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Bedwetter – Volume 1: Flick Your Tongue Against Your Teeth and Describe the Present.

Année de parution : 2017
Pays d’origine : États-Unis
Édition : téléchargement internet – 2017
Style : Hip-Hop expérimental, Cloud Rap, Illbient, Mal-être déclamé

Travis Miller (et ses dix milles alias) est un des MC / producteur les plus talentueux des 10 dernières années. C’est aussi un homme qui n’est pas doué pour le bonheur… Sa production gargantuesque, pourtant plébiscitée par la frange underground, en témoigne. On le pensait parti pour ses brumes originelles après un Oblivion Access en forme de requiem rap suicidaire-nihiliste… Le voici qui nous revient de ses entrailles sous ce nouveau pseudonyme et diantre, ça ne va franchement pas mieux. Bedwetter… un nom qui pourrait faire sourire tant il semble manquer de sérieux mais dès qu’on appuie sur « Play », le sourire en coin disparaît assez rapidement merci. Et cette pochette toute Jandekienne vient rajouter au malaise perçu.

J’ai rarement entendu un disque aussi claustrophobique et expiatoire. C’est une violente mise à nue de tous les malaises internes d’un mec qui n’a clairement pas eu de plaisir à créer ce ramassis de mélancolie glauque et à écrire ce journal intime cauchemardesque en diable… Fallait juste que ça sorte. C’était nécessaire. Et on se sent un peu voyeur d’écouter tout cela, malgré la qualité évidente du machin. Comme regarder des vieilles VHS mal calibrées d’un gars qui s’est filmé tout seul dans sa chambre dont il ne sort plus depuis des semaines, broyant du noir, laissant aux fantômes du passé le contrôle sur tout son être, petit à petit…

Après une intro des plus catho-malsaines (« John »), le meilleur morceau de l’album nous est déjà assené en pleine gueule (« Man wearing a helmet »). La pluie qui bat tristement, des samples de conversations confuses, de pleurs, des regrets sonores… et Travis nous plonge dans un traumatisme d’enfance particulièrement douloureux, sous fond de berceuse neurasthénique. L’histoire relatée devient de plus en plus horrible ; le protagoniste (Travis lui-même) étant totalement impuissant, laissé à lui même, dans le coffre arrière de la voiture d’un inconnu… On sent la hargne monter dans le flow ; on sent le vécu remonter comme autant de bile dans la gorge. Et dans son paroxysme, le fond sonore change brutalement. Ça devient vraiment plus lourd et dérangé, incorporant un espèce de piano jazzy des ténèbres vraiment inoubliable.

Le reste de l’album n’est pas en reste et enchaîne les morceaux instrumentaux et ces courtes pièces narrées sorties tout droit du pathos d’un homme seul, rongé par son passé, sa dépression et ses pensées obsédantes. L’habillage sonore Cloud Rap / Illbient (voir même un peu Trip-Hop) est vaporeux, diffus, faussement rassurant ou tout bonnement glauque par moments…

L’album, est excellent, bien qu’il a un côté inachevé… ce qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose en soi. Cet aspect renforce le côté soudain et exutoire de l’oeuvre (soulevé ci-haut).

À l’écoute d’un tel disque, il n’y a qu’une chose à dire… Get well soon Travis.


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Townes Van Zandt – Townes Van Zandt

Année de parution : 1969
Pays d’origine : États-Unis
Édition : Vinyle, Fat Possum Records – 2007
Style : Country, Folk

Vague à l’âme. Mélancolie. Tristesse résignée… Ce disque en est emplit. Ça sort de tous les pores ; de tous les sillons. Album hanté, qui semble avoir déjà trop vécu. Notre Townes est abattu, maussade, triste comme les pierres. Mais de tout ce mal-être existentiel s’érigent ces chansons douce-amères, minimalistes mais profondes, percutantes, étrangement réconfortantes… Un carnet d’errances et de perdition, dont l’auteur, au plus creux de ses déboires, parvient à transformer en chef d’oeuvre luminescent, extirpant toute la beauté sublime du pathos. Chanter malgré la désillusion, les échecs et les larmes… for the sake of the song. Car la beauté est dans toute chose.

Je vois en cet éponyme de Townes Van Zandt le reflet outre-atlantique du « Five Leaves Left » de l’ami Nick Drake. Mais là où l’amertume de Nick provenait d’une dépression profonde, celle de Townes vient de ses relations brisées et de ses multiples addictions (héroïne, boisson). Deux hommes qui souffrent. Deux génies musicaux qui subliment cette souffrance en chansons magnifiques, renversantes, indémodables ; qui vivront éternellement, influençant générations et générations d’artistes, réussissant à atteindre l’âme (et les tripes) de tout mélomane. Car la souffrance est universelle. Et l’être humain (dans une vaste proportion, désolé messieurs les sociopathes) est capable d’empathie pour son prochain ; et aussi pour soi. Et quand les humains vivent des déceptions, des coups de blues, des revers… Ils ont parfois besoin de pleurer un bon coup, de se bercer dans ces univers cafardeux (mais hautement poétiques) un moment, d’entendre une voix leur dire « ça ne va pas trop moi non plus. Mais c’est aussi cela parfois, vivre ».

La vie est parfois dure et cruelle… Mais la vie est aussi beauté infinie. Donc fermez les yeux, et écoutez Townes jouer de la guitare et chanter toute la misère du monde. Vous l’entendrez alors, cette infinie beauté.


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Miles Davis – Nefertiti

Année de parution : 1968
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Legacy – 1999
Style : Post-Bop, Jazz Modal

Disque historique que voilà. D’abord, c’est un album du second grand quintet de Miles, donc par défaut, c’est un disque légendaire. Ensuite, ce Nefertiti représente la fin d’une époque glorieuse. C’est (à ma connaissance) le dernier album purement acoustique de Davis et compagnie. Après Nefertiti, Miles prendra progressivement le tournant électrique pour aboutir éventuellement à des chef d’oeuvres tels que In A Silent Way et Bitches Brew.

Quand ce disque de Post-Bop raffiné et crépusculaire paraît début 68, le Jazz at large est en train de vivre de grands chamboulements stylistiques. Ornette, Ayler, Shepp, Cherry et Taylor oeuvrent alors déjà dans le Free Jazz et/ou le Spiritual depuis quelques années… Coltrane fait du Coltrane, du Free comme lui seul sait le faire (inventeur de vocabulaires sonores ahurissants, comme toujours). Et Sun Ra est la bibitte étrange qui fait ses affaires cosmiques dans son coin, dans l’ombre de tout ce beau monde… Miles, très attaché au Jazz Modal et réfractaire à cette « nouvelle musique de fous criarde et déstructurée » (je parabole), est presque vu comme un réac. Mais que nenni ! Il continue de faire évoluer sa musique petit à petit, méticuleusement, album par album ; avec l’aide de ses précieux collaborateurs du quintet. Un album comme Nefertiti est d’une richesse absolument inouïe et d’une complexité saisissante (bien que pas toujours apparente au premier coup d’oreille).

Le quintet a alors dans son sein 3 jeunes compositeurs de génie : Wayne Shorter, Herbie Hancock et Tony Williams. Chaque pièce du présent album est créditée à l’un de ces 3 petits prodiges. Miles, loin d’être un leader archi-contrôlant/dictatorial comme un Mingus, permet à ses jeunes acolytes d’explorer tout leur talent instrumental ainsi que leur talent d’écriture au sein du quintet. Il les guide comme un bon père de famille, freine parfois leurs élans trop dithyrambiques mais les encourage aussi à d’autres moments à aller chercher plus loin en eux, à se dépasser et à explorer d’autres mondes sonores.

Nefertiti est justement un album d’exploration et de recherche. Sous des abords séraphiques et accessibles, il y a quelque chose qui bouille en dessous, des dissonances biscornues, un groove fuligineux, des sous-historiettes surréelles… Et ces mecs réussissent à donner vie à des morceaux fabuleux qui, malgré des mélodies évidentes et imparables, cachent discrètement leur trouble. Prenez la pièce titre par exemple : Davis et Shorter jouent le thème principal (magnifique) de la manière la plus stoïque possible, sans improviser. Sur 8 minutes, ils ne feront que ça, le répétant encore et encore… avec un léger décalage entre les deux musiciens qui s’installe progressivement et qui vient donner un côté légèrement « égaré » à la compo… Ils laissent surtout toute la place à Hancock et Williams pour créer une tapisserie sonore hallucinée derrière. Le tandem batterie et piano est d’abord tout en retenu, classieux, simpliste. Puis petit à petit, les feux d’artifices s’élèvent dans la nuit jazz. Herbie et Tony deviennent plus sauvages, plus volubiles, plus libres. Incroyable morceau que voilà. Et le reste du disque n’est pas en reste. Du Hard-Bop grand cru propulsé par une bande de muzikos qui sont juste au sommet de leur art. 5 types qui maîtrisent leurs instrus à perfection mais qui, au lieu de s’asseoir sur leurs lauriers et de se laisser irradier par un Soleil bienfaiteur, s’enfoncent dans des sentiers insolites et brumeux, jamais satisfaits de faire du sur-place, jamais contentés de leur dernière découverte phonique… Des mecs qui poussent toujours plus loin mais en respectant la structure du jazz modal qu’ils ont tous à coeur… Par contre, toute bonne chose a une fin. Et bientôt, le jazz modal prendra le bord… Miles s’apprête à évoluer à la vitesse grand V !

Pour résumer Nefertiti : C’est Miles Davis avec son second grand Quintet. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !


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Fugazi – In on the Kill Taker

Année de parution : 1993
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Dischord – 2004
Style : Emocore, Post-Hardcore, Punk Rock

L’autre jour, en compagnie de moi-même, je me suis demandé « si il ne devait en rester qu’un seul » en pensant à la disco de ce groupe que j’aime tendrement… Je suis dur envers moi-même, m’imposant parfois ces dilemmes rocambolesques… Parce que franchement, TOUS les albums de Fugazi auraient pu trouver leur place comme numero uno dans mon coeur. Si on fait une liste d’artistes/groupes ayant une discographie quasi-parfaite, Fugazi serait pas loin du sommet du palmarès (avec Magma, bien sûr, dans un tout autre style). J’aime ce groupe comme j’aime ma mère. Et je dois vous dire que moi et ma mère sommes en excellent termes.

Ce groupe, c’est trop la super-giga-classe. Le mack daddy incontesté du post-hardcore ni plus ni moins. Un groupe qui sait allier à merveille l’énergie, la rage et le côté immédiat du punk à une forme de rock intellectuel, tout en nuances, avec ses lignes de guitares acerbes s’enchevêtrant à la perfection, sa batterie hyper-inventive, ses vocaux/cris arrache-cœurs, sa basse ronde qui est l’assisse du son du groupe…. Et des compos, mes amis. Des compos de feu.

La pochette de « In on The Kill Taker » nous montre le monument Washington figé dans une étrange lumière jaune-chimique (avec, sur le côté droit de l’image, ce mystérieux calepin qui, paraît-il, fut trouvé par terre par le groupe et d’où le nom de l’album est tiré). Superbe image qui illustre bien l’aigreur et l’amertume dont sont empreints les musiciens à travers tout ce disque. Ça part sur les chapeaux de roue, dans une violence toute contrôlée. C’est violent oui, mais surtout extrêmement précis et horriblement bien calibré. Fugazi ne te pète pas la gueule avec 56 coups de batte de baseball. non. Il t’envoie juste un crochet en haut de l’oeil. Un seul ; bigrement bien placé. Qui te jette à terre sans que t’aie pu savoir ce qui s’est passé.

Chacune de ces pièces me fout royalement sur le cul, moi. Pour vous parler de quelques-uns, il y a « Returning The Screw » (peut-être la meilleure pièce ever de Fugazi) qui débute dans une fausse douceur sinueuse et toxique avant d’éclater à tout rompre sans jamais perdre sa tension sous-jacente ; c’est comme une crise de panique qui ne veut pas arriver à son paroxysme. Puis, il y a « Rend It » qui pousse le malaise social plus loin avec son angulosité guitaristique toute spéciale, se permutant alors en un « 23 Beats Off » qui veut étrangler ta pauvre âme décharnée (si si, ça s’étrangle une âme). Comme à chaque album du Fugz, on retrouve un hit à tout casser. Cette fois-ci, c’est « Cassavetes » (ouais, comme le cinéaste démentiel). « Cassavetes » et sa ligne de guitare toute frippienne et son énergie Rage-against-the-machinisante. Franchement, parfois je me dis que le Emo, c’est ce bon vieux Robert qui l’a inventé.

L’album se termine avec la tristesse résignée et orageuse de « Last Chance For A Slow Dance ». Et on en redemande. Encore et encore.


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Masada – Live in Sevilla 2000

Année de parution : 2000
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Tzadik – 2000
Style : Free Jazz, Klezmer, Post-Bop

Quand on parle des « plus meilleurs groupes Jazz du monde entier », on pense forcément au premier et au second grand quintet de Miles Davis. On pense aussi au Quartet de John Coltrane, à l’Art Ensemble of Chicago, à l’Orchestre de Duke Ellington, au Pat Metheny Group (pour ceux qui aiment le son 80s, j’en suis donc deal with it)…. Et plus récemment, on pense à Masada. Le quatuor de John Zorn (sax alto) qui marie allègrement Free Jazz à la sauce Ornette Coleman, Post-Bop et musique Klezmer. Pour ce projet hautement personnel, papa Zorn s’est acoquiné de trois comparses/amis de toujours qui sont parmi les meilleurs au monde : Dave Douglas à la trompette, Greg Cohen à la contrebasse et Joey Baron à la batterie.

Absolument TOUT ce que Masada a enregistré (dans sa forme classique) est absolument essentiel. Que ce soit les 10 disques studio (allez John, sors nous ça en coffret steu plaît ! …. Edit : c’est maintenant chose faîte !!!!) ou les nombreux albums en pestak. Pour les avoir vu, justement, en concert à la Place des Arts (été 2006), je pense qu’ils sont à leur meilleur dans ce contexte. Ce fut d’ailleurs un des shows les plus mémorables de ma vie ; probablement le truc le plus « tight » que j’ai vu ever (et ce, malgré qu’une petite partie du toit de la bâtisse se soit écroulée sur la batterie de Baron en plein milieu d’une pièce incroyable ; ce qui n’a pas empêché le bougre de continuer de livrer la marchandise comme un Dieu, sans broncher. Ce mec s’adapte à TOUT).

Vous avez donc le Masada « live » dans toute sa gloire ici. Prise de son impeccable. On a l’impression d’y être. Compos incroyables de Zorn qui va puiser l’essence de vieux airs hébraïques pour en faire une matière sonore nouvelle, libre et belle ; une magnifique assise sur laquelle 4 des meilleurs musiciens du monde entier peuvent s’exprimer, improviser, dialoguer, donner libre cours à leur folie contrôlée, leurs couleurs, leurs émotions, leur rigueur, leur vélocité.

S’alternent ici des morceaux tantôt festifs/envolés/chaotiques, tantôt doucereux/nocturnes/impalpables (mais toujours bouillonnants). Les échanges Douglas/Zorn sont particulièrement savoureux ; et leurs solos respectifs sont tous étourdissants (dans le bon sens du terme) et complètement uniques. Deux putains de maîtres à l’oeuvre, sur la corde raide presqu’en tout temps, qui ont une chimie du diable. Douglas est plus feutré et chaleureux. Zorn, plus tourmenté et viscéral. Puis la section rythmique (Cohen/Baron), splendide et essentielle, réussit à faire tenir toute cette masse sonore hirsute, lui permet de garder pied sur Terre, l’empêche de se perdre complètement dans un firmament cosmique… Je me dois de souligner le jeu exceptionnel de Baron, qui réussit la délicate tâche « d’ancrer » les délires de Zorn/Douglas mais qui « danse » aussi rythmiquement à travers tout ça, faisant des entrechats majestueux tout en propulsant la cadence primaire. Probablement le meilleur batteur que j’ai vu en spectacle (à égalité avec Christian Vander de Magma).

Un monumental disque de Jazz. Et une superbe porte d’entrée dans l’univers de Masada.


