique électronique, Improv, Psych, la nuit et le brouillard
Délicieusement confus et sybillin… perdu dans son indicible brouillard contrôlé, où co-habitent des cuivres-libellules surnaturalistes voletant ça et là, des ombres ricanantes qui tapissent les murs vermeils, des fantômes jazz-noctambules et un homme en costard qui se tient dans un coin de la pièce chimérique – l’homme en costard de suie a une tête de cheval et il fume des cigarettes en peau humaine… Toujours ce sentiment d’être un funambule sur une corde invisible ; d’un côté le rêve et l’autre, le cauchemar… Les réminiscences opiacés d’un film noir expérimental qui n’a jamais existé…
Les bobines défilent, s’entremêlent, sont coupées/ré-assemblées en direct dans nos tympans imprégnés d’une luxure sonore aussi diffuse que spectrale… Les ombres chuchotent dans le costumier des trépassés unijambistes hypnagogiques ; costumier dont les murs lézardés laissent s’échapper une épaisse fumée vermeille et psychotrope… celle qui fait entrevoir les pays lointains (ceux au delà des palissades de lierre liquide) à quiconque en inhale une trop copieuse quantité…
Une femme moitié translucide « glitch » dans un corridor connexe ; elle apparaît et disparaît constamment, scintillant, brillant ; ses yeux sont cousus avec du fil à pêche, un collier de perles maudites et de dents de singes capucins pend à son cou. Elle semble implorer son Dieu, qui prend la forme bien particulière d’un simulacre déformé de Charlie Parker… mais c’est comme si ce dernier avait fusionné avec Nyarlathotep… Il y a donc beaucoup de bouches et de crocs acérées ; beaucoup de tentacules et de micro-saxophones qui sortent de plusieurs orifices jusque là insoupçonnés….
Des nains de jardin aux sourires figés et aux regards impassibles s’emparent de cuivres et de divers anti-instruments. Ils se mettent alors à tisser un jazz insondable et kafkaïen, alors qu’une masse obscure et difforme (dont les orifices oculaires sont obstrués par des diamants brut) s’installe au clavier derrière eux, recouvrant leurs missives psychédéliques d’une couche atmosphérique fuligineuse ; tout en faux-fuyants duveteux-moelleux-languissants. C’est beau et incertain. Chaque seconde (grisante) est une nouvelle perte de repère. On se demande comment telle musique peut exister et alors qu’on la laisse nous envahir le cortex (à perpétuité), on finit par se demander si on existe nous-même…
Un Chien Andalou, mais filmé au dessus du convenience store de Fire Walk With Me. Un film produit et financé par les Grands Anciens.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Jon Hassell – Last Night the Moon Came Dropping Its Clothes in the StreetDavid Lynch & Alan R. Splet – EraserheadMiles Davis – Get Up with It
Style : Rock progressif instrumental, Space Rock, Library Music, Jazz Fusion
Tous les connaisseurs le savent : le bon Claude est une des légendes de la musique québécoise. Pianiste, auteur, compositeur et interprète, il nous gratifia d’une discographie des plus savoureuses et variée. J’aime beaucoup l’homme en mode « chansons » mais je l’adore dans ses trop rares incartades instru-proggy-library-licieuses. Son plus grand disque tombant dans cette catégorie, c’est ce Noir Soleil qui fait le bonheur des collectionneurs depuis des lustres. Un album tellement cool que même ce détraqué génial de Kanye West l’a samplé goulûment sur son opus biscornu dédié au Christ (« Jesus Is King », disque que je réussi étonnement à apprécier malgré le thème et la présence de l’ignoble Kenny G).
Black Sun, c’est pas uniquement Léveillée (qui, en plus d’avoir composé, joue du piano et de l’orgue). C’est aussi le sublime Michel LeFrançois (L’Infonie, Maneige, Claude Péloquin/Chants de l’Éternité) qui en a co-composé une partie, qui signe aussi les orchestrations (merveilleuses) et qui joue d’une pléiade d’instruments (synthétiseurs, guitares acoustiques et électriques, cithare, etc..). Ce super duo vous entraînera dans un voyage sonore onirique, intimiste et cosmique, entre prog de chambre, space-rock, jazz-funk-fusion, pop baroque, western spaghetti et musique de bibliothèque.
Les pièces varient d’atmosphères (et d’instrumentation), étant souvent nostalgiques/mélancoliques, parfois plus enlevées/rythmées/tendues ; mais toujours avec cette finesse, ce génie mélodique, cette maitrise ineffable du somptueux. C’est le genre d’album ultra frais et immédiat, mais aussi très très riche et aventureux (qui ratisse large), du genre qu’on aime réécouter pour en apprécier toutes les sinueuses subtilités.
