Ouais les potes ! Y’a pas que le ethio-jazz dans la vie (même si ça bute sévèrement, on s’entend là-dessus). Le Soudan, pays voisin de l’Éthiopie, a aussi eu une scène musicale sixties/seventies des plus survoltées. À travers cette grande période de renouveau culturel qui secouait toute l’Afrique tel un cocotier, la jeunesse soudanaise s’abreuvait autant du côté de l’occident (jazz, rock, surf, soul, R&B, samba brésilienne) que de celui de leur riche tradition musicale subsaharienne. En effet, le Haqiba, style traditionnel très porté sur le vocal (qui avait la cote à l’époque) se voit ici confronté/mixé à toutes ces influences modernes venant d’ailleurs… et le résultat est bluffant, festif, hypnotique, sucré, dansant, jovial et terriblement fun.
Sharhabil Ahmed est un peu le papa de ce mariage sonore des plus sympathiques. Celui qu’on a surnommé le « Roi » du Jazz soudanais est avant tout un excellent guitariste rock & roll et sa musique, bien que portée aussi par plusieurs instruments typiquement associés au jazz (les cuiiiiiivres !) ressemble davantage à du Surf Rock bien funky qu’à du Hard-Bop. De ce côté là, on peut donc voir une différence majeure dans le son de la scène soudanaise 60s quand on la compare avec la majorité de ce qu’on entendait chez leurs voisins éthiopiens qui eux, bien que tout aussi funky, étaient résolument plus jazzy dans leur approche. Reste que nos Africains de l’est, Soudanais ou Éthiopiens, sont tous aussi groovy les uns que les autres, ce qui ne sera pas pour vous déplaire !
Cette sublissime compile parue chez Habibi Funk (décidément un label à creuser) sonne merveilleusement bien. Il est quasi impossible de ne pas avoir la fièvre au tibia lorsqu’on se laisse porter par ces morceaux ensoleillés (presque garage rock) qu’on imagine aisément servir de bande son aux mariages, bals et autres fêtes populaires… à ces soirées dans les petits club branchés de Khartoum, là où une jeunesse fougueuse veillait jusqu’aux heures pâles de la nuit, le coeur et l’esprit emplis d’espoir pour un avenir qui semblait alors radieux. Une magnifique « capsule temporelle » d’une époque révolue et fiévreuse.
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On ne parle pas assez du Clown de Mingus, le deuxième disque que le célèbre contrebassiste/pianiste/compositeur/chef d’orchestre (oui, on peut l’appeler ainsi) a enregistré pour l’étiquette Atlantic dans cette formidable série d’albums allant de 1956 à 1961… Certes moins légendaire que son grand frère « Pithecanthropus Erectus », moins populaire que le classieux « Mingus ah um » ou moins novateur/renversant que l’incroyable « The black saint and the sinner lady » (chronique à venir quand j’aurai trouvé les bons mots pour parler d’une chose aussi phénoménale), « The Clown » n’en demeure pas moins un sensationnel album de Post-Bop raffiné à souhait, dont les quatre longues pistes se déclinent comme des petites pièces de théâtres à multiples tableaux. La musique de Mingus a toujours été comme ça… Intrigante, foisonnante, bourrées de petits détails qui font office de saynètes dans une plus large histoire complexe. Il y a narration ici. Seulement elle est purement musicale (à part pour la pièce-titre, ponctuée par la voix de l’animateur de radio Jean Shepherd. Nous y reviendrons plus tard).
L’album débute avec un des grands morceaux de bravoures de Mingus, le sublime « Haitian Fight Song ». On ouvre le rideau sur la basse solitaire du maestro. Il cherche un groove et quand il le trouve, il ne lâche pas l’os le bougre ! Dur de résister à l’envie de taper du pied… Les muzikos (Dannie Richmond à la batterie, Wade Legge au piano, Jimmy Knepper au trombone et Shafi Hadi au saxophone) réussissent avec brio à virevolter majestueusement autour de la contrebasse (point d’ancrage), dans une folle valse et ce, tout en ajoutant leur saveur bien à eux à la piste. En parlant de son solo mythique (au coeur de la pièce), Mingus dira : « Je suis profondément concentré en le faisant. Je ne peux le jouer correctement sans penser aux préjugés, à la haine et à la persécution ; à quel point c’est injuste. Il y a de la tristesse et des pleurs là-dedans ; mais aussi de la détermination »… On savait Mingus très investi dans la lutte antiraciste. Cela s’entend à travers ce solo foudroyant… Et quand les autres instrumentistes reviennent en renfort à la fin, c’est un moment incroyablement puissant et solennel. Grand grand morceau que voilà.
« Blue Cee » est un joli moment de détente bluesy après ce catharsis expiatoire. Ici, on est à smooth-land. Le trombone coloré de Jimmy est super sympa alors que la contrebasse orgasmique et le piano noctambule portent la pièce. « Reincarnation of a Lovebird » débute de manière archi-moderne et avant-gardiste, presqu’en mode classique contemporain (avec ce piano prog-classique qui s’enguirlande avec la contrebasse orageuse/obtuse). Et puis, ça repart pour un autre blues cinématographique. C’est mélancolique, c’est éblouissant, c’est majestueux. Le morceau a été écrit alors que Mingus pensait à ce cher Charlie « Bird » Parker.
La pièce-titre maintenant… Une des plus divises du répertoire de Mingus. Moi je salue l’audace et l’ambition. Et j’adore ! Incorporer un récit narré (à propos d’un clown… et aussi à propos de la maladie mentale, sujet risqué) à une composition à la fois très cocasse et hyper rigoureuse, il fallait le faire. Ça a du en surprendre plus d’un à l’époque. Même moi, à ma première écoute, je ne savais pas ce qui m’attendais, n’ayant pas vraiment lu sur l’album au préalable. C’est un véritable petit cinéma pour les oreilles. À la fois troublant, touchant, rêveur, évocateur… Shepherd compare le clown de l’histoire à ces musiciens de jazz qui tentent de divertir l’assistance mais que personne n’apprécie à part lorsqu’ils sont morts… Triste et malheureusement souvent vrai. La fin ouverte est gracieuseté de Shepherd ; Mingus lui ayant laissé le droit à l’improvisation (comme un vrai jazzman). Bref, c’est un super morceau, totalement unique dans le corpus de l’artiste. Et encore une fois, tout le monde joue superbement de la musique archi compliquée et finement orchestrée (avec le coeur et les tripes).
Sur mon édition CD, deux bonus (tirés des mêmes sessions) sont ajoutés : « Passions of a Woman Loved » et « Tonight at Noon ». Deux morceaux ultra-dynamiques, bourrés de fioritures célestes et de dissonances enivrantes. Deux joyaux qui brillent de milles couleurs plus éclatantes les unes que les autres. Ces deux pistes sont tout aussi essentielles que les 4 officielles de l’album et sont, pour moi, part intégrante du périple sonore qu’est « The Clown ».
Un excellent Mingus (comme toujours).
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Tiré des ultimes sessions studio de Coltrane (en 1967) avant son départ soudain pour d’autres sphères, Interstellar Space aura dû attendre 7 longues années avant de mériter sa sortie dans les bacs. Et pourtant, il s’agit là d’une des meilleures offrandes discographiques du plus grand saxophoniste de tous les temps. Le 22 Février de cette année, Coltrane est entré au studio, accompagné seulement du percussionniste/batteur Rashied Ali (musicien exceptionnel et pierre angulaire de la dernière période de la carrière de John). Ce qui s’est passé cette journée d’hiver n’est que pure magie. Composé uniquement d’une série improvisées de duos sax/drum ahurissants, Interstellar Space nous fait goûter, plus que jamais auparavant, cet ailleurs inouï qu’évoque la musique fiévreuse de l’homme suprême (dixit Christian Vander).
Aussi bizarre que cela puisse paraître, dans mon introduction à Coltrane, j’ai d’abord écouté le très classique et enfumé Blue Train, grand disque de Hard-Bop puis j’ai sauté directement à la case intergalactique avec ce disque (sans passer par les cases obligées « Giant Steps », « Africa/Brass » et « A Love Supreme » au préalable). En musique, j’ai toujours été un pique-assiette intrépide, faut dire. Mes jeunes oreilles ont littéralement été déviergées en l’an de grâce 2002 par cet album plus grand que nature et, fait encore plus étrange… j’ai adoré. J’ai découvert le Jazz Libre avec Interstellar Space et j’ai découvert aussi à ce moment que j’adorais cette forme de musique complètement jusqu’au boutiste, extrémiste à souhait, sans entrave aucune, chaotiquement belle et qui dépasse toute forme de frontière mélodique… Cet album m’a grand ouvert les portes sacrées des « For Alto » de Braxton, du « Karma » de Sanders, du « Spiritual Unity » de Ayler et j’en passe. Et je ne remercierai jamais assez Coltrane pour cela.
Rashied et John, en pleine lévitation sonore…
Le choc est rude, en effet. On est assailli par la batterie polymorphe du démon-batteur qu’est sieur Ali ainsi que les cris saxophoniques multiples d’un Coltrane en transe. « Mars », planète de la guerre, se pointe à l’horizon, introduite (comme toutes les pistes) par ces bruissement de cymbales. Devant ce foutoir pouvant sembler incohérent, on peut avoir le goût de prendre nos jambes à notre cou et de se sauver loin loin (pour écouter un vieux Miles Davis de l’époque « Prestige », bien plus rassurant)… Mais il suffit de tenir bon et de se laisser porter célestement à travers la stratosphère de ces planètes et ces nébuleuses réinventées (de manière sonore) par nos deux compères qui vont toujours plus loin dans l’innommable et l’inconcevable. Et on finit par y voir briller dix millions de couleurs fantasques, d’en apprécier les contours brumeux, de saisir ce dialogue fou qui sévit entre les deux instruments. On finit par le trouver beau, cet abîme de sons démentiels. Oui, il faut juste fermer les yeux et se laisser porter là où John et Rashied sont en train de se porter eux-mêmes…
Ce disque est voyage initiatique. Ce disque est beauté suspendue en apesanteur, une beauté féroce que seul Coltrane savait atteindre. Achetez vos billets et préparez vous à partir loin, loin, loin…
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