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Pink Siifu & Fly Anakin – FlySiifu’s

Année de parution : 2020
Pays d’origine : États-Unis
Édition : 2 x Vinyle, Lex – 2020
Style : Abstract Hip-Hop, Jazz-Rap, Neo-Soul, Conscious Hip-Hop

Gros 2020 pour Pink Siifu, qui en Avril avait déjà fait paraître un brûlot discographique intitulé « NEGRO »… Oeuvre incendiaire, lapidaire, violente ; qui mélangeait à tout rompre rap politiquement chargé, punk rock, power electronics, musique industrielle, spoken word et collage bruitatif approximatif. Pas forcément plaisant à l’écoute mais séminal et traumatisant au possible… Ici, accompagné de son collègue Fly Anakin, il nous livre un album beaucoup plus accessible mais pas moins intéressant et recherché pour autant. En fait, il s’agit là d’un des meilleurs albums de rap de l’année passée, ni plus ni moins.

Je n’étais pas familier avec sieur Anakin avant… Mais je vais devoir me pencher sur ses réalisations passées à coup sûr. Le célèbre Madlib (qui pond d’ailleurs quelques beats succulents sur le présent disque) le présente d’ailleurs comme « one of the illest MC’s alive today ». Je ne pense pas qu’on peut apposer un meilleur sceau de qualité que ça.

Nos deux lascars sont assistés par une impressionnante ribambelle de collaborateurs derrières les manettes (le ci-haut mentionné Madlib, Jay Versace, Playa Haze, Lastnamedavid, Ahwlee… pour ne nommer que ceux là) et pourtant, l’album est d’une cohésion sans faille. Les producteurs viennent apporter leur couleur personnelle en respectant l’ambiance très soul d’un disque jazz-rap nocturne bien enfumé et brumeux (c’est comme ça que je préfère mon rap, d’ailleurs). Vraiment un dream team complètement investi dans ce désir d’appuyer le concept et la vision de Siifu/Anakin qui sont, à juste titre, les stars absolues du trip.

En gros le concept très ouvert de « FlySiifu’s » va parler à tout mélomane endurci… C’est l’histoire de deux mecs qui tiennent une boutique de disques ; le genre de petit magasin de quartier où on passe des heures à se retrouver entre amateurs, à discuter de ce qui nous passionne, à être parfois d’accord, parfois en désaccord, à refaire le monde (et où occasionnellement… on achète des disques, pour ceux qui ne sont pas complètement cassés)… Le genre d’endroit qui contribue à enrichir la vie culturelle des gens qui vivent dans les environs ; un lieu où des liens vitaux se créent. Un petit macrocosme avec ses personnages haut en couleur, exubérants, timides, désaxés, épicuriens, insupportables, attachants… Un endroit avec sa faune bien particulière, ses histoires, son théâtre quotidien. Un lieu vivant et niché dans lequel on a tous hâte de se retrouver (en formule plus « classique » et à découvert) dans ces temps pandémiques incertains et surréalistes.

À travers 22 courts morceaux (le tiers étant des « skits » souvent hilarants pour toute personne ayant déjà exercé le métier de disquaire ; j’en suis), Pink Siifu et Fly Anakin nous transportent tout en douceur (et volupté) dans une odyssée rap aussi personnelle que rassembleuse. Avec leurs textes inspirés, leurs flows magistraux, les ambiances sonores vaporeuses-étouffées qui recouvrent leurs verbes, les deux MCs nous plongent dans l’histoire de la musique afro-américaine… On passe du Motown à Dilla en moins de deux. Et c’est beau. Un disque hyper riche qui va survivre aux années et auquel je reviendrai souvent.


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Jim O’Rourke – I’m Happy, and I’m Singing, and a 1, 2, 3, 4

Année de parution : 2001
Pays d’origine : États-Unis
Édition : 2 x CD, Mego – 2009
Style : Glitch, Électro-acoustique, Ambient, EIA, Drone, Minimalisme, Noise

On ne sait jamais exactement sur quoi on va tomber quand on mets un disque de Jiminounet dans le mange disque ou sur la platine. Folk primitiviste à la Fahey ? Musique concrète à la Parmegiani (Bernard Parmesan pour les intimes) ? Kraut ambient à la Cluster ? Reconstruction expérimentale d’une certaine pop FM sucrée des 60s/70s façon Steely Dan meets Burt Bacharach meets Beach Boys ? Un mélange de tout ça à la fois ? Le mystère demeure parfois entier tant qu’on a pas écouté l’album du début à la fin ; et parfois, même après écoute, le mystère, vaporeux et ensorcelant, demeure… C’est la magie des mecs polyvalents comme Jim, amoureux fous de musique at large et de sons, dompteurs de vibrations indomptables, visionnaires bruitatifs qui, de surcroît, sont auteurs de discographies démesurées et vertigineuses. Discos qui font en quelque sorte office de journal quotidien d’errances flegmatiques. On peut s’y perdre des années sans jamais trouver la sortie. Et on en raffole.

Sur cette sortie de 2001 (augmentée d’un autre disque bonus pour l’édition 2009), O’Rourke se la joue minimal-électro-acoustique-glitch-noisy-ambient (juste ça !) au Serge, un des outils de travail préférés de notre Jim adoré (pour les curieux, le Serge est un système de synthétiseur analogique modulaire développé à l’origine par Serge Tcherepnin, Rich Gold et Randy Cohen).

Le premier disque (soit l’album originel de 2001) consiste en une suite de 3 longues pistes. On débute en force avec un « I’m Happy » hyper Reichien avec ses patterns analogiques tournoyants/répétitifs puis ce drone d’infra basse velouté qui supporte le tout et qui, petit à petit, vient prendre de plus en plus de place, recouvrant entièrement nos tympans pour une conclusion toute en douceur oblique. Morceau d’ouverture riche et immersif que voilà. « And I’m Singing » arrive ensuite… très déroutant, avec ses nombreux éléments percussifs non typiques, comme ces pianotements nerveux et ces samples de cadrans/horloges déréglés. L’atmosphère rappelle un peu les pièces les plus hyper tonales de l’Autrichien Fennesz, ce qui n’est pas pour me déplaire. Après quelques minutes, le tout devient plus chargé et complexe, avec ce tintamarre électro-acoustique et ces synthés festifs qui font penser à Faust (le groupe allemand et pas la pièce de théâtre de Goethe, je précise). Un morceau à la fois excessif et bizarrement zen. On termine le premier CD avec la pièce de résistance de 21 minutes : « And a 1, 2, 3, 4 ». C’est une merveille d’Ambient EIA qui coule tout doucement, au gré de drones langoureux qui s’évanouissent dans une brume sonore fragile et mélancolique. Cet espèce de son de violoncelle (est-ce le Serge ? Ou un sample ?) vient me hanter à chaque fois. C’est beau. Et quand la pièce se disloque/désintègre à la toute fin, on se sent tout chose.

Le second disque (composé de 3 pistes lui aussi) est tout aussi essentiel que le premier ! “Let’s Take It Again From the Top” sonne un peu comme une collabo entre Four Tet, Ryoji Ikeda et Merzbow. Bref, ça ratisse large pour un morceau quand même court (4 minutes à peine). « Getting The Vapors » est quant à lui très très long (39 min) et plutôt statique. Drone céleste de l’école La Monte Young (mais au laptop). “He Who Laughs” est juste incroyable. C’est comme admirer la nature d’un monde totalement inconnu (mais en 16 bits, genre)… Ne pas comprendre grand chose mais trouver ça quand même magnifique. Et quand cette fanfare orchestrale arrive au beau milieu de nulle part, on est brutalement surpris ! D’entendre ces sons « terrestres » surgir et transpercer l’océan analogique ne fait que rajouter à l’étrangeté biscornue jouissive de la chose. Bon Dieu que Jim a le don de surprendre l’auditeur au tournant (il nous aura fait le même coup sur la finale de « Bad Timing », le vil salaud).

Je ne vous ferai pas l’intégrale des critiques de la disco de Jim parce que le temps que ça me prend pour en écrire une, cet élégant fucker a eu le temps d’enregistrer 8 albums (en plus d’en avoir produit 4 autres), mais je tenterai, à travers des textes futurs, de vous montrer les diverses facettes de ce personnage encore trop peu célébré (en dehors de certains cercles quasi-fermés). D’ici là, soyez content avec Jim, chantez avec lui et comptez jusqu’à 4 ! Frissons de bonheur obtus garantis !


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Miles Davis – Sketches of Spain

Année de parution : 1960
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Legacy – 1997
Style : Cool Jazz atmosphérique / orchestral

Miles Davis et Gil Evans… L’association mythique entre l’ange sombre du jazz et l’arrangeur/compositeur/chef d’orchestre le plus raffiné qui soit… Une rencontre artistique aux sommets qui donna naissance à 2 albums pour le moins enchanteur, le très cool « Miles Ahead » et le magnifique « Porgy & Bess ». Malgré la qualité évidente de ces 2 réalisations antérieures, ma collaboration préférée entre les deux hommes demeure cette troisième offrande discographique. « Sketches of Spain » se veut une exploration atmosphérique du folklore musical espagnol, que ce soit à travers les compositions crépusculaires de Evans, une reprise de Manuel de Falla (Will O’ the wisp) ou encore la version « big band jazz » élégiaque du fameux Concerto de Aranjuez de Rodrigo, qui ouvre ici majestueusement l’album. Superbe entrée en matière, cette version où la trompette de Davis remplace la guitare comme instrument soliste est une pure merveille qui laisse béat d’admiration. À la croisée du jazz et du classique, on navigue ici dans une musique entre chien et loup, épurée au possible, subtile, délicate, aux ambiances à la fois diurnes et nocturnes. C’est beau (vachement beau même) et ça laisse pantois. Je vais peut-être commettre par écrit ce que certains pourraient qualifier de sacrilège mais il s’agit, selon moi, de la version définitive de cette belle oeuvre.

Mais attention, nous ne sommes pas au bout de notre ravissement tympanesque, loin de là… « Will o’ the Wisp » arrive dans nos oreilles telle une vision surréalisante d’une ville espagnole côtière à la brunante, la scène teintée de couleurs vermeilles-cramoisies… La ville s’endort alors que l’astre solaire se couche mais c’est pour mieux s’éveiller à nouveau et laisser place à une faune noctambule tout autre avec ses diverses personnages fantasques (prostituées, vendeurs ambulants, fêtards enivrés, oiseaux de nuits multiples) errant dans ses rues illuminées par le faisceau blafard des lampadaires qui grésillent sous la chaleur ambiante… La scène se poursuit sur « The Pan Piper » qui elle, va au bout de la nuit, jusqu’aux frissons du petit matin qui recouvre la ville de nouveau de sa lumière cosmique. Jamais musique n’aura été aussi cinématographique et ce, avec autant de douceur, de rondeur et de volupté…

« Saeta » est une fanfare ibérique hallucinée sous un Soleil de plomb d’un midi de la semaine sainte. Ça rappelle ces longues processions religieuses où des chars abracadabrants (et recouverts de fleurs de toutes les couleurs possibles et impossibles) roulent dans les rues d’une cité en extase, exhibant chacun un Christ cloué à la croix ou une Vierge noire aux yeux d’ébène. On peut aisément parler de révélations cosmiques quand on entend un Miles tout aquilin s’adonner à des passages racés sur sa trompette a capella, avec ces percussions discrètes en retrait. C’est beau à en pleurer et quand la fanfare folle éclate par moments, on a l’impression de plonger dans un autre monde où tout est plus pur, plus vrai.

