critiques

Charles Mingus – The Clown

Année de parution : 1957
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Rhino Records – 1999
Style : Jazz, Post-Bop, Hard Bop, Spoken Word

On ne parle pas assez du Clown de Mingus, le deuxième disque que le célèbre contrebassiste/pianiste/compositeur/chef d’orchestre (oui, on peut l’appeler ainsi) a enregistré pour l’étiquette Atlantic dans cette formidable série d’albums allant de 1956 à 1961… Certes moins légendaire que son grand frère « Pithecanthropus Erectus », moins populaire que le classieux « Mingus ah um » ou moins novateur/renversant que l’incroyable « The black saint and the sinner lady » (chronique à venir quand j’aurai trouvé les bons mots pour parler d’une chose aussi phénoménale), « The Clown » n’en demeure pas moins un sensationnel album de Post-Bop raffiné à souhait, dont les quatre longues pistes se déclinent comme des petites pièces de théâtres à multiples tableaux. La musique de Mingus a toujours été comme ça… Intrigante, foisonnante, bourrées de petits détails qui font office de saynètes dans une plus large histoire complexe. Il y a narration ici. Seulement elle est purement musicale (à part pour la pièce-titre, ponctuée par la voix de l’animateur de radio Jean Shepherd. Nous y reviendrons plus tard).

L’album débute avec un des grands morceaux de bravoures de Mingus, le sublime « Haitian Fight Song ». On ouvre le rideau sur la basse solitaire du maestro. Il cherche un groove et quand il le trouve, il ne lâche pas l’os le bougre ! Dur de résister à l’envie de taper du pied… Les muzikos (Dannie Richmond à la batterie, Wade Legge au piano, Jimmy Knepper au trombone et Shafi Hadi au saxophone) réussissent avec brio à virevolter majestueusement autour de la contrebasse (point d’ancrage), dans une folle valse et ce, tout en ajoutant leur saveur bien à eux à la piste. En parlant de son solo mythique (au coeur de la pièce), Mingus dira : « Je suis profondément concentré en le faisant. Je ne peux le jouer correctement sans penser aux préjugés, à la haine et à la persécution ; à quel point c’est injuste. Il y a de la tristesse et des pleurs là-dedans ; mais aussi de la détermination »… On savait Mingus très investi dans la lutte antiraciste. Cela s’entend à travers ce solo foudroyant… Et quand les autres instrumentistes reviennent en renfort à la fin, c’est un moment incroyablement puissant et solennel. Grand grand morceau que voilà.

« Blue Cee » est un joli moment de détente bluesy après ce catharsis expiatoire. Ici, on est à smooth-land. Le trombone coloré de Jimmy est super sympa alors que la contrebasse orgasmique et le piano noctambule portent la pièce. « Reincarnation of a Lovebird » débute de manière archi-moderne et avant-gardiste, presqu’en mode classique contemporain (avec ce piano prog-classique qui s’enguirlande avec la contrebasse orageuse/obtuse). Et puis, ça repart pour un autre blues cinématographique. C’est mélancolique, c’est éblouissant, c’est majestueux. Le morceau a été écrit alors que Mingus pensait à ce cher Charlie « Bird » Parker.

La pièce-titre maintenant… Une des plus divises du répertoire de Mingus. Moi je salue l’audace et l’ambition. Et j’adore ! Incorporer un récit narré (à propos d’un clown… et aussi à propos de la maladie mentale, sujet risqué) à une composition à la fois très cocasse et hyper rigoureuse, il fallait le faire. Ça a du en surprendre plus d’un à l’époque. Même moi, à ma première écoute, je ne savais pas ce qui m’attendais, n’ayant pas vraiment lu sur l’album au préalable. C’est un véritable petit cinéma pour les oreilles. À la fois troublant, touchant, rêveur, évocateur… Shepherd compare le clown de l’histoire à ces musiciens de jazz qui tentent de divertir l’assistance mais que personne n’apprécie à part lorsqu’ils sont morts… Triste et malheureusement souvent vrai. La fin ouverte est gracieuseté de Shepherd ; Mingus lui ayant laissé le droit à l’improvisation (comme un vrai jazzman). Bref, c’est un super morceau, totalement unique dans le corpus de l’artiste. Et encore une fois, tout le monde joue superbement de la musique archi compliquée et finement orchestrée (avec le coeur et les tripes).

Sur mon édition CD, deux bonus (tirés des mêmes sessions) sont ajoutés : « Passions of a Woman Loved » et « Tonight at Noon ». Deux morceaux ultra-dynamiques, bourrés de fioritures célestes et de dissonances enivrantes. Deux joyaux qui brillent de milles couleurs plus éclatantes les unes que les autres. Ces deux pistes sont tout aussi essentielles que les 4 officielles de l’album et sont, pour moi, part intégrante du périple sonore qu’est « The Clown ».

Un excellent Mingus (comme toujours).


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John Coltrane – Interstellar Space

Enregistrement : 1967
Année de parution : 1974
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Impulse! – 2000
Style : Free Jazz SUPRÊME

Tiré des ultimes sessions studio de Coltrane (en 1967) avant son départ soudain pour d’autres sphères, Interstellar Space aura dû attendre 7 longues années avant de mériter sa sortie dans les bacs. Et pourtant, il s’agit là d’une des meilleures offrandes discographiques du plus grand saxophoniste de tous les temps. Le 22 Février de cette année, Coltrane est entré au studio, accompagné seulement du percussionniste/batteur Rashied Ali (musicien exceptionnel et pierre angulaire de la dernière période de la carrière de John). Ce qui s’est passé cette journée d’hiver n’est que pure magie. Composé uniquement d’une série improvisées de duos sax/drum ahurissants, Interstellar Space nous fait goûter, plus que jamais auparavant, cet ailleurs inouï qu’évoque la musique fiévreuse de l’homme suprême (dixit Christian Vander).

Aussi bizarre que cela puisse paraître, dans mon introduction à Coltrane, j’ai d’abord écouté le très classique et enfumé Blue Train, grand disque de Hard-Bop puis j’ai sauté directement à la case intergalactique avec ce disque (sans passer par les cases obligées « Giant Steps », « Africa/Brass » et « A Love Supreme » au préalable). En musique, j’ai toujours été un pique-assiette intrépide, faut dire. Mes jeunes oreilles ont littéralement été déviergées en l’an de grâce 2002 par cet album plus grand que nature et, fait encore plus étrange… j’ai adoré. J’ai découvert le Jazz Libre avec Interstellar Space et j’ai découvert aussi à ce moment que j’adorais cette forme de musique complètement jusqu’au boutiste, extrémiste à souhait, sans entrave aucune, chaotiquement belle et qui dépasse toute forme de frontière mélodique… Cet album m’a grand ouvert les portes sacrées des « For Alto » de Braxton, du « Karma » de Sanders, du « Spiritual Unity » de Ayler et j’en passe. Et je ne remercierai jamais assez Coltrane pour cela.

Rashied et John, en pleine lévitation sonore…

Le choc est rude, en effet. On est assailli par la batterie polymorphe du démon-batteur qu’est sieur Ali ainsi que les cris saxophoniques multiples d’un Coltrane en transe. « Mars », planète de la guerre, se pointe à l’horizon, introduite (comme toutes les pistes) par ces bruissement de cymbales. Devant ce foutoir pouvant sembler incohérent, on peut avoir le goût de prendre nos jambes à notre cou et de se sauver loin loin (pour écouter un vieux Miles Davis de l’époque « Prestige », bien plus rassurant)… Mais il suffit de tenir bon et de se laisser porter célestement à travers la stratosphère de ces planètes et ces nébuleuses réinventées (de manière sonore) par nos deux compères qui vont toujours plus loin dans l’innommable et l’inconcevable.  Et on finit par y voir briller dix millions de couleurs fantasques, d’en apprécier les contours brumeux, de saisir ce dialogue fou qui sévit entre les deux instruments. On finit par le trouver beau, cet abîme de sons démentiels. Oui, il faut juste fermer les yeux et se laisser porter là où John et Rashied sont en train de se porter eux-mêmes…

Ce disque est voyage initiatique. Ce disque est beauté suspendue en apesanteur, une beauté féroce que seul Coltrane savait atteindre. Achetez vos billets et préparez vous à partir loin, loin, loin…


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OutKast – ATLiens

Année de parution : 1996
Pays d’origine : États-Unis
Édition : 2 x Vinyle, LaFace Records (VMP) – 2021
Style : Southern Hip Hop, Conscious Hip Hop