Un disque à avoir d’urgence dans sa discothèque si vous n’avez pas déjà fait le saut ! Grouillez-vous et faîtes chauffez votre discogs.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Franck Dervieux – Dimension ‘M’Dominique Guiot – L’Univers De La MerMichel Madore – Le Komuso A Cordes
Style : Rock Progressif, Space Rock, Fusion, Psych
Est-ce que vous aimez Gong ? Moi oui. Beaucoup à part de cela. Et Michel Madore aime Gong énormément lui aussi ; je serais prêt à parier. Ce montréalais injustement méconnu a publié ce premier opus discographique au milieu des années 70… C’est un disque TOTALEMENT ancré dans l’esthétique sonore du Gong de la trilogie « Radio Gnome Invisible » mais qui réussit en même temps le délicat pari de s’affranchir de son influence et à introduire nos tympans (ravis, pour l’occaz) à un vocabulaire musical aussi beau que personnel. Totalement instrumental, moitié acoustique moitié synthétique, le Komuso à cordes est un ravissement sonore assez céleste, à mi-chemin entre le space-rock et le jazz-rock.
Madore, multi-instrumentiste de son état (guitare, synthés, piano, cymbalum, ocarina), est accompagné d’excellents musiciens de la scène prog/jazz québécoise, dont le percussionniste Mathieu Léger (Orchestre Sympathique, Lasting Weep), le bassiste Fernand Durand (Dionysos) et l’excellent saxophoniste Ron Proby (auteur d’un seul disque de Jazz Avant-gardiste / Space Age, paru sur Radio Canada International en 1972). Tout ce beau monde (and then some) font la part belle aux compositions splendides de Madore, seul maître à bord sur un navire qui vogue sur des eaux cristallines et interstellaires.
Bon je sais… comparer un album de musique à un « voyage » est un peu éculé. Tous les critiques font ça régulièrement (moi le premier, et à outrance dans mon cas). Mais quand ça sied aussi bien à un disque, pourquoi se priver ? Le Komuso est un sacré beau voyage continu dans un pays étrange et merveilleux… chaque pièce est une fenêtre ouverte sur un autre paysage de ce monde enchanteur. Chacune d’elle s’enchevêtre majestueusement à la suivante. C’est vraiment une oeuvre totale, au même titre qu’une symphonie ou un concerto (mais sur les champis magiques). C’est vachement planant, délicat, texturé… comme un beau disque de Klaus Schulze. Les claviers englobent tout, recouvrent la mare sonore de leur délicieux ronronnement. Mais alors qu’on croit être sur le point de sombrer dans un sommeil bienfaiteur et opiacé, voilà que la batterie et le saxo s’emballent. Le piano et la guitares leur répondent dans un maelstrom jazzy-fusion. On se laisse happer de plein fouet par cette vague psychédélique rutilante (façon Hawkwind)… pour après retomber dans les méandres folky-proggy auprès de cette guitare acoustique pleureuse et de cet ocarina hanté… Tous ces passages différents, magnifiques en soi, sont renforcés par ces transitions magistrales qui les lient ; transitions qui s’effectuent en douceur, de manière presqu’imperceptibles/subliminales. Que ce disque est beau. Moins rigolo que du Gong, plus mélancolique, plus éthéré… mais pas moins riche et nébuleux.
Madore fera un deuxième album avant de mettre fin à sa carrière musicale (afin de se consacrer exclusivement à la peinture et à la sculpture). Je reviendrai sous peu à ce deuxième opus, beaucoup plus électronique et atmosphérique celui là (mais pas moins génial)… D’ici là, si vous voyez une copie du Komuso dans les bacs, n’hésitez pas une seconde. C’est un magnifique disque qui mérite une plus grande reconnaissance.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Gong – YouDionne-Brégent – …et le troisième jourClearlight – Clearlight Symphony
Style : WTF, Expérimental, Musique concrète, Space Age Pop, Freakbeat, Free Jazz, Classique, Contemporain, Spoken Word, Psychédélique, Laboratoire de catastrophe générale, FUTURISME
N’en déplaise à mon rival chéri Yannick Valiquette, voici une autre note très très haute (chronique écrite quand je donnais encore des notes aux albums… celui-ci avait récolté un 9.5 sur 10 pour ceux que ça intéresse). Mais je ne pouvais pas, en bonne conscience, donner une note inférieure à ce… ce… ce truc !?! Ouais, on va appeler ça un truc et pas une affaire, parce qu’après avoir écouté ce premier (3ème) volume de L’Infonie, on apprend ce que c’est L’AFFAIRE (les initiés comprendront… avec délice).
Moi, quand je pense « disque québécois ULTIME », je pense à ce premier opus discographie du collectif mené par Walter Boudreau BIEN AVANT n’importe quel Harmonium, Beau Dommage, Octobre, Séguin, etc…
Avant toute chose, l’Infonie, c’est bien plus que de la simple musique… Fondé en 1967, le groupe à géométrie variable présente des spectacles alliant musique (improvisée et composée), poésie, danse, mime et art visuel. Le projet est plus ou moins né dans le sillage de l’Expo 67, événement-clé qui fut une véritable matrice à foisonnement culturel dans celle qu’on aime bien appeler la Belle province. La tête pensante du projet, Walter Boudreau, saxophoniste free Jazz de son état, s’acoquinent de précieux collaborateurs comme le poète on ne peut plus flyé Raôul Duguay, des membres du quatuor du nouveau jazz libre du Québec, des musiciens classiques, des peintres/dessinateurs, des conteurs, un sonorisateur, un sculpteur-graveur et même un chiropraticien (le fabuleux Doc Sproc !).
C’est une quinzaine (!!!) de musiciens multidisciplinaires qui se sont réunis pour participer à l’enregistrement de cette chose rutilante qui a vue le jour sous forme de galette vinylique subversive en l’an de grâce 1969. Peu de gens l’ont acheté mais je suis pratiquement convaincu qu’ils furent tous subjugués par tant de saugrenuité euphorisante ! Au menu : un buffet chinois schizoïde au grand complet (avec un extra spare ribs qui brillent dans le noir ; d’une luminescence quasi-cosmique).
La Face A est dédiée à une suite (débordante d’idées) qui s’intitule « L’Ode à L’Affaire ». Cela se divise en 5 mouvements, tous plus cinglés les uns que les autres, dans lesquels s’enchevêtrent les spectres du jazz libéré, du classique contemporain, de la musique concrète, du freak pop spatial + une prière psychédélique-psychanalytique et j’en passe… Le genre de machin qui détruit n’importe quel préjugé ou à priori qu’un mélomane pourrait potentiellement avoir à propos de la musique québécoise.
Je me souviendrai d’ailleurs toujours de ma première écoute à 17 ans, la matière grise bouillonnante, mes tympans déviergés jusqu’à plus soif, tous mes sens à la dérive… Je ne faisais pas QUE découvrir un chef d’oeuvre underground québécois majeur. Je découvrais aussi un énigmatique portail qui, quand on l’empruntait, nous menait vers multiples univers sonores qui étaient (pour moi alors) complètement insoupçonnés. C’était mon initiation formelle à la musique contemporaine et à l’avant-garde AT LARGE (à part pour le Free Jazz, vu j’avais déjà commencé à baigner dans le Coltrane post-Amour Suprême). Bref, je ne suis pas le plus patriotique des citoyens mais j’ai quand même une certaine fierté à ce que ce soit un disque de chez nous qui m’ait fait m’intéresser à tout cela !
Donc pour en revenir à cette Face A qui débute sur un délire jazz-bruitiste incandescent… Il faut absolument mentionner la pièce « J’ai perdu 15 cents dans le nez froid d’un ange bronzé ». De UN parce que c’est le meilleur titre de piste EVEUR. De DEUX parce que c’est un des grands moments de space age pop / library muzik psychée (digne des travaux de Jean-Jacques Perrey ou de la fabuleuse messe pour le temps présent de Béjart/Henry).
La Finale de L’Ode est aussi un des trucs les plus épiques que j’ai entendu en musique de toute ma vie. On se croirait dans un remake de Ben-Hur qui se déroulerait sur la surface glacée-brûlante de Gliese 436-B.
FACE B maintenant… ça part en force avec le méga-hit bonbon acidulé-hurlant « Viens danser le « O.K. Là ! » ». Dans un monde idéal et mielleux, cette merveille serait un hymne connu de tous (oui, même toi dans le fond de la pièce !). C’est violemment jouissif et volontairement niais. C’est un genre de « Manon viens danser le ska » mais versant surréaliste-séditieux-parodique.
Cela début ainsi : Un homme (des cavernes !?!?) éructe d’un « EILLE ! MON TA&?&-BOURNAQUE !!! R’GARDE MOÉ !!!! VIENS ICITTE ! R’GARRRDE MOÉ !!!!! »
Et puis les cuivres se font allé soudainement-joliment alors que les choristes chevelus y vont de leur « OK LÀ ! » triomphal à toutes les 2-3 secondes. Pendant que ces nouveaux détails sonores hirsutes vont bon train, notre Néandertalien continue de gueuler des insanités loufoques (« LACHE MOÉ DONC !!!! M’AS T’ARRACHER L’COEUR !!!! »).
Esti de Criss de Tabarnak que c’est bon. Et con. Comme il se doit.