Vient ensuite le morceau de clôture (et mon préféré de tout le disque qui, jusqu’à présent, est un prodige absolu et infini) : Solea. Solea, c’est la grande classe. C’est un peu le Bolero de Ravel, mais version Miles-Evans-Jazz-Cool-Orgasmique aux relents de composition quasi proto-post-rock-jazz. No wasted note here. Ça part comme un conte des milles et une nuits, avec une trompette noctambule dont les échos langoureux se répercutent dans l’éther et puis ça monte, ça monte… Les percus dociles viennent appuyer les élucubrations célestes de l’ange noir… Ça monte pour ne jamais éclater vraiment, comme un morceau de Slint (dans un TOUT autre genre). Ça atteint juste un quasi-paroxysme et ça ne lâche pas le morceau, comme un clébard qui relâche pas l’os… Et ça se termine tout doucement, avec ces percus boléresques en diable qui s’effacent doucement dans une nuit aux milles étoiles…

Beau. Grandiose. Véloce. Enchanteur. Pittoresque. Visionnaire. Cinéma pour les oreilles.


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Blue Hummingbird on the Left – Atl Tlachinolli

Année de parution : 2019
Pays d’origine : États-Unis
Édition : Vinyle, Iron Bonehead – 2019
Style : Black Metal, War Metal, Musique amérindienne

Le Black Twilight Circle, vous connaissez ? C’est un mystérieux regroupement, plus ou moins libre, de différents groupes/projets de Black Metal du sud de la Californie. Leur musique est souvent un brin obtuse, anguleuse, dissonante et atmosphérique. Et profondément/délibérément underground jusqu’à la moelle. De plus, le nom des projets (quand ils ont des noms !) ainsi que les thématiques abordées à travers leur musique ne tournent pas autour de Satan, des divinités nordiques, des vilains nazis en herbe ou de la déprime bon enfant (voir: les joyeux drilles du DSBM)… Que nenni ! Ils vont plutôt puiser du côté des anciennes civilisations d’Amérique centrale (surtout des Aztèques)… civilisations et cultures qui furent presque détruites en totalité par l’arrivée des conquistadors espagnols.

Blue Hummingbird on the Left est un de ces groupes qui officie au sein du Black Twilight Circle… On ne connaît pas l’identité de ses 4 membres, qui utilisent tous des sobriquets tirés de l’histoire et/ou de la mythologie aztèque. On retrouve Tlacaelel au chant et aux flutiaux, Yecpaocelotl à la guitare, Coapahsolpol à la basse et Yayauhqui à la batterie/guitare.

Vous trouvez le nom du groupe un peu fleur bleue / new age / néo-classique ? Et bien détrompez-vous : « Blue Hummingbird on the Left » est en fait la traduction anglaise littérale de « Huitzilopochtli », le Dieu de la Guerre chez nos amis Aztèques. Nom de projet très à propos pour un succulent disque de War Metal bien brutal, rapide, caverneux et racé.

Atl Tlachinolli ne réinvente pas la roue mais efficace comme il est, on ne lui en demande pas tant. C’est du Black Metal guerroyant superbement composé et joué, avec une production aussi ample que simpliste/binaire. Ça tabasse fort et sec ; sans relâche. La magie du disque réside surtout dans ses passages plus « aborigènes » assez uniques (les percussions tribales et la flûte = lovely) et aussi dans les vocaux, hargneux oui, mais joyeux et festifs aussi. Cet espèce de « Wooooooo ! » plein de reverb qu’on entend dès le premier morceau (et qui revient épisodiquement à travers le disque) me fout la trique à chaque fois… Et ceux qui aiment les voix qui se répercutent en cascades d’échos langoureux (comme moi) seront servis jusqu’à plus soif. Ce n’est pratiquement que ça du début à la fin, ce qui contribue à donner cette teinte atmosphérique chatoyante si singulière à la musique du groupe… Cette aura psychédélique/kaléidoscopique qui nous emplit la tête d’images poussiéreuses, antiques, rougeoyantes, carnassières… Des immenses feux exaltés sur la lande désertique, avec ces guerriers aux tenus colorées qui, vraisemblablement en transe (Ayahuasca) dansent tout autour, le visage barbouillé de folles peintures et du sang des ennemis, les tripes fumantes des sacrifiés qui rôtissent à proximité, emplissant les narines d’hémoglobine bouillie et de chair calcinée… Real happy fun times.

Un très bon disque de Black Metal donc. Et une sous-scène musicale encore très méconnue sur laquelle je tenterai de faire lumière à travers d’éventuelles critiques/chroniques.


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offthesky & Rin Howell – aSpiritual

Année de parution : 2021
Pays d’origine : États-Unis
Édition : 2 x Mini CDr, Fluid Audio – 2021
Style : Ambient Liturgique, Drone, Modern Classical, Experimental

Un Dimanche matin qui s’est perdu en chemin… dans la brume originelle, hors des temps… Tu ne te réveilleras jamais réellement aujourd’hui, le cortex trop gorgé d’impossible, résultat de ces nuits-fantôme où les chimères vespérales et autres hallucinations ésotériques saturent ton être tout entier. Tu erreras plutôt mollement dans ce matin hanté, tel le spectre de ta propre existence, spectateur lymphatique d’un vide hypnagogique. Tu t’extirperas de ton lit et contempleras longuement la brume au travers de ta fenêtre. Sous la chape nuageuse, tout semble perdu, lointain, magique. Les sons extérieurs sont distants et effacés. Tout au loin, retentit le bruit d’une cloche d’église. Son écho languide voyage dans les volutes d’une infinie blancheur. La cité couverte entièrement par un linceul translucide. Ta ville est devenu un genre de Silent Hill mais spirituel et bienveillant ; sans les monstres tout droit sortis des toiles torturées de Francis Bacon.

Tu te feras un café. Fort. Mais même la noire amertume ne te fera pas percer les contours de l’irréalité qui t’entoure. Aujourd’hui, tu seras dans le monde des ombres. Dehors, un jardin monochrome, gris, moribond, semble s’abreuver de l’humidité flottante. Tu laisseras les lumières fermées, préférant évoluer dans la pâleur de l’absence. Ces jours gris qui effraient ceux qui ont horreur du vide, toi tu les savoures. Tu t’y ressource. Tu t’y abreuves. Tu les accueilles avec recueillement, comme une expérience religieuse. Tu t’y laisseras donc gentiment divaguer, au gré de la lumière changeante qui transperce timidement la chape. Armé de cafés lattés, de bouquins surréalistes (« Nadja » de Breton) ; la tête bourrée de rêves et d’idées incertaines et imprécises.

En ces temps d’abandon du concret, cet album pourra être ton compagnon de route. Avec ses drones langoureux, ses voix enchanteresses qui deviennent litanies, sa confusion magnifique, son alternance lumière/ténèbres, son mysticisme inné, sa singulière blancheur légèrement grisâtre… Il t’aidera à te perdre encore plus délicieusement en toi.


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Herbie Hancock – Empyrean Isles

Année de parution : 1964
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Blue Note – 1999
Style : Hard-Bop, Post-Bop, Avant-Garde Jazz, Modal Jazz

Déjà, il y a cette pochette… Bon, toutes les pochettes Blue Note ont cette esthétique si raffinée et singulière qui me plaît énormément et qui épouse à ravir les contours sinueux de cette musique toujours évolutive qu’elles abritent… Mais celle-ci en particulier me parle. Ce bleu teinté noctambule, ce cours d’eau scintillant, ces quelques brindilles qui se dressent à l’avant-plan… Que ceci est envoutant, mystérieux, presque surréaliste. Elle semble nous inviter à prendre part à un voyage sonore dont on ne reviendra pas bredouille (si on en revient tout bonnement, préférant peut-être se perdre définitivement sur ce rivage imaginaire).

En Juin 1974, quand Herbie Hancock et sa bande de talentueux comparses entrent en studio pour coucher sur bandes ce petit chef d’oeuvre de Jazz à la croisée des chemins, notre homme n’a que 24 ans. Il est déjà membre à part entière du deuxième grand quintette de l’ange noir (Miles Davis, pour ne pas le nommer), tout comme ses compatriotes Ron Carter (contrebasse) et Tony Williams (batterie), qui l’accompagnent ici. Se joint à eux le prodigieux Freddie Hubbard (toujours VIP lors des grandes occasions, celui là), qui troque ici sa trompette pour le cornet. On a donc ici affaire à 4 muzikos jeunes, inventifs, aventureux, avides d’exploration bruitative, maitrisant les codes du passé mais poussés par leur fougue à aller plus loin, toujours plus loin, à travers les cimes d’une musique qui, à l’époque, vit en quelque sorte une série d’apogées créatrices diverses de parts et d’autre… Ouais, les années 60 dans le Jazz, c’est vraiment quelque chose. Tellement d’albums parus à cette époque feront date et « Empyrean Isles » est de ceux là.

La Face A, plus classique, nous sert deux énormes morceaux de Post-Bop signés Hancock. D’abord un « One Finger Snap » énergique, enlevé, jovial, percussivement colossal mais tout de même sophistiqué. Il n’y a qu’un seul Tony Williams. Inimitable le mec. Groovy et véloce à la fois. Les 3 autres jeunots ne sont pas en reste et ne font qu’un à travers une piste qui ressemble à une balade en vélo haute-vitesse à travers divers paysages ahurissants. « Oliloqui Valley » ensuite, plus nuancée un brin celle-là, déjà plus brumeuse, mais quand même roulante, transportante… Le piano de Herbie est juste fabuleux ici, imaginatif en diable, surprenant à tous les détours, grondant de joie pure et explosive, tissant une constellation d’étoiles impressionnistes. Ron Carter nous gratifie d’un splendide solo sur lequel les touches fantômes de Hancock se déposent une à une… De la très grande musique que voilà.

Pourtant, c’est sur la Face B que l’album atteint son statut de chef d’oeuvre total. « Cantaloupe Island » d’abord. Morceau archi connu mais proprement miraculeux dans sa forme originelle qu’on découvre ici. Deux mélodies parfaites se chevauchent : La première, magnétique et ensorcelante est promulguée par un piano anguleux, saccadé, hypnotique. La seconde, lumineuse et perçante, est poussée par le cornet fantasque d’un Hubbard en transe. Ce doux ballet que se livrent ici nos deux lascars nous évoque ces îles fantasmées que le titre de l’album semble suggérer… Plages de sable blanc, nature sauvage, nuits de pleine lune mystiques, vent salin… C’est fou à quel point une composition purement instrumentale peut autant nous parler ; nous faire « voir ».

Et pour finir, « The Egg », c’est LE truc ultime du disque. Le moment le plus avant-gardiste et free de la galette. Un 14 minutes en apesanteur dans une musique hautement fertile, progressive, nébuleuse, crépusculaire… Ce piano répétitif en ouverture (à la rythmique quasi Kraut-Rock… si si, j’vous jure !), supporté par une batterie ultra minimaliste et à contre sens de tout ce qu’on a entendu jusqu’à lors… Puis, petit à petit, ça se transforme en quelque chose de grandiose et de féérique. Les conventions fichent le camp. On ne sait plus si on est chez les Jazzeux ou chez les Classiqueux Contemporains… On est un peu ici et un peu là-bas, en même temps. Les muzikos se lâchent totalement, improvisent, définissent à leur manière cet hybride nouveau genre. Quelque chose cherche à naître sous nos oreilles ébahis. Et bordel que c’est beau. La contrebasse semble se permuter en violoncelle, la batterie s’enflamme et devient magma, le piano devient volatil, dépersonnalisé, transfiguré… Puis après ce long moment d’égarement cosmique, il reprend le thème narcotique du début… puis la piste se perd dans les méandres de la nuit, alors que le fade out nous extirpe peu à peu d’un périple assez subjuguant merci.

Un Herbie Hancock magistral. Le plus important et le meilleur de sa période Blue Note.


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Alice Cooper – Killer

Année de parution : 1971
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Warner Brothers – 1988
Style : Hard Rock, Glam Rock, Garage Rock, Psych

Que serait l’Halloween sans un peu de shock-rock grand guignolesque ? Cet album d’Alice Cooper (le groupe et non l’artiste solo) est possiblement mon préféré de cette troupe de joyeux bouffons de Phoenix, Arizona. Après leurs deux premiers albums méconnus enregistrés à L.A. auprès d’un certain Frank Zappa et qui s’inscrivent dans une mouvance beaucoup plus psychédélique, le groupe migre vers Detroit (Rock CITAY !) et commence à collaborer avec le producteur Bob Ezrin qui fera d’eux des stars du Hard/Glam Rock. L’album de transition « Love It To Death » (1971) annonce déjà la couleur. Ce « Killer », paru la même année, sera leur consécration.

S’inspirant fortement de groupes tels que The Doors, The Yardbirds, MC5, The Crazy World of Arthur Brown, The Stooges et (évidemment) les Stones, Alice Cooper évolue dans un rock d’inspiration garage/psych mais y ajoute une forte dose de théâtralité et de grandiloquence. On y retrouve aussi pas mal d’humour noir (comme traiter d’un sujet aussi grave que la mort infantile sur « Dead Babies » mais avec un sourire moqueur bien carnassier). Sur « Killer », on retrouve aussi de superbes arrangements de cordes, du saxo et autres cuivres puis des claviers (joués par Ezrin, qu’on peut compter comme membre à part entière de la bande). « Killer » réussit le pari risqué d’offrir une musique originale de grande qualité tout en étant hyper accessible et commercialement viable.

Le côté théâtral évoqué ci-haut est aussi renforcé par une présence scénique hors pair. Les costumes fantasmagoriques que revêt le chanteur Vincent Fournier (alias Alice Cooper) passeront à la légende et influenceront autant Kiss que David Bowie ou Peter Gabriel de Genesis. Voir un show d’Alice Cooper dans les jeunes années 70, c’était un party d’Halloween survolté et sur-vitaminé. Des couleurs grotesques, une ambiance rococo de mauvais goût et une musique archi entraînante.

Sur cet album s’alternent des compos rock sans prise de tête qui sont fortement efficaces (comme le two-punch opener « Under My Wheels » et « Be My Lover ») et des morceaux de bravoure dark psych comme le renversant « Halo of Flies » avec ses nombreux twists and turns, sa guitare bien acide, ses claviers biscornus, ses passages épiques avec des arrangements de cordes, sa rythmique percutante et son final rutilant à l’orgue digne des Doors. Une des plus grandes pièces d’Alice Cooper.

J’ai aussi un faible pour la suivante, « Desperado », qui se veut un hommage à Jim Morrison, récemment disparu à l’époque. La mélodie acoustique y est absolument magnifique et offre un contraste élégant aux moments plus agressifs de la piste. Les arrangements de corde sont, encore une fois, magistraux. Gros coup de coeur aussi pour le ci-haut mentionné « Dead Babies » qui est un morceau de rock-théâtre de très haut niveau. Cette ligne de basse introductrice va rester gravée dans votre matière grise à jamais. J’adore le côté « berceuse pour enfant mort » avec la petite voix entêtante. Cette alternance « moments ridicules / moments graves et solennels » fait mouche à toutes les écoutes. Et les paroles sont absolument HILARANTES. Du grand Alice Cooper. Et le tout s’enchevêtre à merveille à la pièce titre qui termine l’oeuvre avec brio. C’est un genre de « The End » (encore les Doors !) mais musicalement plus complexe et explosif.

Bref, si vous étiez un brin traumatisé par mes autres recommendations discographiques de Samhain et que vous cherchiez quelque chose de plus folichon à vous mettre sous le tympan, « Killer » vaut le détour ! Impossible de passer un mauvais moment avec ce disque, à moins de ne pas aimer le plaisir en temps que tel.


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