Ici, ils entrent dans la stratosphere. Le son s’est adouci, oscillant dans des sphères soul funky ; mais il est aussi devenu céleste, cosmique, plein de relief velouté. Des beats cinématographiques-en-IMAX-façon-hip-hop-90s viennent secouer le tympan dès l’intro portée par cette voix féminine sirupeuse. Puis c’est les flow incrédibles respectifs de Big Boy et Andre Benjamin qui viennent démolir tout sur leur passage, mais en conservant ce « swag » si caractéristique du premier album. Ils sont encore jeunes ici, mais ils sont à leur meilleur. Lyriquement, c’est juste une orgie. Tu peux pas te tromper avec les 6 premiers morceaux. C’est bombe après bombe. Ça s’enchaîne à perfection, comme 6 Hosomakis que t’engouffres avec délice tour à tour. OUMAMI pour tes oreilles, bro. Ça glisse à l’intérieur. Ça te jette le cerveau à terre. Ça coule de partout. Et ça sent l’arabica pur. Et la suite n’est pas en reste. Moins poppy, mais plus intellectuelle, plus VaPoReUsE et diffuse, obtuse même…

Tu dérives dans les méandres extra-terrestres de ces boucles hypnotiques, sussurées par les architectes d’un rap nouveau. Et pendant que t’es confortablement assis dans toute cette voluptueuse groovitude, ces 2 mecs et leurs amis t’assassinent avec leur flow léthargiquement violent. Et rarement mort n’aura été aussi délicieuse. Jazzy. Funky. Droguée. magique et sans douleur. Vaisseau spatial vermeil-cramoisi-mauve-jaune-éclatant qui fait des loopings au ralenti dans une mer de supernovas. Joie.


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Keith Fullerton Whitman – Lisbon

Année de parution : 2006
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Kranky – 2006
Style : Ambient, Drone, Glitch, EAI, Field Recordings

Un après-midi ensoleillée dans le parc Eduardo VII à Lisbonne. Sur la kétamine. Avec Keith Fullerton dans les oreilles. De la musique VERTE. Tout devient VERT. L’herbe grandit à vue d’oeil, recouvre les arbres, recouvre la ville au loin, les gens, les autos, les bâtisses, les statues… Puis, le Soleil même ; qui prend une teinte verdâtre lui aussi, qui envoie ses rayons électroniques transpercer les pores de ta peau. Ton corps qui s’emplit de lumière féconde. Tu te transformes. Ça se met à pousser partout, en toi et tout autour. L’instrumentalité végétale-robotique. Ton âme divague puis explose en dehors de ta peau gazonnée et tu voles au dessus de toi, au dessus des abimes, contemplant cet autre univers verdâtre qui s’agence sous toi. Tu vois les arbres nouveaux pousser. Grandioses, énormes, aux grandes branches impossibles, remplies de sève luxuriante et électrique, arborant des fruits d’un jaune à te faire éclater les iris…. Tes iris qui se perdent d’ailleurs dans les milliers de jardins difformes et de parcs surnaturels qui évoluent à la vitesse grand V, qui s’érigent tout seul, s’enchevêtrent, se perdent les uns dans les autres. Tout va tellement vite mais tu es serein, bien que puissamment dépassé par les événements. Délicieusement dépassé. Le ciel n’est plus qu’un bourdonnement exponentiel de synthétiseur analogique scintillant. Il se mets alors à neiger du pollen partout. Du pollen gelé. Le monde vert devient blanc. Puis lumière pure. Tout est irradié par la lumière. Et tu te réveilles de ton songe-isolation, le cul posé dans l’herbe. La tête lourde, la bave au coin, l’oeil hagard.

J’ai hâte de faire mon jardin cet été (en écoutant du drone)


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Robbie Basho ‎– Venus In Cancer

Année de parution : 1969
Pays d’origine : États-Unis
Édition : Vinyle, Traffic Entertainment Group – 2018
Style : Avant-Folk, American Primitivism, Raga

Cette musique se passerait bien de mots pour dépeindre sa définitive splendeur. Cette musique n’est que beauté suspendue dans un ciel changeant au gré de saisons fugaces. Ces ciels d’été à l’azur fulgurant, ponctués de cirrus haut perchés aux formes toujours plus abstraites… ciels luminescents/dégagés d’automne qui laissent s’embraser des couleurs folles, véritable feux d’artifices végétaux pour les yeux de ceux qui se laissent encore envahir par la pureté des choses élémentaires. Ciels enneigés de sous-bois, qu’on ne fait qu’entrevoir entre le brun emmitouflé de blancheur irradiante des branches bienfaitrices… ciel gris, morne et pourtant rassurant de ces marches solitaires qui sont, en quelque sorte, ce qui se rapproche le plus d’une certaine forme de spiritualité pour moi.