« Toutes les affaires s’en vont sur toutes les côtés en même temps, tout l’temps » (ce titre, tudieu !), c’est une minute en apesanteur dans un morceau de space-ambiant électronique assez enlevant et glauque. Le monolithe de « 2001 : Space Odyssey » serait fier.
Changement d’univers ensuite pour une reprise très mélancolique de « She’s Leaving Home » (des Beatles) pour ensemble à vents. C’est beau et un peu étrange de retrouver ça ici. À cela succède un « Intermezzo » au piano (pour attardé mental). Le pianiste abandonne après quelques secondes. On entend des pas. Une porte se referme. Et L’Agnus Dei (tiré de J-S Bach) vient alors envahir notre appareil auditif. Parce oui, l’album, pas satisfait de nous avoir déjà assené 48 styles musicaux disparates à la gueule, veut aussi se la jouer Baroque à ce moment précis.
Le divin disque se conclut dans l’imbroglio le plus complet avec « Desafinado » (cover de Antonio Carlos Jobim). La bossa nova réinventée à la sauce chaotique est introduite par un monologue particulièrement emphatique de notre cher Raôul Duguay (qu’on entend peu sur ce disque ; son rôle de chanteur sera plus développé sur les opus suivants de l’ensemble). Le chiffre 3 (que Raôul affectionne particulièrement) est ici à l’honneur !
La version CD de Mucho Gusto contient 3 pistes bonus (enregistrées en pestak !) qui sont d’un intérêt un peu moindre. Mais il est toujours sympathique de lire un titre comme « Histoire de la P’tite Ch’nille électrique Qui Fut Métamorphosée En Ch’nille Naturelle Par la Fée Trobouguorbrotelle ».
…
Je me suis encore une fois un peu beaucoup épanché sur cette critique donc il ne me reste pas grand chose à dire en mode « post-scriptum ». Mais bref, si vous n’avez jamais entendu CE PUTAIN D’ALBUM, il faut rectifier le tout au plus vite et l’écouter (CE PUTAIN D’ALBUM). SURTOUT si vous êtes amateur/trice de musique folle, aventureuse, libre, ouverte, fébrile, tactile, fougueuse, rigoureuse, extatique. Un disque essentiel dans la vie de tout adorateur de weird.
Ce disque de Bašmu (un des nombreux projets solo d’un Canadien répondant au doux nom de Xülthys) compile ses deux premières démos parues en 2016 : « Draped in the Obsidian Black Cloak of the Abyss » et « Dissipation of Ethereal Mist ». La musique de Bašmu m’évoque le gris. Le gris d’un ciel morne et froid qui surplombe une forêt mourante d’arbres décharnés, dont le sol est recouvert de feuilles décolorées, humides, putrescentes… un sol qui, dans son tombeau, est transpercé par des racines qui sont en fait des tentacules grisâtres-verdoyantes qui oscillent funestement sous la chape de terre noire. Le sol de « La Couleur Tombée du Ciel » de Lovecraft, mais après le départ des êtres venus d’ailleurs… après que ceux-ci n’aient laissé que pourriture et désolation.
Cendres et vert de gris. Cadavres de batraciens perforés de partout et gémissant encore. Vers blancs liquéfiés. Squelettes d’oiseaux. Les anoraks des enfants perdus au gré des années qui se balancent sur les branches craquantes au gré du vent sournois. Des têtes de poupées clouées sur l’écorce. Et des constructions impies de pierres vaseuses érigées ça et là, de manière désordonnée. Des fois, la nuit, les arbres crient leur douleur dans l’abime, leurs corps littéralement empalés sur les entrailles de l’immondice gigantesque cachée sous l’humus protecteur ; celle qui est juste suggérée, qu’on ne verra jamais de nos propres yeux, question de ne pas les crever de notre propre plein gré.
Et dans ce cimetière anti-écologique désacralisé, se trouve une sorte de « prêtre ». Un moine encapuchonné qui y vit dans une petite grotte poisseuse. Il se nourrit de racines, de glaise et de crapauds. Il mijote des potions noires et marécageuses. Sur les murs de sa tanière, on retrouve des inscriptions incantatoires dans une langue qui n’a jamais vraiment existé mais qui transpercent quand même l’esprit humain de la plus insolite façon. Il possède aussi plusieurs ouvrages aux couvertes jaunis et moites qui, prétend-on, ne doivent jamais être ouverts car ils contiennent chacun leur lots d’ignominies purulentes prêtent à jaillir de chacune des pages froissées et à envahir notre réalité.
Il y conçoit aussi cette musique incroyablement bancale et morne. Une transmission de l’ailleurs retranscris approximativement (sous forme de son) par un homme qui préférait sa part d’abominable à son humanité. Des guitares bourbeuses qui sont plutôt utilisées comme une assise ambient (plutôt qu’un instrument mélodique), une batterie binaire en diable et sans résonance, des cris/geignements/râles extra-terrestres qui semblent provenir d’un brouillard infecté, une basse inexistante (un classique chez les raw black métalleux), quelques field recordings bien glaçants et une production qui se résume à « voici un 4 pistes qui est sur le bord de décéder, let’s press record »… La base, quoi. Mais une base ma foi fort bien utilisée par un sorcier sonore qui avait sa vision bien à lui d’une quelconque laideur euphorique.
Parfait pour un Halloween misérable sous la pluie. Comme le jour des morts qui demande son tribut à l’avance…
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Ildjarn – Forest PoetryStriborg – TrepidationNächtlich / Vrkolak – Darkness Calleth Upon Us
Édition : Vinyle, Les Fleurs du Mal / Amor Fati – 2019
Style : Black Metal vampirique
Un vieux château en ruines aux abords d’un marais frelaté, n’appartenant à aucun temps ; aucune époque, englouti dans une brume grisâtre et maladive. Une masse de pierre noire qui s’élève au dessus du smog, semblant vouloir caresser un ciel gris et informe. Aucune fenêtre, juste une énorme porte de rouille qui grince atrocement à l’ouverture. À l’intérieur : des murs spongieux et avariés. On dirait de le chair boursoufflée, tarie, brunâtre. Une puanteur terrible règne sur les lieux. L’eau viciée s’est infiltrée partout ; une glaise grasse et grouillante recouvre les planchers du premier étage ; des crapauds corrompus et étrangement luminescents se promènent ça et là, avancent à tâtons, rendus aveugles par des années de régression, croassent dans leur nuit éternelle.
Une visite des étages supérieurs révèle la démence des derniers habitants du château… Ossements multiples, rideaux tailladés, meubles fracassés, morceaux de chair fossilisés (des langues, surtout), murs tapissés de sang séché, amas spongieux recouvrant ce qui jadis était probablement des carcasses humaines, statuettes de pierre à l’effigie d’un quelconque Dieu insectoïde délirant que des mots maladroits ne pourraient décrire tant le malaise éprend l’âme de quiconque ose les regarder trop longtemps… Ici, Il fait… presque chaud… Malgré le froid de fin d’automne et le vent larmoyant qui sévit à l’extérieur, malgré la pluie… à l’intérieur, il y cette tiédeur fiévreuse, comme si toute la construction impie était vivante mais agonisante, atteinte d’un mal terrible.
Un cri lointain semble provenir de la cave… Là, c’est l’obscurité totale mais il fait encore plus chaud. La lampe torche révèle les horribles gravures sacrilèges qui recouvrent murs et plancher. Des dessins grotesques, qui montrent des hommes-créatures aux dents acérées se repaître d’enfants, des excisions de langues et d’oreilles, des crapauds géants ailés au yeux crevés drapés de casques d’étain… Plus on longe le mur et plus la technique du graveur semble devenir discordante, dépravée, dégénérée … Signe d’une régression inéluctable et profonde. On ne comprend plus ce qu’on voit, si ce n’est qu’une espèce de mare de tentacules surréalistes avec, aux extrémités, des crocs aiguisés.
Ici, il y a encore plus d’eau et des crapauds encore plus gros qui montrent les signes d’une dégénérescence physique perfide. Stupides, patibulaires, ils se cognent les uns aux autres, parfois s’attaquent, s’entredévorent, parfois se déchirent eux-même les pattes avec leur bouches munies de dents jaunâtres et coupantes… Au milieu du cachot, se trouve une crevasse profonde, possiblement sans fond. Les cris viennent de là. Ils sont plus clairs à présent. Des cris à la fois vampiriques et batraciens. À glacer le sang. Comme des petits coups de couteau sur l’échine. Une espèce d’anti-musique s’élève de ce puit des morts ; ou plutôt un vrombissement qui ne ressemble à rien d’autre, qui se suffit à soi même. Un bourdonnement satisfait, gloupide et tari qui se délecte dans sa déviance, qui se plaît à roucouler dans les ténèbres originelles des ombres inaltérables.
Savourer l’euphorie de l’inexistence. Se gorger de folie rampante. Glorifier toute déchéance. Nourrir le chaos jusqu’à lui asservir sa propre chair, lui permettant d’y pondre un million d’immondices moribondes. Redonner naissance à ce qui est mort pour célébrer le voir périr de nouveau.
