Il y a deux ans approximativement, j’ai acheté un lot de cassettes chinoises (la plupart dans un état douteux). Comme ça, sans y penser vraiment, j’ai enregistré tous pleins d’extraits pour produire ce mix étrange, dépaysant et un brin décousu ; qui passe par plusieurs genres et époques différentes. Il y a ici de la musique traditionnelle (dont un extrait se disloque littéralement, vu que la cassette est littéralement MORTE dans mon lecteur), du C-Pop à toutes les sauces (funky-acidulé, légérement psych, new wave biscornue, ballades sirupeuses et épiques avec claviers ultra kitschouilles), des covers de pièces connues (qui n’a pas rêvé d’entendre le thème du Parrain réinterprété par un ensemble chinois avec de la mandoline larmoyante ?!? Je vous le demande !), un générique de dessin animé pour enfants et même un peu de spoken word.
Le tout s’écoute et se vit comme un rêve Betamax délavé.
Playlist mystère et inconnue (de moi-même compris ; je ne lis pas encore le mandarin)
*Mixtape montée de toutes pièces par Salade d’endives
C’est un incommensurable honneur pour moi de vous partager cette DÉLICIEUSE mixtape de disco atypique montée par mon bon ami Mathieu Barbe et ce, avec un amour débordant et un flair de digging assez impressionnant merci. Je laisse le principal intéressé vous présenter cette merveille ci-bas. Merci Mathieu !
– Salade d’endives
Plus de 40 ans après l’explosion du disco dans la culture populaire, le genre est malheureusement resté associé à une poignée d’artistes ou de formations comme ABBA, les BeeGees, Donna Summer, Village People ou Chic. À la toute fin des seventies, le disco était partout, omniprésent, devenant un mode de vie, un phénomène de société étourdissant. Les Rolling Stones troquaient leurs racines blues pour être au goût du jour le temps de quelques hits, Rod Stewart dansait sur une pulsation cocaïnée, même Pink Floyd trouvait le moyen d’emprunter au genre le temps d’une pièce qui deviendra ironiquement l’une de leurs plus célèbres. Pas étonnant que des soirées consacrées à la démolition de disques disco firent leurs apparitions au tournant des années 80. Feu de camp, tronçonneuses, marteaux-piqueurs, perceuses électriques, bains d’acides, lasers militaires. Tous les moyens étaient bons pour faire disparaitre toute trace de cette musique devenue en quelques années l’incarnation du mauvais goût absolu. Cette mission devenait tout simplement impossible à relever tant le marché en était saturé.
Au même moment, à des milliers de kilomètres du célèbre Studio 54, des musiciens d’Italie, de France, de Belgique et d’un peu partout en Europe continuaient à fumer des tonnes de haschich et droppaient de l’acide même si la drogue en vogue était la poudre blanche importée de Colombie. Des musiciens qui voulaient être hip tout en restant accrochés aux belles années du flower power. Dans leurs highs, ils ont enregistré des 45 tours qui mélangeaient disco et quelques éléments de rock psychédélique, expérimentations souvent involontaires, faute de moyen. Trop disco pour les rockers, trop weird pour les adeptes de Saturday Night Fever. Des chansons qui n’ont jamais tourné à la radio. De toute façon, était-ce vraiment le but recherché ? À l’écoute de ces productions, j’en doute fortement. Des pièces bizarres, parfois malaisantes, des tounes produites à la va-vite, qui sont aujourd’hui recherchées par des collectionneurs aventureux, atteignant parfois des sommes astronomiques . Avec le recul, les pièces disco psychédéliques de cette époque sont de véritables documents d’outsider art, des trames pop décalées qui atteignent des sommets d’abstraction et d’excentricité.
Voici donc une sélection de pièces disco sous influences psychédéliques. Le genre de disco que j’aime et qui me fascine, que j’aurais sauvé des flammes du mouvement « disco sucks ». Je vous promets un débordement de flutes mystiques, de boogies transcendantaux, de rythmiques étranges , et surtout, de belles voix sexy.
– Mathieu Barbe
*Mixtape montée de toutes pièces par Mathieu Barbe
Note : On retrouve aussi l’album Fela’s London Scene (1970) sur le même CD. La chronique ci-bas ne concerne que Shakara
Le groove suprême. Fela qui fait du Fela pur jus. Le mack daddy de l’Afrobeat durant sa plus légendaire salve de sorties discographiques, juste ça. Bordel que cette musique est hypnotique et contagieuse. Il y a bien sur ces envolées saxophoniques, ces claviers psych-jazzy-atmosphériques, ces guitares funky à la James Brown, les autres cuivres ; chauds et puissants, qui viennent parfois en renfort pour appuyer la transe sonore incantatoire à divers moments clés… mais ce qui tient toute la chose rutilante, ce sont ces percussions tribales, polyrythmiques, euphorisantes, grandioses, essentielles (merci monsieur Tony Allen).
« Shakara » est un de ces disques de Fela qui s’écoute tout seul, qu’on laisse nous envahir tout entier. Même le petit blanc-bec que je suis se surprend à danser (très mal) à chaque fois que je mets le cercle de plastique dans le mange-disque. Un groove de ce calibre là, ça ne se contrôle pas. L’Africa 70 nous assène deux morceaux seulement, mais deux putains de baffes, deux merveilles hirsutes qui, au gré de nombreuses (et délectables) variations vont s’imprimer dans votre cortex à tout jamais, un peu comme un genre d’ambient-muzik extra-terrestre mais plus active et non-statique. Deux longues pistes qui durent pas loin d’un quart d’heure chacune… Juste assez longues pour savourer chaque seconde, en prenant le temps de se perdre petit à petit dans la rythmique ensorcelante.
Ça débute par « Lady », merveilleuse chanson-« problématique » (tsé, ce terme très tendance en ces temps un peu tièdes) où sieur Kuti nous crache sa misogynie en pleine gueule et nous raconte que la libération des femmes et le féminisme, et bien, c’est pas bien parce ce que lui, il aime ça avoir son harem et tirer des coups à droite à gauche… Nonobstant les différences culturelles, l’attitude de « pimp » de Fela et le fait que le disque fut enregistré à une autre époque, cela reste franchement arriéré comme propos… Mais force est d’admettre que ça groove (toujours ce mot) solidement de tout bord tout côté, sans relâche, impitoyablement, pour le bonheur de nos oreilles.
Puis, vient ensuite le morceau-titre, un de mes préférés du Nigérien… « Shakara » c’est la frénésie contrôlée, l’opulence pulsative, le génie des variations rythmiques subtiles, un voyage initiatique sensoriel complet, la fougue endiablée croisée à une certaine forme de zénitude lunaire, le chaos et le calme enchevêtrés dans un maelström bouillonnant… Bref, de la très très TRÈS grande musique.
Un excellent Fela, comme (presque) toujours. Un des premiers que je recommanderais à un néophyte (avec Roforofo Fight, Zombie et Expensive Shit).
