Style : Expérimental, Post-Rock, Folk, Gothique, No Wave, Blues, Industriel, Drone, Noise, OVNI, Terreur, 21th Century Schizoid Men (& Women)
Tiens… Jusqu’à tout l’heure (et c’était déjà planifié depuis des lustres, je n’avais juste pas trouvé les mots justes pour parler de cette… immensité), j’étais bien décidé à vous introduire enfin aux charmes abominables de « Soundtracks for the Blind », l’autre testament des Cygnes, leur album double de 1996 qui avait mis fin à leur existence jusqu’à la réanimation du monstre dévoreur de mondes en 2010 par son géniteur, le père Gira. « Soundtracks » a été une révélation aussi glaçante qu’orgasmique pour votre humble chroniqueur masochiste… Il y avait TOUT dans cet album-foutoir-déréglé, TOUT ce qui me foutait la trique en musique à cette époque : du noise-rock ravageur qui te décapait la matière grise sans aucune subtilité, du post-rock funèbre qui t’arrachait le cœur à main nue pour passer dessus à coups de rouleau-compresseur (piloté par un Steve Reich réincarné en antichrist dément, au regard de suie et aux lèvres bordées d’écume), du trip-hop technoïde à la sauce Jarboe, du folk tout droit sorti du dustbowl era, de l’indus apocalyptique, du rock nihiliste de fin fond de saloon perdu dans la nuit sans lune d’une ville fantôme du sud du Texas… Bref, « Soundtracks for the Blind » est GRAND. Et il demeurera toujours un de mes albums préférés de tous les temps.
Mais, finalement, après une introspection cérébrale complète et totale, je ne peux me résoudre à en parler (du moins, pas maintenant…), parce que « THE SEER » a décidé de s’imposer à moi par ce soir sur lequel les cieux d’ébène crachent tout leur fiel. « The Seer » est tout aussi grandiloquent que son grand frère… tout aussi aussi colossal, mythique, faramineux… et encore plus noir (était-ce possible ?), encore plus fou, encore plus dépravé, encore plus monolithique, encore plus hypnotique, encore plus TOUT. C’est le disque des Swans post-retour qui s’impose à moi comme leur plus essentiel. C’est un disque-expérience. C’est l’album qui va trop loin et qui s’en moque. Michael Gira et ses acolytes déments vont au delà de vos cauchemars les plus terrifiants. Et ils en raffolent. Visions d’apocalypse, trous noirs dans un cosmos impie, douloureuses hallucinations opiacées qui tarissent le cortex de manière définitive et totale, mathématiques d’une certaine forme de chaos… L’espace temps n’a pour eux aucune importance. Ces missives possédées pourraient durer chacune une heure, un mois, un an… Ils vont au delà du temps lui-même. Ils sont à la recherche d’un absolu qu’on pourrait croire impossible, et pourtant, au fil de ces incantations-répétitives-jusqu’au-boutiste, ils le frôlent périlleusement, et ce, pratiquement en tout temps.
C’te musique, c’est comme une étoile qui s’apprête à éclater en Supernova à tout moment pour détruire absolument tout, mais qui n’y parvient jamais…. Coït interrompu et brutalement vicieux s’il en est. Swans, tout en conservant le son élaboré sur le précédent opus (« My Father Will Guide Me Up a Rope to the Sky »), se cherchent sur ces 2 disques, s’explorent et se scrutent froidement (au bistouri), cherchent à redéfinir l’innommable, se fondent en ténèbres sonores mouvantes, se noient dans le fleuve souterrain de la vie et de la mort, percutent l’irréel dans une course effrénée et sans fin…
L’Évangile selon Michael Gira. Voilà ce qu’est ce « The Seer », ou « le Voyant ». Ça s’ouvre sur « Lunacy », un espèce d’hymne désacralisé et post-apocalyptique qui fait autant penser à du Comus qu’au Nick Cave du début des Bad Seeds, avec en prime Alan Sparhawk et Mimi Parker du groupe Low qui entonnent ces chœurs dédiées à la folie. Dès cette première pièce, on comprend avec bonheur et horreur à quoi on à affaire. Ce son est communion. Ces musiciens sont dédiés à leur art et à cette vision totale et obsessive-compulsive de sieur Gira. C’est compact, lourd, carré, sans pitié et véloce à la fois. Et ça se termine avec cette guitare du sud et notre narrateur qui nous annonce que notre enfance est terminée… Quelle entrée en matière, non de dieu.
« Mother of the World » est juste sans pitié. Cette rythmique, tudieu !!! (la percu est absolument mystifiante). Et dans cette répétition funeste dans laquelle se greffe des éléments faramineux, une voix dérangée et féline vient nous miauler un mantra incongru. Et là… silence. Et respirations saccadées. Puis ça repart comme un train bourré de nitro pour se fondre dans un coda psychédélico-psychotique de cordes acoustiques et de piano désespéré. La finale est vachement « godspeedienne » tout en évitant le sublime pathos de nos Montréalais préférés. « The Wolf » ou le squelette d’un morceau folk perturbé des années 40, avec ces field recordings pétrifiants qui viennent nous annoncer de grandes choses…
« The Seer » arrive. Petite anecdote personnelle. Après une journée intense de canot durant l’été 2012, je me suis endormi (après maintes bières) dans un petit chalet old school sans électricité, en écoutant « The Seer » sur mon lecteur mp3. Quand la chanson titre est partie, avec son délire de cordes quasi noise-celtiques, de cloches, de cornemuse ensorcelée, je me suis réveillé en sursaut et en sueur, dans l’obscurité totale, sans savoir où j’étais ni qui j’étais. Et j’ai eu la chienne en TABARNAK. Le voyant, c’est 32 minutes en suspension dans un vortex d’anti-matière. Ça t’implose dans les oreilles et tu restes juste bouche-bée du début à la fin, un long filet de bave coulant au sol. I see it all, I see it all, I see it all, I see it all, I see it all… Fuck. Je l’écoutes présentement (alors qu’un orage dévaste le ciel nocturne, hachurant l’azur d’éclairs furibonds) et ça me fait encore le même effet. Ce sentiment d’être attaqué par une musique qui n’est plus que bête féroce qui veut te dévorer tout entier, s’agripper à la jugulaire, te vider de ton sang, célébrer ta chair, te pourfendre tout entier, te vomir, te rebouffer puis réduire tes os en poussière… J’aime particulièrement le moment « Home Depot FROM HELL » où on croirait entendre des scies circulaires en pleine action. Et puis cette saloperie prend tout son temps à imposer sa lourdeur dantesque. Chaque moment est gratuit, colossalement gratuit. Sont vraiment inhumains ces mecs… « The Seer Returns » continue l’errance dans cette nuit surnaturaliste et dentelée, avec la participation vocale aussi inouïe qu’inespérée de Jarboe, l’ancienne compagne de Michael Gira et deuxième tête pensante des Cygnes dans les années 80 et 90.
« 93 Ave. B Blues » est le moment le plus Scott Walker (ou « Maman, j’ai Peur ») du disque. C’est en quelque sorte la trame sonore de la rencontre entre Robert Johnson et ce bon vieux Satan dans un carrefour poisseux du fin fond du Mississippi dans les années 30… Dissonances, grincements insolites, éclatements percutants, cordes qu’on étripe, vocaux tout droit sortis d’un mantra indien dénaturé… Totalement habité, c’morceau. « The Daughter Brings the Water », avec sa néo-folk minimaliste et hantée, vint clore le premier CD de belle façon. Je ne parlerai pas du deuxième, tout aussi puissant. Je vous laisse découvrir la beauté spectrale de « Song for a Warrior » (chantée par Karen O), l’efficacité brute de « Avatar » (aucun lien avec le film avec les bonhommes bleus de Cameron, s’inquiète) et les deux morceaux-fleuves vertigineux de 20 minutes et plus qui concluent cette tentative irrationnelle et pourtant réussie qui est celle de nos acolytes : repousser la musique dans ses derniers retranchements.
Un disque comme il ne s’en fait pas. J’ai encore peine à croire qu’il existe.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Scott Walker – Bish BoschGlenn Branca – Symphony Nos. 8 & 10 (The Mysteries)Anna von Hausswolff – Dead Magic
Vague à l’âme. Mélancolie. Tristesse résignée… Ce disque en est emplit. Ça sort de tous les pores ; de tous les sillons. Album hanté, qui semble avoir déjà trop vécu. Notre Townes est abattu, maussade, triste comme les pierres. Mais de tout ce mal-être existentiel s’érigent ces chansons douce-amères, minimalistes mais profondes, percutantes, étrangement réconfortantes… Un carnet d’errances et de perdition, dont l’auteur, au plus creux de ses déboires, parvient à transformer en chef d’oeuvre luminescent, extirpant toute la beauté sublime du pathos. Chanter malgré la désillusion, les échecs et les larmes… for the sake of the song. Car la beauté est dans toute chose.
Je vois en cet éponyme de Townes Van Zandt le reflet outre-atlantique du « Five Leaves Left » de l’ami Nick Drake. Mais là où l’amertume de Nick provenait d’une dépression profonde, celle de Townes vient de ses relations brisées et de ses multiples addictions (héroïne, boisson). Deux hommes qui souffrent. Deux génies musicaux qui subliment cette souffrance en chansons magnifiques, renversantes, indémodables ; qui vivront éternellement, influençant générations et générations d’artistes, réussissant à atteindre l’âme (et les tripes) de tout mélomane. Car la souffrance est universelle. Et l’être humain (dans une vaste proportion, désolé messieurs les sociopathes) est capable d’empathie pour son prochain ; et aussi pour soi. Et quand les humains vivent des déceptions, des coups de blues, des revers… Ils ont parfois besoin de pleurer un bon coup, de se bercer dans ces univers cafardeux (mais hautement poétiques) un moment, d’entendre une voix leur dire « ça ne va pas trop moi non plus. Mais c’est aussi cela parfois, vivre ».
La vie est parfois dure et cruelle… Mais la vie est aussi beauté infinie. Donc fermez les yeux, et écoutez Townes jouer de la guitare et chanter toute la misère du monde. Vous l’entendrez alors, cette infinie beauté.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Nick Drake – Five Leaves LeftVic Chesnutt – West of Rome Mickey Newbury – Looks Like Rain
Louis-Philippe Cantin est un chantre psychédélique trifluvien des temps modernes. Homme aux talents multiples, sieur Cantin est auteur-compositeur-interprète, chanteur-parolier-guitariste du fabuleux groupe Perséide, sonorisateur, rédacteur (entre autres pour DICI) et traducteur. Bref, un couteau-suisse sous forme humaine.
Il prend congé momentanément de ces multiples occupations le temps de nous partager ses 15 Fréquences Ultimes. Et nous l’en remercions grandement, vu l’intense bonheur auditif qui s’emparera assurément de toute personne (humaine ou animale) qui se laissera tenter à appuyer sur l’invitant bouton fléché ci-haut (communément appelé « PLAY » dans la vie de tous les jours). S’ensuivra alors une « masterclass » de rock psychédélique, qu’on parle de revival ou de celui de la vieille école, avec quelques merveilles acid folk disséminées ça et là. Un régal dont vous me donnerez des nouvelles !
Mais ce n’est pas tout : comme Louis-Philippe ne fait pas les choses à moitié, il a empoigné sa plume (qu’il manie fort bien d’ailleurs) pour nous décrire ses sélections. Le tout est dispo ci-bas.
Je souhaite une FANTABULESQUE ™ écoute à tous les fans de Tolkien, aux chamans étoilés des temps rétro-nouveaux, aux arbrisseaux enchantés et à tous ceux qui ont des tibias.
Tracklist:
Nick Drake – Cello Song
Matt Berry – October Sun
Communicant – Sun goes out
The Brian Jonestown Massacre – Super-sonic
Elephant Stone – Sally Go Round The Sun
Bo Hansson – Leaving Shire
Jacco Gardner – Volva
Pink Floyd – The Scarecrow (Pathé pictorial, July 1967)
Jonathan Personne – Terre des hommes
Chocolat – Gobekli Tepe
Kikagaku Moyo – Smoke and Mirrors
Population II – Attraction
Morgan Delt – Barbarian Kings
Wolf People – Kingfisher
Cory Hanson – Replica
Louis-Philippe Cantin commente sa sélection
Difficile, en quinze tounes, de résumer ce qui contribue à sculpter notre visage de personne créatrice. J’ai donc tenté, autant que faire se peut, de rester spontané dans mes choix ; d’indiquer les premières choses qui me venaient à l’esprit. Celles et ceux qui connaissent la musique de Perséide pourraient trouver évidents certains de mes choix. C’est qu’en listant ces tounes-là, j’ai essayé de laisser de côté mon ego. Rien ne sert de vous proposer la musique la plus obscure possible juste pour montrer que je suis un geek qui connaît plus ça qu’un autre. Le partage n’est pas une compétition.
Bonne écoute !
Cello Song – Nick Drake Avec Nick Drake, on s’éloigne beaucoup de l’étiquette sonore de Perséide. Or, c’est le premier artiste qui m’est venu à l’esprit. Les albums de Nick Drake font en fait partie des albums que j’écoute le plus. Ils me chavirent à chaque fois. Je me souviens de l’avoir découvert avec la compilation Way to blue : an introduction to Nick Drake. Un ami disquaire m’avait proposé de CD à 5$ en me disant « Achète ça sans l’écouter, je suis sur que tu vas tripper! » Tout en confiance, j’ai acheté le disque que j’ai déballé aussitôt arrivé dans la voiture. « Cello song » est la première pièce de cette compilation. J’ai automatiquement été séduit, bouleversé, impressionné et bercé par la musique douce et tragique de Nick Drake. Son jeu de guitare m’a jeté à terre dès les premières notes de « Cello song ». J’ai finalement écouté tout l’album avant de sortir de la voiture. Quand je suis arrivé chez moi, j’ai aussitôt pris ma guitare et tenté de l’accorder différemment.
October Sun – Matt Berry Je suis un gros fan du mockumentary néo-zélandais What we do in the shadows, film duquel est tirée une série télé du même nom. Or, je ne suis pas vraiment bon pour retenir le nom des acteurs. Ça m’a donc pris un moment pour comprendre que le puéril Laszlo de la télésérie était en fait LE Matt Berry qui fait de la musique folk psychédélique. Si j’avais été Britannique, j’aurais probablement connu la vedette bien avant de découvrir son projet musical plutôt niché, mais la vie nous réserve parfois des surprises. Son album Phantom Birds m’a obsédé. Il a aussi actionné mon obsession pour le pedal steel et m’a poussé à vouloir en intégrer à notre album Les couleurs d’été. Merci à Raph pour ça! Cela dit, je propose la chanson « October sun » qui provient de l’album Kill the wolf parce qu’elle me donne l’impression de prendre un bain de soleil dans un champ au Moyen-Âge. Il y a quelque chose de profondément païen dans cette chanson. J’aime beaucoup les voix, le texte et les référents acid-folk qui construisent la toune.
Sun goes out – Communicant Certains crieront au rip off de Tame Impala : Ben oui! ça ressemble pas mal à du « vieux Tame Impala ». Évidemment, je suis un gros fan d’Innerspeaker et du mythe qui entoure Kevin Parker. Tant qu’à en mettre dans cette playlist, je me suis dit que je pouvais proposer quelque chose qui viendrait satisfaire les nostalgiques qui voudraient que Tame Impala soit resté psych! Communicant maîtrise sans l’ombre d’un doute les codes qui font la néo-psychedelia aux tendances Dream pop. On sent les sixties, on sent le nasillard à la John Lennon et le fuzz est bien grinçant. Bien établir les codes tout en restant trippant et catchy demande à la fois du contrôle et de l’authenticité. Alors bravo Communicant! J’attire aussi votre attention sur les référents solaires des deux dernières propositions. Pour moi, le lien entre le soleil et la musique psych rock contemporaine est indéniable. J’y pense beaucoup quand j’écris : je trouve que le référent est plus facile à intégrer en anglais qu’en français. Dans tous les cas, je citerai le jeu vidéo Dark Souls à ce sujet : « Praise the sun! »
Super-sonic, The Brian Jonestown Massacre Il y a un avant et un après notre découverte de Brian Jonestown Massacre. À l’époque où ce groupe est entré dans ma vie, par le biais d’une suggestion d’un collègue de travail avec qui je discutais des Stone Roses, j’ai senti que le projet d’Anton Newcombe représentait une sorte d’autorisation à garder ça simple. On aime tous les Beatles (ou presque), mais autant les Beatles ont construit dans notre imaginaire l’idée du « band de ti-gars qui sont partis de rien », autant ils ont contribué à légendifier le processus d’écriture de chansons et, surtout, celui de l’enregistrement d’albums. Avec les Beatles, l’accessible et l’inatteignable se côtoient. Je ne me suis jamais vraiment identifié au mouvement punk. Je suis trop calme pour la rébellion qu’on crie dans les rues et j’aime trop la forêt pour m’attacher au caractère urbain du punk. La simplicité musicale, le désir d’émancipation et le rappel que tout est possible, si je l’avais frôlé avec Nirvana quand j’étais ado, je l’ai associé à ma pratique grâce à Lou Reed, mais aussi grâce à Brian Jonestown Massacre. Évidemment, j’ai vu le film Dig! et je connais le mythe autour du personnage de Newcombe qui, aujourd’hui semble s’être calmé. Pour moi, Anton Newcombe est un travailleur acharné qui a construit une scène autour de la volonté de bâtir une communauté musicale et de celle d’aboutir à un son nouveau, mais qui assume l’emprunt sans scrupule. Ses slogans comme « Keep music evil » ou « Make music everyday » m’accompagnent tous les jours. Si c’est encore disponible, vous irez visionner la performance de cette chanson au festival Levitation au Texas. Rishi d’Elephant Stone y joue du sitar.
Sally Go Round The Sun – Elephant Stone Essence du rock psychédélique. Y’a du sitar comme référent à George Harisson, y’a une progression d’accords répétitive typique au genre (Est-ce 1-3-5?), y’a des sons à l’envers, y’a du fuzz, le mot soleil se trouve dans le titre. Avec Elephant Stone, j’ai aussi compris que l’idée de communauté autour de la musique psychédélique (au sens bien large) existait bien au-delà des frontières géographiques. Elephant Stone est un projet basé à Montréal qui se connecte au Brian Jonestown Massacre, mais aussi aux Black Angels (allez écouter « Deer-Ree-Shee », peut-être saurez-vous deviner le jeu de mots que fait le titre). Dans le cas des trois groupes, les références sont toujours assumées : Brian Jonestown Massacre, Brian Jones des Rolling Stones ; Elephant Stone ; « Elephant Stone » des Stone Roses ; The Black Angels, « The Black Angel’s Death Song » de Velvet Underground. C’est ce type de jeu qui aide à bâtir un imaginaire, un folklore, autour du style me parle énormément et m’aide à assumer que rien n’est totalement original ou nouveau. « Touttt est dans touttt », disait Raoûl Duguay.
Leaving Shire – Bo Hansson Ceux qui me connaissent savent que je suis drivé pas deux choses : La musique psychédélique et Lord of the rings. Je n’ai jamais vraiment accroché sur tous ces bands de prog et de métal-cheval qui multiplient les références à Tolkien. Si j’aime l’idée, je ne suis pas séduit par le rendu (mais ça, c’est bien personnel!). Autant j’adore les films de Peter Jackson, autant je crois qu’ils sont venus teinter notre imaginaire autour de l’univers tolkienien. Au final, ces long-métrages-là ne sont qu’une interprétation de l’oeuvre. C’est pourquoi j’aime beaucoup me plonger dans des interprétations alternatives de Lord of the Rings. Cet album instrumental de 1970 en est un que je chéris particulièrement. Il est sombre, évocateur, mais surtout simple. Si on est habitué à la grandiose symphonie de Howard Shore, j’aime l’idée de revenir à la simplicité pour décrire la Terre du Milieu d’un point de vue sonore. J’aime aussi l’idée que cette musique est si différente de celle des films qu’elle nous oblige à s’imaginer l’univers de Tolkien différemment. J’hésitais à choisir entre « Leaving Shire » et « The Old Forest » parce que la deuxième se penche sur un chapitre que j’adore et qui fut discarté par l’adaptation de Jackson. J’ai finalement choisi « Leaving Shire » à cause de cette idée du départ. Partir en quête, fuir la mornitude, chercher l’aventure, regarder au loin sont des thèmes structurants pour mon écriture. Ces premiers chapitres de Lord of the Rings, alors que les Hobbits quittent leur pittoresque pays, sont empreints d’une symbolique qui m’accompagne tous les jours.
Volva – Jacco Gardner Je n’ai jamais rencontré Jacco Gardner, mais je sais qu’on a une chose en commun : On adore l’album Lord of the Rings de Bo Hansson! L’album Cabinet of curiosities et l’album qui le suit, Hypnophobia, font partie des albums les plus importants de mon parcours de mélomane. Les textes oniriques, les références sonores à Syd Barrett, les harmonies à la Beach Boys, l’utilisation du mellotron : tout est là pour que j’embarque sans jamais décrocher. Comme pour Nick Drake, je crois que je vais toujours réserver un espace spécial à la musique de Jacco Gardner dans mon imaginaire. J’ai choisi la pièce « Volva » provenant de l’album Somnium pour deux raisons. Premièrement, j’étais heureux de constater, à la sortie de cet album, que Jacco Gardner proposait une œuvre extrêmement cohérente avec son processus, mais qui explorait tout de même de nouveaux horizons. Deuxièmement, j’ai choisi cette pièce parce qu’elle m’évoque, comme « Leaving Shire », le voyage et le départ. Chaque fois que je l’entend, je m’imagine une scène campagnarde, voire pastorale, un peu naïve en sorte de diorama défilant dans laquelle un personnage, brin de blé entre les dents, baluchon au dos, choisit de quitter son village pour aller voir ce qu’il y a de l’autre côté des montagnes qui le surplombent.
The Scarecrow – Pink Floyd (Pathé pictorial, July 1967) Bon! Nous y voici, je suis rendu à écrire sur Pigne Floille. Je promets de ne pas m’étirer sur le fait que c’est dont important comme groupe pis que « Dark Side of the Moon » est le meilleur enregistrement de tous les temps et blabla. Une chose est sûre, je suis un gros fan de tout ce qui entoure le fameux live à Pompéi. J’ai écrit une toune qui porte ce nom-là, je me suis même rendu dans l’amphithéâtre en Italie pour écouter Meddle. J’aurais pu choisir « One of these days » qui m’a appris que tu peux faire une toune trippante juste avec deux accords. J’aurais pu parler de « Careful with that Axe Eugene » qui m’a montré que tu peux faire une toune trippante avec juste UN accord (et qui est drôlement avant-gardiste par rapport au métal quand au pense au fait que Roger Waters y scream). J’aurais aussi pu parler de mon amour inconditionnel pour la chanson « Granchester Meadows » qui, à toute heure, toute saison, me donne l’impression d’être l’été sur le bord d’une rivière. Finalement, j’ai choisi « The Scarecrow » parce que j’adore l’intégration de l’orgue Farfisa de Richard Wright dans cette période-là de Pink Floyd. Les solos toujours un peu erratiques et nasillards qu’on entend sur cette toune comme sur « Mathilda’s Mother » m’ont toujours fait tripper. Les textes naïfs, confus et féériques de Syd incarnent pour moi le Saint-Graal, voire l’Arkenstone inatteignables du relâchement en écriture. Surtout, il faut regarder la vidéo qui accompagne cette chanson en visionnant le « Pathé pictorial ». Si vous aviez de la difficulté à vous imaginer la scène que je décrivais plus haut en parlant de Jacco Gardner, je crois que cette vidéo est un bon point de départ.
Terre des hommes – Jonathan Personne L’ambiance du vidéo de Pink Floyd dont je parlais plus haut et l’espèce de candeur que réussissent à canaliser les chansons de Syd trouvent leurs échos dans plusieurs projets québécois. Jonathan Personne en fait partie. J’adore Corridor depuis leurs balbutiements, mais j’ai vraiment eu la piqûre pour les albums de Jonathan Robert. La dimension un peu plus folk dans laquelle il nous amène, celle du singer-songwriter derrière le band en est une qui me plaît beaucoup. Toutes les chansons des trois albums de Jonathan Personne se rejoignent dans leur mélancolie et leur espèce de façon de plonger l’auditeur dans un passé fantasmé qui n’existe que dans nos esprits. J’ai choisi « Terre des hommes » pour son riff de guitare incroyable et pour le passage qui dit « Évidemment, il est temps pour toi de quitter la planète ». Chaque fois que la voix se lance dans cette envolée plus haut perchée, je ne peux m’empêcher de chanter le texte à l’unisson avec ma table-tournante.
Gobekli Tepe – Chocolat Pour moi, Chocolat, Jonathan Personne et Corridor, ça flotte dans le même univers. Les projets comprennent des collaborateurs communs, certains albums se sont faits dans les mêmes studios. L’album Tss Tss de Chocolat est pour moi un incontournable de la musique québécoise pour bien des raisons. Premièrement, il donne suite à l’incroyable Maladie d’Amour de Jimmy Hunt qui, à mon humble avis, est un des albums les plus importants des 15 dernières années. Lâcher son projet solo salué par la critique alors que l’avenir ne fait que promettre pour revenir à son groupe de rock et sortir un album psychédélique plus instrumental que chansonnier est à la fois un risque pour sa carrière et une démonstration d’intégrité artistique. « Fantôme » sur Tss Tss montre qu’on peut faire beaucoup de chemin avec un seul mot. « Gobelki Tepe » prouve quant à elle qu’une seule strophe suffit à marquer l’imaginaire et à transformer une chanson jammy et répétitive en épopée épique qui nous transporte aux balbutiements de la civilisation tout en restant sensible à l’expérience humaine : « Quand la glace reviendra nous irons chasser pour toi. Quand la glace reviendra tu pourras dormir dans le vieux temple Et nos mains se rempliront d’amour Et ceux qui nous aiment se partageront nos cœurs. »
Smoke and Mirrors – Kikagaku Moyo Parmi ces groupes qui parviennent à évoquer quelque chose d’ancien sans se transformer en Dead Can Dance, il y a Kikagaku Moyo. Comme avec Brian Jonestown Massacre, il y a un avant et un après la découverte de Kikagaku Moyo. J’ai vu le groupe 3 fois en spectacle et chaque fois, j’ai été renversé. Il y a quelque chose d’extrêmement rafraîchissant dans leur acceptation de l’imperfection. En spectacle, comme sur album, ce groupe japonais sait plonger dans le vide et sait se rendre vulnérable aux erreurs, ça rend leurs jams d’autant plus excitants. La voix qui chante dans une langue qui n’existe pas ajoute une couche de crémage sur leur gâteau à la fois profondément psych-rock et folk. Je suis à l’aise de dire que Kikagaku Moyo va rester un de mes groupes préférés pendant une longue période de ma vie.
Attraction – Population II Avec Population II, on est pas dans le « non-langage » de Kikagaku Moyo, mais la façon dont le batteur et chanteur Pierre-Luc Gratton a de tisser s’approche définitivement de l’écriture automatique. L’univers lexical de Population II cadre parfaitement avec la musique que le trio propose. On entend que les idées proviennent davantage de jams que de chansons écrites avec un cahier et une guitare acoustique. La musique de Population II est sombre, primale et extériorise à notre place toutes les pulsions qu’on ne laisse pas sortir dans nos vies de tous les jours. Chaque fois que je fais tourner l’album À la Ô terre, je ne peux m’empêcher d’avoir l’impression que Population II parvient mieux que bien des psychiatres à nous faire plonger dans notre inconscient. Merci également à eux pour les incroyables sons de Farfisa sur « Attraction » et pour des gemmes de paroles comme l’extrait suivant : « Mille millions de ces hommes Aiment mille millions de ces femmes Qui s’adonnent à la plus grande et belle de leurs envies Si mille millions de ces hommes Aiment mille millions de ces femmes N’en découle rien de moins Que la vie »
Barbarian Kings – Morgan Delt Je ne me souviens plus trop de quelle façon j’ai découvert Morgan Delt, mais je me souviens avoir accroché très rapidement. Je crois que cette chanson poursuit bien là où Population II nous a laissé. Elle est sombre, kaléidoscopique et rituelle. Morgan Delt n’a que deux albums à son actif. Le premier est plus caverneux, l’autre plus solaire. Dans les deux cas, ils s’intègrent parfaitement à la mouvance néo-psychédélique tout en gardant un caractère unique qui me plaît beaucoup. J’aime particulièrement le traitement des voix dans « Barbarian king » parce qu’on dirait que c’est un reptile qui s’adresse à l’auditeur.
Kingfisher – Wolf People « Kingfisher » de Wolf People nous plonge encore dans un imaginaire ancien et suranné. Cette fois, c’est la dimension plus féodale des guitares et de la flûte qui m’a attiré dans cette chanson qui, nous berce comme un conte merveilleux et nous transporte comme un roman d’aventure chevaleresque à la Chrétien de Troyes. J’aime beaucoup ce pan du rock britannique qui assume son héritage celtique et le folklore qui vient avec. Je crois que ça ajoute une couleur plus mélancolique à un genre musical qui, lorsqu’il garde ses racines dans le blues, peut rapidement tourner en rond. Merci, donc, à Wolf People, de puiser dans ce riche univers qu’est celui du acid folk britannique pour tremper votre rock dans la potion d’un magicien à la Merlin l’enchanteur. Si Wolf People n’existe plus aujourd’hui, vous vous réjouirez d’apprendre que de ces cendres est né Large Plants.
Replica – Cory Hanson Je termine cette courte liste de lecture avec une suggestion folk qui viendra boucler la boucle qui avait débuté avec Nick Drake. Cory Hanson, le chanteur et guitariste de Wand (allez écouter leur toune « White Cat ») a deux albums à son actif et en sortira bientôt un troisième (j’écris ces lignes au printemps de 2023). Ce qui m’a tout d’abord séduit dans le premier album de Cory Hanson, c’est le côté buzzé de son folk, l’intégration de l’alto et la beauté de ses textes à la fois crus et lyriques. Cory Hanson réussit toujours à rester edgy malgré le fait qu’il nous pousse des mélodies extrêmement accrocheuses. Son deuxième album, plus country que le premier, intègre magnifiquement le pedal steel. Les deux simples qui sont parus en vue de son prochain album, « Housefly » et « Twins » me confirment d’avance que sa prochaine collection de chansons, cette fois plus grunge, me séduira autant que ses deux premières propositions.
20 ans de Cuchabata… Ça force le respect. Ce label montréalais, devenu légendaire au fil des années, c’est d’abord le bébé de David Dugas Dion ; un beau bébé étrange cogité dans sa matière grise d’ado disquaire (à Valleyfield). Faut se remettre dans le contexte des jeunes années 2000 : un monde où tout n’est pas (encore) interconnecté-interrelié-en-permanence par le sacro-saint Internet. En musique indépendante at large, les contacts, demandes de collabos et l’auto-promotion se font difficilement… alors imaginez pour la musique expérimentale-noise-rock-atonal-ambient-free-jazz-free-improv-post-toute !!! Malgré la tâche ardue qui l’attend, notre jeune David des Bois se retrousse les manches et décide de donner vie à ses rêves sonores les plus fous. En hommage à une sombre légende d’Amérique centrale (et aussi à son chat), notre jeune musicien polymorphe va créer l’étiquette Cuchabata pour éditer ses trucs, ceux de ses amis et autres compagnons de route ; le tout avec passion et assiduité, avec des moyens faméliques, pour l’amour de la musique avant-tout et le désir d’archiver/abriter ces sons dans une maison-mère prête à accueillir tous types de visiteurs (surtout les plus sautés). C’est ça le DIY, le vrai, le pur, le divin, l’authentique.
À travers ces 20 années rocambolesques, Cuchabata aura fait paraître plus de 220 objets sonores (non identifiés) tous plus bluffants les uns que les autres, ratissant large dans une panoplie de genres, tissant des liens forts avec (et entre) des artistes parvenant d’horizons divers, enrichissant fortement la scène musicale québécoise alternative et expérimentale d’une manière qui se doit d’être soulignée. Et le travail acharné de ce projet fou et inspirant continue à ce jour, pour le plus grand bonheur des mélomanes aventureux que nous sommes ici, sur les Paradis Étranges.
Pour célébrer cet anniversaire, mon pote DDD vous propose une mixtape aussi abrasive que somptueuse. Une pièce issue de chacune des parutions de 2023 de Cuchabata. Vous retrouverez ci-bas (sous la tracklist) des textes de présentation pour chaque album concerné, gracieuseté de notre curateur barbu préféré.
Bonne écoute à tout le monde (y compris les lanceurs olympiques de paratonnerres) ! Et partagez cette playlist en grand nombre !
Tracklist
La Forêt rouge – Savonner le rideau des illusions
Éric Normand – Le rire et le poignard (reprise de Tom Zé)
Red Mass – Drowned ft Giselle Webber
Feu Tétanos – Gris
ELKA DDDONG – Future Shock In The Paleocybernetic Age
FULL ASTRO – Plancher
Maxime Gervais – 18 manteaux de fourrure
Electrique Junk – No Verse Gap including Dies Irae and Just Cremate Me; I’ll Take It From There
Totenbaum Trager – Fleur VII
Peaches in Black – Les secrets enneigés d’une danse interrompue
Colmor – Par coeur
*Sélection des pistes par David Dugas Dion // montage de la mixtape par Salade d’endives.
Presque six ans suivant la parution de « Le maquillage de tout le monde coule », La Forêt rouge récidive avec un nouvel opus intitulé « Si la coïncidence se maintient ». Entièrement enregistré lors d’une journée du mois de juillet 2021 et totalement improvisé, « Si la coïncidence se maintient » prouve une fois de plus que La Forêt rouge sait à la fois se régénérer, sans pour autant trahir ses racines. Oscillant entre des pièces plus atmosphériques et d’autres plus saccadées et rythmées, La Forêt rouge nous convainc une fois de plus que ses branches sont endurcies et que ses souches sont toujours aussi insatiables et avides de transformations.
La tête de Tour de bras (étiquette indépendante rimouskoise) et du collectif GGRIL (Grand groupe régional d’improvisation libérée), Éric Normand s’adonne ici au remaniage de chansons, reprises à sa façon et agrémentées d’invité.es/musicien.nes hétéroclites. De Jacques Brel à Tom Zé, en passant par l’écriture d’Éric lui-même, tout est réinterprété de manière souvent éclatée et plutôt insolite.
111 est un travail à grande échelle, destiné à accompagner l’album précédent de Red Mass, intitulé « A Hopeless Noise ». Celui-ci contient 111 chansons séparées en 11 volumes et chaque volume est fondamentalement un album en soi. Chacun des 11 volumes représente un type de personnalité et possède ses propres images, thèmes et chansons exécutées dans un style particulier, allant du folk, au garage punk, en passant par le noise, le black metal, les compositions à base de synthétiseur, l’électro et le garage pop. Dans « A Hopeless Noise », la protagoniste principale souffre du trouble de la personnalité multiple alors que 111 explore l’idée avancée par l’auteur Grant Morrison selon laquelle, au lieu d’un complexe de personnalité unique, nous devrions adhérer à un complexe de personnalités multiples nous permettant de nous adapter davantage aux autres, d’avoir plus d’empathie envers eux et peut-être même d’éviter des psychoses sociétales à grande échelle. 111 propose principalement du nouveau matériel. Le 3ième volet de la série voit Red Mass composer des morceaux folks expérimentaux avec des thèmes liés à l’adaptabilité. Comme Red Mass à l’habitude de faire, il y a des invités spéciaux soit Giselle Webber, Hannah Lewis et Jena Roker. Le 1er single de l’album est Drowned avec Giselle Webber (Orkestar Kriminal).
Sortez l’alternatif des années 90 du gars! Pas Assez Peace? Parce que des fois, ça brasse intérieurement. Parce que des fois, ça fait du bien de crier. Parce que des fois, pester n’est pas nécessaire, on cherche la paix. Projet Solo de Vincent Latulippe accompagné parfois de Benoît Aumont-Lefrançois à la batterie. Feu Tétanos tourne la page sur un projet trop long. Tétanos est mort – Feu Tétanos vivra – Peace.
ELKA DDDONG = ELKA BONG + David Dugas Dion. ELKA BONG c’est Al Margolis (Massachusetts) et Walter Wright (Virginia (aussi membre du duo Bigbigdogdog)). Pour l’occasion, DDD s’est greffé au duo et le tout fut enregistré à distance. Al Margolis – Violon, Casio CZ-101, hautbois et piano. Walter Wright – Batterie amplifiée. David Dugas Dion – Sax alto, basse, guitare électrique et Gakken SX-150 + Moog Ring modulator.
FULL ASTRO (de FULL ASTRO) est probablement l’album le plus free jazz jamais sorti par Cuchabata Records : sax alto (Geneviève Gauthier), contrebasse (Eli Davidovici), guitare électrique (Alex Pelchat) et batterie (David Dugas Dion). Des rythmes entraînants aux explorations venteuses, en passant par la frénésie du bruit, FULL ASTRO vous propulsera au-delà de la lune, de Saturne et même au-delà de cette galaxie…
« En checkant les chansons de Torse nu, je me suis rendu compte qu’elles parlent pas mal de ne pas fiter, de se cacher, de mal feeler, de vivre en marge. Je trouve que le visuel de Laurence Lemieux représente vraiment bien ça. En ce qui me concerne, ça se retrouve sur des tounes comme Jeux vidéo, Anxiété sociale et Nos assiettes sont pleines de tristesse. Pour certaines chansons, j’ai laissé la narration à des personnages. On y retrouve, entre autres, une vedette décadente (18 manteaux de fourrure), un chat de ruelle qui aime se battre (Coco) et Joseph-Arthur Lavoie (Pour le temps d’une paix). Torse nu, c’est pas tant une question de bedaine, je pense. C’est plus dans la tête que ça se passe. Un lâcher-prise qui permet, au moins, de survivre au bordel. Un party pour mieux résister? Torse nu emprunte au post-punk et au grunge en conservant l’esprit lo-fi/casio de mes albums précédents. Maintenant, j’ai le goût de remonter un band et de faire des shows où je pourrais faire du body surfing en criant. Torse nu ou pas. » -Maxime Gervais
Pour ce troisième album intitulé « Suture Self », Électrique Junk continuent de développer le rock psychédélique teinté d’influences moyen-orientales qui les caractérise en misant sur le concept de suite, les pièces s’enchaînant d’elles-mêmes à l’intérieur de grandes structures dont les articulations contiennent des surprises à chaque détour. Des échos d’une vieille pièce liturgique émergeant de riffs lourds en passant par des moments flottants à tendance folk et des coupures abruptes, le trio s’ouvre également à des sonorités nouvelles grâce à l’aide de David Dugas Dion tout au long de l’album. Si les deux premiers albums vous ont amené ailleurs, « Suture Self » sera un voyage lysergique dans un univers qui se contient lui-même.
Nouvel album de Totenbaum Tr‰ger, « Perennials » est la suite de « Neon Flowers », paru sur l’étiquette montréalaise Samizdat Records et lancé aux Ateliers Belleville en mai 2023. Poursuivant son voyage solo, Dominic Marion continue de soumettre sa guitare à des traitements en direct afin de produire des timbres d’un autre monde. Ce nouvel album prolonge l’exploration timbrale du précédent en dessinant des paysages encore plus dilatés, où le temps paraît suspendu, où l’oreille est bercée par des sonorités qui transfigurent le timbre de la guitare électrique. Des résonances s’élèvent, étrangères à toute pulsation régulière, pour former des amas d’ombre et de lumière, des fleurs de néon vivaces, des ouvertures méditatives où s’abîmer en soi-même.
Venant de l’épicentre artistique de tiohtià:ke (Montréal), Peaches in Black se dresse en tant que phare vibrant de la diversité de genre et du féminisme dans le domaine de la musique improvisée. Reconnue pour son travail au sein de projets tels que La Loba et LUNES, ce collectif a été créé par la polyvalente multi-instrumentiste et activiste Elyze Venne-Deshaies. Avec un dévouement inébranlable à l’inclusivité et à la célébration des voix diverses, la mission fondamentale de Peaches in Black est d’étendre une chaleureuse invitation à de nombreux artistes talentueux qui s’identifient comme queer. Ensemble, iels créent un espace inspirant où la musique et la communauté s’entremêlent, le tout accompli grâce à l’acte puissant de l’improvisation collective. Dans leur collaboration harmonieuse et spontanée, Peaches in Black favorise un environnement où l’échange d’idées musicales novatrices prospère; reflétant un profond engagement envers la promotion de la créativité et de l’unité parmi les artistes historiquement marginalisés. Ce collectif est non seulement un témoignage du pouvoir transcendant de la musique, mais aussi un témoignage de l’impact profond de l’acceptation de sa véritable identité au sein d’une communauté solidaire et créative.
Colmor est le projet solo/collaboratif de Tommy Johnson, membre du groupe Populi et anciennement de IDALG, Ponctuation et Lemongrab. Très inspiré par l’authenticité des courants lo-fi et DIY, le projet se démarque par sa spontanéité, de l’écriture à l’enregistrement. Mixtape Vol.2, une collection de chansons enregistrées entre 2016 et 2021, fait suite à Mixtape Vol.1 (2016) et EP-1 (2020).
Je vous ai chanté les louanges de son sublissime premier album Préfontaine (via ma playlist de la semaine passée) et c’est maintenant à son tour de vous présenter ses 15 pièces chouchous !
Maud Evelyne apporte un vent de fraicheur sur la scène musicale québécoise indépendante. Alliant avec une maitrise déconcertante chansons folk mélancoliques et piécettes rétro-pop-futuriste à des textes à la fois surréalistes, fortement imagés et originaux, notre auteur-compositrice-interprète adorée est une de mes plus belles découvertes de l’année et devrait l’être pour tous ceux et celles d’entre vous qui n’avez pas encore eu la chance de fouler son monde sonore onirique à souhait (vous avez le temps encore ; il vous reste un mois !).
À l’écoute de cette délectable mixtape, vous voyagerez à travers le fuzz-rock tropicaliste d’Os Mutantes, l’afropop jazzy/funky-licieuse du Nigérien Fela Kuti, la pop soignée et doucereusement psych de la Galloise Cate Le Bon, la grandeur romantique architecturale du compositeur allemand Richard Strauss, la country enchanteresse de notre cowboy québécois préféré (Willie !) et la chanson extravagante de la française Brigitte Fontaine… Et bien d’autres déliciosités folk et baroque-pop en prime !
Je souhaite donc une exquise écoute à tous et toutes, y compris les pattes de chaise scandinaves et les ragondins amateurs de danses slaves !
Tracklist:
Os Mutantes – A minha menina
Fela Kuti – I Know Your Feeling
The Beach Boys – I Just Wasn’t Made For These Times
The Kinks – Waterloo Sunset
The Beatles – Yes It Is
Brigitte Fontaine – Cet enfant que je t’avais fait
Joan Baez – Babe, I’m Gonna Leave You
Gillian Welch – Revelator
Cate Le Bon – Are You with Me Now?
The Dø – Slippery Slope
Willie Lamothe – Mille après mille
Sandy Denny – It’ll Take A Long Time
Nick Drake – River Man
Richard Strauss – Im Abendrot (Elisabeth Schwarzkopf)
En cette nuit de la fin d’automne, Salade d’endives vous propose une mixtape sur le thème de la Mélancolie. On y retrouve de l’ambient/new age planant, du folk tristounet, de la musique médiévale, du classique contemporain, un peu de pop baroque atmosphérique et beaucoup de musique du monde (Asie et Europe de l’Est sont à l’honneur).
Préparez-vous un café, armez-vous de tout votre spleen et laissez vos tympans divaguer à travers les brumes…
Tracklist
Scott Walker – It’s Raining Today
Teiji Ito – Moonplay
Hiromichi Sakamoto – Half a Summer Has Been Delivered
Mount Eerie – No Flashlight
Motion Sickness Of Time Travel – My Suspected Senses
Sibylle Baier – I Lost Something in the Hills
Goro Yamaguchi – Sokaku-Reibo (Depicting The Cranes In Their Nest)
Unknown Artist – Bell Organ Improv (extrait de « In Memory of the Day Passed By », Sharunas Bartas)
Ella Jenkins – Wake Up Little Sparrow
Ailanys – What Are You
Cluster & Eno – Wermut
John Williams & Maria Farandouri – Tou Pikramenou
Unknown Artist – Pangkur
Giraut de Bornelh – Mot era dous e plazens
Carl T. Sprague – O Bury Me Not on the Lone Prairie
Hiroshi Yoshimura – Wet Land
Ernst Reijseger – Carbon Date Solo Cello
Swans – Blackmail
Vokal Ansambl Gordela – Zinskaro
Aphex Twin – Nanou 2
*Sélections des pistes et montage de la mixtape par Salade d’endives
Bolduc Tout Croche, c’est le projet de Simon Bolduc, compositeur, guitariste, parolier et chanteur. Il est accompagné de précieux acolytes : Andrea Mercier (basse et voix), Marc-Antoine Sévégny (batterie) et David Marchand (pedal steel et guitare électrique). La troupe évolue dans une forme de country-rock alternatif empruntant autant à l’americana qu’au rockabilly ; mariage d’influences réussi et singulièrement unique dans le panorama musical québécois. Et puis, il ne faut pas oublier de parler des textes simples mais forts bien écrits de Simon ; à la fois touchants, universels et profondément humanistes.
Quand j’ai demandé à notre homme (parfois chapeauté) de choisir 15 pièces qui furent marquantes dans son parcours d’artiste et de mélomane, il fut emballé et m’a pondu cette liste de pistes qui, selon moi, englobe bien l’essence même de Bolduc Tout Croche. S’entremêlent artistes québécois, américains et français. Peu importe leur provenance et leur mode d’expression musical, ce sont des storytellers de talent qui ont un regard unique sur la vie, tout comme Simon.
Je vous souhaite une très bonne écoute messieurs-dames (et aussi les aiguise-crayons vampiriques) !
Tracklist:
Dumas – Linoleum
Émilie Proulx – La peur me montre vers où aller
Rob Lutes – Uptight
Giant Sand – Lost love
Merle Haggard – Green Green Grass of Home
George Jones – Choices
Doc Watson – Shady Grove
Richmond Fontaine – Wake Up Ray
Tony Rice – Never Meant To Be
Tom Waits – Hold On
Gainsbourg – Je suis venu te dire que je m’en vais
Bashung – Comme un Lego
Renaud – Dans mon HLM
Jérôme Minière – Simple comme bonjour
WD-40 – Je reviens de l’est
Vous pouvez suivre et encourager Simon Bolduc/Bolduc Tout Croche ici :
Style : Avant-Prog (de chambre) / Rock in Opposition, Musique des Balkans
Souvent, lors d’une journée de weekend morne et pluvieuse, mon cerveau part à la recherche d’un support sonore qui sied bien à l’atmosphère qui trône. Il y a ces pluies glaciales et austères d’Octobre qui s’agrémentent parfaitement d’une succulente missive de Black Sabbath, qu’on déguste en lisant du Lovecraft et du Poe. Il y a ces journées abjectes de Novembre où la mélancolie nous porte à se perdre dans la noirceur opaque du Black Metal et dans le néant existentiel de Joy Division / The Cure. Sans oublier les pluies douces d’été où l’on se laisse bercer par les Gymnopédies et les Gnosiennes d’Érik Satie… Mais il y aussi ces jours où la pluie n’est que nostalgie scintillante nous plongeant tête première dans notre imaginaire d’enfant. Je parle de cette enfance révolue (hélas !), où tout nous semblait merveilleux et magique. Ces jours grisounets où l’on avait qu’une envie : enfiler notre imper, sortir de notre chaumière et aller s’amuser tout seul dans un univers empreint de cette magie… Patauger dans les flaques d’eau et laisser les éléments nous inspirer des aventures fantastiques, peuplées de créatures chimériques et de lieux impossibles. S’imaginer que le nain de jardin de la cour est devenu vivant et nous parle dans un dialecte étranger, que des dragons vermeilles vont sortir à tout moment des puisards, que le vent qui agite les arbres d’une aussi singulière façon est notre allié…
Lorsque je suis touché par cette nostalgie toute particulière et que je consulte mon illustre discothèque, immanquablement, mon regard finit par se porter sur cette pochette étrange et surréalisante. Je contemple ces onze danse pour combattre la migraine (arborées fièrement par l’homme mystère, qui semble nous dire « Allez mon jeune ami, viens t’amuser dans notre parc d’attractions – tous les manèges ont étés construits par Salvador Dali ! »). Difficile de résister à cette invitation vers un inconnu qui nous semble aussi sympathique qu’insaisissable. Dès qu’on appuie sur « Play », on est transporté chez le Roi Dagobert – réinterprété façon « Pablo Picasso se la joue grave sur un Fender Rhodes » (Mercredi Matin). S’ensuit alors une suite quasi-parfaite de micro-piécettes et de morceaux plus ambitieux, fruits d’un métissage sonore des plus savoureux et inusités. À travers ce lot de comptines dadaïstes et d’impros délurées, on dénote une foule d’influences disparates : jazz, musiques balkaniques, musiques cycliques et minimales (à la Steve Reich), Erik Satie (mentionné plus-haut), percussions africaines, musique électronique (particulièrement dans l’utilisation des claviers) et classique (surtout le courant folkloriste qui donne ici naissance à quelques « bartokeries » assez splendides). Important aussi de mentionner la multitude d’instruments utilisés par Marc Hollander (maestro du projet) et ses comparses : farfisa, piano, darbuka, guitare, boîte à rythme, saxophone alto et soprano, clarinette, flûte, mandoline, dumbeg, xylophone, violon, violoncelle, accordéon… sans compter les nombreuses voix féminines venant se greffer à la masse sonore engendrée par cet attirail à divers moments-clés, entre autres sur le très marrant « Tous les trucs qu’il y a là dehors », où une fillette d’environ 7 ans improvise une chansonnette sur l’importance du travail et de l’argent alors que Marc essaie de la suivre au Fender… et que la petite le réprimande parce que ce n’est pas à son goût.
Aksak Maboul fait bien du RIO, mais demeure à milles lieux de leurs contemporains ténébreux (Henry Cow, Univers Zero et Present). On pourrait dire qu’ils oeuvrent dans une forme de RIO naïf et intimiste… bref : du RIO de salon ! Je suis sûr que si le professeur Tournesol avait eu un groupe de rock, ça aurait beaucoup ressemblé à du Aksak Maboul !
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Samla Mammas Manna – MåltidConventum – Le Bureau Central Des UtopiesEnsemble Of The Bulgarian Republic / Philip Koutev – Music Of Bulgaria
Style : Chanson française, Pop Baroque, Chamber Folk
Aaaaaah Françoise… Le fantasme parfait. La chanteuse au coeur éploré, à la fois éteinte et lumineuse, belle comme milles univers en gestation, l’âme empreinte de saudade qu’un Soleil irradiant ne fait que sublimer. On s’entend tous pour dire que monsieur Dutronc en avait bien de la chance ! Pratiquement tous les disques des 60s et early 70s de la demoiselle sont merveilleux. On y retrouve un bel amalgame de chansons pop baroque (empreintes d’un ravissement sans pareil), de pépites yé-yé mélancoliques et de morceaux très « folk de chambre » (majestueux).
Cet autre éponyme ici critiqué (plus connu sous le nom de la première piste de l’album) n’est pas en reste dans la discographie de la déesse française. Sur les 12 titres présents, on ne compte que deux compos de Françoise (superbes). Le reste consiste en des compositions de collègues francophiles et des versions francophones de morceaux anglo. Et QUELLES versions messieurs-dames !
Françoise a toujours su s’entourer de producteurs/compositeurs merveilleux (britanniques pour la plupart, ainsi que quelques acolytes français). Si ce disque sonne aussi bien c’est en grande partie grâce à ce Dream Team : Arthur Greenslade, Jean Pierre Sabar, Mike Vickers, John Cameron, Serge Gainsbourg et Patrick Modiano.
Pour en parler un peu de ces fabuleuses pièces… Premièrement, impossible de passer sous silence les chansons signées Gainsbourg (la pièce titre ainsi que « L’anamour »). Ce sont des classiques indémodables ; marque de commerce de ce cher vieux vicieux de Serge. Le genre de truc que tu chantes par coeur sous la douche même si ça fait des mois/années que tu n’as pas entendu. Paroles génialement accrocheuses et gainsbourgiennes en diable (avec ses petits tics d’écriture si typiques) + arrangements pop-psych-bonbonnés. Adorable. Je ne sais pas si Gainsbourg était en studio avec Françoise, mais on s’entend qu’il a du s’essayer sur elle… J’imagine mon Jacques Dutronc en beau fusil, qui attend à la sortie du studio avec une batte de baseball (enrobée de barbelés).
« Où va la chance » (reprise de « There but for fortune » de Phil Ochs) est comme un rêve devenu chanson… Que c’est beau. Et bordel que cette voix satinée est ensorcelante. « Suzanne », (oui-oui, celle de Cohen), est digne de l’originale ; ce qui n’est pas peu dire. À ranger avec les meilleures reprises du montréalais (à côté de celle de « Famous Blue Raincoat » par Marissa Nadler). Introduite par ce petit piano automnal qui te secoue l’appareil émotif comme un cocotier, « Il n’y a pas d’amour heureux » est un poème d’Aragon mis en musique par Monsieur Brassens…
Si mon jardin composait une toune (un beau matin brumeux), il y a fort à parier que cela ressemblerait à « La Mésange ». C’est écrit par Chico Buarque et Carlos Jobim (rien que ça)… « Parlez-moi de lui », initialement popularisée par Dalida (et par Cher par la suite!), est un des moments les plus grandiloquents du disque. Kitsch, pompeux mais épatant/éclatant à la fois.
« À quoi ça sert » (compo de Françoise !!!) est toute folky-licieuse avant que les orchestrations opulentes fassent irruption (ce piano presque Rick Wakeman-esque !!! wow !). « Étonnez-moi Benoît… » est un des rares moments folichons/joyeux de ce disque ; avec ce petit côté « fanfare de ville » euphorique. On termine le disque sur la 2ème compo de la Hardy girl, « La mer, les étoiles et le vent ». Ce titre porte tellement bien son nom. Et c’est aussi une de mes chansons préférées de Françoise. L’équivalent musical d’une balade noctambule en barque (sous la pleine lune), tout près d’un petit port brésilien.
Bref, on tient là un super disque d’une des artistes essentielles des sixties. Une magnifique porte d’entrée à son univers doucereux…
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Claude Lombard – Claude LombardJacqueline Taïeb – Jacqueline TaïebJane Birkin & Serge Gainsbourg
Style : MPB, Psych Pop, Baroque Pop, Samba-Jazz, Folk
Une discographie d’un seul véritable album de 29 minutes à peine… « Leave them wanting more » est un moto qui résume bien la carrière solo de ce grand monsieur méconnu de la musique brésilienne. Compositeur et arrangeur pour plusieurs grands noms (Elis Regina, Jorge Ben, Marcos Valle et Gal Costa, pour ne nommer que ceux-là), Verocai est, au même titre qu’un Rogério Duprat, un des plus grands architectes sonores de la musique si riche de ce beau pays. Malgré des qualités indéniables que j’évoquerai ci-bas, cet album éponyme sera un échec commercial cuisant. Une injustice de plus dans le monde de la musique, qui en compte des milliers… L’album serait probablement demeuré aux oubliettes si ce n’était de crate diggers tels que MF Doom et Madlib, qui ont exhumé le joyau afin de le sampler copieusement. La hype s’est émoustillée autour du divin objet, comme c’est souvent le cas quand ces mecs se mettent de la partie… Et maintenant, ce bijou de Verocai est reconnu à juste titre (dans certains cercles) comme un des chef d’oeuvres inestimables de la MPB et un tour de force de studio.
C’est aussi un des disques les plus « cinématographiques » de ma collection. On dirait presque la trame sonore un brin psych et raffinée d’un film arthouse. En fait cela s’explique vu que Verocai travaillait alors pour la TV brésilienne à titre de compositeur pour les trames sonores de plusieurs publicités et telenovas. Ce côté « BO » n’est jamais bien loin dans les arrangements somptueux, émotifs et incantatoires de ce disque. Et Verocai aura les moyens de ses ambitions, gracieuseté du label Continental (alors très satisfait de son travail auprès d’autres artistes). Verocai veut un orchestre à cordes de 20 musiciens. Il veut s’entourer aussi d’une pléiade de musiciens de renom ; la crème de l’époque, comme le guitariste Toniho Horta (Clube da Esquina), les saxophonistes Paulo Moura et Oberdan Magalhães (tous deux du Banda Black Rio), les batteurs Robertinho Silva et Pascoal Meirelles, etc… Il aura droit à tout cela, à sa Dream Team de feu pour l’aider à faire naître sa merveille sonore.
L’album s’ouvre sur un « Caboclo » mélancolique à souhait… Une guitare éplorée et des modulations électroniques (vraiment « space ») font irruption dans le tympan déjà régalé. Puis une voix morne et désabusée s’élève pour nous raconter l’errance d’un homme dans ce petit matin terne et un brin surréaliste. C’est absolument magnifique. On est en pleine saudade (ce mot portugais inventé au Brésil qui illustre ce sentiment à la lisière de plusieurs : le manque, la nostalgie, la joie fragile, le spleen). La piste monte doucement en intensité et se transforme en une samba-jazz languissante. « Pelas sombras » (par les ombres) est, malgré son titre, un peu plus upbeat mais quand même empreinte de cette même aura cafardeuse enjouée (mi larme, mi sourire). C’est beau. Follement beau. Le piano électrique est funky-smooth en diable. Les cuivres sont chaleureux à souhait. Les cordes enrobent le tout d’une félicité séraphique. « Sylvia » est un superbe instrumental, à la fois très soul à l’américaine (cuivres) et très brésilien (guitare et percus). Et bordel : cette flûte traversière nous fait voyager haut et loin !
« Presente Grego » est la pièce la plus funk jusqu’ici. Un beau groove salace, mais avec toute la tristesse du monde qui plane en dessous (cette voix). La dernière piste de la Face A, « Dedicada A Ela » est un autre moment engourdi ; un assoupissement de début d’après-midi sous un Soleil de plomb (et les rêves opiacés qui viennent avec). Le saxo est particulièrement fantasque ici.
La Face B n’est pas en reste et recèle de pépites comme ce « Seriado » guilleret avec des percus bandantes et les vocaux de la jeune débutante Célia Regina Cruz (qui connaîtrait une belle carrière en solo par la suite), ce « Na Boca Do Sol » qui est presqu’une toune de proto Dream Pop (si tu remplaces les guitares saturées par des cordes langoureuses), ce « Velho Parente » morricone-esque, ce « O Mapa » au piano ensorcelant et… en guise de pièce de clôture, l’instrumental « Karina », morceau très enlevant/éblouissant, le plus long du disque. Un délire jazz-rock, proggy, jammy, qui rappelle même le Waka Jawaka de Zappa (sorti la même année) !
Au vu de ma note, je ne vous ferai pas de grosse surprise quand je vous dirai que cet éponyme de Verocai est un des disques les plus importants de ma discothèque. Un disque sans point faible. 29 minutes de pur bonheur, de pure fraicheur. Une musique intemporelle ; qui sonnera toujours aussi bien dans 500 ans. Et un de mes 5 disques brésiliens préférés de tous les temps. Et un merci tout spécial Mr Bongo pour la qualité de la réédition (ça sonne du tonnerre !).
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Milton Nascimento & Lô Borges – Clube da EsquinaMarcos Valle – Marcos Valle (1970)Frank Zappa – Waka Jawaka
Quatrième épisode des 15 Fréquences Ultimes, avec les sélections hétéroclites de mon pote David Dugas Dion (aka David & The Woods / David & The Mountains), un des piliers des riches scènes expérimentale et alternative québécoises.
David évolue et a évolué dans les formations suivantes : Caapi, Devenir-Ensemble, Square/Sine, Garura, La Forêt Rouge, Leftovers Diable!, Total Improvisation Troop, Crabe, Bleeding Traks (et j’en passe). Il est le head-honcho de Cuchabata Records, label underground polymorphe qui nous régale les tympans et nous embrume l’esprit de la plus délicieuse façon et ce, depuis 2003 (le label va donc bientôt pouvoir boire légalement dans tous les pays du monde dans un an !).
Comme vous pouvez le constater en z’yeutant la succulente tracklist ci-bas, il y en a ici pour tous les goûts : musique brésilienne populaire, folk magnifique, death metal purulent, noise-rock épique, jazz libre mystique, post-punk syncopé, rock psychédélique japonais finement poilu… Bref, un autre régal auditif gracieuseté des Paradis Étranges.
Merci cher sieur Dion et bonne écoute à tout le monde (particulièrement aux unijambistes) !
Tracklist:
The Beatles – Strawberry Fields Forever
Neil Young – After The Gold Rush
Slayer & Ice-T – Disorder
Nirvana – Negative Creep
Suffocation – Liege of Inveracity
Sonic Youth – The Diamond Sea
The Velvet Underground – Sister Ray
The Cure – 10:15 On A Saturday Night
Frank Zappa & The Mothers Of Invention – The Chrome Plated Megaphone of Destiny
John Coltrane – Meditations & Leo (Concert In Japan)
Robbie Basho – Himalayan Highlands
Devendra Banhart – Will I See You Tonight (feat. Vashti Bunyan)
Acid Mothers Temple – Atomic Rotary Grinding God – Quicksilver Machine Head
Style : Chant de gorge possédé, Avant-Rock, Expérimental, Folk Rock, Musique des Premières Nations, Rap, Industriel
Le disque le plus éprouvant de 2016 ? Probablement. Ce truc atteint une intensité quasi-insoutenable par moments. Mais c’est aussi un des trucs les plus puissant et cathartique que j’ai entendu dans ma vie. Tanya Tagaq est une chanteuse qui nous provient du Nunavut. Experte en chants de gorge traditionnels, cette artiste multidisciplinaire (peinture, photographie) a déjà collaboré avec Björk et Mike Patton dans le passé… Avec ce cinquième album, la belle nous crie toute son indignation et sa rage en pleine gueule. Cela parle de « reckoning » (comptes à rendre), de notre tendre société malade, du meurtre culturel de son peuple, du génocide et viol en masse des femmes amérindiennes qui est un problème ignoré largement par les médias canadiens (cette reprise bouleversante de « Rape Me » de Nirvana en clôture). Bref, c’est pas joyeux.
Musicalement, c’est un amalgame abrasif de chants de gorge gutturaux hyper techniques, de post-rock tribal, de math rock strident, d’avant-garde (avec une touche de hip-hop sur la très réussie « Centre »)… Bref, imaginez Diamanda Galas réincarnée en chanteuse du grand nord qui serait front-woman pour les Swans, avec la section de cordes de Godspeed You! Black Emperor en support. Rajouter autant d’intensité que les pièces les plus tendues de Penderecki et vous avez une approximation de ce qui vous attend sur ce brûlot discographique suffocant.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Diamanda Galas – Plague MassAlanis Obomsawin – Bush LadyEvangelista – Prince of Truth