This is Flešš.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Winterstorm – Demo I & IIAbruptum – In umbra malitiae ambulabo, in aeternum in triumpho tenebrarumBašmu – The Encircling
Des recoins les plus insondables de mothafuckin Longueuil nous proviennent Chthe’ilist (super sympa à prononcer à répétition avec 28 biscuits soda dans la bouche). Vous vous en douterez au nom, on a affaire à des mecs de goût qui vouent un culte à ce bon vieux H.P. Lovecraft, un de mes top 5 auteurs préférés. Mais nos tympans incrédules font surtout face ici à une sorte d’ovni Death Metal cosmico-schizoïde-doom-fuligineux-arachnéen de grande envolée. Le genre de disque sournois qui se loge dans ton cortex et qui te hante la matière grise de ses immondices rutilantes.
Ce disque sonne comme RIEN d’autre d’autre dans le genre. Il y a bien sûr des relents surannés de Gorguts, Demilich et tiens, pourquoi pas, Leviathan et son chef d’oeuvre d’aliénation « Scar Sighted »… mais la démence savante de ces types donne naissance ici à une sorte de Death Metal technique nouveau genre, avec ses voix tout en vomissements batraciens qui sortent d’une brume millénaire, cette batterie hystériquement vôtre, cette basse de fou qui l’accompagne dans cette espèce de grande danse macabre déstructurée et surtout, SURTOUT : ces riffs de guitare complètement atonaux, inhumains, aussi robotiques qu’un Autechre meilleur cru (dans un tout autre genre). Ah oui, impossible de passer sous silence ces moments ambient où on a l’impression de suffoquer dans un marécage électrique sur Yuggoth, sous dix tonnes de glaise fumante, avec des espèces de gémissements croassants au loin. Bref, le genre de disque qui me file de malins petits frissons. Mais bon, je vous avais déjà dit que j’étais un dangereux psychopathe, n’est-ce pas ?
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
La rupture amoureuse est un des sujets les plus sur-utilisé en musique mais rares sont les artistes qui y dédient un album complet. La référence évidente est Beck Hansen et son « Sea Change » désenchanté mais on peut aussi penser à « Disintegration » des Cure (avec son « Pictures of You » déchirant) ou encore au « Blood on the Tracks » de Bob Dylan, qui relate en grande partie son divorce.
Avec ses « Variations fantômes », Philippe B inscrit son nom dans cette liste illustre et nous pond un petit chef d’oeuvre émotif qui nous fait vivre toutes les étapes du deuil amoureux : l’impression de rêve éveillé quand la nouvelle arrive, la douleur du choc, la dépression, la solitude, le repli sur soi, l’analyse anthropologique de la relation dans tous ses détails (qu’ils soient extatiques ou douloureux), le sentiment de manque, les souvenirs qui nous envahissent puis la tristesse résignée à l’idée de cet être aimé dont le parcours a pris un autre chemin de traverse… Tout cela, notre auteur-compositeur réussit à l’illustrer de manière poignante, avec autant de simplicité que de grandiloquence, à travers les pièces magiques de ce beau disque.
De plus, en plus de s’adonner à la confection d’une oeuvre cathartique jusqu’au bout des ongles, monsieur B voulait expérimenter avec cet album. Grand amateur de musique classique, il a lu que le célèbre compositeur allemand Robert Schumann disait, à la fin de sa vie, qu’il se sentait habité par les fantômes d’anciens compositeurs disparus qui le guidaient à travers l’écriture de sa propre musique. Trouvant l’idée bigrement intéressante, il a décidé d’injecter une dose (aussi discrète que délicieuse) de classique dans sa musique. Ainsi, les chansons de Philippe se retrouvent hantées par les spectres de Ravel, Tchaïkovski, Strauss, Vivaldi… Des passages magnifiques tirés d’œuvres de ces géants viennent se greffer au pop-folk mélancolique et dépouillé de notre homme. Mais il ne s’agit pas ici à proprement parler de « fusion » entre les 2 genres… Les moments orchestraux viennent plutôt sublimer les pièces du Québécois, les tapissant de couleurs irréelles et surréelles.
Il suffit d’entendre la gracieuse pièce d’ouverture, « Hypnagogie », pour s’apercevoir avec délectation que la démarche de monsieur B est un franc succès. Le tout s’ouvre avec simplicité sur cette guitare automnale et cette voix qui déclame un texte qui te va droit à l’âme puis… la magie opère… On est enseveli sous une mer de cuivres et de cordes majestueuses. Et ensuite, c’est le retour au minimalisme du duo voix/guitare qui te ronge les tripes. Moment incroyable que la première écoute de cette pièce pour votre humble chroniqueur. La suite n’est pas en reste, avec cet été triste comme les pierres, ou Rimbaud vie sa saison en enfer à Montréal. « La ballerine » est un amalgame savoureux du cygne noir (d’un compositeur Russe bien torturé comme il faut) et des meilleurs opus de Richard Desjardins.
« Petite Leçon de Ténèbres », c’est les tourments de la Renaissance réinterprétés au quotidien d’un homme contemporain qui s’emmure dans son appartement et s’apprête à laisser une autre nuit sans lune le recouvrir complètement, corps et âme. « Mort et transfiguration (d’un chanteur semi-populaire) » est désarmant de beauté et de naïveté. Philippe laisse son égo tomber au sol et se fout d’avoir l’air ridicule… Il pense à son ex-copine qui écoute sa chanson à la radio et qui danse dans sa chambre. Délicieuse tendance qu’à le cerveau de créer des scènes fantasques pour transcender la douleur du présent. Moment horriblement attendrissant que ce « Nocturne #632 » qui rappelle un peu ce qu’à fait l’excellent Jon Brion pour la trame sonore de « Eternal Sunshine of the Spotless Mind » (reflet cinématographique de cet album, s’il en est).
Après un bref interlude musical tout en douceur et en splendeur (« Le tombeau de Nick Drake »), « Reprise » nous offre un peu de fraîcheur pop kitschouille sympathique. « Ma photographe » est le retour au minimalisme avec cette guitare rappelant le génial sieur Drake ci-haut cité (un mec qui pourrait arracher des larmes à Genghis Khan). « Chanson pathétique » est un des points d’ancrage du disque et aussi la pièce la plus orchestrée d’un bout à l’autre. Sorte de messe des morts dédiée à la fin de la relation, ce morceau juxtapose milles orfèvreries sonores miraculées sur un texte aussi ambiguë que beau.
« California Girl » ouvre la tétralogie de la conclusion, là où le protagoniste a passé outre la pire période, mais se voit confronté à des remembrances du passé glorieux et a encore ses moments de faiblesses. « Croix de chemin » n’est que piano élégiaque et références christiques obtuses. Et c’est fichtrement ravissant, avec cet harmonica qui se retrouve accompagné par des ondes Martenot (où est-ce de la scie ?). Je vois « Marie » comme la fin d’un long parcours de tribulations. Le texte, qui révèle les mystères insondables qu’évoque toujours l’autre malgré des années de vie commune, est particulièrement réussi. L’album se termine avec « L’amour est un fantôme » qui est la synthèse apaisée de tout ce que vous avez entendu jusqu’à présent.
Je vous en conjure, chers amis. Laissez-vous envahir par ce disque fantomatique. Vous en ressortirez ému et grandi. Vraiment un des meilleurs artistes québécois actuels.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Beck – Sea ChangeRichard Desjardins – Les Derniers HumainsJon Brion – Eternal Sunshine of the Spotless Mind (BO)
Style : Psychédélique, Blues Rock, Rock Progressif
En frais de trésors sonores enfouis, le Québec n’est pas en reste… Dans la période fin-60s/début-70s, on retrouve bon nombre de sorties d’albums à très petit tirage, parutions plus ou moins officielles, private presses obscurs à souhait, etc… Certains chercheurs-archéologues musicaux de renom (dont François Zaidan et Julien Charbonneau, pour ne nommer que ceux-là) vont aux 4 coins de la province, de ventes de garage aux sous-sols d’églises (plus ou moins catholiques) à la recherche constante du nouveau saint-graal psychotronique. Et un des joyaux les plus convoités lors de ces pérégrinations, c’est sans conteste ce premier (et unique) album des Champignons, groupe de rock psychédélique de Shawinigan… Le monsieur Zaidan précédemment mentionné a jadis eu la main chanceuse et a réussi à excaver une quantité astronomique de copies d’un coup (il en a encore la larme à l’oeil quand il en parle ; et je le comprends !).
Mais bon, à part sa rareté légendaire (avant cette sublime réédition chez RTA), est-ce que ce disque de Champignons vaut le coup ? La question est valable car des fois, on dirait que la quête homérique qu’est celle de trouver la galette convoitée est pratiquement plus épique/émouvante que l’est le disque lui même… On attend parfois des années avant de pouvoir apposer le tympan sur la chose bruitative en question pour finalement se dire « Ouais… c’est bon mais je m’attendais à plus ». Est-ce aussi le cas de ce « Première Capsule » des Champis magiques !?!? Que nenni, mes amis !!
Cet album mérite tout à fait la réputation (et les louanges) qu’on lui a faîte. C’est presqu’incompréhensible qu’un disque de cette qualité n’ait pas connu un succès d’estime plus fort à l’époque. On tient là une perle angulaire du rock psychédélique québécois (surtout lorsqu’on évoque la ténébreuse et chef d’oeuvrifique Face B).
Avant même d’évoquer la musique géniale de la troupe, il faut toucher un brin à l’histoire assez unique qui contribue à l’aura sulfureuse de l’album. Premièrement, un peu à l’instar des Black Sabbath, les membres de Champignons proviennent de quartiers pauvres et font de la musique dans l’espoir de se sortir de leur état. Cela peut expliquer partiellement le choix des thématiques (plutôt sombres) évoquées et du style Blues, souvent associé à la classe ouvrière. De plus, le groupe compte en son sein un jeune curé qui a récemment défroqué pour se lancer dans le psychédélisme tête première. Nos jeunes musiciens vont se servir de cet aspect pour faire un stunt publicitaire assez controversé, se présentant aux abords de L’Oratoire Saint-Joseph grimés en évêques et prêtres (pour un photo shoot) !
D’ailleurs, pour ceux qui sont intéressés par l’histoire assez particulière du groupe, je vous invite à lire cet excellent article du tout aussi excellent blogue Vente de Garage, le blogue.
Musicalement, Champignons donnent dans le Blues Rock fortement acidifié, avec de savoureux relents de prog-rock, d’la guitare fuzz comme on l’aime, du sax crimsonien, de la flûte éthérée et des passages d’orgue électrique éblouissants. Dès les premières notes de la pièce d’intro, l’instrumentale « Dynamite », on sent un groupe de jeunes musiciens totalement investis dans leur art. Ce morceau est une mise en bouche d’une grande qualité, qui confirme qu’on a affaire ici à un très grand disque. Mention spéciale au très sympathique solo de batterie au centre de la piste… S’ensuit la très bluesy « Le ghetto noir » qui est portée par l’orgue nonchalant et l’harmonica. Malgré les vocaux très québécois, on respire des arômes de la Nouvelle-Orléans !
« Rêve Futur » est à mon humble avis la meilleure pièce de la Face A. On a affaire à un magnifique morceau de prog-folk mid-tempo, avec sa batterie toute en nuances, sa guitare rythmique qui alterne entre passages aériens et d’autres plus lourds/vaporeux, sa flûte mélancolique en diable et sa basse qui soutient le tout rondement. Les vocaux sont très nostalgiques et émotifs… On peut facilement penser à un truc comme « I Talk To The Wind » du célèbre roi cramoisi. La courte pièce instrumentale qui clot ce premier côté du disque, « Le Train », nous maintient dans l’atmosphère contemplative et grisâtre du morceau précédent mais augmente légèrement le tempo et apporte une saveur toute « Jethro Tull-esque » (cette flûte entraînante y est pour quelque chose).
FACE B maintenant… Cela débute avec la pièce de résistance du disque : « Le château hanté ». Un petit chef d’oeuvre de dark-prog gothico-horrifique. Morceau très lancinant ; qui prend tout son temps pour bâtir son atmosphère fantasque qui emprunte beaucoup au cinéma de genre série-Z et à la littérature d’épouvante. La narration remplace ici le chant. Une tonne d’effets sonores délicieusement creepy/loufoques sont mis de l’avant pour créer une ambiance de cimetière damné (à minuit)… Pas mal tous les clichés du genre sont exploités dans le récit (le château en ruines près d’un étang, la lune couleur de sang, un homme masqué, un chat noir, la sueur froide dans le dos, etc)… L’apport de la flûte est particulièrement orgiaque dans la première partie narrée de la piste, toute impressionniste qu’elle est. Dans la seconde moitié purement instrumentale qui succède à l’historiette simpliste mais efficace, la guitare se lâche lousse et peut presque évoquer celle qu’on retrouve dans Univers Zero et Present (deux piliers du RIO le plus sombrex). Un GRAND moment musical que voilà.
« Folies Du Mercredi » est un autre chef d’oeuvre. Et c’est probablement le morceau le plus ouvertement « prog » du disque qui, jusqu’à présent, flirtait surtout avec le style. Il y a des effluves de Canterbury brumeux dans les environs. Changements de styles surprenants, solo d’orgue extatique et royalement maitrisé, guitare acide, batterie aquiline et sax aventureux sont tous au menu. On s’en délecte jusqu’à une finale mystifiante qui vient en la forme de ce « Pop-Pino » prenant.
On tient là un album complètement renversant. En voilà un des Saint-Graal de la musique québécoise évoqué en début de chronique. Un disque qui plaira autant aux fans de prog-rock, de acid-rock, de heavy-psych et autres psychedéliqueries nébuleuses. Un GROS merci aux types merveilleux de Return to Analog qui ont réédité le disque (il était temps !), ainsi que mon cher ami Julien Charbonneau qui a travaillé à restaurer la pochette.
Vous savez ce qu’il vous reste à faire !!! Direct sur le site de RTA et commandez moi ce délice sonore au plus crissss !!!!
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Jethro Tull – This WasKing Crimson – In The Court of the Crimson KingChilling, Thrilling Sounds of the Haunted House