Question : Qu’est-ce qui se produit lorsque deux génies se retrouvent dans le même studio avec comme projet de révolutionner la musique ?
Réponse : Pas d’insertion plantaire dans le vagin.
Robert Fripp (guitariste/dictateur de King Crimson) et Brian Eno (ex-claviériste de Roxy Music/producteur/arrangeur/non musicien de son auto-qualification) ont créé quelque chose d’assez particulier sur cet album ; quelque chose de révolutionnaire même : en utilisant une technique de manipulation de bandes d’enregistrements, ils ont réussi à suspendre une piste de guitare dans un « loop » infini. Ils ont ensuite ajouté une certaine densité à cette piste, la transformant en une sorte de vague sonore qui se répète sans cesse, Terry Riley-style. Les sons engendrés par ce système seront surnommés « Frippertronics » (ou plus tard : « Soundscapes ») par nos deux vénérables lascars.
La beauté de ce procédé est illustrée dans les deux morceaux qui constituent cette œuvre importante. D’abord Heavenly Music Corporation, pièce sombre et nuancée, nocturne à souhait. Fripp nous sert un de ses meilleurs solos à vie. Un solo drone ni plus ni moins. Fripp joue, se superpose à lui-même, se démultiplie, se perds en lui-même, dans ses ondes guitaristiques de plus en plus désarticulées, surréalistes, méditatives et spirituelles ; parce que l’architecte fou Eno appuie sur une ribambelle de boutons et en tourne plein d’autres pour donner naissance à cette lente symphonie d’échos langoureux. Fripp est l’instrument, la matière première. Eno est le marionnettiste renégat ; l’homme-studio qui démantèle et ré-assemble célestement le labeur de l’instrument à sa manière… Il fait peut-être un peu n’importe quoi mais c’est un n’importe quoi grandiose qui passera à l’histoire… Parce que cet album là, c’est une clé. Une de ces clés essentielles qui s’insère dans la serrure dorée de la lourde porte de l’ambient.
Swastika Girls ensuite… tirée d’une seconde session d’enregistrement. Même procédé, tout aussi touffu, mais plus diurne cette fois. Moins sombre. Mais chargé, ça oui. Liquide et transparent. Orgie de sons discordants et/ou mélodieux ; une sursaturation de répétitions cadencées. La petite rivière de Sowiesoso chargée d’électricité. Anodes et cathodes brumeuses dans l’éther des matins effervescents d’été. Spirales sonores virevoltantes. Apothéoses et overdoses de bruits ronronnants.
Voilà là un disque charnière de proto-ambient. Et un foutu grand album de drone. Il se fera mieux dans le style mais la note témoigne de mon affection particulière pour le disque, pour les passions qu’il aura enflammé en moi, pour la découverte de cette musique qui évolue en dehors de toute convention, libre, inventive, belle, fertile…
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Henry Flynt – You Are My Everlovin’ / Celestial PowerCluster – Cluster IIHeldon – Allez Téia
Après l’euphorie des tops 2023 (auquel notre ami Joël a aussi participé), c’est maintenant l’heure de reprendre à nouveau notre programmation habituelle. Et cela veut dire : le retour des 15 Fréquences Ultimes (*hurlements de joie euphorique dans l’assistance). On commence l’année 2024 en grand avec notre 20ème épisode, qui nous délecte avec les sélections musicales de Joël Lavoie, compositeur, ingénieur du son et artiste sonore basé à Tiohtià:ke / Montréal.
Sieur Lavoie a à son actif des parutions sur des étiquettes telles que Jeunesse Cosmique (label qu’on aime tendrement ici aux Paradis), Microklimat, Everyday Ago/Time Capsule et Kohlenstoff Records. Il est concepteur de plusieurs installations sonores, entre autre pour le célèbre Festival de Musique Actuelle de Victoriaville. En tant qu’ingénieur son et concepteur sonore pour les arts de la scène, il a travaillé avec une pléiade d’artistes de renom tels que Marie Béland, Alexa-Jeanne Dubé, La Fratrie, La 2e porte à gauche, Audrey Rochette, Émile Pineault, Mykalle Bielinski, Claudel Doucet et Sébastien B Gagnon.
À l’honneur ici, à travers cette mixtape hyper variée et pourtant étrangement cohérente : drone, ambient, field recordings, jazz spirituel, musique électronique expérimentale, musique concrète / électro-acoustique, psych-rock noisy, musique classique impressionniste.
Je souhaite une introspective et luxuriante écoute à tous les amants de sons divins et d’ondes surnaturalistes !
Tracklist:
Rafael Anton Irisarri – Will Her Heart Burn Anymore
Oren Ambarchi – Corkscrew
Erik Satie (Reinbert de Leeuw) – Gnossienne No.1
Jesse Osborne-Lanthier – Neck Soap
Feu St-Antoine – L’eau par la soif
Luc Ferrari – Petite Symphonie Intuitive Pour Un Paysage De Printemps
On ne sait jamais exactement sur quoi on va tomber quand on mets un disque de Jiminounet dans le mange disque ou sur la platine. Folk primitiviste à la Fahey ? Musique concrète à la Parmegiani (Bernard Parmesan pour les intimes) ? Kraut ambient à la Cluster ? Reconstruction expérimentale d’une certaine pop FM sucrée des 60s/70s façon Steely Dan meets Burt Bacharach meets Beach Boys ? Un mélange de tout ça à la fois ? Le mystère demeure parfois entier tant qu’on a pas écouté l’album du début à la fin ; et parfois, même après écoute, le mystère, vaporeux et ensorcelant, demeure… C’est la magie des mecs polyvalents comme Jim, amoureux fous de musique at large et de sons, dompteurs de vibrations indomptables, visionnaires bruitatifs qui, de surcroît, sont auteurs de discographies démesurées et vertigineuses. Discos qui font en quelque sorte office de journal quotidien d’errances flegmatiques. On peut s’y perdre des années sans jamais trouver la sortie. Et on en raffole.
Sur cette sortie de 2001 (augmentée d’un autre disque bonus pour l’édition 2009), O’Rourke se la joue minimal-électro-acoustique-glitch-noisy-ambient (juste ça !) au Serge, un des outils de travail préférés de notre Jim adoré (pour les curieux, le Serge est un système de synthétiseur analogique modulaire développé à l’origine par Serge Tcherepnin, Rich Gold et Randy Cohen).
Le premier disque (soit l’album originel de 2001) consiste en une suite de 3 longues pistes. On débute en force avec un « I’m Happy » hyper Reichien avec ses patterns analogiques tournoyants/répétitifs puis ce drone d’infra basse velouté qui supporte le tout et qui, petit à petit, vient prendre de plus en plus de place, recouvrant entièrement nos tympans pour une conclusion toute en douceur oblique. Morceau d’ouverture riche et immersif que voilà. « And I’m Singing » arrive ensuite… très déroutant, avec ses nombreux éléments percussifs non typiques, comme ces pianotements nerveux et ces samples de cadrans/horloges déréglés. L’atmosphère rappelle un peu les pièces les plus hyper tonales de l’Autrichien Fennesz, ce qui n’est pas pour me déplaire. Après quelques minutes, le tout devient plus chargé et complexe, avec ce tintamarre électro-acoustique et ces synthés festifs qui font penser à Faust (le groupe allemand et pas la pièce de théâtre de Goethe, je précise). Un morceau à la fois excessif et bizarrement zen. On termine le premier CD avec la pièce de résistance de 21 minutes : « And a 1, 2, 3, 4 ». C’est une merveille d’Ambient EIA qui coule tout doucement, au gré de drones langoureux qui s’évanouissent dans une brume sonore fragile et mélancolique. Cet espèce de son de violoncelle (est-ce le Serge ? Ou un sample ?) vient me hanter à chaque fois. C’est beau. Et quand la pièce se disloque/désintègre à la toute fin, on se sent tout chose.
Le second disque (composé de 3 pistes lui aussi) est tout aussi essentiel que le premier ! “Let’s Take It Again From the Top” sonne un peu comme une collabo entre Four Tet, Ryoji Ikeda et Merzbow. Bref, ça ratisse large pour un morceau quand même court (4 minutes à peine). « Getting The Vapors » est quant à lui très très long (39 min) et plutôt statique. Drone céleste de l’école La Monte Young (mais au laptop). “He Who Laughs” est juste incroyable. C’est comme admirer la nature d’un monde totalement inconnu (mais en 16 bits, genre)… Ne pas comprendre grand chose mais trouver ça quand même magnifique. Et quand cette fanfare orchestrale arrive au beau milieu de nulle part, on est brutalement surpris ! D’entendre ces sons « terrestres » surgir et transpercer l’océan analogique ne fait que rajouter à l’étrangeté biscornue jouissive de la chose. Bon Dieu que Jim a le don de surprendre l’auditeur au tournant (il nous aura fait le même coup sur la finale de « Bad Timing », le vil salaud).
Je ne vous ferai pas l’intégrale des critiques de la disco de Jim parce que le temps que ça me prend pour en écrire une, cet élégant fucker a eu le temps d’enregistrer 8 albums (en plus d’en avoir produit 4 autres), mais je tenterai, à travers des textes futurs, de vous montrer les diverses facettes de ce personnage encore trop peu célébré (en dehors de certains cercles quasi-fermés). D’ici là, soyez content avec Jim, chantez avec lui et comptez jusqu’à 4 ! Frissons de bonheur obtus garantis !
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Style : Ambient, Drone, Classique Contemporain, Chamber Folk
L’engourdissement des matins brumeux… Ces jours flétries où l’hiver n’est que grisaille fantomatique… Ces matinées irréelles où le lever du corps s’avère difficile et où l’esprit, désincarné, voletant on ne sait où, n’intègre pas l’enveloppe corporelle. Ces jours-tombeaux où l’on se sent constamment hébété, la tête lourde, les pensées floues et vaporeuses, l’âme empreinte d’une inexplicable mélancolie… Comme si on était coincé à la frontière située entre deux monde, l’un diurne et l’autre nocturne. L’un réel et l’autre chimérique. Vacillant sans cesse d’une dimension à l’autre, habitant un peu les deux en même temps sans parvenir à y poser le pied… Errant dans notre Carnival of Souls personnel, jouant les figurants dans l’hypnotique Coeur de Verre de Herzog. Personnellement, j’adore me perdre dans ces moments tristes et beaux où l’on hante notre propre vie… où l’on se laisse porter par le long fleuve tranquille de l’existence et de l’inconscience.
Richard Skelton parvient à créer une bande son parfaite pour accompagner ces moments contemplatifs. À travers une musique aussi splendide que nostalgique, mélangeant judicieusement l’ambient, le folk de chambre, le drone, le classique contemporain et quelques « field recordings », l’artisan sonore britannique rend un vibrant hommage à sa femme, Louise, décédée en 2004 (soit 5 ans avant la parution de cette oeuvre). Ce qui ressort le plus de ce Landings ensorcelant, c’est un sentiment de tristesse résignée, le tout recouvert d’une ambiance spectrale, magnifique et bouleversante.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Deaf Center – Pale RavineRafael Anton Irisarri – The Unintentional SeaColleen – The Golden Morning Breaks
En cette nuit de la fin d’automne, Salade d’endives vous propose une mixtape sur le thème de la Mélancolie. On y retrouve de l’ambient/new age planant, du folk tristounet, de la musique médiévale, du classique contemporain, un peu de pop baroque atmosphérique et beaucoup de musique du monde (Asie et Europe de l’Est sont à l’honneur).
Préparez-vous un café, armez-vous de tout votre spleen et laissez vos tympans divaguer à travers les brumes…
Tracklist
Scott Walker – It’s Raining Today
Teiji Ito – Moonplay
Hiromichi Sakamoto – Half a Summer Has Been Delivered
Mount Eerie – No Flashlight
Motion Sickness Of Time Travel – My Suspected Senses
Sibylle Baier – I Lost Something in the Hills
Goro Yamaguchi – Sokaku-Reibo (Depicting The Cranes In Their Nest)
Unknown Artist – Bell Organ Improv (extrait de « In Memory of the Day Passed By », Sharunas Bartas)
Ella Jenkins – Wake Up Little Sparrow
Ailanys – What Are You
Cluster & Eno – Wermut
John Williams & Maria Farandouri – Tou Pikramenou
Unknown Artist – Pangkur
Giraut de Bornelh – Mot era dous e plazens
Carl T. Sprague – O Bury Me Not on the Lone Prairie
Hiroshi Yoshimura – Wet Land
Ernst Reijseger – Carbon Date Solo Cello
Swans – Blackmail
Vokal Ansambl Gordela – Zinskaro
Aphex Twin – Nanou 2
*Sélections des pistes et montage de la mixtape par Salade d’endives
Style : Ambient Liturgique, Drone, Modern Classical, Experimental
Un Dimanche matin qui s’est perdu en chemin… dans la brume originelle, hors des temps… Tu ne te réveilleras jamais réellement aujourd’hui, le cortex trop gorgé d’impossible, résultat de ces nuits-fantôme où les chimères vespérales et autres hallucinations ésotériques saturent ton être tout entier. Tu erreras plutôt mollement dans ce matin hanté, tel le spectre de ta propre existence, spectateur lymphatique d’un vide hypnagogique. Tu t’extirperas de ton lit et contempleras longuement la brume au travers de ta fenêtre. Sous la chape nuageuse, tout semble perdu, lointain, magique. Les sons extérieurs sont distants et effacés. Tout au loin, retentit le bruit d’une cloche d’église. Son écho languide voyage dans les volutes d’une infinie blancheur. La cité couverte entièrement par un linceul translucide. Ta ville est devenu un genre de Silent Hill mais spirituel et bienveillant ; sans les monstres tout droit sortis des toiles torturées de Francis Bacon.
Tu te feras un café. Fort. Mais même la noire amertume ne te fera pas percer les contours de l’irréalité qui t’entoure. Aujourd’hui, tu seras dans le monde des ombres. Dehors, un jardin monochrome, gris, moribond, semble s’abreuver de l’humidité flottante. Tu laisseras les lumières fermées, préférant évoluer dans la pâleur de l’absence. Ces jours gris qui effraient ceux qui ont horreur du vide, toi tu les savoures. Tu t’y ressource. Tu t’y abreuves. Tu les accueilles avec recueillement, comme une expérience religieuse. Tu t’y laisseras donc gentiment divaguer, au gré de la lumière changeante qui transperce timidement la chape. Armé de cafés lattés, de bouquins surréalistes (« Nadja » de Breton) ; la tête bourrée de rêves et d’idées incertaines et imprécises.
En ces temps d’abandon du concret, cet album pourra être ton compagnon de route. Avec ses drones langoureux, ses voix enchanteresses qui deviennent litanies, sa confusion magnifique, son alternance lumière/ténèbres, son mysticisme inné, sa singulière blancheur légèrement grisâtre… Il t’aidera à te perdre encore plus délicieusement en toi.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Grouper – A I A : Dream LossAna Roxanne – Because of a FlowerMono no aware
Samuel Bobony est un musicien important de la scène underground québécoise. Artiste/paysagiste sonore hautement polyvalent et original, il officie à la barre de son projet perso Black Givre depuis l’an de grâce 2012, y alliant batterie, synthétiseurs multiples et échantillons sonores. Il joue aussi de la batterie dans l’excellent groupe psych-kraut-funky Avec le Soleil sortant de sa bouche et dans L’INCROYABLE et cultissime Fly Pan Am depuis peu ; tout cela en plus de participer à divers autres projets sonores tels que Pangea De Futura et Actors Artificial.
Voici donc sa sélection de 15 oeuvres contrastantes mais complémentaires, qui oscille entre pistes très expérimentales et d’autres plus accessibles. Il y a tout pour me plaire ici : du drone, de l’ambient, de l’électro-acoustique, du trip-hop, de la glitch pop, du post-rock, du dub ambient/idm et de la folk psychédélique (la sublime Linda Perhacs, qu’on peut maintenant qualifier de musicienne chouchou des 15 Fréquences Ultimes).
Bonne écoute à tous et toutes et même aux porte-cigarillos en cristal liquide mésopotamien !
Tracklist:
Felicia Atkinson – Lighter Than Aluminium
Tim Hecker – Chimeras
Kieran Hebden & Steve Reid – The Sun Never Sets
Trans Am – I Want It All
Linda Perhacs – Parallelograms
Gastr Del Sol – Work from Smoke
Marja Ahti – Ashes Over Hatching Eggs
Tricky – Vent
Scott Walker – Cossacks Are
Kee Avil – Okra Ooze
DJ Shadow – Midnight In A Perfect World
Piano Magic – Theory of Ghosts
Massive Attack – Live With Me
Broadcast – Lights Out
Seefeel – Polyfusion
Vous pouvez suivre et encourager Samuel Bobony sur son site web.
Style : Field recordings, Shōmyō, musique traditionnelle japonaise, Drone
Ok. À la première écoute, ce disque fait peur en TABARNAK. Je sais que ce recueil de musiques pratiquées dans les temples japonais est censé être « Zen » (c’est dans le sous-titre, pardi)… mais je sais pas… Pour moi, on dirait la musique qui pourrait jouer en fond sonore dans un petit village, en pleine nuit, alors que les yōkai (démons japonais malveillants, aux attributs physiques se rapportant autant aux humains qu’au animaux) enlèvent et dévorent des enfants sous la lune vague… Différences culturelles notoires qui me séparent des Nippons, qui eux, voient là une musique invitant au calme, à la sérénité ; à faire le « vide » en soi… Alors que moi, petit blanc-bec nord-américain, j’imagine une pléiade de scénarios plus cauchemardesques les uns que les autres.
Cette musique est bien évidemment « autre » pour moi (et pour beaucoup d’entre vous, chers lecteurs). C’est de la musique d’un autre temps, de l’autre bout du monde, de l’est lointain ; qui nous provient des racines folkloriques du pays le plus fascinant du monde, le pays le plus fou, le plus énigmatique, le plus ensorcelant… Et ensorcelante, cette musique l’est. On peut s’y perdre littéralement, à mi chemin entre délice extatique et vertige troublant.
Sanctuaire shinto de Fushimi Inari à Kyoto, v. 1880
Les enregistrements ici gravés ont été enregistrés à Kyoto, ville japonaise de la région du Kansai, au centre de Honshū (la plus grande île du Japon). Ancienne capitale impériale du pays (de 794 à 1868), elle demeure aujourd’hui un joyau d’histoire et de culture, avec ses palais impériaux, ses nombreux temples boudhistes et ses sanctuaires shinto… Kyoto demeure le centre religieux de tout le Japon. À travers le disque ici chroniqué, on se concentre uniquement sur l’aspect bouddhiste de la chose.
On à donc affaire à des field recordings de chants bouddhistes tout ce qu’il y a de plus authentiques, accompagnés d’instruments traditionnels tels le « Kei » (un lourd bol métallique martelé), le « Mokugyo » ou « poisson de bois » (un instrument percussif taillé dans le bois et générant des sons caverneux), le « Taiko » (un tambour), le « Rin » (une petite clochette), le « Horagai » (instrument à vent fabriqué à partir d’une coquille de Triton géant pêché en mer) ou encore le « Shakujo » (un sistre composé de multiples anneaux qui produisent des sons métalliques en s’entrechoquant ; le Shakujo est aussi la partie supérieure d’un bâton de pèlerin appelé « khakkhara »)… Bon, même si tout ceci me fascine au plus haut point, j’ai du en perdre plusieurs. Mais cette énumération d’instruments totalement atypiques pour nos pauvres oreilles occidentales nous rappelle qu’on est totalement « ailleurs » ici… La langue est différente, le vocabulaire sonore l’est tout autant.
Provenant de Chine, les chants bouddhistes (ou « Shōmyō ») sont introduits au Japon au VIème siècle. Après 894, le Shōmyō japonais se détache des influences chinoises (car le Japon cesse alors définitivement ses missions en Chine). Le style évolue alors à sa manière à travers les siècles ; selon différentes écoles de pensée (qui s’affrontent parfois)… Le Shōmyō est un plain-chant pentatonique qui peut s’apparenter (un peu) aux chants grégoriens. Mais bon, ne vous attendez pas à entendre du Hildegarde von Bingen par ici…
Le tout se déroule ainsi : en guise d’ouverture, un instrument percussif est frappé de manière répétée ; de plus en plus vite. Puis une cloche solennelle (et disons le, un peu austère) lui répond dans l’obscurité… Elle introduit le chant des moines. Les voix sont parfois superposées, parfois en canon. Elles déclament des poèmes (les « wakas ») de la manière la plus astringente possible. Il n’y a pas d’émotion ici. Pas de lyrisme. C’est un chant qui renvoie à la discipline de soi, à la foi, à la purification de l’être… Un espèce de long drone vocal qui recouvre tout, qui peut troubler à première écoute mais qui nous entraîne imperceptiblement vers un état de grâce léthargique/neurasthénique. Le gong, les clochettes et autres instruments refont surface ça et là au travers du mur vocal quasi monocorde… Et bordel que c’est spécial. Magnifique et spécial. En fait, ces instruments marquent la transition entre un poème chanté et le subséquent. Et après la série de courts chants, un tintamarre sinistre et presque proto-industriel (composé de Rin, de Nyo et de Shakujo) retentit pour signaler la fin de la prière… Les échos s’en vont mourir dans l’éther.
Le disque comprend aussi un chant solitaire, celui d’un vieux prêtre respecté par ses pairs, qui s’accompagne lui-même au Kei et au Mokugyo. En temps que soliste, il se permets une plus grande flexibilité dans ses choix de sutras (ou sujets de discours). Le martèlement constant des instruments me fait ici presque penser à des oeuvres proto-électroniques (Varèse, Cage, etc…).
Je ne vais pas m’épancher davantage mais ce disque, c’est définitivement une porte ouverte sur un autre monde, une autre époque, une autre spiritualité, une autre manière de voir la vie. C’est le genre d’expérience sonore subjuguante que tout mélomane ayant les oreilles VRAIMENT ouvertes se doit de vivre subito presto… J’en suis à mon cinquième tour de platine et je suis de plus en plus envouté ; la tête gorgée d’images qui ne sont plus des clichés de films d’épouvantes… mais des images pas moins perturbantes ni fantasques. Un vide intersidéral. Des volutes de fumées éternelles. Un trou noir qui grandit, grandit, grandit en moi. Et le recueillement qui vient, malgré l’aridité…
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
V/A – The Way of Eiheiji: Zen-Buddhist CeremonyMonastère De Gyütö – Tibet: La Voix Des TantraCurrent 93 – Nature Unveiled
Quel plaisir de recommencer cette série de mixtapes avec les sélections de mon amie Isabelle, la femme aux milles drones et aux dix milles talents ! Artiste visuelle audacieuse, doctorante en arts de la scène et de l’écran, multi instrumentiste ubiquiste, compositrice/créatrice de paysages sonores hallucinés, improvisatrice chevronnée, membre du collectif Tendancielle (qui s’est récemment illustré lors de la 39ème édition du légendaire FIMAV)… Dois-je continuer ? Parce ce que tout ça ne résume qu’une petite partie du personnage fascinant.
On est chanceux d’avoir une artiste de la trempe d’Isabelle en trifluvie. Et en plus, je peux vous dire avec confiance qu’elle n’est pas qu’une merveilleuse artiste mais aussi une personne formidablement gentille et profondément humaine.
À l’écoute de cette mixtape éclectique, vous pourrez découvrir les influences multiples de mamzelle Clermont, passant de l’expérimental à la pop électronique/atmosphérique, à la musique minimaliste, au drone/ambient et à la musique du monde. Un régal sonore !
Bonne écoute les amis (y compris les écrevisses à transmodulation vectorielle).
P.S. : Aussi, vous vous DEVEZ d’écouter son album « Devenir paysage » (paru sur la super étiquette trifluvienne « Les Cassettes Magiques »), une des meilleures sorties de cette année.
Tracklist:
Björk – Pleasure Is All Mine
Meredith Monk – Turtle Dreams
Kid Koala & Emilíana Torrini – Satellite
Laurie Anderson – From The Air
Robin Hayward & Christopher Williams – Reidemeister Move
Brian Eno – Music for Airports
Daniel Lanois – The Deadly Nightshade
FKA Twigs – Lights On
Terry Riley – In C
Zeena Parkins – Firebrat
Fanfare Pourpour – Tango de l’avion
René Lussier et Pierre Tanguay – La vie qui bat: Chevreuil
Style : Dark Ambient, Drone, Minimalisme, Expérimental, Paralysie du Sommeil
Vous, est-ce que vous en avez des disques qui vous effraient ? Je veux dire : sérieusement là. Je ne parle pas ici de Death Metal gloupide et faisandé qui vous file des malins petits frissons de plaisir vu son côté déliquescent-purulent. Je ne parle pas non plus de la vaste majorité de ce qui se fait en dark ambient qui, malgré une aura somme toute maléfique, ne va pas jusqu’à vous glacer les sens tout entier. Moi qui se considère un peu comme un expert en matière de musique sombre et dérangée, il n’y a pas beaucoup d’albums qui vont aller vraiment jusqu’au bout… au bout de mes craintes, de mon malaise… au delà de ce que je juge confortable (et il faut d’ores et déjà dire que j’ai le confort élargi par rapport à la vaste majorité des mélomanes).
« Salt Marie Celeste » est un de ceux-là. Une (seule) longue piste dronesque et ULTRA-minimaliste que je qualifierais d’ambient de « perdition ». C’est une oeuvre qui fut créée pour la gallerie d’art expérimentale Horse Hospital à Londres. Et c’est un objet sonore totalement à part dans la très vaste (et très éclectique) discographie de Steven Stapleton. C’est en quelque sorte la version (complètement) assombrie, occulte et sans espoir du « Sinking of the Titanic » de Gavin Bryars. Une version dépourvue de toute humanité, de toute merci, de toute délivrance/catharsis.
Je vous dresse le portrait : vous êtes sur un navire fantôme qui dérive inlassablement dans la nuit originelle. Vous êtes seul, terriblement seul. Le reste de l’équipage a depuis longtemps déserté les lieux (ou bien il y a t’il déjà eu un équipage ?). La tempête fait rage dans toute son épouvantable constance. Comme seuls bruits environnants : le ressac nauséeux des vagues noires qui effritent la coque, le vent gémissant qui semble vous susurrer à l’oreille que votre heure est proche… et puis… les bruits tétanisants de l’embarcation qui commence petit à petit à se disloquer… Le bois qui craque violemment, les mats qui grincent sournoisement, l’eau salée qui s’infiltre partout… Vous êtes complètement impuissant devant ce spectacle sordide. Vous ne pouvez qu’y assister, paralysé, engourdi, grelottant, la morve au nez, les larmes aux yeux. L’horreur du trépas inévitable, du moment où vous, comme votre vaisseau mourant, irez retrouver les limbes, les poumons gorgés d’écume.
La première fois que j’ai écouté ce disque, ça n’allait pas super bien dans ma tête. Je traversais une période dite d’anxiété généralisée. Je n’étais pas loin de la psychose. En proie à de violentes et persistantes crises panique, je décidai un soir d’automne de m’étendre dans mon lit en me mettant un petit disque d’ambient, question de relaxer… C’est là que j’ai découvert Salt Marie Celeste, dans cet étrange état d’esprit où déjà, je croyais me noyer en moi. J’ai fermé les yeux et j’ai vu toute la scène évoquée ci-haut. Et quand, après 15 ou 20 minutes, les bruits de bois craquelants (très hauts dans le mix) sont arrivés sans crier gare, j’ai ressenti de la terreur, de la vraie. Comme je n’en ai jamais vécu (avant ou après) en écoutant un vulgaire disque de musique.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Gavin Bryars – The Sinking Of The TitanicCurrent 93 – I Have a Special Plan For This WorldDeathprod – Morals and Dogma
Nous en sommes déjà au 12ème épisode des 15 Fréquences Ultimes et je préfère vous avertir : c’est un épisode MAMMOUTH !!! L’ébouriffant et ineffable Jean-Sébastien Truchy (Le Fly Pan Am, Red Mass, Avec Le Soleil Sortant De Sa Bouche, Set Fire To Flames, Wisigoth, Souffle, Labios, Molasses, E.S. / I.S.) nous convie à près de 7 heures (!!!) de musique (6 heures, 54 minutes et 34 secondes plus exactement). Je mets tous les futurs candidates et candidats au défi de battre ça !
JS Truchy est un musicien polymorphe qui est présent sur les scènes rock expérimentale, électronique et avant-gardiste (at large) depuis le milieu des années 90. Je suis fan de ses divers projets sonores depuis le début des années 2000 et c’est donc pour moi un honneur grandiose de pouvoir publier ce mix fascinant qui va dans tous les sens : rock n’ roll, ambient, musique électronique et électro acoustique, drone, microsound, harsh noise, crust punk, minimalisme, poésie sonore/spoken word, folk baroque, powerviolence, rock choucroute et Scott Walker (parce que ce monsieur est un style à lui tout seul !).
Notre plus que sympathique compère nous a aussi écrit un beau texte accompagnateur :
Un choix difficile. J’ai opté pour certains titres qui m’ont marqués pour différentes raisons. Quelques fois le choix de ces titres, comme Headphones de Bjork, remplie plusieurs fonctions en soulignant un style de musique faisant écho à plusieurs styles, à plusieurs artistes (Pan Sonic, Ryoji Ikeda) que j’aurais voulu inclure. Cette liste fait aussi fi de mon amour pour la musique (pop ou non) orchestrée (bien que celle-ci soit représentée avec la pièce de Joanna Newsom), ainsi que de mon amour pour la musique rythmique, que celle-ci soit électronique ou non, et finalement de mon amour pour la musique dite du monde.
Merci pour cette occasion de repasser au travers de ces moments clés qui m’accompagnent toujours aujourd’hui.
Bonne écoute à tous et à toutes, qui que vous soyez (et en particulier aux funambules unijambistes bulgares).
Tracklist:
Little Richard – Keep a Knockin’
Merzbow – Ananga Ranga
Crossed Out – Practiced Hatred
Union of Uranus – Panacea
John Zorn – Redbird
Bernhard Günter – Untitled I_92
Björk – Headphones (Remix)
John Cage – Empty Words (1974-79) – Part III
Bernard Heidsieck – Vaduz
Alvin Lucier – I Am Sitting In A Room
Eliane Radigue – Mila’s Journey Inspired by
Giusto Pio – Motore Immobile
Tony Conrad With Faust – From the Side of Man And Womankind
L’existence ; se résoudre à exister… Ces journées-cimetières où on ne se sent ni mal, ni bien, où l’âme devient un concept abstrait et abscons. Tu te mates dans une glace et tu vois un automate, un androïde, une contrefaçon rigoureusement parfaite mais ôh combien sordide d’un être humain typique. Et tu te mets à avoir de légers frissons qui te parcourent l’échine. Tu regardes cette peau blafarde qui semble morte, ces cernes larges et éclatées sous les yeux, les fissures un peu partout, cet eczéma qui te défigure un peu plus chaque année… Si tu regardes trop longtemps ou trop près, tu peux presque commencer à apercevoir un monstre. Tu repenses à ce cauchemar éveillé fait lors de l’adolescence… ce cadavre en putréfaction qui se balançait horriblement sur sa chaise, dans l’obscurité de la pièce d’a côté, avec ce sourire dément en plein visage… Tu te souviens qu’il avait finit par se lever pour venir te regarder dormir et c’est à ce moment la que tu avais perdu connaissance… Il ne faut pas, pas… pas focuser sur ces images néfastes… L’angoisse commence déjà à s’installer ; tu la sens monter petit à petit. Tu n’y échapperas pas. Tu quittes vite la salle de bain pour faire quoi ? Aller où ? Tu n’as envie de rien. RIEN. Tu erres dans l’appartement gris et terne – qui fait office de chambre mortuaire pour l’occasion. Le cinéma intérieur bat son plein. La guerre quotidienne (et inutile) se joue à l’intérieur de ton cerveau malade, rongé par des doutes qui, après des années à s’alimenter de ta faiblesse et de ton mal-être, sont devenus des ogres… Tu aimerais, si possible, abrèger cette phase obsolète qui ne fait que rallonger ta souffrance. Les spasmes nerveux recommencent. Tu sens ta chair fissurée, chaude et malade, qui pourrit tranquillement. Tu respires un grand coup et essais de chasser les pensées anxiogènes une ultime fois… Tu respires lentement, tu imagines cette journée parfaite d’automne il y a 3 ans où la lumière avait une teinte divine, tu respire profondément et leeeentement… Tu es inutile, ton existence est vaine, ton esprit vacille et ton corps se liquéfie tranquillement. NON ! Il.. faut combattre… Trop tard. La crise, comme une vague meurtrière, te happe tout entier et t’envoie au tapis. Pathétique. Tu étouffes, tu trembles de partout, tu sues abondamment, les sons et les images deviennent une brume opaque. Tu délires grave, prisonnier de ton propre corps, de ta propre (et insignifiante) faiblesse. Tu te sens comme si tu allais te noyer en toi, comme si le fait d’être, seulement « d’être » toi-même, était un insurmontable fardeau… Après un long, long moment ; après que les dernières trépidations agitent grotesquement ta carcasse de long en large et que les larmes, finalement, aient coulées jusque sur le plancher du salon, tu commences à te lever, péniblement. Tu réussis à te faire un café, tu t’assois sur ton divan et tu penses à Unica Zürn, en regardant discrètement la neige molle tomber lourdement à travers le filtre vaporeux de ta fenêtre.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Abul Mogard – Above All DreamsStars Of The Lid – The Tired Sounds OfKyle Bobby Dunn – A Young Person’s Guide to Kyle Bobby Dunn