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Ebo Taylor & The PelikansJames Brown – The PopcornManu Dibango – Africadelic
Style : Krautrock, Rock Psychédélique, Stockhausen-Prog, Funk Extra-Terrestre, OVNI
Je ne passerai pas par quatre chemins : Tago Mago est un de ces monuments emblématiques de la musique du 20ème siècle qu’il se faut de posséder. C’est un disque essentiel à toute discographie (et ce, même si vous avez uniquement du classique ou du reggae dans vos armoires). Cet album dépasse tout, confond tout, détruit tout ; toutes les limites et frontières musicales possibles… Rock psychédélique, prog, musique concrète, pop, proto-électronique, free jazz, musique tribale (celle qui est enfouie dans les zones les plus reculées du cerveau humain et ce, depuis des siècles). C’est un énorme morceau de bravoure, de folie, d’expérimentation brute, de plaisir, de rêve, de cauchemar, d’euphorie, de noirceur et de transe (surtout). C’est ce qui en musique s’approche le plus de l’envoûtement voodoo. C’est un truc 10 ans en avance sur son temps (voir même mille). C’est le Disco Volante des jeunes années 70. C’est aussi probablement le Sgt Pepper du Kraut-Rock – l’album qui représente le mieux l’étendue de ce genre musical influent qui n’en est pas vraiment un. C’est la musique que produirait des psychiatres qui bossent à l’aile des schizos si ils formaient un groupe de rock avec leurs patients les plus atteints (ce mélange génie-démence-rigueur-liberté qui marche à tout coup). Ça peut être la porte d’entrée à un million de trucs qui peuvent changer la vie d’un mélomane : le kraut-rock, le prog, la musique classique moderne, la musique électronique, le math-rock, la musique tribale (de tout pays), etc… J’insiste : vous devez au moins expérimenter une fois dans votre vie les méandres de Tago Mago. Vous allez peut-être adorer. Vous allez peut-être détester. Mais surtout, vous n’en sortirez pas indemne, je vous le promets.
Il ne faut pas passer sous silence que ce deuxième album souligne l’arrivée officielle de Damo Suzuki en tant que chanteur de Can (on l’avait entrevu sur l’excellent Soundtracks…), un changement majeur dans l’histoire du groupe, qui ne sera plus jamais pareil après le passage de cette tornade vocale humaine incongrue. Ce sympathique cinglé de service avait quitté son Japon natal (un pays riche en fous de toutes sortes) quelques années auparavant pour faire le tour de l’Europe, guitare à la main – histoire de faire un peu d’argent de poche. Remarqué dans les rues de Munich par Holger Czukay et Jaki Liebezeit alors qu’il exerçait son art (ça devait détonner des autres chansonniers), il est invité à se produire avec le groupe le soir même (voilà un concert auquel j’aurais aimé assister !). C’est le coup de foudre psychotronique instantané ! Armé de ses cordes vocales supersoniques, le jeune Suzuki vient accentuer et colorer l’intensité déjà palpable de la musique de Can. Grand improvisateur usant de son organe vocal comme d’un instrument polymorphe, Damo chante comme un possédé sur Tago Mago. Il chuchote mystérieusement par moments, hurle grotesquement par d’autres, créé sa propre pièce de théatre « Nô » sur l’acide, imite parfois le bruit d’un poulet qu’on étrangle à mains nues, chante dans des langues inconnues qu’il invente à mesure mais qui sont pourtant géniales (forcément, en tant que fan de Magma, ça vient me chercher). Bref, Damo devient par le fait même une part intégrante du son du groupe et restera avec eux pour ce qui est considéré par beaucoup comme leur meilleure période créatrice.
Holger Czukay et Damo Suzuki
Imposant album-double de 70 minutes, Tago Mago débute sur les chapeaux de roues avec l’incroyablissime « Paperhouse » : une brève intro space faîte en ondulations de claviers et on est tout de suite projeté au pays de la rythmique qui tue. Cette rythmique insoutenable, marque de commerce de Can, vient nous happer, nous ensorceler, et ne nous lâchera pas avant la fin de l’album (à part à quelques moments de folie atonale). Ce qui débute comme une sorte de ballade prog acide et amère devient une montée des plus hallucinantes (de quoi faire rougir la plupart des groupes de post-rock), portée par le délire ordonné (encore une fois le parallèle folie-raison) de cette guitare psychée jouée à perfection et de cette batterie venue de l’au-delà. Je tiens à préciser : bordel que cet album ne sonne pas « 1971 » ! Dès que cette pièce d’ouverture atteint son apothéose, on tombe dans le trouble avec « Mushroom », mystérieuse pièce qui porte en elle son lot de mystères indomptables… On sent le malaise sous-jacent à travers la rythmique proto-industrielle, cette basse funky et sombre, ces percussions recouvertes d’échos et de réverbérations et les hurlements imprévisibles de Damo. L’ascension du délire se poursuit avec l’incroyable « Oh Yeah », qui débute avec le bruit d’une explosion nucléaire que semblait nous annoncer « Mushroom ». En parlant de « Oh Yeah » : jamais titre n’aura aussi bien porté son nom. En écoutant ces 7 minutes de pur génie, j’ai juste le goût de me mettre à danser aussi frénétiquement que maladroitement et de HURLER le titre de la chanson à tout rompre entre les murs de mon bureau, tel un beau criss de cave (ah… la magie de la musique !). Ça débute avec possiblement la rythmique (le mot le plus sur-utilisé de la chronique) la plus bandante qui soit, agrémentée de quelques couplets chantés par Damo mais dont les bandes sont jouées à l’envers… On sent que ça monte vers quelque chose de grand, d’incompréhensible, de « plus fort que toi »… puis la musique s’arrête soudainement, et repart de plus belle avec cette fois une guitare bluesy interstellaire à l’appui et des vocaux anglo-nippon-what-the-fuck. Dantesque ! Ce petit chef d’oeuvre pourrait facilement être le climax d’un disque déjà parfait mais le plus fou reste encore à venir (oh que oui !).
« Halleluhwah », du haut de ses presque 20 minutes, est une jungle sonore où il fait bon se perdre. Ce beat, mon Dieu, CE BEAT ! Le Funk a été invité au rave tropical et il a amené ses potes jazzmen le temps d’interludes savoureux au piano. À part ces passages plus tranquilles, cette pièce est surtout l’heure de gloire de Jaki Liebezeit, Dieu-percussioniste de son état. Le beat qu’il produit (ainsi que ses variations multiples et virtuoses) se trouve à être le coeur du morceau, sa colonne fondatrice à laquelle vient se greffer une foule d’éléments disparates savoureux… comme ce violon déchaîné, ces claviers psychédéliques qui sont aussi cheap qu’inquiétants, cette basse sourde et bien sûr Damo dans toute sa gloire caractéristique. On tombe ensuite dans la portion plus extrême et expérimentale de Tago Mago, avec « Aumgn » et « Peking O »… Bienvenue dans un enfer stockhausenien des plus pétrifiants et où toute forme de mélodie disparaît dans les limbes. « Aumgn » est une sorte de collage ambient qui pourrait faire office de trame sonore à un film préventif sur l’usage du LSD. Il ne fait pas bon de s’endormir en écoutant cette portion du disque… Les rêves qui s’ensuivent sont, disons le, plus ou moins traumatisants. On navigue ici à travers une brume sonore épaisse qui est l’amalgame d’une tonne d’effets sonores de studio (signés Irmin Schmidt), de field recordings de chiens qui jappent, d’impros musicales sur le thème du « cirque dérangé » et surtout de cette voix, sinistre au possible, qui repète inlassablement AUUUUUUUUUUUUMGN (Aleister Crowley in DA HOUSE). Dans le genre « maman, j’ai peur », « Peking O » est elle aussi dure à battre. C’est certainement le morceau le plus psychiatrique de toute la discographie de Can. Trop dur de parler de cette chose époustouflante… sinon que c’est probablement un truc que les membres des Boredoms ont écouté à répétition à leur adolescence.
Tago Mago revient à une certaine forme de normalité avec le dernier morceau, « Bring Me Coffee or Tea », sorte de ballade-transe brumeuse qui vient clore à merveille ce périple sonore des plus audacieux. Et il est vrai qu’après avoir fait le tour de 8000 galaxies le temps d’un album, il est bon de se réconforter avec une bonne tasse bien chaude… et de se demander si on y replonge tout de suite tête première… car ce disque est une drogue. Ce n’est plus de la musique comme on en entend normalement (avec de jolies mélodies et des belles idées). Non. C’est de la « matière sonore brute, libre et savante » qu’on s’injecte dans les tympans avec plaisir. Deviendrez-vous accros comme moi ?
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Hey ! C’est le moment préféré de ta semaine ! La sortie d’un autre épisode des 15 Fréquences Ultimes, avec cette fois, l’incandescente Vivianne Roy de Laura Sauvage et des Hay Babies !!!
Je suis un fan fini des Hay Babies depuis belle lurette donc Vivianne est une des premières personnes à qui j’ai pensé dans l’élaboration de ce qui allait devenir par la suite les 15 fréquences… Elle m’a fait parvenir cette rocambolesque playlist (surnommée « quarantine faves ») début 2021. Plus de deux ans plus tard paraît enfin son épisode. Après tout ce temps, Vivianne ne se rappelle même plus de ses sélections donc ce sera un plaisir pour elle de redécouvrir (avec vous tous) ce qui est, selon votre humble serviteur, une des meilleures mixtapes que j’ai jamais produit.
Au programme : il y a du soul/funk/gospel assez fabuleux merci (qui lorgne parfois vers la outsider music), du psych rock délectable et parfois grandiloquent, du Blues atypique givré, du jangle pop lysergique et du Moogsploitation/early electronic de haut calibre ; Bruce Haack et ce cher MORT GARÇON en clôture (aka « le deuxième Néo-Brunswickois le plus cool ever », après Vivianne of course).
Impossible que vous viviez pas un SUPER beau moment à l’écoute de cette splendeur faîte mixtape.
Tracklist:
Johnnie Frierson – Miracles
Timmy Thomas – Why Can’t We Live Together
Doug Hream Blunt – Fly Guy
Sugarloaf – Green-Eyed Lady
The Cleaners From Venus – Incident in a Greatcoat
Dave Grusin – Ascension to Virginity
Kim Fowley – The Trip
The Human Beinz – Dance On Through
Isaac Hayes – Walk On By
Chuck Berry – Oh Louisiana
Bruce Haack – National Anthem To The Moon
The Electric Prunes – Holy Are You
Dr. John – Danse Fambeaux
Captain Beefheart & His Magic Band – Her Eyes Are a Blue Million Miles
Style : Post-Punk, No Wave, Rock Expérimental, Dub, Funk, Art Punk, Free Jazz
Bristol, 1977… Il devait il y avoir quelque chose de vicié dans l’eau ou un contaminant chimique dans l’air. Sinon, comment expliquer ÇA ? Comment expliquer sinon la formation de cette bande de joyeux drilles déglingués/atypiques/schizoïdes à souhait ? (et le mot « schizoïde » n’est pas choisi au hasard m’sieurs-dames ! Suis-je le seul à déceler ici des relents de la pièce d’ouverture du premier disque du Roi Pourpre ?).
Le groupe Pop, c’est 5 jeunots tous plus barges les uns que les autres. Il y a le chanteur Mark Stewart, le guitariste John Waddington, le bassiste Simon Underwood, le guitariste/saxophoniste Gareth Sager et le batteur Bruce Smith. Ces sympathiques messieurs sont friands de funk, de dub, d’avant-garde et de Jazz libre. Au lieu de se choisir un créneau à travers tout cela, ils ont décidé de mettre l’intégralité à la poêle (le rond à « high ») et de déglacer avec une généreuse portion de ce qu’on appellera bientôt le Post-Punk (un « style » qui n’en est pas vraiment un ; vu la grande disparité musicale des groupes à qui ont a affublé l’appellation)
Produit par un mec plutôt versé dans le reggae (le barbadien Dennis Bovell, membre du groupe Matumbi et collaborateur régulier de Linton Kwesi Johnson), ce premier album de nos comparses anglais est un véritable malstrom d’idées confuses et jusqu’au boutistes, de styles musicaux disparates qui baisent entre eux dans une perpétuelle orgie sonore, de cris et gloussements folichons de défoncé mental sévère, de guitare atonale qui te décape le conduit auditif « drano-style », de saxo free jazz rappelant James Chance/White, de basse funky à la James Brun, de percussions tribales sèchement sociopathes ET de passages glauquissimes de quasi « musique concrète » où presque toute forme de structure disparaissait au profit d’un délicieux malaise…
Et malgré tout, on ne peut pas s’empêcher d’avoir le goût de DANSER pendant l’écoute de ce monument de « What The Fuck ». DANSER comme des fous, de manière désordonnée, en boxer-shorts, dans les rues, un scalpel bien effilé dans la main droite ; un milkshake choco-banane dans l’autre. DANSER toute la nuit si il le faut. Pour citer l’animatrice maison qui a jadis co-interprété le méga-tube-des-z-internets Ma Colombe est Blessée : « C’est des musiques TELLEMENT entraînantes »
Parce que OUI, milles fois OUI : The Pop Group, malgré toute sa grandiloquente DÉMENCE, porte bien son nom. Car le côté pop-dansant-quasi-surf-rock, il est partout (sur la Face A ; la B peut-être moins). Ça sort de tous les pores de cette musique-fléau. On peut facilement penser aux Talking Heads…. mais genre le frère jumeau un brin retardé/asperger/dangereux/louche de Tête parlante premier du nom…. celui qui gamin aimait courir à poil dans l’appart avec des ciseaux dans les mains, la bouche pleine de corn flakes, en écoutant un disque vEnyle d’Albert Ayler à plein volume.
Chaque morceau ici présent est une petite maladie mentale en soi.
Il y a d’abord la spasmodique « She Is Beyond Good & Evil » qui ouvre le bal de belle façon avec sa rythmique syncopée (presque caribéenne), sa guitare fuselée qui est tellement à l’avant scène dans le mix qu’on sursaute à chacune de ses apparitions, cette basse funky en retrait, ce reverb dub-licieux, et bien sûr : l’arsenal vocal complètement déluré de Mark Stewart (le chanteur qui veut te péter la gueule avec sa voix qui change de tonalité aux 2 secondes). « Thief of Fire » est un autre morceau funk-punk HYPER tendu de haute volée…. mais on commence à sentir ici qu’on est pas chez Gang of Four ou The Wire… le trouble commence à s’installer. Le saxo foutraque fait son apparition… le déstructure prend le dessus sur la normalité. Une tonne d’effets sonores bien siphonnés font irruption (échos, reverb, samples de voix). Ce disque n’a pas fini de nous surprendre.
« Snowgirl », on dirait deux bands complètement différents qui essaient de s’enterrer l’un l’autre. Un qui officie dans le cool-jazz de bar enfumé et l’autre dans le noise-rock-improv. Ils finissent par s’accorder ensemble juste quand le morceau s’achève sous notre psyché ébahie. « Blood Money », c’est du quasi industrial-free-jazz. Terriblement accrocheur, « We Are Time » a ce petit côté rockabilly-surf-50s que j’affectionne temps.
Flashback d’un séjour irréel dans un hôpital psychiatrique hanté avec « Savage Sea » (moment le plus neurasthénique du disque… et mon morceau préféré de la troupe) où la mélancolie d’un piano effleuré façon « Vince Guaraldi sur le buvard » est recouvert par les brumes opaques des murmures chaotiques, des échos fantomatiques, des quasi chants grégoriens zombifiés et de la belle musique concrète comme je l’aime.
Avec la Face B, on plonge dans le No Wave tête première, sans jamais vraiment en ressortir… On se croirait chez les fous de Mars ou de DNA (versant british). Ceux qui aiment les mélodies, les jolies compositions et l’ordre vont abandonner ici leur écoute (si ce n’était pas déjà fait avant). Inutile de commenter chaque pièce. C’est un tout compact, sans réel début ni fin. Les mauvaises langues diront que c’est du foutage de gueule. Pour moi, c’est de la grande musique de « crétins géniaux »
VERDICT : « Y » est un disque essentiel pour tout fan de musique dérangée. Un ÉNORME disque de post-punk expérimental et un bel exemple de l’influence de la scène no-wave new yorkaise outre-Atlantique. Un quasi chef d’oeuvre.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
James Chance & The Contortions – BuyPublic Image LTD – Metal BoxNo New York