critiques

Kendrick Lamar – good kid, m.A.A.d city

Année de parution : 2012
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Aftermath – 2012
Style : West Coast Hip-Hop, Conscious Hip-Hop, Rap « nuageux »

Premier stop dans une discographie quasi-parfaite pour le rappeur populaire le plus important du 21ème siècle (rien que ça). Kendrick est un peu le nouveau NAS…. Le rappeur qui ne réinvente rien mais qui excelle dans tout. Le salaud de premier de classe à l’école du hip-hop. Le surdoué de service. Un type qui parvient à synthétiser le meilleur du rap de son époque ; tant au niveau des beats, à la fois inventifs et accessibles, que du flow véloce en diable, faisant la part belle à des textes de grande qualité. Des textes qui parviennent à être tout aussi personnels qu’universels.

Ce premier disque officiel de sieur Lamar (après une mixtape hautement recommendable), c’est un doublé assez stupéfiant… un genre de « best of » de tout ce qui se fait de bien en rap moderne ET un disque qui sonne comme la vision hautement singulière d’un type qui a beaucoup de choses à nous raconter. Des choses qu’on a déjà entendues… mais jamais avec cette fraîcheur bien particulière ; avec ce verbe aussi agile que moelleux qui s’élève dans la nuit moite de Los Angeles. Bref, Illmatic part dos, mais version west coast.

Pas pour rien que je cite un classique de rap de 1994… Malgré ses sonorités et sa prod modernes, le premier disque de Lamar nous réintroduit avec bonheur à un des arts oubliés du rap 90s (la meilleure décennie pour ce genre musical, objectivement ET subjectivement), j’ai nommé : le storytelling. Ici, Kendrick est narrateur ET acteur principal de cette histoire qu’on imagine sans mal autobiographique à souhait. On y croit dès les premières lignes du récit (cette confession au curé sur fond de textures cloudy, de funk éthéré et de voix sur l’hélium). On plonge dans l’enfance et l’adolescence de Kendrick, alors qu’avec ses mauvaises fréquentations, il arpentait le ghetto de Compton, lieu où fantasmes et cauchemars copulent grotesquement.

« Good Kid, Mad City ». Titre qui dit tout. L’odyssée d’un jeune homme intelligent, pragmatique, sensible… qui essaie de survivre dans une ville malade, rongée jusqu’à l’os par différents cancers (guerres de gangs rivaux, drogue, prostitution, corruption, racisme). Un jeune homme qui essaie de se tenir droit dans un univers difforme, qui se laisse tenter parfois par la bête (l’alcool, sur le génial « Swimming Pools »), qui se fait briser le coeur (par Sherane la succube), qui se fait petit à petit entraîner dans le vice et la violence par ses camarades immatures qui, eux-mêmes, ne comprennent pas la portée ultime de leurs gestes… La corruption des innocents (par un milieu de vie putride). Encore une fois, ce n’est pas un concept novateur. Mais quand cette tragédie urbaine classique est narrée avec tellement de talent, de précision et de poésie, on n’a pas d’autre choix que d’applaudir à tout rompre.

Musicalement, c’est un croisement idyllique entre west coast et east coast… le bon docteur (Dre) est de la partie pour donner un côté lisse/froid au disque (sa marque de commerce). Mais on retrouve aussi ces bons vieux samples Jazzy et Funky des familles (façon Wu-Tang). L’album a aussi des relents de Cloud Rap, ce qui était très tendance en 2012. Ce n’est franchement pas pour me déplaire; moi qui raffole de ce versant aérien/vaporeux/insaisissable/opiacé du rap. Kendrick et ses talentueux acolytes feront encore mieux sur le suivant (un pur chef d’oeuvre) mais les bases sonores sont déjà solidement implantées sur ce premier opus assez renversant.

Un disque que chaque amateur de rap moderne se doit de posséder et de chérir… Et un disque que je recommanderais aussi à un amateur de vieux rap souhaitant se réconcilier avec le genre après avoir décroché. Du solide.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Bedwetter – Volume 1: Flick Your Tongue Against Your Teeth and Describe the Present.

Année de parution : 2017
Pays d’origine : États-Unis
Édition : téléchargement internet – 2017
Style : Hip-Hop expérimental, Cloud Rap, Illbient, Mal-être déclamé

Travis Miller (et ses dix milles alias) est un des MC / producteur les plus talentueux des 10 dernières années. C’est aussi un homme qui n’est pas doué pour le bonheur… Sa production gargantuesque, pourtant plébiscitée par la frange underground, en témoigne. On le pensait parti pour ses brumes originelles après un Oblivion Access en forme de requiem rap suicidaire-nihiliste… Le voici qui nous revient de ses entrailles sous ce nouveau pseudonyme et diantre, ça ne va franchement pas mieux. Bedwetter… un nom qui pourrait faire sourire tant il semble manquer de sérieux mais dès qu’on appuie sur « Play », le sourire en coin disparaît assez rapidement merci. Et cette pochette toute Jandekienne vient rajouter au malaise perçu.

J’ai rarement entendu un disque aussi claustrophobique et expiatoire. C’est une violente mise à nue de tous les malaises internes d’un mec qui n’a clairement pas eu de plaisir à créer ce ramassis de mélancolie glauque et à écrire ce journal intime cauchemardesque en diable… Fallait juste que ça sorte. C’était nécessaire. Et on se sent un peu voyeur d’écouter tout cela, malgré la qualité évidente du machin. Comme regarder des vieilles VHS mal calibrées d’un gars qui s’est filmé tout seul dans sa chambre dont il ne sort plus depuis des semaines, broyant du noir, laissant aux fantômes du passé le contrôle sur tout son être, petit à petit…

Après une intro des plus catho-malsaines (« John »), le meilleur morceau de l’album nous est déjà assené en pleine gueule (« Man wearing a helmet »). La pluie qui bat tristement, des samples de conversations confuses, de pleurs, des regrets sonores… et Travis nous plonge dans un traumatisme d’enfance particulièrement douloureux, sous fond de berceuse neurasthénique. L’histoire relatée devient de plus en plus horrible ; le protagoniste (Travis lui-même) étant totalement impuissant, laissé à lui même, dans le coffre arrière de la voiture d’un inconnu… On sent la hargne monter dans le flow ; on sent le vécu remonter comme autant de bile dans la gorge. Et dans son paroxysme, le fond sonore change brutalement. Ça devient vraiment plus lourd et dérangé, incorporant un espèce de piano jazzy des ténèbres vraiment inoubliable.

Le reste de l’album n’est pas en reste et enchaîne les morceaux instrumentaux et ces courtes pièces narrées sorties tout droit du pathos d’un homme seul, rongé par son passé, sa dépression et ses pensées obsédantes. L’habillage sonore Cloud Rap / Illbient (voir même un peu Trip-Hop) est vaporeux, diffus, faussement rassurant ou tout bonnement glauque par moments…

L’album, est excellent, bien qu’il a un côté inachevé… ce qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose en soi. Cet aspect renforce le côté soudain et exutoire de l’oeuvre (soulevé ci-haut).

À l’écoute d’un tel disque, il n’y a qu’une chose à dire… Get well soon Travis.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :