critiques

Swans – The Seer

Année de parution : 2012
Pays d’origine : États-Unis
Édition : 2CDs, Young God – 2012
Style : Expérimental, Post-Rock, Folk, Gothique, No Wave, Blues, Industriel, Drone, Noise, OVNI, Terreur, 21th Century Schizoid Men (& Women)

Tiens… Jusqu’à tout l’heure (et c’était déjà planifié depuis des lustres, je n’avais juste pas trouvé les mots justes pour parler de cette… immensité), j’étais bien décidé à vous introduire enfin aux charmes abominables de « Soundtracks for the Blind », l’autre testament des Cygnes, leur album double de 1996 qui avait mis fin à leur existence jusqu’à la réanimation du monstre dévoreur de mondes en 2010 par son géniteur, le père Gira. « Soundtracks » a été une révélation aussi glaçante qu’orgasmique pour votre humble chroniqueur masochiste… Il y avait TOUT dans cet album-foutoir-déréglé, TOUT ce qui me foutait la trique en musique à cette époque : du noise-rock ravageur qui te décapait la matière grise sans aucune subtilité, du post-rock funèbre qui t’arrachait le cœur à main nue pour passer dessus à coups de rouleau-compresseur (piloté par un Steve Reich réincarné en antichrist dément, au regard de suie et aux lèvres bordées d’écume), du trip-hop technoïde à la sauce Jarboe, du folk tout droit sorti du dustbowl era, de l’indus apocalyptique, du rock nihiliste de fin fond de saloon perdu dans la nuit sans lune d’une ville fantôme du sud du Texas… Bref, « Soundtracks for the Blind » est GRAND. Et il demeurera toujours un de mes albums préférés de tous les temps.

Mais, finalement, après une introspection cérébrale complète et totale, je ne peux me résoudre à en parler (du moins, pas maintenant…), parce que « THE SEER » a décidé de s’imposer à moi par ce soir sur lequel les cieux d’ébène crachent tout leur fiel. « The Seer » est tout aussi grandiloquent que son grand frère… tout aussi aussi colossal, mythique, faramineux… et encore plus noir (était-ce possible ?), encore plus fou, encore plus dépravé, encore plus monolithique, encore plus hypnotique, encore plus TOUT. C’est le disque des Swans post-retour qui s’impose à moi comme leur plus essentiel. C’est un disque-expérience. C’est l’album qui va trop loin et qui s’en moque. Michael Gira et ses acolytes déments vont au delà de vos cauchemars les plus terrifiants. Et ils en raffolent. Visions d’apocalypse, trous noirs dans un cosmos impie, douloureuses hallucinations opiacées qui tarissent le cortex de manière définitive et totale, mathématiques d’une certaine forme de chaos… L’espace temps n’a pour eux aucune importance. Ces missives possédées pourraient durer chacune une heure, un mois, un an… Ils vont au delà du temps lui-même. Ils sont à la recherche d’un absolu qu’on pourrait croire impossible, et pourtant, au fil de ces incantations-répétitives-jusqu’au-boutiste, ils le frôlent périlleusement, et ce, pratiquement en tout temps.

C’te musique, c’est comme une étoile qui s’apprête à éclater en Supernova à tout moment pour détruire absolument tout, mais qui n’y parvient jamais…. Coït interrompu et brutalement vicieux s’il en est. Swans, tout en conservant le son élaboré sur le précédent opus (« My Father Will Guide Me Up a Rope to the Sky »), se cherchent sur ces 2 disques, s’explorent et se scrutent froidement (au bistouri), cherchent à redéfinir l’innommable, se fondent en ténèbres sonores mouvantes, se noient dans le fleuve souterrain de la vie et de la mort, percutent l’irréel dans une course effrénée et sans fin…

L’Évangile selon Michael Gira. Voilà ce qu’est ce « The Seer », ou « le Voyant ». Ça s’ouvre sur « Lunacy », un espèce d’hymne désacralisé et post-apocalyptique qui fait autant penser à du Comus qu’au Nick Cave du début des Bad Seeds, avec en prime Alan Sparhawk et Mimi Parker du groupe Low qui entonnent ces chœurs dédiées à la folie. Dès cette première pièce, on comprend avec bonheur et horreur à quoi on à affaire. Ce son est communion. Ces musiciens sont dédiés à leur art et à cette vision totale et obsessive-compulsive de sieur Gira. C’est compact, lourd, carré, sans pitié et véloce à la fois. Et ça se termine avec cette guitare du sud et notre narrateur qui nous annonce que notre enfance est terminée… Quelle entrée en matière, non de dieu.

« Mother of the World » est juste sans pitié. Cette rythmique, tudieu !!! (la percu est absolument mystifiante). Et dans cette répétition funeste dans laquelle se greffe des éléments faramineux, une voix dérangée et féline vient nous miauler un mantra incongru. Et là… silence. Et respirations saccadées. Puis ça repart comme un train bourré de nitro pour se fondre dans un coda psychédélico-psychotique de cordes acoustiques et de piano désespéré. La finale est vachement « godspeedienne » tout en évitant le sublime pathos de nos Montréalais préférés. « The Wolf » ou le squelette d’un morceau folk perturbé des années 40, avec ces field recordings pétrifiants qui viennent nous annoncer de grandes choses…

« The Seer » arrive. Petite anecdote personnelle. Après une journée intense de canot durant l’été 2012, je me suis endormi (après maintes bières) dans un petit chalet old school sans électricité, en écoutant « The Seer » sur mon lecteur mp3. Quand la chanson titre est partie, avec son délire de cordes quasi noise-celtiques, de cloches, de cornemuse ensorcelée, je me suis réveillé en sursaut et en sueur, dans l’obscurité totale, sans savoir où j’étais ni qui j’étais. Et j’ai eu la chienne en TABARNAK. Le voyant, c’est 32 minutes en suspension dans un vortex d’anti-matière. Ça t’implose dans les oreilles et tu restes juste bouche-bée du début à la fin, un long filet de bave coulant au sol. I see it all, I see it all, I see it all, I see it all, I see it all… Fuck. Je l’écoutes présentement (alors qu’un orage dévaste le ciel nocturne, hachurant l’azur d’éclairs furibonds) et ça me fait encore le même effet. Ce sentiment d’être attaqué par une musique qui n’est plus que bête féroce qui veut te dévorer tout entier, s’agripper à la jugulaire, te vider de ton sang, célébrer ta chair, te pourfendre tout entier, te vomir, te rebouffer puis réduire tes os en poussière… J’aime particulièrement le moment « Home Depot FROM HELL » où on croirait entendre des scies circulaires en pleine action. Et puis cette saloperie prend tout son temps à imposer sa lourdeur dantesque. Chaque moment est gratuit, colossalement gratuit. Sont vraiment inhumains ces mecs… « The Seer Returns » continue l’errance dans cette nuit surnaturaliste et dentelée, avec la participation vocale aussi inouïe qu’inespérée de Jarboe, l’ancienne compagne de Michael Gira et deuxième tête pensante des Cygnes dans les années 80 et 90.

« 93 Ave. B Blues » est le moment le plus Scott Walker (ou « Maman, j’ai Peur ») du disque. C’est en quelque sorte la trame sonore de la rencontre entre Robert Johnson et ce bon vieux Satan dans un carrefour poisseux du fin fond du Mississippi dans les années 30… Dissonances, grincements insolites, éclatements percutants, cordes qu’on étripe, vocaux tout droit sortis d’un mantra indien dénaturé… Totalement habité, c’morceau. « The Daughter Brings the Water », avec sa néo-folk minimaliste et hantée, vint clore le premier CD de belle façon. Je ne parlerai pas du deuxième, tout aussi puissant. Je vous laisse découvrir la beauté spectrale de « Song for a Warrior » (chantée par Karen O), l’efficacité brute de « Avatar » (aucun lien avec le film avec les bonhommes bleus de Cameron, s’inquiète) et les deux morceaux-fleuves vertigineux de 20 minutes et plus qui concluent cette tentative irrationnelle et pourtant réussie qui est celle de nos acolytes : repousser la musique dans ses derniers retranchements.

Un disque comme il ne s’en fait pas. J’ai encore peine à croire qu’il existe.


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critiques

Halo Manash – Taiwaskivi

Année de parution : 2009
Pays d’origine : Finlande
Édition : CD Digipack cartonné, Aural Hypnox – 2009
Style : Ritual Ambient / Drone

I. « Et Les gens tombèrent comme des mouches… »

Ruines et chaos… Le cauchemar suprême provenant du dehors… La fin de tout ce que nous connaissions… ou plutôt… le commencement abject de quelque chose d’inconcevable… La porte de l’abîme est grande ouverte… Je vais tenter de décrire l’innommable…

Comment cela avait-il vraiment commencé, au juste ? Je ne me rappelle pas. Je suis incapable de me remémorer vraiment l’époque dite normale. Je n’en ai que des souvenirs épars enfouis dans les recoins obscurs de ce cachot humide et purulent qu’est devenu mon cerveau à moitié dément… C’était il y a quelques mois, du moins. L’automne, anormalement bouillant et fétide, n’avait été que le prolongement logique d’un été abominable qui avait déjà apporté son lot de désolation et de calamité dans nos cités mourantes… Une chaleur inquiétante et maladive s’était emparée de l’environnement ambiant et l’avait rapidement rendu inhospitalier pour toute personne y séjournant aux heures de zénith d’un Soleil hostile.

… C’est vrai… Il y eu l’arrivée des cafards, cette ignoble armée noire qui déferlait d’on ne sait où (les égouts ? La terre frétillante et maussade ?). Ainsi, des milliers de cafards psychotropes, ondoyant sous la luminescence orangée de l’astre fou, avaient investi les rues-cimetières. Profanateurs d’une réalité qui expire. Annonciateurs du décès de cette même réalité, des relents pestilentiels s’échappant du cadavre pourrissant de nos existences. Transition d’un monde suranné vers un ailleurs qui ne répond plus à aucune logique terrestre ou humaine…

Et puis, les ombres spectrales avaient commencé à se détacher du néant pour venir saisir ceux qui osaient encore sortir de leurs futurs tombeaux. En plein jour, elles se dissociaient du ciel, ainsi percé par un créateur désorienté, sorte de peintre bipolaire déchirant ses toiles une par une dans un moment de dégoût infini. Des nuages impossibles provenait une menace sourde et des ricanements horrifiants qui en avaient rendu plus d’un complètement fou. Quand les ombres du néant fondaient sur l’un de nous, il n’en restait plus qu’une surface noire et granuleuse recouvrant un sol carbonisé. Et les gloussements irréels se faisaient alors entendre. Le jour, impérativement, il fallait fuir, se cacher, se terrer, devenir les rats de cette nouvelle hiérarchisation de la vie (et de l’anti-vie).

II. « Nuits sans lune : Les révélations infectes du prophète aux yeux déments, la musique du temps nouveau, l’arrivée du Dieu-Insecte… »

Tôt ou tard, l’astre odieux finissait toujours par se retirer, tapissant l’azur d’une trainée menstruelle vermeille particulièrement insolite. Les jours dans les temps nouveaux étaient d’une durée variable et toujours illogique, oscillant entre 3 et 8 jours terrestres (révolus)… Aucun astre nocturne ne prenait la relève du Soleil schizoïde. Seule restait l’obscurité totale et inquiétante d’une nuit sans lune, habilement secondée par les quelques lampadaires qui fonctionnaient encore étrangement et autour desquels grouillaient milles immondices aux proportions biscornues… C’est pourtant dans ces brefs moments d’égarement que les habitants-rats osaient sortir de leurs tanières pour se nourrir des vestiges purulents de l’ancien monde et s’abreuver jusqu’à plus soif d’un lixiviat noir comme la suie et fortement alcoolisé, seule boisson produite à partir des réserves d’eau ternies… Des cercles se formaient. Des discussions folles animaient certains groupes alors qu’un silence austère caractérisait certains autres. Parfois, on entendait un cri épars dans les ténèbres. Un meurtre (ils étaient fréquents dans un monde où toute civilité avait disparue rapidement…) ou une de ces choses gigantesques et inqualifiables qui partait avec l’un de nous entre ses pattes velues…

C’est toujours au plus profond de la nuit que le prophète des temps nouveaux se manifestait. Avant même de voir sa présence physique, on sentait sa présence onirique envahir les lieux. Les lampadaires grésillaient de manière étrange (allant jusqu’à exploser parfois), un vent chaud et salin se levait, des éclairs bleutés fendaient l’horizon… Et celui qui n’avait pas de nom arrivait, vêtu d’une tunique noire ou pourpre, d’un bonnet phrygien de couleur concordante et tenant de la main gauche une grande sacoche de cuir contenant plusieurs pierres ancestrales qu’il prétendait sacrées et magiques. Ses pas ne résonnaient pas dans l’obscurité. C’est comme si il survolait le sol du nouveau monde. Et son regard… son regard n’était qu’abîme irréel… noirceur infinie dans lequel on pouvait se perdre corps et âme… et où on apercevait parfois une lueur électrique des plus saugrenue…

Les gens prétendait qu’il venait de la Perse ancienne ou de Mésopotamie… Que le prophète n’était pas véritablement un homme mais quelque chose qu’il y avait avant l’homme, enfouie dans les tréfonds de la Terre qui était maintenant prête à le vomir de ses entrailles pour annoncer le chaos rampant des jours nouveaux… De sa voix gutturale et cosmique, il nous parlait de sciences occultes, de pénitence millénaire, d’impossibles chimères volantes et cornues, de la soif insatiable des astres avides, de mathématiques et d’électricité… Il nous faisait essayer ses machines folles qu’il avait lui même créées et qui nous permettait de plonger encore plus loin dans nos propres peurs et nos cauchemars. Alors que ses missives apocalyptiques s’intensifiaient, il était rejoint par deux musiciens austères, drapés eux aussi de tuniques d’ébène et arborant des masques qui semblaient tout droit sortir de la Grèce antique… Les révélations hallucinogènes du prophète infatigable se voyaient recouvertes d’une enveloppe sonore des plus surréalistes : grondements et craquements sinistres, carillon funeste, cloches et gong orthodoxes, voix tout en chuchotements extra-terrestres, choeurs grégoriens désacralisés, percussions provenant de la nuit des temps… le tout concoctant des ambiances blafardes et mystiques à souhait. Indéniablement, c’était là la genèse de la musique du temps nouveau.

Alors que cette anti-musique envahissait nos carcasses vidées d’humanité avec encore plus d’intensité, le prophète fou nous annonça enfin la venue du Dieu-Insecte, celui qui venait du coeur même du Soleil schizoïde, celui qui s’abreuve du nectar atemporel qui découlait de la mort des étoiles, celui qui viendra donner naissance à une race de créatures hybrides aux yeux globuleux, celui qui recouvrera nos cités moribondes d’une poussière nucléaire… Les images insalubres frappaient tous et chacun. Certains hurlaient et se sauvaient face à ces visions archaïques, d’autres se crevaient littéralement les yeux et les tympans à coup de silex aiguisé, les derniers, écroulés sur le sol, pleuraient des larmes de sang… Et toujours, pendant l’horrible agonie des révélations cosmiques promulguée par celui qui n’a pas de nom, les deux musiciens alimentaient le feu de leur muse irréelle.

Et bien vite, tous ceux à qui il restait un minimum de conscience fuyaient… car le jour venait, apportant sa ration quotidienne de démence et de mort.

III. « Le pourrissement céleste des galaxies (l’ultime hallucination) »

C’en est fini. Je le sais. Je suis dans ce lit qui fera office de cercueil. Mon corps pourrira et ira nourrir l’autre monde. J’ai vu… j’ai vu l’arrivée de ceux du néant… mi-amphibiens mi-homme, dont l’oeil humain ne peut déceler tous les aspects chimériques. J’ai compris enfin qu’ils étaient maîtres de la Terre depuis longtemps déjà, plus longtemps que l’homme ait lui-même été sur Terre…

Je me promenais dans ces bois brumeux qui bordent ma chaumière, à la recherche de racines ou de cadavres d’animaux. Et dans cette nuit couleur rouille, où une chaleur suffocante accablait mon entité physique, le ciel s’éveilla brusquement… Des milliers et des millions d’étoiles, magnifiques, ensorcelantes, terribles, s’animèrent dans les cieux. Abasourdi, je m’écroulais sur une terre noircie, et contemplai le spectacle d’une fin.

Perdu en plein épicentre de cette mer étoilée, je flottais, admirant avec crainte et respect la magnificence de tous ces Dieux… et soudain, un cri horrible, insoutenable, cosmique, s’imposa à mes facultés cérébrales… Tout autour de moi, les astres se disloquaient, implosaient, expiraient majestueusement. C’était comme assister à la mort de tout, la disparition de tout ce qui existe, tout ce qui a déjà existé et tout ce qui existera dans un futur qui n’existera jamais. Passé-Présent-Futur. Fini. C’était incroyablement beau, triste et tragique… Dans la pénombre spatiale qui succéda au génocide galactique, mes yeux contemplèrent l’arrivée d’une horreur aux dimensions supérieures à tout univers, toute galaxie. Cette innommable chose, pourtant annoncée par le prophète dément, étendit ses tentacules hideux sur notre réalité, et réveilla ses enfants qui y dormaient depuis un temps qui existait avant que le temps n’existe ; ensevelis sous les décombres poussiéreux de notre monde qui déjà, n’existait plus…

Et ainsi commença le temps nouveau.


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critiques

Halo Manash – Am Kha Astrie

Année de parution : 2008
Pays d’origine : Finlande
Édition : CD Digipack cartonné, Aural Hypnox – 2008
Style : Ritual Ambient / Drone

J’écris ces quelques lignes dans ma chambre, à la lueur d’une chandelle… J’ai calfeutré toutes les fenêtres de la maison, bouché toutes les ouvertures possibles… Mais je ne sais pas si ces… choses… pourront quand même passer. Je ne sais pas si ÇA ignore que je suis encore là ou bien si ÇA attend, là-bas, dans les ténèbres…. Je ne sais pas si je vais réussir à m’enfuir. Où pourrait je aller d’ailleurs ? Il n’y a pas d’autre hameau à des kilomètres à la ronde et qui sait si le mal ne s’est pas étendu là-bas aussi ?

Le mal est arrivé parmi nous un jour fétide de la mi-septembre. C’était il y a une semaine, je crois (j’ai perdu un peu mes repères spatio-temporels, vous comprendrez)… Cela s’est produit quand ils ont coupé le grand arbre mort qui se trouvait aux confins de la terre du vieux Thibaut, qu’une maladie foudroyante avait emporté quelques semaines auparavant… Ce qui s’est échappé du centre de l’arbre alors qu’ils le sciaient, seul un homme put nous le raconter… Edmond, le seul qui ne fut pas affecté et qui eu la présence d’esprit de se sauver à toutes jambes quand ça s’est produit… mais on ne croyait pas à son délire au village… C’était juste trop fou, trop irréel, trop terrible.

Il parla de cette matière noire et visqueuse qui coula lentement à terre… puis se divisa en des centaines et centaines de petites larves noires qui rampèrent alors sur les bucherons, entrant dans leur chair, se frayant un chemin sous leur peau, entrant par leur bouche… Les confrères d’Edmond s’étaient alors mis à crier comme des fous. Des cris de souffrance qu’on peut à peine imaginer. Puis, leurs bêlements tétanisants s’étaient arrêtés soudainement et ils me mirent à… comment-dire… à « frétiller » sur place, les jambes semblant être vissées au sol, mais leurs corps secoués de milles et unes convulsions et contorsions saccadées… Leur peau changeait de couleur petit à petit, prenant une teinte grise… Et leur yeux… Leurs yeux avaient particulièrement terrorisés le pauvre Edmond. Selon lui, on pouvait y voir s’y promener les larves alors que les pupilles des hommes étaient maintenant jaune-orangées. Alors qu’Edmond se sauvait, il commença à entendre l’étrange et glaçant mugissement des créatures mi-hommes mi-autre, qui, quelques minutes auparavant, avaient été ses camardes.

On commença à croire Edmond le soir venu, quand les autres bucherons rentrèrent au village… Ils marchaient d’un pas saccadé, leurs haches à la main, avec une expression de froide dureté sur leurs visages grisâtres et émaciés… On alla les accueillir pour leur demander ce qu’il s’était réellement produit dans les bois. C’est alors que la boucherie infecte débuta. Adélard de Maisonfort, le préfet du village, fut leur première victime. Ils l’encerclèrent et se mirent à le dépecer allègrement. Puis, quand il ne resta plus d’Adélard qu’une montagne de chair rouge et de membres tailladés, les monstres vomirent une mixture noire et poisseuse sur le charnier… Les bouts de cadavre du préfet se mirent alors à bouger sordidement, réanimés par la substance damnée… Puis… Le cauchemar suprême commença… Son corps se reconstitua en une espèce d’aberration pétrifiante qui aurait rendu fou n’importe qui. Le restant de tête (avec sa cervelle exsangue à moitié coagulée) trônait au centre de la chose reconstituée, là où normalement se serait retrouvé son torse. Les jambes, dégarnies de toute peau et de tout muscle, terriblement tordues et acérées, étaient maintenant des espèces de serres pointues qui faisaient office de nouveaux bras. Ce qui avaient jadis été les bras du préfet étaient devenus les pattes d’une abomination mi-arachnéenne mi-humanoïde… Mais ce qui était le plus innommable dans le tableau vicié qu’offrait la bête, c’était le peu d’humanité qu’il lui restait… Ce visage écrasé, barbouillé de sang et de bile noirâtre, était figé dans une expression de pure terreur qui avait été celle d’Adélard lorsqu’il trépassa. Le seul oeil non crevé se mit alors à s’assombrir et la chose se mit à rugir. C’était un son langoureux et profond, qui ne ressemblait en rien à quelconque autre bruit terrestre.

Les villageois se sauvèrent dans leurs chaumières, leurs esprits féconds d’une répulsion et d’une épouvante jusque là inédites… Les bucherons se mirent alors à aller de maison en maison, plantant leurs haches dans le torse et les crânes de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs congénères… les transformant aussi tour à tour en multiples monstruosités toutes plus atroces les unes que les autres. Certains monstres étaient constitués de bouts de cadavres de plusieurs victimes qui avaient fusionnés de la plus grotesque façon. Des choses avec 7 bras, 3 têtes et 4 torses… Des amas de yeux déments dans la bouche… Des horreurs grimaçantes aux viscères rampantes… Cela couinait dans une langue extra-terrestre et hostile. Cela se déplaçait en produisant des sons mouillés et abjects. Et cela gloussait dans les ténèbres.

Quand la horde se retrouvait face à des habitations qui avaient étés trop lourdement placardées, certaines des ignominies se mettaient alors à se disloquer en plus petites horreurs pouvant se glisser sous les portes ou encore à exécrer (par la bouche ou les yeux) une masse de vers qui se frayaient un chemin vers l’intérieur… Puis on entendait alors des cris odieux s’échapper de la baraque alors que des pauvres martyrs allaient rejoindre, bien malgré eux, la meute inhumaine.

J’étais de ceux qui ont assisté à presque toute la scène. J’ai eu la chance d’en sortir indemne (physiquement du moins… ma santé mentale n’est plus qu’un lointain souvenir). J’ai pu rejoindre ma demeure à la hâte et je l’ai sécurisée au meilleur de mes habiletés. J’habite en retrait, dans les bois, à quelques kilomètres du village maintenant profané par ces êtres venus de la nuit des temps.

Des fois, j’entends des ricanements odieux ou des gémissements surannés au loin… Le dernier cri humain que j’ai entendu remonte au lendemain de la tragédie. Je dois être le seul homme encore vivant à des kilomètres à la ronde. Mais ma plus grande crainte va en ce sens… Est-ce que ces choses réanimées conservent une certaine forme de conscience de ce qu’ils avaient été avant ?… Étaient-ils conscients de ce qu’ils étaient devenus ? Étaient-ils impuissants, prisonniers éternels d’un cauchemar interminable, leurs esprits et leurs âmes séquestrés en ces entités méphistophéliques ??? Je ne souhaite pas le savoir. Ce qu’il me reste de cervelle ne veut pas l’envisager. Mais une chose est certaine. Comme c’est une possibilité, même infime, je suis prêt.

Mon fusil de chasse est chargé, tout près de mon lit. Et j’ai un grand flacon d’huile à lampe, juste à côté. Quand je n’aurai plus de quoi me nourrir ou bien… quand j’entendrai ces choses susurrer leur charabia guttural tout près de ma chaumière, je mettrai feu à la chambre et je m’éclaterai le crâne prestement. Ils ne m’auront pas. Je ne deviendrai pas un des leurs. Ma dépouille n’assouvira pas leurs sombres dessins. C’est la promesse que je me fais. Adieu.


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critiques

Halo Manash – Language of Red Goats

Année de parution : 2008
Pays d’origine : Finlande
Édition : CD Digipack cartonné, Aural Hypnox – 2008
Style : Ritual Ambient / Drone

Le temps se disloque autour de moi. L’appel du vide, à la fois vorace et impassible, s’est emparé de mon être tout entier, petit à petit, inéluctablement… Je ne sais pas pourquoi j’ai pris ce sentier broussailleux qui semblait n’exister que pour moi… Chemin fantôme qui m’est apparu soudainement en plein coeur de la forêt, avec ses arbres sombres et anciens, recouverts d’une végétation immonde et putride qui ondoyait au gré d’un vent chaud, fétide, croupissant… Le bruit d’un gong, lointain, réverbérait jusqu’au plus profond de ma matière grise tarie ; anéantissant tout libre-arbitre et sens de l’orientation… me rendant soudainement incapable de me soustraire au sentier maudit… Manipulé par les desseins d’un Dieu dément, j’empruntai la route de ma perdition car elle m’avait été assignée.

Cette journée suffocante d’automne se refermait progressivement sur sa dépouille blafarde, alors que j’évoluais, hypnotisé, à travers une piste de plus en plus touffue et ubuesque. La flore environnante n’était que déraison… Les arbres, arbustes et plantes grimpantes prenaient des formes saugrenues aux teintes de plus en plus vermeilles… Un ciel rouge écarlate surplombait le tableau forestier, succédé à son tour par un éther pourpre noirâtre, sorte de linceul pour le jour agonisant. J’avançais toujours, malgré moi, malgré tout… J’étais convoqué.

Les sons devenaient de plus en plus forts. Les secousses tribalo-sismiques de ce gong funéraire étaient secondées par le cliquetis d’objets métalliques, le soupir des bols chantants, les carillons mystiques et cet espèce de bruit de corne envoûtant… Après une période d’errance asphyxiante indéterminée (cela aurait pu durer deux siècles ou quelques minutes, qui sait ?), le sentier semblait enfin s’ouvrir sur une clairière difforme, illuminée par la lumière éclatante d’étoiles folles qui m’étaient jusque là inconnues. La nuit soupirait, gémissait et murmurait ses secrets les plus odieux à quiconque voulait bien les entendre.

La clairière n’était constituée que d’un herbage de suie ; une brume couleur cendre recouvrant le sol, l’obscurcissant partiellement… Et au centre de cette pelouse nébuleuse, se dressait le vieil arbre mort ; grand, large et courbaturé. À sa base, ont été déposés les ossements d’innombrables animaux aux proportions diverses. Quelques crânes vaguement humains s’y trouvaient aussi… des crânes grimaçants ; leur rictus figés éternellement dans une espèce d’extase où s’entremêlaient souffrance, béatitude et déraison.

Je m’approchais de l’arbre… encore et encore… petit à petit… toujours plus près…. Ses grandes branches distendues qui s’étiraient vers les cieux comme une toile d’araignée psychotrope prête à accueillir sa prochaine proie, cette écorce couleur chair qui semblait sèche à première vue mais d’où laquelle je voyais maintenant s’écouler une espèce de cire noire et gélatineuse… Les étoiles étaient encore plus brillantes et semblaient danser frénétiquement dans un ciel de plus en plus surnaturaliste et inquiétant.

Et puis, quand je fus dans sa portée, l’écorce se déchira soudainement, laissant apparaître un long tentacule tacheté d’une série de petits yeux rouges malveillants. Cela fondit sur moi, m’enlaça. C’était glacé et brulant en même temps. Les yeux-ventouses se sont agrippés partout sur mon corps. Ça commençait à perforer ma peau, à me boire, à me digérer… Puis ça m’entraîna vers le coeur de l’arbre noir ; qui n’était qu’une énorme bouche fuligineuse avec des dents acérées (chacune d’elle recouverte de yeux) et d’où s’échappait une bruine grise et noire qui sentait le charbon, la pourriture et le sang.


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critiques

Michael Pisaro, Oswald Egger, Julia Holter – The Middle Of Life (Die Ganze Zeit)

Année de parution : 2013
Pays d’origine : États-Unis, Italie
Édition : CD, Gravity Wave – 2013
Style : Drone, Field Recordings, Classique contemporain, Poésie

Magnifique co-composition de Michael Pisaro et Julia Holter basée sur des poèmes de l’Italien Oswald Egger. La pièce de presque 50 minutes s’articule autour de deux enregistrements de terrain naturalistes. Le premier est prélevé depuis les rives de la rivière Große Mühl (côté autrichien) ; le second, enregistré 500 mètres plus loin, toujours aux abords de la rivière. Ces deux field recordings (reposants, hypnagogique et parfois mystérieux) accompagnent une musique très minimaliste, qui se décline en drones paisibles, façonnés d’instruments distants (piano, guitare, flute), de tons sinusoïdaux et de samples d’autres oeuvres de Pisaro. La narration des poèmes de Egger (en différentes langues, par différents intervenants, dont Egger lui même) vient parfaire le tableau.

Puis, à 39 minutes environ, on entend la voix de Holter qui chante un air magnifique, aux sonorités médiévales. Elle est ensuite relayée par Pisaro au piano, qui interprète « For One or More Voices » (une compo de Holter) et c’est immensément beau. Le tout se conclue comme cela a commencé, dans cette mer de sons aquatiques, de chants d’oiseaux, de vent gémissant… Paisiblement, sereinement.


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UgUrGkuliktavikt – Ces cimeti​è​res en nous

“Chacun porte au fond de lui comme un petit cimetière de ceux qu’il a aimés.”
– Romain Rolland

Cette longue piste dronesque et ambient d’UgUrGkuliktavikt a été conçue très rapidement, en seulement une nuit. J’avais besoin de travailler sur quelque chose de plus minimal que la trilogie « orthodoxe » (je l’appelle ainsi à cause des pochettes).

Je cherchais à concevoir un drone à la fois chargé mais intime, qui invite au recueillement et à la contemplation. Inspiré par la citation de sieur Rolland que vous voyez ci-haut, par une intense nostalgie et par la redécouverte d’un étrange livre de prières que j’avais acheté lors de mon voyage en Roumanie à l’été 2002 (la pochette en est d’ailleurs tirée), je me suis laissé porté par les claviers, quelques samples (très peu cette fois) et effets… Le résultat est cette piste qui m’est chère, avec une finale très « Eliane Radigue meets Troum ».

Je vous souhaite à tous et à toutes une excellente écoute !

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UgUrGkuliktavikt – Noli metuere mox invictum cor meum, pro magnis quam exspectationibus

J’avais oublié de vous partager ce court morceau de UgUrGkuliktavikt qui vient clore le triptyque consacré à la déconstruction complète, irrémédiable et totale d’archives sonores immémorés… Sur cette piste (qui fait office de « coda » après les deux premières pistes beaucoup plus longues), le chant choral de « Videmus nunc per speculum in aenigmate » et l’orgue de « Organum Psychosis » se rencontrent à mi-chemin entre paradis et enfer.

Bonne écoute aux spectres incandescents, aux entités cosmiques et aussi aux hamsters. N’hésitez pas à visiter la page Bandcamp d’UgUrGkuliktavikt pour d’autres festins bruitatifs. Je vous rappelle aussi que vous pouvez aussi acheter une copie cassette de mon album De Vermis Mysteriis sur le Bandcamp des Cassettes Magiques (à savourer en lisant un p’tit Lovecraft !)..

critiques

Ben Frost – By The Throat

Année de parution : 2009
Pays d’origine : Australie
Édition : CD, Bedroom Community – 2009
Style : Dark Ambient, Musique Électronique, Post-Industriel, Drone, Noise, Musique de chambre

« Écoutez-les ! Les enfants de la nuit… En font-ils une musique ! »… Telles sont les paroles que notre bon ami Dracula emprunte pour rendre hommage aux hurlements nocturnes des loups (dans l’excellent bouquin de Bram Stoker). Dans toutes les cultures où il préfigure, ce noble canidé est source de fascination pour l’homme. Il est ancré au coeur même de la mythologie (voir les religions nordiques et leurs Dieux-loups), de la littérature et des arts en général… mais aussi les peurs et les fantasmes collectifs. Le loup est souvent source d’horreur – le messager ou serviteur des ténèbres…

Tout comme le comte Drac, Benoit Frosté semble partager cette appréciation pour ces prédateurs sans pitié. L’homme qui nous provient du froid (de l’Islande plus précisément) joue sur cet aspect sinistre du loup à travers ce By The Throat aussi somptueux que glaçant. Par dessus une musique faîte toute en tension soutenue, à mi-chemin entre le techno minimal, l’ambient, l’industriel et les trames sonores de Badalamenti (référence devant l’éternel), Ben Frost laisse déferler sa propre meute transgénique de loups électriques hurlant majestueusement dans une nuit sans fin. À l’aide de milles et un bidouillages et samples, il ré-assemble le loup électroniquement : son chant nocturne, ses grognements bestiaux, ses pas dans la neige, sa rapidité alors qu’il fonce sur une proie, sa férocité sans borgne lorsqu’il la déchire, sa violence sauvage et dénuée de sentiment. Le résultat : un album foutrement original et inquiétant – une musique qui veut te sauter à la gorge à tout moment… qui t’ensorcèle et t’oppresse en même temps, à la fois glaciale, vorace, minimale, orchestrée, énigmatique, nostalgique et cinématographique.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

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UgUrGkuliktavikt – Organum Psychosis

UgUrGkuliktavikt (le projet de votre humble serviteur) récidive avec la suite logique de Videmus nunc per speculum in aenigmate. Il s’agit de la partie deux d’un triptyque consacré à la déconstruction/déconcrissage de musiques glanées sur les archives internet… S’en résulte des collages sonores assez troubles, parfois cauchemardesques ; parfois rêveurs. « Videmus » était surtout centré sur le chant choral et la musique médiévale, mais comme son nom l’indique, « Organum Psychosis » se concentre surtout sur des samples d’orgue. Je crois que les fans de Basinski, The Caretaker, Gisèle Vienne et de la trame sonore du film-culte The Carnival of Souls seront ravis et satisfaits….

Bonne écoute, qui que vous soyez (et surtout les fantômes). Et n’hésitez pas à visiter la page Bandcamp d’UgUrGkuliktavikt pour d’autres horreurs anti-musicales. Vous pouvez aussi acheter une copie cassette de mon album De Vermis Mysteriis sur le Bandcamp des Cassettes Magiques, le label trifluvien le plus sensasssss de tous les temps.

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Paul Jebanasam – Continuum

Année de parution : 2016
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : Vinyle, Subtext – 2016
Style : Drone, Glitch, Ambient, Électroacoustique, Expérimental

La musique de GN-z11. Jamais je n’ai été aussi ailleurs et pourtant enraciné dans ma petite personne insignifiante ; aussi happé par des courants contraires, vertigineux, indociles, renversants, redéfinissant tout mon être et tout l’univers qui m’entoure. Je suis transposé. Transfiguré. C’était donc ça la drogue impie de Palmer Eldritch ? Overdose syncopée au premier shoot. C’est… merveilleux. Et ça te broie l’échine en même temps. Ça t’aspire jusqu’au dernier lambeau et ça te recrache vers un certain absolu où tu deviens constellation. Devenir DIEU est surestimé mes amis. Devenir de l’antimatière plutôt. Ça oui ! La musique peut maintenant proposer cela ? Continuum répond par l’affirmative. Mais bon, il ne répond pas vraiment. Il te fonce droit sur la gueule. C’est pas toi qui l’expérimente. Non. C’est lui qui expérimente sur toi.

Se défaire et se refaire perpétuellement, à l’infini, sous les assauts prodigieux d’un architecte sonore dément, touché par la grâce métallique de ses machines qui noient tes sens avec l’alcaloïde suprême. Il y a des mathématiques ici. De la physique quantique. Un condensé de biologie post-humanoïde. Pleins de choses que je serai toujours trop con pour saisir de mon vivant mais qui prennent ici une forme PHYSIQUE et qui s’enfoncent dans ton cortex tel une substance laiteuse que tu le veules ou pas. Et tu réalises bien vite que tu le VEUX. oh oui que tu le veux. Les iris perdus dans un orgasme spirituel sans fin. L’Alpha et l’Oméga, concepts éculés et sur-métaphorisés s’il en est mais ici pleinement applicables. C’est comme le début ET la fin du cosmos, ce truc. Et c’est aussi violent que beau. Putain que c’est beau.

Expérience religieuse à vivre les tympans bien arrimés sur les écouteurs qui deviennent ici outils de communion. La bible telle qu’écrite par une étoile en fusion. Son chant vital retranscrit par des outils de navigation d’une navette interstellaire ou infra-terrestre. Il y a bien des étoiles qu’on ne connaîtra jamais là-dedans, mais aussi le collisionneur de hadrons du CERN ; lui qui s’amuse à recréer l’étymologie de notre planète et de notre existence… Moi je vois tout ça dans cette musique qui, en fait, devient quelque chose de plus grand que de la musique…

Sérieusement : je veux que cet album entier joue à mes funérailles. C’est le genre de truc plus grand que tout qui va faire réaliser aux gens que je ne suis qu’un amibe dans toute cette splendeur amovible qu’est l’univers, la vie, l’existence au sens large… Du shintoïsme intergalactique, ni plus ni moins. Je suis trivial. Vous l’êtes tous. Et pourtant pas insignifiants. Nous avons tous la chance de faire parti de cette immensité, d’en savourer une parcelle juteuse des merveilles qu’elle nous réserve le long du fleuve de la vie et de la mort.

En 2016, Oranssi Pazuzu nous a dressé un portrait froidement horrifiant des profondeurs insoupçonnés de notre univers… Monsieur Jebanasam, lui, pourtant pas moins violent dans son approche, nous abreuve avec liesse de ses éclats fulgurants.


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UgUrGkuliktavikt – Videmus nunc per speculum in aenigmate

Ce nouveau méfait sonore de mon projet vaguement musical UgUrGkuliktavikt vous propose un collage confus et surréaliste d’oeuvres chorales et de musiques médiévales oubliées par la nuit des temps, de field recordings et autres poussières diverses. Le tout a été imaginé, enchevêtré, déconstruit, ré-érigé, embrumé en un après-midi, une soirée et une nuit.

Bonne écoute, qui que vous soyez. Et n’hésitez pas à visiter la page Bandcamp d’UgUrGkuliktavikt pour d’autres sacrilèges sonores.

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UgUrGkuliktavikt – De Vermis Mysteriis

C’est l’heure de faire un peu d’auto-promotion éhontée !

Je voulais vous faire part d’un truc dont je suis particulièrement fier : le 2ème album de mon projet vaguement musical UgUrGkuliktavikt (oui, c’est vraiment le nom ; super le fun à prononcer avec 18 biscuits soda dans la bouche) sortait vendredi sur la magnifique étiquette trifluvienne Les Cassettes Magiques. C’est un disque que j’ai conçu (en grande partie) l’été dernier, comme un échappatoire au réel alors que je traversais une période assez particulière… Exilé de ma demeure (qui avait pris l’eau… long story), j’étais dans un drôle d’état second, entre désespoir, léthargie et anxiété chronique. Pour me sortir quelque peu de mon malaise, j’écoutais une phénoménale quantité de dungeon synth et je relisais pour la énième fois ma copie (tombant en lambeaux) du Livre Noir (une anthologie de nouvelles d’inspiration lovecraftienne).

Au gré de marches nocturnes dans ce quartier qui n’était pas le mien (à mi-chemin entre la banlieue et la campagne), j’ai recueilli bon nombre d’échantillons sonores que je me suis amusé à déconstruire, refaçonner, re-démanteler, enchevêtrer les uns aux autres… Puis, inspiré par mes écoutes du moment, je suis parti sur une vibe synthé donjonné, mais de façon très immédiate (sans vraiment y réfléchir au préalable) en mode lo-fi, spartiate/minimaliste. J’ai pondu ces quelques mélodies toutes simples, mélancoliques, éplorées, fatiguées, usées (reflets de mon égarement mental), que j’ai incorporé à la mer vrombissante de field recordings confus.

Puis l’idée de ce que cette musique « raconte » m’est venue à travers mes lectures horrifiques (en particulier la nouvelle « Crouch End » de Stephen King, qui ouvre le recueil) et aussi à cause d’un cauchemar d’enfance qui a laissé une très forte impression sur ma psyché… Un cauchemar où j’errais dans mon quartier, tentant désespérément de retourner chez moi, alors que toutes les maisons changeaient de forme, prenaient des perspectives et des teintes terrifiantes, les fenêtres semblant rires et murmurer des choses incompréhensibles, des coeurs humains encore battant étaient cloués sur les portes, la brume recouvrait progressivement tout… Puis j’arrivais finalement devant ce qui avait été la demeure familiale, transformée en espèce de manoir de l’étrange. La nuit était tombée soudainement, comme une chape de plomb… L’ambiance était lourde, fataliste… Je savais que tout finirait mal mais après moult hésitations, je décidais tout de même d’ouvrir la lourde porte noire (qui semblait être composée de chair toute chaude et d’os)… puis derrière, m’attendait ce qui avait jadis été un homme. Son visage était recouvert d’un espèce de sac en plastique qui avait fusionné avec sa peau… À travers cette nouvelle peau fondante, il haletait, gémissait péniblement, et s’avançait vers moi à tâtons, en poussant des petits sifflements mielleux et perfides. Ses yeux étaient cousus, sa bouche était entièrement emplie de l’espèce de sac en dissolution, qui semblait agir comme un acide fort… Il avançait, avec un couteau bien aiguisé dans la main. Et j’étais figé, comme liquéfié sur place, alors que la lame tranchante s’approchait, que les sifflements devenaient de plus en plus excités… Puis, je me suis réveillé.

Bref, j’ai toujours fait des rêves complètement cinglés. Ce bon vieux Howard Phillips aussi, il paraît. Au final, ce disque, c’est un peu ma lettre d’amour au genre « dungeon synth », au mythe de Cthulhu, à Lovecraft, mais aussi au monde onirique qui, semblant parfois tellement tangible, parvient alors à hanter le réel, comme un brouillard mystique qui recouvre tout… Un hommage anti-musical à tout cela ; à travers le filtre du drone, du dark ambient et de la musique concrète, mes autres styles de prédilection.

La pochette, absolument sublime, est une oeuvre de mon ami Guillaume P. Trépanier, lui aussi musicien au talent considérablement supérieur au mien (Ithildin, Perséide) et illustrateur du présent blogue que vous lisez/consultez (les 4-5 que vous êtes ! Remerciements à vous !). Guillaume a pris mon idée de cauchemar et l’a tourné à l’envers, illustrant une de ces créatures de l’autre monde qui se repose, les yeux clos… comme si c’était le monstre qui rêvait à nous et non pas nous qui rêvaient au monstre… En tout cas, je trouve l’illustration somptueuse et je ne peux que remercier Guillaume encore et toujours d’avoir pris le temps de concocter cette sombre merveille qui va de pair avec mes digressions sonores un brin morbides.

Un énorme merci aussi à Pierre Brouillette Hamelin, architecte sonore à ses heures lui aussi, et co-gérant des Cassettes Magiques (avec Guillaume). De un, pour avoir donné son aval pour sortir mon machin bizarroïde. De deux, pour avoir pris en charge le mastering du machin en question. De trois, pour avoir assemblé le tout de ses mains habiles, avec amour et volupté. On oublie souvent à quel point les petits labels indépendants sont un travail de passionnés ; des petites équipes de gens investis à l’os qui font tout à la main, à des heures impossibles, mus par un désir authentique de produire de beaux objets et de faire découvrir le travail d’artistes qui sans eux, sommeilleraient dans les ombres diaphanes à perpétuité.

Sinon, voici une liste exhaustive d’artistes, groupes, labels, auteurs qui m’ont inspiré dans la création de mon projet :
Les sorties des label Moonworshipper, Voldsom et Gondolin
J.S. Bach, Angelo Badalamenti, Brian Eno, Current 93, Nurse with Wound, Halo Manash, Troum, Burzum, Mortiis, Throbbing Gristle, Luc Ferrari, William Basinski, MZ.412/Nordvargr, John Carpenter, Sunn o))), Eliane Radigue, Old Sorcery, Harold Budd, Wydraddear, Old Nick, Åke Hodell, Pauline Oliveros, Valarian, Mica Levi, Ithildin, Clara Rockmore, Moëvöt, Steve Roach, Trollmann Av Ildtoppberg, la nouvelle « Crouch End » de Stephen King, « La maison au fond de l’impasse » de Frédérick Durand, « La Maison des feuilles » de Mark Z. Danielewski, « La Cité Oblique » de Ariane Gélinas et Christian Quesnel.

Sinon, en conclusion, je laisse la parole à mon collègue et ami Léon Lecamé (notre grand manitou des réseaux sociaux, mélomane aguerri et être avec qui j’entretien toujours une correspondance passionnée et passionnante). Ce dernier vous a concocté ce texte effarant faisant office de critique et d’introduction à mon oeuvre bruitative. Je le remercie lui aussi, chaleureusement :

Le mur du son de l’outre-tombe envahit les âmes. Esprits-frappeurs. Essaim de drone-cénobites. L’insondable. L’innommable? Une caresse acerbe et sournoise aux doigts crochus et rugueux.

Une présence titille l’instinct, ça en devient presque sensuel. Les drones se comportent en Salò. Ils veulent tout nettoyer. Frotter la peau et la chaire. Laver le silence à l’ammoniaque. L’innocence écartelée. Mais le cocher-organiste n’est pas de cette avis. Il sort plutôt l’armagnac et le shisha. À genoux, il lève les bras et psalmodie, ses incantations ensorcelant les drones-cénobites qui commencent une chorégraphie erratique.

Mais le sort se retourne contre le cocher qui, le regard vide mais solennel, voit des griffes sortir de ses doigts et commence à jouer dans sa chaire avec. Je suis témoin, mais je ne peux rien y faire…

Les drones-cénobites reprennent une chorégraphie en entaillant le pauvre homme jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de lui.

Puis la scène s’évapore soudain. Je suis au bord d’un précipice, le brouillard opaque m’empêche de discerner vraiment les choses. Je me retourne devant un cimetière antique et poussiéreux. Des entités primordiales accomplissent un rituel incompréhensible. Le temps est suspendu, a-t-il déjà existé? 


Toutes les âmes du site maudit s’échappent, ils essaient de communiquer par ondes radio. Mais je n’entends que du parasitage. L’atmosphère est lourde et lugubre. Je me sens appesanti et goguenard. Harcelé par des particules fantomatiques.

Le cocher, devenu cénobite, est revenu avec son orgue-rasoir. Il a fusionné avec son instrument. Les touches sont en cartilage, les cordes en viscères. Il joue pour dépouiller les âme chirurgicalement. Il les purifie électromécaniquement. C’est dans l’ordre des choses. Le vent glacé finira de disperser ce qui n’a jamais été. L’Abysse pulse encore.  Affamé. 


L’Oubli n’est pas fiable. Il ne pense qu’à ses propres intérêts.

-Léon Lecamé, 26 janvier 2024

Pour acheter la version numérique et/ou entendre les autres offrandes phoniques de UgUrGkuliktavikt, c’est ici : https://ugurgkuliktavikt.bandcamp.com/