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Michael Pisaro, Oswald Egger, Julia Holter – The Middle Of Life (Die Ganze Zeit)

Année de parution : 2013
Pays d’origine : États-Unis, Italie
Édition : CD, Gravity Wave – 2013
Style : Drone, Field Recordings, Classique contemporain, Poésie

Magnifique co-composition de Michael Pisaro et Julia Holter basée sur des poèmes de l’Italien Oswald Egger. La pièce de presque 50 minutes s’articule autour de deux enregistrements de terrain naturalistes. Le premier est prélevé depuis les rives de la rivière Große Mühl (côté autrichien) ; le second, enregistré 500 mètres plus loin, toujours aux abords de la rivière. Ces deux field recordings (reposants, hypnagogique et parfois mystérieux) accompagnent une musique très minimaliste, qui se décline en drones paisibles, façonnés d’instruments distants (piano, guitare, flute), de tons sinusoïdaux et de samples d’autres oeuvres de Pisaro. La narration des poèmes de Egger (en différentes langues, par différents intervenants, dont Egger lui même) vient parfaire le tableau.

Puis, à 39 minutes environ, on entend la voix de Holter qui chante un air magnifique, aux sonorités médiévales. Elle est ensuite relayée par Pisaro au piano, qui interprète « For One or More Voices » (une compo de Holter) et c’est immensément beau. Le tout se conclue comme cela a commencé, dans cette mer de sons aquatiques, de chants d’oiseaux, de vent gémissant… Paisiblement, sereinement.


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UgUrGkuliktavikt – Noli metuere mox invictum cor meum, pro magnis quam exspectationibus

J’avais oublié de vous partager ce court morceau de UgUrGkuliktavikt qui vient clore le triptyque consacré à la déconstruction complète, irrémédiable et totale d’archives sonores immémorés… Sur cette piste (qui fait office de « coda » après les deux premières pistes beaucoup plus longues), le chant choral de « Videmus nunc per speculum in aenigmate » et l’orgue de « Organum Psychosis » se rencontrent à mi-chemin entre paradis et enfer.

Bonne écoute aux spectres incandescents, aux entités cosmiques et aussi aux hamsters. N’hésitez pas à visiter la page Bandcamp d’UgUrGkuliktavikt pour d’autres festins bruitatifs. Je vous rappelle aussi que vous pouvez aussi acheter une copie cassette de mon album De Vermis Mysteriis sur le Bandcamp des Cassettes Magiques (à savourer en lisant un p’tit Lovecraft !)..

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UgUrGkuliktavikt – Organum Psychosis

UgUrGkuliktavikt (le projet de votre humble serviteur) récidive avec la suite logique de Videmus nunc per speculum in aenigmate. Il s’agit de la partie deux d’un triptyque consacré à la déconstruction/déconcrissage de musiques glanées sur les archives internet… S’en résulte des collages sonores assez troubles, parfois cauchemardesques ; parfois rêveurs. « Videmus » était surtout centré sur le chant choral et la musique médiévale, mais comme son nom l’indique, « Organum Psychosis » se concentre surtout sur des samples d’orgue. Je crois que les fans de Basinski, The Caretaker, Gisèle Vienne et de la trame sonore du film-culte The Carnival of Souls seront ravis et satisfaits….

Bonne écoute, qui que vous soyez (et surtout les fantômes). Et n’hésitez pas à visiter la page Bandcamp d’UgUrGkuliktavikt pour d’autres horreurs anti-musicales. Vous pouvez aussi acheter une copie cassette de mon album De Vermis Mysteriis sur le Bandcamp des Cassettes Magiques, le label trifluvien le plus sensasssss de tous les temps.

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Michael Pisaro – Fields Have Ears (6)

Année de parution : 2012
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Gravity Wave – 2012
Style : Musique électro-acoustique, Field Recordings

L’univers affligé. Un guitariste errant, sans le sous, triste comme les pierres. Il va de ville en ville, vêtu de lambeaux gris, jouant la musique la plus désolée du monde entier. Guitare éparse et vétuste… quelques notes qui se perdent dans les échos langoureux des rues mornes et achalandées. Personne ne porte attention à lui. Il déclame ces quelques accords au vide, la larme à l’oeil, les lèvres fendues d’un rictus douloureux… Ses mains sont gelées. Le vent d’automne est impitoyable ; glacé et soupirant. Chaque humain qui passe devant lui est comme un insecte géant. Regards frigides et mauvais. Ils portent des costumes du dimanche. Dimanche funéraire. Vestes et par-dessus noirs. Chapeaux froissés. Mines grises. Le guitariste pleure maintenant. À chaudes larmes. Tout le monde l’ignore. Ses larmes coulent à flots, dans l’indifférence totale. Quand il sera mort, peut-être réagiront t’ils enfin ? Peut-être sera t’il perçu comme un génie ? Quand ses membres transis auront eu besoin d’être amputés l’hiver prochain (cet hiver qui ne vient jamais, car l’automne paraît éternel et impassible), sera t’il louangé, aimé, acclamé ? Il continue sa morne offrande usée… Parce qu’il ne sait rien faire d’autre. Les lampadaires grésillent. Le vent mugit encore. Les voitures passent à un rythme effréné ; le bruit de leur suspensions rouillées résonne dans la fin du jour.

Entre chien et loup… Le Soleil semble se coucher depuis des millénaires sur une ville déjà endormie depuis des siècles… C’est comme si il n’y parvient pas. Le Soleil est une plaie crevée et il expire douloureusement à l’infini, dans une douleur terrible et rance. L’azur est maculé de son sang vermeil, cramoisi, rosâtre. Un vieux fou à l’apparence plus déglinguée que notre piètre protagoniste passe et dit : « On a tué le ciel. Sa sève putrescente coule à grosses gouttes et empoisonne notre air, empoisonne nos cours d’eau, empoisonne nos âmes, empoisonne nos vies… C’est un temps de sorciers, de cafards et d’électricité… Oh, ils sont morts. ILS SONT MORTS ET ILS NE LE SAVENT PAS ENCORE ! »…. Puis, l’étrange humain, mi-clochard mi-savant, s’en va mollement dans la nuit qui n’arrive pas à naître, le regard triste, la mine grise, la peau suintante, les vêtements déchiquetés, la barbe grisonnante, ses yeux de biches crevés…

Le musicien délaissé est maintenant accroché à l’arrière d’un wagon de train industriel. Rouille, graffitis défraichis et puis… ce son réconfortant, monotone, régulier. Le passager clandestin a l’estomac tenaillé par la faim et grugé par des vers naissants… À moitié endormi, moitié délirant ; il voit défiler la ville croupissante ; comme une toile de Giorgio De Chirico. Puis ce sont les plaines, lasses et accablées. Et enfin : la forêt noire. Là où croupissent les ténèbres originelles. Les ombres sont toujours avides, elles aussi… Il voit des spectres y voleter ça et là, des feux follets, des lampyres chatoyants. Foisonnement de couleurs moribondes, qui s’étiolent, bientôt échues…

Le guitariste pourrait se laisser tomber. Ce serait tellement facile. Laisser les rails et les galets dévorer sa peau, rompre ses os, déchiqueter son être tout entier… Se laisser engloutir par la gueule grande ouverte du crépuscule. Mais le chant des oiseaux nocturnes le détourne de ce sombre dessein. Il essaie de repenser aux événements… À la maison… Cette maison fatiguée et gémissante qu’il a du quitter, faute de pouvoir la maintenir… Au jardin flétri, envahi par les mauvaises herbes qui grugent tout. Jardin gris, pourpre, cramoisi, laissé à l’abandon. Jardin qui jadis fut magnifique, luxuriant, coloré… entretenu. Entretenu par elle… Il revoit la balançoire en lambeaux, là où elle aimait s’asseoir les derniers mois, fatiguée, tellement fatiguée, mais pourtant souriante… Le corps ravagé, le mal qui la bouffait toute crue, qui l’anéantissait un peu plus à chaque jour, le mal qui gruge, avide, toujours plus avide… Il repense à son dernier souffle… NON, ça ne se peut pas ! Elle ne peut pas être morte !!! Ça ne peut pas être vrai….

Elle est morte.

Mais son sourire était vrai. Beau, pur, intense, vivant. Elle fut vivante jusqu’à la fin. Plus vivante que lui ne l’a été presque toute sa vie.

Elle demeure en lui. Nul besoin de la fuir. Elle n’est que bienveillance. Elle le guidera. Le train roule encore, vers un ailleurs encore inconnu. Quelque chose à changé autour de lui… C’est presqu’imperceptible au départ mais il réalise soudainement.. que la nuit est enfin tombée, apaisante, recouvrante, bienfaitrice. Et il y aura un lendemain. Dans le ciel étoilé, il aperçoit le visage d’une femme.


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UgUrGkuliktavikt – Videmus nunc per speculum in aenigmate

Ce nouveau méfait sonore de mon projet vaguement musical UgUrGkuliktavikt vous propose un collage confus et surréaliste d’oeuvres chorales et de musiques médiévales oubliées par la nuit des temps, de field recordings et autres poussières diverses. Le tout a été imaginé, enchevêtré, déconstruit, ré-érigé, embrumé en un après-midi, une soirée et une nuit.

Bonne écoute, qui que vous soyez. Et n’hésitez pas à visiter la page Bandcamp d’UgUrGkuliktavikt pour d’autres sacrilèges sonores.

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Artiste(s) inconnu(s) – Japanese Temple Music (Zen, Nembutsu And Yamabushi Chants)

Année de parution : inconnue
Pays d’origine : Japon
Édition : Vinyle, Lyrichord
Style : Field recordings, Shōmyō, musique traditionnelle japonaise, Drone

Ok. À la première écoute, ce disque fait peur en TABARNAK. Je sais que ce recueil de musiques pratiquées dans les temples japonais est censé être « Zen » (c’est dans le sous-titre, pardi)… mais je sais pas… Pour moi, on dirait la musique qui pourrait jouer en fond sonore dans un petit village, en pleine nuit, alors que les yōkai (démons japonais malveillants, aux attributs physiques se rapportant autant aux humains qu’au animaux) enlèvent et dévorent des enfants sous la lune vague… Différences culturelles notoires qui me séparent des Nippons, qui eux, voient là une musique invitant au calme, à la sérénité ; à faire le « vide » en soi… Alors que moi, petit blanc-bec nord-américain, j’imagine une pléiade de scénarios plus cauchemardesques les uns que les autres.

Cette musique est bien évidemment « autre » pour moi (et pour beaucoup d’entre vous, chers lecteurs). C’est de la musique d’un autre temps, de l’autre bout du monde, de l’est lointain ; qui nous provient des racines folkloriques du pays le plus fascinant du monde, le pays le plus fou, le plus énigmatique, le plus ensorcelant… Et ensorcelante, cette musique l’est. On peut s’y perdre littéralement, à mi chemin entre délice extatique et vertige troublant.

Sanctuaire shinto de Fushimi Inari à Kyoto, v. 1880

Les enregistrements ici gravés ont été enregistrés à Kyoto, ville japonaise de la région du Kansai, au centre de Honshū (la plus grande île du Japon). Ancienne capitale impériale du pays (de 794 à 1868), elle demeure aujourd’hui un joyau d’histoire et de culture, avec ses palais impériaux, ses nombreux temples boudhistes et ses sanctuaires shinto… Kyoto demeure le centre religieux de tout le Japon. À travers le disque ici chroniqué, on se concentre uniquement sur l’aspect bouddhiste de la chose.

On à donc affaire à des field recordings de chants bouddhistes tout ce qu’il y a de plus authentiques, accompagnés d’instruments traditionnels tels le « Kei » (un lourd bol métallique martelé), le « Mokugyo » ou « poisson de bois » (un instrument percussif taillé dans le bois et générant des sons caverneux), le « Taiko » (un tambour), le « Rin » (une petite clochette), le « Horagai » (instrument à vent fabriqué à partir d’une coquille de Triton géant pêché en mer) ou encore le « Shakujo » (un sistre composé de multiples anneaux qui produisent des sons métalliques en s’entrechoquant ; le Shakujo est aussi la partie supérieure d’un bâton de pèlerin appelé « khakkhara »)… Bon, même si tout ceci me fascine au plus haut point, j’ai du en perdre plusieurs. Mais cette énumération d’instruments totalement atypiques pour nos pauvres oreilles occidentales nous rappelle qu’on est totalement « ailleurs » ici… La langue est différente, le vocabulaire sonore l’est tout autant.

Provenant de Chine, les chants bouddhistes (ou « Shōmyō ») sont introduits au Japon au VIème siècle. Après 894, le Shōmyō japonais se détache des influences chinoises (car le Japon cesse alors définitivement ses missions en Chine). Le style évolue alors à sa manière à travers les siècles ; selon différentes écoles de pensée (qui s’affrontent parfois)… Le Shōmyō est un plain-chant pentatonique qui peut s’apparenter (un peu) aux chants grégoriens. Mais bon, ne vous attendez pas à entendre du Hildegarde von Bingen par ici…

Le tout se déroule ainsi : en guise d’ouverture, un instrument percussif est frappé de manière répétée ; de plus en plus vite. Puis une cloche solennelle (et disons le, un peu austère) lui répond dans l’obscurité… Elle introduit le chant des moines. Les voix sont parfois superposées, parfois en canon. Elles déclament des poèmes (les « wakas ») de la manière la plus astringente possible. Il n’y a pas d’émotion ici. Pas de lyrisme. C’est un chant qui renvoie à la discipline de soi, à la foi, à la purification de l’être… Un espèce de long drone vocal qui recouvre tout, qui peut troubler à première écoute mais qui nous entraîne imperceptiblement vers un état de grâce léthargique/neurasthénique. Le gong, les clochettes et autres instruments refont surface ça et là au travers du mur vocal quasi monocorde… Et bordel que c’est spécial. Magnifique et spécial. En fait, ces instruments marquent la transition entre un poème chanté et le subséquent. Et après la série de courts chants, un tintamarre sinistre et presque proto-industriel (composé de Rin, de Nyo et de Shakujo) retentit pour signaler la fin de la prière… Les échos s’en vont mourir dans l’éther.

Le disque comprend aussi un chant solitaire, celui d’un vieux prêtre respecté par ses pairs, qui s’accompagne lui-même au Kei et au Mokugyo. En temps que soliste, il se permets une plus grande flexibilité dans ses choix de sutras (ou sujets de discours). Le martèlement constant des instruments me fait ici presque penser à des oeuvres proto-électroniques (Varèse, Cage, etc…).

Je ne vais pas m’épancher davantage mais ce disque, c’est définitivement une porte ouverte sur un autre monde, une autre époque, une autre spiritualité, une autre manière de voir la vie. C’est le genre d’expérience sonore subjuguante que tout mélomane ayant les oreilles VRAIMENT ouvertes se doit de vivre subito presto… J’en suis à mon cinquième tour de platine et je suis de plus en plus envouté ; la tête gorgée d’images qui ne sont plus des clichés de films d’épouvantes… mais des images pas moins perturbantes ni fantasques. Un vide intersidéral. Des volutes de fumées éternelles. Un trou noir qui grandit, grandit, grandit en moi. Et le recueillement qui vient, malgré l’aridité…


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Ana Roxanne – ~​~​~

Année de parution : 2019
Pays d’origine : États-Unis
Édition : Vinyle, Leaving – 2019
Style : Ambient, New Age, Field Recordings, Spoken Word

2019 est une grande année pour l’ambient. On a eu droit à une multitude d’albums de grande qualité de la part de Saba Alizadeh, Nivhek (alias Grouper / Liz Harris), Tim Hecker, Oren Ambarchi, Jonny Nash, Matthew Sullivan, The Chi Factory, Fennesz, Caterina Barbieri et j’en passe… Mais à travers tous ces trésors sonores, une demoiselle s’est selon moi élevée au dessus du lot.

Le magnifique EP d’Ana Roxanne est une de mes plus belles découvertes musicales de 2019, ni plus ni moins. J’ai été drogué à ce disque tout le printemps et tout l’été de cette année. Je l’ai écouté un nombre incalculable de fois. Ce fut un disque-médicament ; celui qui arrivait à me calmer dans mes moments d’angoisse et d’égarement, celui qui me faisait goûter pleinement aux fins délices de la vie. Et dire que cette jeune demoiselle hésitait à publier ces travaux initialement, pensant que ça n’allait plaire à personne… Que nenni Ana !

« ~​~​~ », c’est pur et limpide. C’est éthéré. C’est infiniment beau et sincère. À travers les 6 morceaux de cette offrande discographique, Ana Roxanne nous fait voyager à travers son ambient unique et émotif, à mi-chemin entre le New Age de la fin 70s/début 80s (avec ses claviers analogiques chaleureux), le Dream Pop dans sa forme la plus minimale (pensez à du Cocteau Twins en plus lent et sublimé) et l’Ambient moderne. Le tout est aussi saupoudré de jolis passages de spoken word oniriques et de field recordings hypnotiques. Il y a aussi un côté presque spirituel à cette musique. Peut-être est-ce en partie du au fait que la musicienne a par le passé vécu et étudié à Uttarkhand (Inde) auprès d’un professeur vocal spécialisé en chant « Hindustani ». D’ailleurs, la voix d’Ana, qui n’apparaît pas sur toutes les pièces, est simplement somptueuse.

Ce qui est fascinant avec ce disque (au delà de ses qualités musicales évidentes), c’est son côté très personnel. On a vraiment l’impression que la Californienne nous ouvre une fenêtre sur son monde intérieur. Un panorama sur ses joies, ses peines, ses aspirations, son recueillement, ses passions. Ce n’est pas une mise à nue grandiloquente et théâtrale. C’est juste elle dans ces moments précieux de la vie : au piano alors que le Soleil se couche tranquillement, au jardin à pique-niquer et chantonner avec sa famille alors que le vent effleure les carillons ça et là, dans son lit alors qu’elle réfléchit à Dieu et aux mathématiques, où lorsqu’elle fredonne un vieil air de R&B en marchant dans la rue un matin brumeux et magique… On vit ces quelques instants avec elle. Et c’est un bonheur renouvelé à chaque fois.


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Michael Pisaro / Reinier van Houdt – The Earth and the Sky

Année de parution : 2016
Pays d’origine : États-Unis (Pisaro), Pays-Bas (van Houdt)
Édition : 3 x CD, Erstwhile – 2016
Style : Classique contemporain, drone-piano, lowercase, field recordings, réductionnisme

Un trottoir la nuit. Une ville. Les lampadaires qui grésillent comme pour répondre à l’appel du vent mugissant. La lune a été dévorée par des nuages invisibles. C’est un soir de Juin. Peut-être le dernier soir du monde ou encore : le premier. Un chat noir escalade les toits en tôle dans un silence quasi religieux. Aucun son… Ah oui, tiens, quelques notes d’un piano éploré qui proviennent d’une maison au loin. Sorte d’Erik Satie neurasthénique. Le son s’évanouit, comme tout d’ailleurs.

La une d’un quotidien effeuillé au sol parle du désastre. Les lumières éparses s’échappant de quelques fenêtres sont la seule preuve de l’existence humaine. Le temps est frais. 7 degrés Celsius. Le petit pont de pierre qui surplombe le lac t’appelle furtivement. De là, tu contemples l’étendue d’ébène qui se dresse sous tes iris. Tu regardes un reflet diffus et flou de toi-même dans la mare étrangère et tu te dis que tu es composé de molécules. Tu regardes ta montre. 2 heures 42 minutes. Tu n’es pas allé au rendez-vous. La loterie pour avoir ta place dans un des abris. Du temps passe encore. Et encore un peu. Tu penses à tes amours, ta famille, tes amis, ta vie machinale, au goût de ton repas préféré, à des animaux, aux atomes, aux protons et neutrons, à ce film d’Antonioni qui t’avait marqué et à cette nuit où les étoiles semblaient si proches qu’on pouvait les toucher. Septembre 2007. Ce sera l’image que tu voudras garder avec toi à la fin. Tu regardes maintenant le ciel actuel si vide et morne.

C’est l’heure. La lumière blanche vient soudainement pourfendre cette masse immobile et bizarrement, tu n’as pas peur quand elle t’englobe toute. Tu souris même alors que ta peau fond et que ton être tout entier se désintègre en un éclair, s’en allant retrouver la nuit des temps.


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Valerio Tricoli – Clonic Earth

Année de parution : 2016
Pays d’origine : Italie
Édition : 2 x Vinyle, PAN – 2016
Style : Musique concrète, électro-acoustique, Dark Ambient, Field Recordings

La beauté dans la fugacité des sons qui se perdent, se meurent, renaissent transfigurés, se fondent dans la nuit vaporeuse pour y trouver le repos éternel. Ce disque, c’est un long voyage qu’on vit, moitié réveillé-moitié endormi, vers un ailleurs qui se redéfinit constamment. Vous avez déjà eu de ces rêves surréels ou vous êtes en constant mouvement et où vous flottez rapidement à travers diverses propositions visuelles toutes plus saisissantes les unes que les autres ? Ce disque, c’est ça mais en sons (parce que « musique » n’est peut-être pas le terme approprié ici). On passe à travers des grottes glacées surplombées de stalactites millénaires, des geysers d’anti-matière, des mers d’ébènes aux reflets extra-terrestres, des forêts de lierre de cristal, des lunes diaphanes qui entourent un Soleil pourpre, des villages impies peuplés de végétaux animés, des cathédrales maudites enfouies au tréfonds de déserts de givre. Il y a des voix désincarnées aussi par ci par là, qui nous rappellent une présence vaguement humaine… Mais ce n’est qu’une transmission déformée du monde réel, qu’on reçoit de plus d’un million d’années lumières, preuve supplémentaire qu’on est loin, si loin derrière tout ça. Aussi effrayant qu’apaisant.

Juste impossible de parler vraiment de cette chose étrange en usant des termes techniques… Je n’ai pas les connaissances requises. Et même quelqu’un qui a l’oreille aiguisée ne pourra pas départager l’analogique du numérique, le field recordings mutant de l’instrument remodelé. Cette musique est matière insaisissable. Cet océan bruitatif est confusion. Et c’est là toute la magie de cette gestation sonore qui invite au rêve (et parfois au cauchemar)…

En arpentant les courbes anti-anguleuses de cet album, je revois cette cité caribéenne fantasmatique et son escalier de pierre qui semble se perdre dans les flots marins et que j’emprunte furtivement aux heures pâles d’une nuit d’espionnage, pour fuir ces guérilleros qui me soupçonnent… Je revois aussi la cabine téléphonique en métal-rouillé qui se trouve dans cette énorme pièce vide dans le sous-sol d’un immeuble abandonné au fond des bois, avec la sonnerie du téléphone qui se met à résonner grotesquement, s’adressant à moi comme un funeste présage… Je revois ce cheval agonisant dans la neige, entouré de barbelés et de coquillages géants… Je pense à ce songe (aussi fascinant que pétrifiant) dans lequel une partie du mur de mon ancien appartement se mets à noircir puis pourrir, laissant apparaître un trou noir en expansion d’où s’échappe une fumée spectrale puis éventuellement… des araignées et des mains humaines qui tentent de se frayer un chemin.

Le sommeil paradoxal métamorphosé en album, ni plus ni moins.


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Keith Fullerton Whitman – Lisbon

Année de parution : 2006
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Kranky – 2006
Style : Ambient, Drone, Glitch, EAI, Field Recordings

Un après-midi ensoleillée dans le parc Eduardo VII à Lisbonne. Sur la kétamine. Avec Keith Fullerton dans les oreilles. De la musique VERTE. Tout devient VERT. L’herbe grandit à vue d’oeil, recouvre les arbres, recouvre la ville au loin, les gens, les autos, les bâtisses, les statues… Puis, le Soleil même ; qui prend une teinte verdâtre lui aussi, qui envoie ses rayons électroniques transpercer les pores de ta peau. Ton corps qui s’emplit de lumière féconde. Tu te transformes. Ça se met à pousser partout, en toi et tout autour. L’instrumentalité végétale-robotique. Ton âme divague puis explose en dehors de ta peau gazonnée et tu voles au dessus de toi, au dessus des abimes, contemplant cet autre univers verdâtre qui s’agence sous toi. Tu vois les arbres nouveaux pousser. Grandioses, énormes, aux grandes branches impossibles, remplies de sève luxuriante et électrique, arborant des fruits d’un jaune à te faire éclater les iris…. Tes iris qui se perdent d’ailleurs dans les milliers de jardins difformes et de parcs surnaturels qui évoluent à la vitesse grand V, qui s’érigent tout seul, s’enchevêtrent, se perdent les uns dans les autres. Tout va tellement vite mais tu es serein, bien que puissamment dépassé par les événements. Délicieusement dépassé. Le ciel n’est plus qu’un bourdonnement exponentiel de synthétiseur analogique scintillant. Il se mets alors à neiger du pollen partout. Du pollen gelé. Le monde vert devient blanc. Puis lumière pure. Tout est irradié par la lumière. Et tu te réveilles de ton songe-isolation, le cul posé dans l’herbe. La tête lourde, la bave au coin, l’oeil hagard.

J’ai hâte de faire mon jardin cet été (en écoutant du drone)


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