Un homme un peu étrange (un voyageur), sa guitare acoustique 12 cordes et sa voix de barde celtique nouveau-genre anachronique en diable (qui peut autant ravir que déplaire). Juste ça, et quelques petits arrangements baroque typique de l’époque (on est en 69) ci et là. Et ça te tisse des symphonies de « courant de conscience » grandioses. Des liturgies d’arpèges qui peuvent donner des frissons d’extases à quiconque n’a pas une pierre dans le poitrail. De la simplicité mais dans sa forme « magistrale » ; qui va au bout de ses racines flamboyantes, qui met en lumière le foisonnement intrépide qu’il y a au coeur des choses vivantes, des êtres.

Parfois, c’est Robbie qu’il te faut pour comprendre.


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Kali Malone – The Sacrificial Code

Année de parution : 2019
Pays d’origine : États-Unis
Édition : 3 CDs, iDEAL Recordings – 2019
Style : Drones d’orgue, Minimalisme

Notes sur l’enregistrement :

  • « Canons for Kirnberger III » (pistes 1 à 3) jouées et enregistrées par Kali Malone à L’École royale supérieure de musique de Stockholm.
  • « Norrlands Orgel »(pistes 4 à 6) jouées et enregistrées par Kali Malone, avec l’assistance de Karl Sjölund au Studio Acusticum de Piteå.
  • « Live in Hagakyrka » (pistes 7 à10) jouées par Ellen Arkbro et Kali Malone ; enregistrement par Rasmus Persson à l’église Haga kyrka de Gothenburg.
  • *Mastering par Rashad Becker

3 CDs d’orgue dronesque ?!? Serait-ce le wet dream absolu d’un certain Yannick Valiquette qui prend vie ? Oui, tout à fait. Et un peu le mien aussi (ouais Yanni, t’as pas le monopole de l’appréciation « organesque » ; sorry bro)… Kali Malone est une jeune américaine qui a grandi dans le Colorado et qui a fait des études en chant classique. À 16 ans, elle rencontre Ellen Arkbro lors d’un spectacle à New York et décide d’aller lui rendre visite à Stockholm l’année suivante. S’ensuit alors une grande période formatrice pour Kali qui se met à faire de la musique (improvisée surtout) avec une panoplie de musiciens là-bas. Elle tombe littéralement sous le charme de la Suède et de sa scène musicale underground foisonnante. Elle décide d’y d’émigrer sur un coup de tête, à ses 18 ans, avec pour seuls bagages son ampli de guitare Fender et quelques pédales. 6 ans plus tard, elle vit toujours à Stockholm, y poursuit des études en composition électro-acoustique et y a enregistré plusieurs disques (dans différents genres) formant une discographie déjà fascinante. Pas mal pour une demoiselle qui n’a que la mi-vingtaine !

En 2018, Malone publie un EP qui rassemble 4 improvisations qu’elle a faîte à l’orgue dans une période donnée (2016-2107). À son écoute, on comprend rapidement qu’elle a trouvé là un instrument de choix pour exprimer toute sa sensibilité artistique et mettre en musique son monde intérieur où mélancolie funéraire et somptuosité automnale s’enchevêtrent. C’est d’ailleurs avec ces litanies cafardeuses et désolées que j’ai initialement abordé le corpus de l’américaine. Ce que je ne savais point à ce moment, c’est que cet exercice (déjà sublime) ne serait qu’une mise-en-bouche pour sa plus grande réalisation discographique jusqu’à ce jour : Le Sacrificial Code (ici chroniqué).

Donc… Comme je disais, on a ici affaire à 3 CDs avec uniquement de l’orgue (mis à part une courte piste qui introduit le 3ème disque et qui met en scène les cloches de l’église luthérienne Haga kyrka de la ville de Gothenburg). C’est donc un album pour oreilles avertis seulement ; pour ces aventureux contemplatifs-statiques qui aiment se laisser emporter et bercer les tympans par une musique qui prend tout son temps pour imposer son atmosphère quasi-figée et ensorcelante. Car quand il est question de drone, il est souvent question aussi de patience, de méditation, de voyage intérieur, d’engourdissement de l’âme… Il faut laisser chaque note nous englober, chaque réverbération du divin (et colossal) instrument nous tétaniser jusqu’à ce qu’on réalise qu’on est littéralement sous hypnose. Ce n’est donc pas un opus qu’il faut se farcir dans n’importe quel contexte… Mais quand c’est le bon moment, bon Dieu qu’on peut partir loin avec cet album et toucher/gouter à une sorte d’absolu miraculé ! Et on se dit alors qu’il n’y a pas musique plus belle, plus essentielle que cela !

Il est nécessaire de souligner ici le superbe travail de « miking » effectué par Malone. En plaçant les micros stratégiquement très près des tuyaux de l’orgue, elle a réussit à éliminer autant que possible les identifiants d’environnement ; en supprimant essentiellement la grande réverbération de hall si inextricablement liée à l’instrument en temps normal. L’orgue sonne donc vraiment différemment de ce qu’on à l’habitude d’entendre… Il est plus doux, plus près, plus intimiste, plus frêle, moins hautain, moins victorieux, moins romanesque. De plus, dans sa manière de jouer, Kali s’est efforcée de se libérer de tics que peuvent avoir les organistes qui se laissent emporter bien souvent par l’émotivité du moment, la toute puissance de l’instrument et les élans expressifs qui en résultent dans la performance. Son jeu (et celui d’Arkbro sur le CD 3) est lent, délibéré, stoïque, raidi, gelé, presque impassible… et il invite donc au recueillement le plus complet.

C’est vraiment un de mes albums préférés de 2019. Voilà là une oeuvre puissante qui va m’habiter longuement et que je me plairai à écouter et réécouter lors de ces jours d’infinie grisaille (qu’elle soit physique ou psychique).


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Sun Ra – Cosmos

Année de parution : 1976
Pays d’origine : États-Unis
Édition : Vinyle, Inner City – 2010
Style : Avant-Garde Jazz, Jazz Fusion, Spiritual Jazz, Free Jazz, Post-Bop

Hey toi jeunot… Oui toi ! Tu te cherches un album de Sun Ra qui peut PRESQUE (je dis bien « presque ») jouer en fond sonore lors de ton souper spaghetti du mardi soir en famille ? Tu veux aussi que ce disque, par le fait même, fasse en quelque sorte le pont entre le Sun Ra acoustique des débuts et le Sun Ra plus funky/électro/discoïde de la deuxième moitié des seventies acidulés ? Bref, tu veux une fusion quasi-parfaite de tout le spectre sonore de l’homme casqué de Saturne ; mais sans verser trop profondément du côté de ses essais Jazz Libre chaotiquement décalibrés (que tu te réserves plutôt pour ces moments de recueillement solitaire suprême aux heures pâles de la nuit)… Et bien, j’ai justement la galette qu’il te faut !

Bienvenue dans ce Cosmos bienveillant, à la fois grisant/opiacé/foutraque par bouts (ça demeure du Ra Soleil après tout) mais quand même bigrement bien structuré et finement ficelé. C’est pas mal le disque parfait pour s’initier au compositeur/pianiste/philosophe des étoiles préféré des petits et des moins petits. On y retrouve des pistes très Swing qui rappellent les offrandes discographiques late 50s/early 60s de l’Arkestra mais le tout saupoudré par cette petite touche jazz-ambient-relax promulguée par le space moog onirique de monsieur Ra (instrument qui était son nouveau petit joujou préféré à ce moment là). Le vaisseau-arche traverse ici une galaxie particulièrement smoothy-licieuse, constituée de planètes(-pistes sonores) bleutées-pourpres-argentées.

L’ambiance d’un disque de Sun Ra est toujours extrêmement particulière. Il faut écouter quelques disques de l’homme pour commencer à pénétrer vraiment dans son univers bruitatif totalement « autre »… La musique de Sun Ra, c’est un rêve. Du Dream-Jazz en somme. Et parfois, nos rêves sont plus concis, les contours plus nets, mieux dessinés ; ça se tient quand même bien… d’autres fois, c’est juste du maboulisme pur jus ; la réalité n’est plus qu’un distant souvenir, tout s’efface, se disloque et se reconstruit célestement sous de nouvelles formes et anti-formes dans la chambre nuptiale de Morphée… Mais peu importe le degré de déraison du dit songe, il y a toujours ce petit côté brumeux-irréel-nébuleux. Et cet aspect là est toujours prévalent chez Sun Ra… Et teinte donc ce Cosmos tout chimérique qu’il l’est. Claviers atmosphériques, basse électrique, flûtes et saxo multiples, basson, clarinette, trompette, cor français, batterie, trombone et voix disparates (qui récitent un mantra sur la première pièce de la Face B, superbe)… Tant d’éléments contribuant à produire ce brouillard jazzy narcotiquement vôtre, cette substance sonore affranchie, énigmatique et belle à en pleurer.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :