critiques

Flaming Lips – Embryonic

Année de parution : 2009
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Warner Bros. – 2009
Style : Rock Psychédélique, Expérimental, Noise Pop, Space-Rock, Krautrock

HOLY SHIT !!! Quelle surprise que fut cet album ! Après un opus aussi doucereux (et pourtant savoureux) que At War With The Mystics, je n’attendais pas (plus) à confronter mes tympans à un album aussi fucked up de la part de nos adorables lèvres brûlantes. C’est comme si, depuis l’incroyable Clouds Taste Metallic (et en excluant Zaireeka, leur monument de l’étrange en 4 disques dont il faut superposer l’écoute pour goûter au nirvana étoilé), les Flaming Lips s’étaient graduellement assagis et s’en étaient même tenus à leur formule psychédélico-pop-rock-bonbon-à-saveur-d’hymne-interstellaire (pourtant rudement efficace – ne voyez pas là une critique d’un de mes groupes préférés).

Du haut de ses 70 minutes aventureuses et fantasques, Embryonic est une anomalie discographique dans le parcours musical de Wayne Coyne et de sa bande de joyeux détraqués. L’album commence sur les chapeaux de roues avec « Convinced of the Hex », sorte de mantra acide ponctué d’explosions diverses et de « rock-choucrouteries » (une influence qui se fera prévaloir à travers tout le disque). Comme pièce d’intro, ça étonne (et ce n’est que le début !). S’ensuit alors une longue suite de jams alambiqués, de délires violents et instantanés, de divagations space-kraut planantes, de prog dadaïste, de mystères sonores, de ritournelles tristounettes et psychédéliques… Embryonic est une sorte d’amalgame obscur de Can, des Silver Apples, du Pink Floyd des débuts et d’une panoplie d’albums psychédéliques de la fin des sweet sixties, le tout relevé d’un soupçon de Bitches Brew (du grand Miles) pour son côté free.

C’est clair : on navigue en plein génie musical – mais un génie ténébreux et sauvage. L’album surprend d’abord par sa longueur, son côté expérimental et hyper-varié mais aussi par sa noirceur opaque. Fini l’optimisme aveugle et illusoire des précédents opus (Yeah Yeah Song). Les paroles, géniales, expriment un profond malaise par rapport à l’être humain (« people are evil – it’s true »). Ici, Wayne Coyne, en grand poète obsessionnel compulsif, allie métaphores cosmologiques et élucubrations métaphysiques (appuyés par des extraits de discours du mathématicien allemand Thorsten Wörmann) pour livrer sa noire vision d’un monde froid et dénaturalisé. Le tout est déclamé avec sa voix si caractéristique (mais dénudé de son côté cartoonesque habituel) et accompagne à merveille le foisonnement d’idées musicales… Bref, Embryonic est grand, très grand. À mon avis, le meilleur Flaming Lips depuis Soft Bulletin. Et leur dernier GRAND album à ce jour.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Grobschnitt – Solar Music – Live

Année de parution : 1978
Pays d’origine : Allemagne
Édition : Vinyle, Brain – 2009
Style : Psychédélique, Rock Progressif, Space-Rock, Krautrock

Oh que OUI !!! Un des meilleurs albums « live » de tous les temps et possiblement le meilleur truc que Grobschnitt (bordel que ce nom est l’fun à prononcer) ait jamais enregistré. Ces joyeux pyromanes (voir la pochette) amateurs de fumette et d’atmosphères intergalactiques nous livrent ici la version la plus endiablée de leur « suite solaire » (qu’on retrouvait initialement sur leur second album studio, « Ballermann », paru en 1974). Au menu ? Du Rock SPATIAL grand cru avec de la guitare complètement orgiaque, une batterie tribalo-kaléidoscopique, d’la basse choucroutée, des claviers qu’on dirait tout droit sortis d’une bande-annonce d’un film de sci-fi early 80s et des vocaux d’handicapés sévères. Sounds like a good time ? That’s because it is !

Ce n’est pas un vulgaire album en pestak où le groupe se contente de jouer les notes justes devant un public déjà conquis… Que nenni monseigneur ! Tout ici n’est que passion, communion, DROGUES, puissance brute, amour des sons libres et fous, incandescence, folie irradiante et irradiée. Ces gens sont FAITS pour le live. C’est leur champ de bataille. Leur chemin de croix. Leur laboratoire de catastrophe générale. Leur exutoire céleste.

Bordel que j’aime comment cela SONNE. La prise de son est énorme. Le mix de Eroc est splendissime. C’est sauvage tout en étant lisse comme la peau d’un bébé dauphin. Inutile de vous parler des pièces ! L’album n’est qu’un seul même bloc-morceau monolithique qui monte constamment en intensité, avec des moments de douceur où la tension demeure enfouie au coeur de la bête (sans jamais mourir).

La FACE A, après une brève intro rigolote (marque de commerce des galopins), prend tout son temps à installer son atmosphère céleste… Après un 5 minutes à voleter ci et là, la supernova sensorielle nous happe de plein fouet lorsque nos tympans arpentent la section nommée « Solar Music II ». C’est l’heure de se prendre une FORTE dose de Space Rock véloce et extatique en plein cortex chers amis ! Non mais écoutez cette guitare !!! Et cette batterie !!! Les autres muzikos ne sont pas en reste, aidant à tisser cette musique créatrice de mondes intérieurs ; de galaxies névralgiquement vôtres. Le côté UNO de la galette se finit en coït interrompu.

On retourne le disque venu d’ailleurs, on dépose l’aiguille et on repart exactement là où il nous avait laissé : à l’épicentre d’un quelconque vortex de galvanisante guitare électrique. Ensuite, on souffle un peu à travers des moments plus doux (« Golden Mist »), là où les claviers psychotroniques sont comme une fine pluie acide que des nimbostratus surréalistes déversent sur un volcan sur le bord de l’effusion… La batterie se fait encore plus énigmatique. La basse toujours constante, agissant comme assise précieuse à toute cette immensité. Les rires narcotiques sont salaces. Et ça finit par re-galoper dans une course effrénée, vers l’orgasme tant attendu (et désiré).

Et voilà que ça arrive juste au bon moment ! Les gars de Grobschnitt ont la décence de nous achever juste quand eux ils se calment aussi ; sans nous labourer ça inutilement post-jouissance. En guise de pillow talk, ils nous servent une petite dose d’ambiant rappelant le rêve de mandarine. Exquis. Ils savent recevoir ces chevelus garçons !

Donc… mes amis… Vous vous en serez douté vu mon côté dithyrambique en pleine action, ce disque est un MUST absolu pour tout amateur de musique de drogué, de kraut psyché, de Floyd et ersatz, de Hawkwind et compagnie. C’est rare que je dis cela mais si vous voulez vous initier à la musique de Grobschnitt, COMMENCEZ par ce disque live proprement ahurissant. GRAND.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Boredoms – Super æ

Année de parution : 1998
Pays d’origine : Japon
Édition : CD, Birdman – 1998
Style : SUPER

Le meilleur album de tous les temps est japonais (je me répète mais… pouvait-il en être autrement ?). C’est le disK qui synthétise TOUT ce que j’aime en musique et qui, en même temps, redéfinit ce qu’est la musique comme forme d’expression artistique libre, synergique et totale… Imaginez vos rêves les plus fous devenus réalités lysergiques, messieurs-dames. Imaginez que vos fantabulations soniques les plus osées/déraisonnables se concertent obsessivement-compulsivement pour devenir une panoplie quasi-infinie d’univers-pour-tympans-opiacés-et-délurés-jusqu’à-pâmoison-orgasmique en 4D… non, en 5D… euh, en 15D + LSD… bah, avec les Boredoms on ne compte plus les dimensions. Cela va au-delà d’une spatio-temporalité que même le cerveau ravagé d’un Philip K. Dick en pleine déréalisation ne pourrait concevoir… Du bonbon grisant pour tous vos sens saturés à 70000000 milles à l’heure… IMAGINEZ : Can, Pink Floyd, Gong, Les Residents et MAGMA qui sont réincarnés en tant qu’enfants-autistes-superpsychiques du projet AKIRA et qui décident de créer une sorte de messe-liesse à l’intention des étoiles. IMAGINEZ ce bon vieux Captain Beefheart qui se la joue soudainement space-rock avec un nouveau Magic Band formé sur Canopus. Ça BRILLE, bordel. Ça grille-les-neurones-brille-brille-mes-frères-et-seuls-amis, nom d’une pipe en bois rond… C’est… meilleur et PLUS IMPORTANT que le meilleur disque de tous les temps… C’est tout simplement BIBLIQUE, ce truc. Et ça à une âme grosse comme un demi-trillion de camions citernes multicolores qui déversent des confettis explosifs-incandescents dans un canyon de lumière pure. C’est l’expression SUPRÊME de ce QU’EST la musique psychédélique dans toute sa splendeur tellurique. Aussi intensément rigoureux que Strav sur son Sacre divin, aussi ROCK-pur-jus que les Stooges à leur époque proto-punk triturée de saxophones acides, aussi AVANT-PROG qu’un CAN qui se refuse toute catégorisation, aussi délicieux qu’une orfèvrerie Beach Boys-esque à la graisse de renoncule, aussi tribal que des folies balinaises au GAMELAN, aussi planant que le Floyd des débuts dada-beat… OH !!! They dId the MASH !!! they DiD the MONSTER MaSh (HAPPY-Godzilla in tha house, avec des lunettes de Soleil rose-vermeille-poilues qui se la joue gangsta dans un néo-Tokyo imaginaire composé à 84,35% de tendre et juteux ananas) !!!!

J’ai découvert les Boredoms grâce à John Zorn, ce sympathique saxophoniste-compositeur-avant-garde-folichon-new-yorkais, qui utilisait les talents vocaux un brin particuliers de Yamantaka Eye (chanteur/compositeur des Boredoms) pour son projet GRIND-Jazz Naked City (à découvrir de toutes urgence pour les fans de musique violente, hyper technique et aventureuse). J’ai tout de suite été séduit-bluffé-terrifié par ces cordes vocales élastiquement vôtres… Ce n’était plus du chant. Ça allait au delà de tout ce que les Mike Patton, Björk, Scott Walker, Diamanda Galas, Enrico Caruso, Billie Holiday, Screaming Jay Hawkins et Tom Waits de ce monde pouvaient se permettre… Logiquement, dès que j’ai su que le mec avait un groupe bien à lui, votre détective au sourire si carnassier est allé à la découverte, sans peur ni regret. Je dévalai d’abord les pentes sinueuses d’un « Chocolate Synthesizer » (paru en 1995) magistral de « fuckitude » punk-noise-japonisante-KAWAÏ, dernier petit joyau de leur période première mais qui laissait entrevoir les débuts d’une musique plus « construite », tout en ne perdant rien de ce qui rend la musique de ces emmerdeurs irrévérencieux si attachants : la LIBERTÉ. De la grande musique de CRÉTIN-GÉNIAL. Le stop suivant dans la grande tournée des mondes inexistants serait ce « Super æ », l’oeuvre de transition SUPERlative entre le vieux-Boredoms et le Boredoms-nouveau (exit la TERRE, bande de petits truffions).

Track-by-track, mes chers amis. Mais avant, pour vous mettre dans le contexte : un doux matin de Décembre, vous venez d’apprendre en z’yeutant la célèbre émission « Salut ! Bonjour ! » de L’E-X-C-E-L-L-E-N-T-E chaîne télévisuelle TVA que des scientifiques ont découvert l’existence de vortex intemporels (au Brésil et en Papouasie-Nouvelle-Guinée, plus précisément) qui mènent vers des dimensions jusque là inconnues… Et suite à cette annonce renversante, l’animateur-maison préféré des dames Gino Chouinard se met à danser frénétiquement une espèce de samba-expérimentale décadente « live » à la téloche. Et HOP ! Brutalement, comme ça : Gino se transforme en un Brocoli Géant… SACREBLEU !!! Un petit zapping à la BBC Newz et on nous dit que la première équipe d’explorateurs revient tout juste de sa première investigation dans ce macrocosme bordélique et ont rapporté, entre autres, des légumes-racines électriquement chargés (des genres de topinambours irradiés qui brillent dans le noir), des épices qui incendient les palais humains d’une manière jusque là insoupçonnée, de la fourrure de chacal étoilé eeeeetttttt surtout… un CD offert par un grand sachem perché sur une butte recouverte de gazon violet et de plantes carnivores. Ce disK serait l’occasion de découvrir la culture musicale de cet autre monde.

Super You : Accrochez vos écouteurs. Left-right-left-right. Ces divigations sonores introductoires se balancent d’une oreille à l’autre. Les sons sont aspirés, ré-aspirés, re-vomis. La vitesse change, double, triple, ça ralenti, ça va plus vite. Et soudainement, un gros riff de stoner acidulé vient faire irruption. Et lui aussi est aspiré à son tour dans un trou noir béant. Perte de repères. Trip hallucinogène de champis sur la montagne chauve pendant qu’un espèce de dude japonais à rastas t’actionne son chèche-cheveux thermodynamique à transmodulations variables à deux millimètres des oreilles. Black Sabbath sur les speeds dans une sécheuse à dry-spin. Jam band d’électro-ménagers. L’équivalent musical de se retrouver dans un blender branché sur le 110. Et cette finale percussive en forme de choucroute aux ogives me régale à chaque écoute jouissive.

Super Are : Les Boredoms qui s’adonnent à une certaine forme de New Age post-cosmique… Terry Riley qui mange des cierges d’églises au pesto pendant que des Incas se tartinent le corps avec de l’encens liquéfié. C’est terriblement beau et apaisé, surtout après ce premier morceau en forme d’infarctus. Notre bon ami Yamantaka nous susurre un mantra divin (« You aaaareeeee !!! »). Ça part en tribalo-kek-chose. Et la lourdeur électrique mal calibrée revient nous frapper en pleine gueule. Des tsunamis de larsens de guitares investissent notre cortex pendant que le mantra se poursuit. Interprétation kraut-rock-libre mettant en scène Magma et Sonic Youth + 700 batteurs. Dieu que j’aime le côté on-ne-peut-plus-percussif des Boredoms, dignes transfuges de Stravinski ci haut mentionné.  Le tout se conclut par ce torrent de voix qui agrémente l’album par-ci par là.

Super Going : Un TRÈS GRAND moment de musique… et possiblement mon morceau préféré d’un album qui n’a pas pourtant pas fini de nous surprendre… NEU! sont de retour en version bouddhiste-goa-trance les potes ! Possiblement le plus grand morceau de rock germanique de tous les temps… et créé par des Japonais ! Ils ont out-germanisés les Allemands les vils salauds ! De la grande musique tribalo-ritualistique-répétitive où la candeur bon enfant rime avec une certaine forme de violence rythmique sans égal. Un squirting orgasme infini mis en musique. Ça dure 12 minutes mais j’aurais pu en bouffer 700 000. Et quand on pense avoir finalement commencé à intégrer-digérer le détraquant délire et ses effets-spéciaux-psycédélicos-modulaires, il y a un espèce de revers totalement inattendu qui part-en-couilles-rythmiquement-parlant. L’aspirateur magique des Boredoms (qu’on peut maintenant considérer comme membre à part entière du groupe) se remet de la partie et syncope le tout. Un cri de bravoure héroïque fait repartir nos héros vers d’autres contrées acidulées. On termine dans un tel chaos, un essoufflement logique où les respirations des instruments qui pourraient s’apparenter à des chants de gorges se fondent dans un code morse approximatif.

Super Coming : HOLY FUCKIN SHIT que j’aime ce morceau !!!!!!!! Une guitare à la Faust introduit une scène de rue dans une Afrique de l’Ouest transposée dans la galaxie EGS-zs8-1. Il y a du Capitaine-Coeur-de-Boeuf dans l’air alors que Yamantaka fait sa meilleure personnification du célèbre chanteur-peintre texan. Vocaux d’homme des cavernes sur un trip d’inhalation d’essence, offensives guitaristiques noisy-licieuses qui virevoltent un peu partout dans l’éther, batterie ultra binaire rappelant le « It’s a Rainy Day (Sunshine Girl) » de Faust + une basse toute en pesanteur qui l’accompagne avec brio, chœurs mescalins venant porter renfort au soliste-en-transe, cris déments dans la nuit sauvage… Puis cette finale plus Can que Can-tu-meurs (ça me rappelle leur « She Brings the Rain »). Une autre chanson (?) de 12 minutes stupidement géniale OU génialement stupide, c’est selon.

Super Are You : La seule pièce qui rappelle pas mal l’ancien Boredoms schizoïde, avec un début tout en ribambelle-dada-punk triturée par les adorables hurlements post-juvéniles de Eye, ces synthés kitschounets de série Z qui pondent des sons atrocement merveilleux, cette batterie iconoclaste où vient s’ajouter une collection de casseroles, cette guitare désaccordée (qui n’en a d’ailleurs vraiment rien à foutre d’être désaccordée). Le maître mot est FUN. Des explosions, des changements de styles à toutes les 2 secondes, des mélodies complètement autistiques, du gros bruit qui tache, des amplis ultra-cheap qui défoncent, des instruments-jouets à foison (ToyS R’Us meets the AvAnT-GaRdE). on dirait Mr. Bungle mais si ils étaient Japonais. Tellement con. Mais tellement bon. On pourrait écrire une thèse de doctorat sur cette pièce et tout ce qu’elle contiendrait, c’est le mot « SUPER » 300 000 fois ainsi qu’un bout central de 53 pages où ce serait juste indiqué « AAAAAaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaAAAAAAAAAAAHHHHHHH !!!!!! » à répétition (en plusieurs polices différentes) + le dessin d’un coati à nez blanc qui joue de la flûte traversière en lançant des rayons lasers avec ses yeux.

Super Shine : La culmination grisante de tout ce que les Boredoms ont élaboré jusque là… En ouverture : le bad trip d’un Nintendo 8-bit. Vient ensuite la rythmique suprême, point d’ancrage de la pièce. Une rythmique qui serait en fait cousine distante d’une du Tago Mago de Can, mais avec un aspect africain (voir même reggae pour la basse) en plus. Cette rythmique de fous grandit, grossit, s’intensifie… Viennent se greffer différents éléments formidables, comme ces voix possédées par la joie d’être content d’être satisfait d’être heureux. Ça se distortionne tout autour, les claviers qui vrombissent, se dilatent, la musique s’entrechoque, se disloque en elle-même. Mais ya toujours la rythmique au centre qui elle n’en démord pas… C’est la folie messieurs-dames !!!! Des papillons gros comme des manoirs volent partout à travers ça, j’vous le dis. C’est Super Papillon leur chef, un Super-héros qui a été mordu par un papillon radioactif quand il était jeune. Il a un masque HALLUCINANT et des ailes en acrylique pure. Et puis il y a des moines tibétains qui se balancent aussi sur leur bol chantant. Et n’oublions pas l’homme avec une tête de nénuphar, avec sa cravate biconcave, ses gants de vaisselles toujours ajustés, sa montre arc-en-ciel prête à mordre des pissenlits à tout moment. La peuplade des fougères vient se joindre à la cérémonie néo-païenne qui a lieu près du Mont Fuji, à 4 heures du matin. On a décidé de faire frire la montagne. ou la faire « rire », je sais plus trop… Putain, j’ai échappé mon briquet.

Super Good : Miraculeux coda ambiant-prog-jazzé…. Parallèle à faire avec le dernier truc sur M.D.K. dont le nom m’échappe toujours. C’est beau en diable. C’est un peu la dernière scène de Aguirre de Herzog, avec les singes capucins sur le radeau qui flotte sur un Amazone surréel. Grésillements doucereux de matière grise. Comment prenez vous votre âme ? Tournée, le jaune intact s’ilvousplaît !

Bref… Je me suis égaré parce que ce disque est une substance illicite en soi. Son écoute est dangereuse et rend même dépendante à deux choses en particulier : la liberté et l’imagination. Super ae est plus que le super meilleur disque au monde entier. C’est l’expérience sensorielle d’une vie. C’est un monde où il fait bon se perdre ; où en fait on se perd délicieusement un peu plus à chaque fois. Avec les Boredoms, on sourit à la vie. Les couleurs sont plus belles. Les femmes sont plus belles aussi. La bouffe goûte meilleure. L’air est plus pur et le bruit du vent peut nous émouvoir. La magie existe encore. Si quelque chose d’aussi merveilleux peut exister et bien on se dit qu’on est chanceux de pouvoir faire parti de ce grand TOUT incommensurable qui nous abrite.

Best thing ever.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Can – Tago Mago

Année de parution : 1971
Pays d’origine : Allemagne
Édition : SACD, Mute – 2005
Style : Krautrock, Rock Psychédélique, Stockhausen-Prog, Funk Extra-Terrestre, OVNI

Je ne passerai pas par quatre chemins : Tago Mago est un de ces monuments emblématiques de la musique du 20ème siècle qu’il se faut de posséder. C’est un disque essentiel à toute discographie (et ce, même si vous avez uniquement du classique ou du reggae dans vos armoires). Cet album dépasse tout, confond tout, détruit tout ; toutes les limites et frontières musicales possibles… Rock psychédélique, prog, musique concrète, pop, proto-électronique, free jazz, musique tribale (celle qui est enfouie dans les zones les plus reculées du cerveau humain et ce, depuis des siècles). C’est un énorme morceau de bravoure, de folie, d’expérimentation brute, de plaisir, de rêve, de cauchemar, d’euphorie, de noirceur et de transe (surtout). C’est ce qui en musique s’approche le plus de l’envoûtement voodoo. C’est un truc 10 ans en avance sur son temps (voir même mille). C’est le Disco Volante des jeunes années 70. C’est aussi probablement le Sgt Pepper du Kraut-Rock – l’album qui représente le mieux l’étendue de ce genre musical influent qui n’en est pas vraiment un. C’est la musique que produirait des psychiatres qui bossent à l’aile des schizos si ils formaient un groupe de rock avec leurs patients les plus atteints (ce mélange génie-démence-rigueur-liberté qui marche à tout coup). Ça peut être la porte d’entrée à un million de trucs qui peuvent changer la vie d’un mélomane : le kraut-rock, le prog, la musique classique moderne, la musique électronique, le math-rock, la musique tribale (de tout pays), etc… J’insiste : vous devez au moins expérimenter une fois dans votre vie les méandres de Tago Mago. Vous allez peut-être adorer. Vous allez peut-être détester. Mais surtout, vous n’en sortirez pas indemne, je vous le promets.

Il ne faut pas passer sous silence que ce deuxième album souligne l’arrivée officielle de Damo Suzuki en tant que chanteur de Can (on l’avait entrevu sur l’excellent Soundtracks…), un changement majeur dans l’histoire du groupe, qui ne sera plus jamais pareil après le passage de cette tornade vocale humaine incongrue. Ce sympathique cinglé de service avait quitté son Japon natal (un pays riche en fous de toutes sortes) quelques années auparavant pour faire le tour de l’Europe, guitare à la main – histoire de faire un peu d’argent de poche. Remarqué dans les rues de Munich par Holger Czukay et Jaki Liebezeit alors qu’il exerçait son art (ça devait détonner des autres chansonniers), il est invité à se produire avec le groupe le soir même (voilà un concert auquel j’aurais aimé assister !). C’est le coup de foudre psychotronique instantané ! Armé de ses cordes vocales supersoniques, le jeune Suzuki vient accentuer et colorer l’intensité déjà palpable de la musique de Can. Grand improvisateur usant de son organe vocal comme d’un instrument polymorphe, Damo chante comme un possédé sur Tago Mago. Il chuchote mystérieusement par moments, hurle grotesquement par d’autres, créé sa propre pièce de théatre « Nô » sur l’acide, imite parfois le bruit d’un poulet qu’on étrangle à mains nues, chante dans des langues inconnues qu’il invente à mesure mais qui sont pourtant géniales (forcément, en tant que fan de Magma, ça vient me chercher). Bref, Damo devient par le fait même une part intégrante du son du groupe et restera avec eux pour ce qui est considéré par beaucoup comme leur meilleure période créatrice.

Holger Czukay et Damo Suzuki

Imposant album-double de 70 minutes, Tago Mago débute sur les chapeaux de roues avec l’incroyablissime « Paperhouse » : une brève intro space faîte en ondulations de claviers et on est tout de suite projeté au pays de la rythmique qui tue. Cette rythmique insoutenable, marque de commerce de Can, vient nous happer, nous ensorceler, et ne nous lâchera pas avant la fin de l’album (à part à quelques moments de folie atonale). Ce qui débute comme une sorte de ballade prog acide et amère devient une montée des plus hallucinantes (de quoi faire rougir la plupart des groupes de post-rock), portée par le délire ordonné (encore une fois le parallèle folie-raison) de cette guitare psychée jouée à perfection et de cette batterie venue de l’au-delà. Je tiens à préciser : bordel que cet album ne sonne pas « 1971 » ! Dès que cette pièce d’ouverture atteint son apothéose, on tombe dans le trouble avec « Mushroom », mystérieuse pièce qui porte en elle son lot de mystères indomptables… On sent le malaise sous-jacent à travers la rythmique proto-industrielle, cette basse funky et sombre, ces percussions recouvertes d’échos et de réverbérations et les hurlements imprévisibles de Damo. L’ascension du délire se poursuit avec l’incroyable « Oh Yeah », qui débute avec le bruit d’une explosion nucléaire que semblait nous annoncer « Mushroom ». En parlant de « Oh Yeah » : jamais titre n’aura aussi bien porté son nom. En écoutant ces 7 minutes de pur génie, j’ai juste le goût de me mettre à danser aussi frénétiquement que maladroitement et de HURLER le titre de la chanson à tout rompre entre les murs de mon bureau, tel un beau criss de cave (ah… la magie de la musique !). Ça débute avec possiblement la rythmique (le mot le plus sur-utilisé de la chronique) la plus bandante qui soit, agrémentée de quelques couplets chantés par Damo mais dont les bandes sont jouées à l’envers… On sent que ça monte vers quelque chose de grand, d’incompréhensible, de « plus fort que toi »… puis la musique s’arrête soudainement, et repart de plus belle avec cette fois une guitare bluesy interstellaire à l’appui et des vocaux anglo-nippon-what-the-fuck. Dantesque ! Ce petit chef d’oeuvre pourrait facilement être le climax d’un disque déjà parfait mais le plus fou reste encore à venir (oh que oui !).

« Halleluhwah », du haut de ses presque 20 minutes, est une jungle sonore où il fait bon se perdre. Ce beat, mon Dieu, CE BEAT ! Le Funk a été invité au rave tropical et il a amené ses potes jazzmen le temps d’interludes savoureux au piano. À part ces passages plus tranquilles, cette pièce est surtout l’heure de gloire de Jaki Liebezeit, Dieu-percussioniste de son état. Le beat qu’il produit (ainsi que ses variations multiples et virtuoses) se trouve à être le coeur du morceau, sa colonne fondatrice à laquelle vient se greffer une foule d’éléments disparates savoureux… comme ce violon déchaîné, ces claviers psychédéliques qui sont aussi cheap qu’inquiétants, cette basse sourde et bien sûr Damo dans toute sa gloire caractéristique. On tombe ensuite dans la portion plus extrême et expérimentale de Tago Mago, avec « Aumgn » et « Peking O »… Bienvenue dans un enfer stockhausenien des plus pétrifiants et où toute forme de mélodie disparaît dans les limbes. « Aumgn » est une sorte de collage ambient qui pourrait faire office de trame sonore à un film préventif sur l’usage du LSD. Il ne fait pas bon de s’endormir en écoutant cette portion du disque… Les rêves qui s’ensuivent sont, disons le, plus ou moins traumatisants. On navigue ici à travers une brume sonore épaisse qui est l’amalgame d’une tonne d’effets sonores de studio (signés Irmin Schmidt), de field recordings de chiens qui jappent, d’impros musicales sur le thème du « cirque dérangé » et surtout de cette voix, sinistre au possible, qui repète inlassablement AUUUUUUUUUUUUMGN (Aleister Crowley in DA HOUSE). Dans le genre « maman, j’ai peur », « Peking O » est elle aussi dure à battre. C’est certainement le morceau le plus psychiatrique de toute la discographie de Can. Trop dur de parler de cette chose époustouflante… sinon que c’est probablement un truc que les membres des Boredoms ont écouté à répétition à leur adolescence.

Tago Mago revient à une certaine forme de normalité avec le dernier morceau, « Bring Me Coffee or Tea », sorte de ballade-transe brumeuse qui vient clore à merveille ce périple sonore des plus audacieux. Et il est vrai qu’après avoir fait le tour de 8000 galaxies le temps d’un album, il est bon de se réconforter avec une bonne tasse bien chaude… et de se demander si on y replonge tout de suite tête première… car ce disque est une drogue. Ce n’est plus de la musique comme on en entend normalement (avec de jolies mélodies et des belles idées). Non. C’est de la « matière sonore brute, libre et savante » qu’on s’injecte dans les tympans avec plaisir. Deviendrez-vous accros comme moi ?


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Oranssi Pazuzu – Värähtelijä

Année de parution : 2016
Pays d’origine : Finlande
Édition : CD, Svart – 2016
Style : Black Metal Psychédélique

Tu prends les Swans. Tu prends le Pink Floyd de Syd. Tu prends Burzum. Oh et puis, tu prends Bardo Pond itou. Tu laisses Le Thing de John Carpenter les bouffer tout crus, les assimiler et les recréer en un autre tout froidement inhumain, le cœur bourré d’huile noire, les lèvres recouvertes de cendres, le malin petit sourire en coin, les dents déchaussées comme les Crack-heads, les cheveux mouillés de glaire. Tu rajoutes de la tôle dans ta création post-humanoïde aussi ; des bouts de métal fondu, des boulons que tu enfonces dans leurs faciès défigurés par la chose. Tu joue à Dieu avec eux… ou est-ce bien une seule entité maintenant ?

Tu les drogues de jus d’étoile cosmique et de décoctions d’écorce de conifères morts. Tu leurs injecte la drogue impie de Palmer Eldritch directement dans les yeux… Dick, Lovecraft, Magma, Stephen Hawking, Philip Glass, Enki Bilal, Asimov, Robert Fripp, la calotte glaciaire de l’Antarctique, Tangerine Dream, des satellites hantés… Tout se confond, se percute, s’amenuise dans leurs cerveaux nouveaux et avide d’un abîme qui n’existera jamais vraiment sauf en eux.

Ils sont prêts à livrer leur vision d’une musique tribale nouveau genre. Leur son, c’est une sorte de jungle scandinave mais transposée sur Epsilon Eridani ou encore ce qui émane d’un Ash-Ram en putréfaction qui flotte dans les tréfonds obscurs de la Grande Ourse. C’est lent, atmosphérique, insidieux. Black Metal mid-tempo injecté de psychotropes. Rien de rassurant sous les 4 Soleils. Ça part dans tous les sens, imprévisible, mais sans jamais se presser, maintenant presque toujours cette pesanteur mid-tempo langoureuse et batracienne propre à eux (je crois que c’est le fait de jouer avec des tentacules) ; cette espèce de paresse dérangeante d’une musique qui sait, dans le fond, qu’elle va finir par t’avoir en son sein grouillant.

Ça évolue par couches superposées. Du Post-Hardcore. Des Larsens noisy. Du Kraut. Le « The Seer » des cygnes et ses abysses fécondes + Aluk Todolo sur l’opium + une espèce de musique folklorique mal calibrée qui essaie tant bien que mal d’être un tant soit peu terrestre mais qui ne réussit qu’à glacer les sens + des cris saturés, empreints non pas de haine, mais d’une froideur toute post-punk…. Variations sur le thème de Interstellar Overdrive mais joués par des INSECTES. Ces mecs sont des INSECTES.

Jamais la nausée n’aura été aussi sensuelle.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

15 Fréquences, Mixtapes

15 Fréquences Ultimes – Épisode 10 – François Zaidan

Aux Paradis Étranges, on célèbre en grand car ce 10ème épisode des 15 Fréquences Ultiiiiimes est composé des choix hétéroclitement vôtres de mon ami adoré François Zaidan, multi-instrumentiste dans l’orchestre d’Avion Tournevis et membre du Quattuor Tempora. En plus d’être beau, gentil, d’écrire très bien et de sentir bon, François est probablement le plus grand mélomane que je connaisse sur cette bonne vieille Terre ; next to me of course… J’vous le dis : y’a de quoi dans l’eau d’la Mauricie. Ça créé des mélomanes un peu sautés.

Francesco est aussi mon pusher de disques préféré, mon disquaire personnel (et celui de plusieurs autres personnes). Incroyable défricheur/chercheur de merveilles sonores aux confins du globe, il ne revient jamais bredouille de ses fabuleux « digs ». Je vous partage d’ailleurs son très élégant texte de présentation qu’il avait rédigé pour Bruit de Fond, l’ancien blogue sur lequel j’exerçais mon verbe et où il écrivait aussi parfois :

La musique avant tout. Ensuite la poussière, l’humidité, le froid qui engourdit les doigts lorsqu’on fouille à travers des milliers de disques abjects pour dénicher l’ultime, le précieux, l’obscure et l’inconnu. C’est dans les marchés aux puces à jouer à l’archéologue de sons étranges et oubliés qu’a commencé cette obsession ; cette douce et violente obsession qui perdure et qui induit toujours l’extase. Ca ne finit pas. Il ne faut pas que ça finisse. J’ai excavé des disques au Nunavut en contemplant l’immensité des eaux glacées, dans des campagnes Suisses regorgeant de free jazz et de private press psychés, au fond d’étroites ruelles à Shibuya, dans les souks Marocains entre des carcasses d’animaux et des meubles rongés par le temps, perché sur des échelles dans des appartements à Beyrouth et dans d’innombrables sous-sols Québécois. Le problème (ou la cure ?), c’est que je n’ai pas encore trouvé. Malgré la physicalité et la relative durabilité des supports, l’évanescence de la musique m’encourage toujours à chercher davantage et je me résous à ne jamais trouver.

C’est pas magnifique, tout cela ?

Et comme l’inventeur du ZAIDANATOR 3000 ™ ne fait jamais les choses à moitié, il vous a aussi composé des somptueux petits textes de présentation pour chaque piste du mix. Ils sont disponibles en bas du présent article. Je vous conseille fortement de lire le tout alors que vos tympans s’abreuvent (avec extase et délice) à même le monde sonore si particulier de sieur Zaidan.

Tracklist:

  1. Raul Lovisoni & Francesco Messina – Prati Bagnati Del Monte Analogo
  2. Fairuz – Saalouni El Nas
  3. Gateway – Backwoods Song
  4. Vis-A-Vis – Odo Gu Ahorow
  5. John Coltrane – Sun Ship
  6. Fred Frith – Open Ocean
  7. Wiliam Basinski – D|P 3 (extrait)
  8. L’Infonie – Paix (extrait)
  9. Peter Brötzmann Octet – Machine Gun
  10. Alvin Curan – Canti E Vedute Del Giardino Magnetico (Side 2)
  11. This Heat – Horizontal Hold
  12. Scott Walker – The Seventh Seal
  13. Can – Future Days
  14. Linda Perhacs – Chimacum Rain
  15. Fly Pan Am – Dans ses cheveux soixante circuits

Vous pouvez suivre et encourager François sur son Instagram (bourré de disques qui font vachement envie). Voici sinon quelques liens Bandcamp de projets auxquels il a participé ces dernières années : Klô Pelgag, Quattuor Tempora, Laurence-Anne.

Je repasse la « puck » à m’sieur Zaidan ci-bas. Bonne écoute et bonne lecture !


Raul Lovisoni & Francesco Messina – Prati Bagnati Del Monte Analogo

Cette pièce a toujours été en puissance, cachée ou enfouie quelque part n’attendant qu’à être découverte. Si bien que je ne me souviens plus exactement quand ni comment j’en suis venu à la découvrir. Elle est simplicité absolue et immanquable réconfort.

Fairuz – Saalouni El Nas

Avec les longues et lancinantes pièces d’Om Kolsoum, la profondeur de Wadi Al Safi et les guitares surfs d’Omar Khorshid, Fairuz fait partie de la trame sonore de mon enfance. Ça m’a pris un long moment avant de comprendre toute la puissance de la musique Libanaise (et plus largement de la musique moyenne-orientale), de discerner les inflexions poétiques, d’apprécier les mélodies presque systématiquement jouées à l’unisson, de me plonger dans l’univers des modes (des maqamat) et d’enfin ressentir le tarab (terme s’apparentant plus ou moins à l’extase rendue possible par la musique).

Gateway – Backwoods Song

Groupe dont la cohésion, la maîtrise et la liberté est à envier. À la limite du free jazz, avec une production pas trop scintillante (dans mes quelques doux reproches à ECM), cette pièce et cet album me semble toujours intemporel.

Vis-A-Vis – Odo Gu Ahorow

Sans trop savoir pourquoi ni comment je suis un jour tombé sur une pièce du groupe ghanéen Kyeremateng Stars (merci les algorithmes j’imagine…), la musique highlife m’a pris par surprise et profondément intrigué. Généralement basé sur des entrelacements de guitares assez jumpy, les voix qui s’y juxtaposent sont toujours empreintes d’une pointe de nostalgie. La pièce proposée ici de Vis-A-Vis en est un exemple remarquable. Et par la force des choses, ces pièces et le highlife ghanéen ont pavé la voie à ma découverte des musiques d’Afrique de l’Ouest et ont contribué à mon obsession actuelle avec les musiques maliennes.

John Coltrane – Sun Ship

Étrange découverte de jeunesse mais qui a néanmoins été particulièrement fondatrice dans mon parcours. Vers mes 14-15 ans, un professeur de guitare à qui j’ai demandé de me proposer des « trucs jazz bizarres » a mentionné Sun Ship de manière un peu désintéressée et ce fut je crois mon premier contact avec le free jazz. De ça découle mon appréciation des musiques improvisées (j’y reviendrai sous peu) et du jazz d’ordre plus « spirituel ».

Fred Frith – Open Ocean

Je dois la découverte de l’album Clearing de Fred Frith au même professeur de guitare mentionné précédemment. Cet album m’a sidéré en me démontrant que les possibilités de la guitare allaient bien au-delà des notes jouées sur le manche et d’une approche plus traditionnelle de l’instrument. Bien que je comprenne maintenant comment Frith s’y est pris techniquement, cet album demeure un des piliers indéniables de mon développement musical, de mes recherches académiques et de mon jeu instrumental.

Wiliam Basinski – D|P 3 (extrait)

La découverte du travail de Basinski et de ses fameux Desintegration Loops restera toujours gravée dans ma mémoire et est empreinte d’un brin de nostalgie (feeling très propice à cette musique j’imagine…!). Je venais d’arriver à Montréal pour étudier au Cégep et moi et mon ami Jef (qui s’est étrangement volatilisé de notre cercle d’amis) allions souvent assister à des concerts de free jazz, de noise et de musique contemporaine. En rentrant d’un concert à la Sala Rossa dans l’auto de Jef, une musique douce mais insistante jouait « en boucle » sur un poste de radio universitaire. Arrivé à destination, nous sommes restés silencieux pendant près d’une demi-heure attendant que la pièce termine pour enfin savoir qui était derrière la création de ce mystère.

L’Infonie – Paix (extrait)

À mon humble avis le groupe/collectif le plus unique et éclaté ayant foulé les scènes québécoises. Bien que très ancré dans une mouvance et dans une effervescence propre à la fin des années soixante, l’Infonie m’apparaît comme une des manifestations les plus tangibles et abouties d’une tentative de création totale et multidisciplinaire. Ce groupe n’était ni complètement free, ni baroque, ni résolument prog, ni musique contemporaine, mais plutôt vraiment TOUTTT!

Peter Brötzmann Octet – Machine Gun

Écouter ça à 6h30 du matin, dans l’autobus jaune pour aller à l’école secondaire me semble maintenant un peu troublant… mais bon, les musiques improvisées ont pris tellement de place dans mon parcours et dans mes intérêts que ce n’est peut-être pas si étrange après tout.

Alvin Curan – Canti E Vedute Del Giardino Magnetico (Side 2)

La pièce traversant les deux faces de ce disque provoque un réconfort similaire à la musique de Lovisoni & Messina. Une musique irréelle adéquate pour les temps doux et troubles.

This Heat – Horizontal Hold

Dans les plus gros coups de poing musicaux que j’ai reçu en pleine figure. Le parfait alliage entre une conception assez large des musiques « pop » et la musique d’avant-garde. Toutes leurs pièces auraient pu être choisies dans le cadre de ce mix, mais l’instrumental Horizontal Hold se glisse dans le tier supérieur de mon appréciation du groupe pour sa production lo-fi abrasive, pour les changements brusques et drastiques qui préfigurent le reste de leur output créatif (et même les projets solos subséquents des membres du groupe).

Scott Walker – The Seventh Seal

Bien que j’apprécie et respecte énormément tout ce qu’a fait Scott Walker, de ses reprises de Brel à l’étrangeté absolue de The Drift ou Bish Bosch, Scott 4 constitue toujours à mon humble avis l’apogée de sa carrière. L’orchestration y est parfois tendue et contraste à merveille avec la voix crooner de Walker. À la fois de son temps et intemporel.

Can – Future Days

Bon. Can devait faire acte de présence dans mes 15 fréquences ultimes. Mais quelle pièce ? Quel album ? Ege Bamyasi aurait évidemment fait bonne figure. Tago Mago est aussi un disque d’ile déserte. La période Mooney avec son songwriting aux limites de la folie mériterait une mention spéciale. MAIS, je reviens toujours à Future Days pour la consistance de ses quatre pièces et pour ce que je considère être le « génie » de Can : un alliage impeccable de rock, de musique d’avant-garde, de musique électronique et de songwriting ultra catchy.

Linda Perhacs – Chimacum Rain

Pour un peu de douceur folk 60’s/début-70’s, j’aurais pu choisir plusieurs pièces. J’ai hésité à mettre My Spirits Calling de Rodier, Earthpeople de Ramases, Janitor of Lunacy de Nico, Willie O’Winsbury d’Anne Briggs ou de nombreuses autres (ce n’est pas ça qui manque). Mais l’unique album des années 70 de Linda Perhacs possède un certain statut mythique et un mysticisme qui lui est propre et qui témoigne admirablement bien de cette vague folk légèrement en marge des sentiers plus achalandés de la décennie.

Fly Pan Am – Dans ses cheveux soixante circuits

Fly Pan Am est une autre des raisons pour laquelle j’ai décidé de faire de la musique, mais aussi une des raisons pour laquelle j’ai commencé à m’intéresser à certaines musiques plutôt qu’à d’autres. À réécouter ce mix et à relire mes courtes notes, je me rends compte que ce que j’aime avant tout en musique, c’est l’entre-deux, l’incertitude, l’éclatement, ou l’espace liminal entre les formes, les époques, les styles. Fly Pan Am est exactement tout ça. J’ai choisi cette pièce car elle termine parfaitement un mix : sur un point d’orgue, sur une suspension/tension, sur un désir d’en savoir plus. Je ne peux pas non plus omettre mon premier contact avec cette pièce : avec des amis d’enfance, dans une auto roulant en pleine forêt, sur une substance hallucinogène quelconque : un moment d’angoisse qui a vite laissé place à un moment de contemplation et à un désir d’en savoir plus.

MENTIONS SUPPLÉMENTAIRES :

Peter Grudzien – Kiss Me Another

Area – Luglio, Agosto, Settembre (Nero)

Group Doueh – Zayna Jumma

Mark Isham & Art Lande – Melancholy of Departure

critiques

Oren Ambarchi – Live Hubris

Année de parution : 2021
Pays d’origine : Australie
Édition : Vinyle, Black Truffle – 2021
Style : Krautrock, Rock Expérimental, Progressive Electronic + un soupçon de Jazz Libre

Non mais… regardez moi c’line-up ! C’est à en faire baver tout fan de musique expérimentale qui se respecte. Mon beau Oren chéri à la gratte, accompagné de super Jiminounet (O’Rourkounet) au guitar synth (j’imagine que c’est comme un piano-guitare, mais en moins AOR), Eiko Ishibashi au flutiau, Andreas Werliin de l’orchestre en FEU! à la batterie métronomiquement votre, Albert FUCKING Marcœur à la gratte, Konrad Sprenger aux bidouillages électroniques, William « électro-acoustique » Guthrie derrière les fûts lui aussi, le saxophoniste free jazz fou fou fou Mats Gustafsson et j’en passe parce que sinon, cette critique ne sera constituée que de name droppin de gens dont la mention excite une bien faible proportion de la population terrestre (mais les connaisseurs risquent de mourir d’une trop nombreuse série d’orgasmes à la chaîne avant même d’avoir écouté ne serait-ce qu’une seule note de cette merveille faîte disque « live »).

Bref, c’est beaucoup BEAUCOUP de beau monde qui sont conviés à cette performance « en PESTAK » on ne peut plus endiablée et réjouissante d’une des oeuvres les plus célébrées de l’Australien prolifique. Cette prestation atomise la (pourtant excellente) version studio de la bête motoriKe. Hubris, c’est ce qui arrive quand des muzikos souvent très sérieux provenant de champs très gauche (Drone, EAI, électro-acoustique, Free Improv, Jazz d’Avant-Garde) décident de se la jouer rockers choucroutés le temps d’un disque jubilatoire et hypnotique.

L’oeuvre se décline en deux longues pistes, scindées par un bref interlude Albert Marcoeur-licieux (oui oui, ce terme existe pour vrai et je ne viens pas tout juste de l’inventer ; j’vous jure) où des arpèges de guitare syncopés accompagnent une tentative hésitante de conversation téléphonique en fond sonore. Ce délicieux (et essentiel) apéritif sonore est idéal entre les deux morceaux de bravoure que sont Hubris 1 et Hubris 3…. Là, c’est dense de chez dense. Les pulsations électroniques de sieur Sprenger sont l’assise parfaite aux entrelacements des nombreuses guitares électriques (7 si je ne m’abuse) qui tournoient passionnément dans un espèce de banquet flottant cinglé de polyrythmies en sourdine enchevêtrées. Tout est ondulations kraftwerkiennes. Tout évolue fabuleusement au fil de ces lignes guitaristiques étroitement liées mais métriquement distinctes ; aux accents changeants subtilement, ricochant les unes sur les autres, le long de l’impulsion centrale sans fin. Et éventuellement, les batteries viennent s’en mêler ; pour notre plus grand bonheur auditif et sensoriel. Et le tout vire encore plus électro. Plus « funk de robots ». Plus Halleluwah (de Can, si il faut les nommer) en somme, mais un Halleluwah version moderne Kosmigroov (avec le saxooooooo) ; comme si on était transporté dans les sessions du On The Corner de Miles (se déroulant dans une station spatiale orbitant Jupiter & Beyond).

CALISSE que c’est bon. Une tuerie qui vous rendra tout aussi joyeusement et rythmiquement siphonné que moi. De la très grande musique.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Amon Düül II – Yeti

Année de parution : 1970
Pays d’origine : Allemagne
Édition : CD, Repertoire – 1992
Style : Kraut-Rock, Psychédélique, Prog, Space-Rock

Yeti est un monstrueux album-double, le deuxième de cette légendaire formation allemande. C’est l’album qui, accompagné de son comparse Faust IV (autre pièce maîtresse) a grand, très grand ouvert la porte de mes tympans au « Kraut-Rock » (alias Rock-Choucroute), ce courant teutonique des années 60-70 qui était foutrement en avance sur son temps et qui demeure une de mes obsessions musicales pour les siècles et les siècles, amen… Il est donc normal que ce bon vieux Yeti occupe une place de choix dans mon cœur.

C’est un album qui fait très TRÈS mal (dans le bon sens du terme) et facilement un des 10 plus grands disques de Kraut-Rock. Le genre d’album qui, à la première écoute, te jette littéralement sur le cul et te met dans un état de transe fort singulier… Où chaque son qui le constitue te percute et te chavire les sens. Le genre d’album que tu sais « important » à la toute première minute d’écoute intensive et jouissive…

Vous ne pouvez pas écouter ce disque en faisant la vaisselle, à moins que du robinet de l’évier ne coule un lac de LSD et que vous entreteniez une conversation fort politisée avec les ustensiles (surtout les couteaux) tout en portant un costume de chef Inca. Non. Cet album va chercher votre attention et ne vous laisse pas tranquille jusqu’à la dernière et délicieuse divagation sonore. Les synthétiseurs planants, les chants possédés, la rythmique basse-batterie tribale et le violon délirant : tout ici n’est que pure folie (savamment orchestrée).

L’album se divise entre une première portion rock-folk-prog plus composée et une seconde constituée de longues improvisations. Le partie « compos » débute dans le chaos avec « Soap Shop Rock », une suite psychédélique de 12 minutes qui part dans tous les sens en même temps, alternant entre des passages énergétiques aux tempos rapides et des passages glauques, lyriques et contemplatifs. La structure alambiquée a de quoi rappeler le mythique « Interstellar Overdrive » du Floyd… S’ensuit alors 6 morceaux plus courts, comprenant entre autre le sinistre « Archangels Thunderbird » (avec les vocaux très « stoner rock » de Renate Knaup) et l’acoustique « Cerberus ». La partie « impro » (les 3 derniers titres) est aussi (sinon plus) géniale et captivante. Le tout se termine avec « Sandoz in the Rain » (en référence au Laboratoire Sandoz qui a découvert le LSD précédemment mentionné), longue piste initiatique (du genre « trip d’opium proto-ambiant dans la jungle cosmique située dans la barbe de l’univers ») où les musiciens sont rejoints par des anciens compères d’Amon Düül I, question de donner au tout une ambiance encore plus free-foutraque. Du grand art, finement poilu et drogué.

Yeti, c’est du délire authentique à 127%. L’écouter, c’est comme recevoir une grande claque étoilée sur la gueule (mais une claque qui fait du bien quand même). Amateurs de musique expérimentale, libre et violente, Yeti vous est tout indiqué. Voilà là Amon Düül II à son zénith.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

Mixtapes, Psychédéliquement vôtre

Psychédéliquement vôtre – Épisode 2

Deuxième épisode de cette série de mixtapes qui vous offre une forte dose (lysergique) de plaisir sonore. EN JOIE mes chères et chers mesdames, messieurs, enfants indigo, bulletins scolaires zombifiés, théières volantes péruviennes ; sans oublier mes amies les pieuvres multicolores de la baie galaxique étoilée de Saint-Fulgence !

Tracklist:

  1. Me and The Rest – Mark Time
  2. Thee Oh Sees – Carrion Crawler
  3. The Generation Gap – Plastic Faces
  4. The Bermuda Jam – Good Trip Lollipop
  5. Sagittarius – My World Fell Down
  6. Linda Perhacs – Parallelograms
  7. Ginette Bellavance & YUL – Mister Canada
  8. Acid Mothers Temple & the Melting Paraiso U.F.O. – Amphetamine A Go Go/Pink Lemonade
  9. Bow Street Runners – Another Face
  10. Sidewalk Skipper Band – Strawberry Tuesday
  11. Stained Glass – A Scene in Between
  12. Erkin Koray – Hele Yar
  13. The Pastels – I Wanna Know
  14. Sir Winston & The Commons – No Sorrow
  15. Jean Le Fennec – L’abandon
  16. Amon Düül II – Archangels Thunderbird
  17. The Brims – Anti Gandja
  18. Eden Ahbez – Full Moon
15 Fréquences, Mixtapes

15 Fréquences Ultimes – Épisode 2 – Roger Tellier-Craig

Pour ce second épisode des 15 Fréquences Ultimes, l’élégant, polymorphe et scintillant Roger Tellier-Craig (Fly Pan Am, Le Révélateur, Godspeed You! Black Emperor, Et Sans, Set Fire to Flames, Pas Chic Chic) nous invite à plonger dans ses souvenirs bruitatifs obtus et ses influences musicales on ne peut plus variées.

Le sympathique et talentueux gaillard nous a aussi concocté de magnifiques commentaires (ci-bas, sous la liste des pistes) pour accompagner son magnifique mix. À lire avec attention en savourant la délicieuse matière sonore.

Vous pouvez suivre le parcours artistique ahurissant de Roger sur son site web : https://rogertelliercraig.com/
Sa page Soundcloud : https://soundcloud.com/satz-ebene
La page Bandcamp de Fly Pan Am : https://flypanam.bandcamp.com/

Tracklist:

  1. Pink Floyd – Cirrus Minor
  2. Faust – No Harm
  3. Luc Ferrari – Hétérozygote (extrait)
  4. Bernhard Günter – Untitled I/92 (extrait)
  5. Oval – Line Extension
  6. My Bloody Valentine – All I Need
  7. Stereolab – Jenny Ondioline (Part I)
  8. David Tudor (feat. Takehisa Kosugi) – Pulsers (extrait)
  9. Brian Eno – Lizard Point
  10. Ennio Morricone – 1970 (extrait)
  11. Morton Feldman – For Samuel Beckett (extrait)
  12. Jim O’Rourke – Cede (extrait)
  13. Laurie Spiegel – Pentachrome
  14. Charlemagne Palestine – Fifths In The Rhythm Three Against Two For Bösendorfer Piano – Two
  15. Cluster – Im Süden

Pink Floyd – Cirrus Minor

Première vraie rencontre avec la magie du son. Je devais avoir 14 ans, c’était l’été et il faisait plein soleil, et j’étais assis à l’arrière de notre voiture familiale, les écouteurs aux oreilles. Ce morceau me transporta littéralement “ailleurs” dans un monde impossible, imaginaire, spécialement le passage instrumental de la fin. C’était le début de mon intérêt pour la musique psychédélique, étrange, “surréelle”. 

Faust – No Harm

Ce disque fut une grosse claque à l’époque pour moi. Pendant un certain temps j’avais écouté plusieurs groupes “prog” dans l’espoir de découvrir d’autres groupes comme Pink Floyd, mais j’étais resté insatisfait. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque nous n’avions pas accès à l’internet, donc c’était beaucoup plus difficile de trouver le bon fil pour arriver à ce genre de découverte. J’avais découvert le Velvet Underground, ce qui m’avait sensibilisé à du rock plus “artsy”, mais à cette époque j’étais plutôt obsédé par Sonic Youth et les débuts du “indie rock”; Sebadoh, Pavement, Royal Trux, GBV, etc. Et c’est en lisant des reviews de “Westing (By Musket And Sextant)” que j’ai lu les noms de Can/Faust/Neu! pour la première fois. Quand j’entendis finalement l’album “So Far” je n’en revenais pas, c’était exactement ce que j’espérais et même plus; du rock répétitif, noisy, avec des passages psychédéliques, une approche collage avec des éléments électroacoustiques, des sections pop interrompues par des intrusions avant-gardistes. Ce disque informa totalement l’approche musicale de Fly Pan Am par la suite. 

Luc Ferrari – Hétérozygote (extrait)

À cette même époque j’ai eu la chance de mettre la main sur ce disque de Ferrari à l’Échange pour un maigre 5$. J’étais étudiant en arts visuels au Cégep et je ne jouais pas encore d’instrument de musique, quoique je m’étais quand même amusé à faire des “albums” lo-fi avec une guitare et un sampler Realistic hyper primitif. J’avais vraiment envie de faire de la musique abstraite mais vu que je n’étais pas musicien j’avais le syndrome de l’imposteur. Le texte à l’endos de la pochette fut hyper libérateur pour moi: “J’ai aussi appelé ça ma musique concrète du pauvre, vu qu’il n’y a pratiquement pas de manipulations et que cette bande aurait pu être réalisée dans un studio non professionnel. Il s’agissait dans mon idée d’ouvrir le chemin à la musique concrète d’amateur comme on fait des photos de vacances.”  La musique me transportait davantage dans ce monde impossible et surréel, où j’errais entre une multitude de fantômes et de traces de lieux. C’est à cette époque que j’ai décidé que je voulais faire de la musique électroacoustique, en grande partie à cause de ce disque. 

Bernhard Günter – Untitled I/92 (extrait)

De la musique au seuil de l’audible. C’était une toute nouvelle idée pour moi en 1995. Une musique qui s’hallucinait presque. Des sonorités microscopiques hyper tranchantes et futuristes, la précision de la musique numérique que je découvrais à ce moment. J’aimais cette idée d’une musique qui existerait à quelque part entre la présence et l’absence, une musique qui est là mais que nous n’entendons pas tout à fait. Plus tard j’ai découvert que Luigi Nono avait déjà travaillé cette idée auparavant, mais la musique de Günter reste encore à ce jour tout à fait singulière. 

Oval – Line Extension

Au Cégep j’avais découvert Godard, et un aspect de son oeuvre qui m’avait fortement marqué et inspiré était son intérêt à révéler le support du film, donc quand j’ai entendu Oval pour la première fois il y a automatiquement eu un déclic. Mais au-delà de l’aspect conceptuel, la musique elle-même me frappa de par son aspect si futuriste et singulière, pop et avant-gardiste à la fois. Comme avec Günter, c’était mon introduction aux sonorités plus numériques, mais c’était aussi la première fois que j’étais exposé aux sonorités de glitches/skips, ainsi que par le genre de phrasé musical qui était généré par le micro-sampling. 

My Bloody Valentine – All I Need

Comme beaucoup d’autres, la première fois que j’ai entendu “Loveless”, je pensais que ma cassette était défectueuse, surtout qu’en 1991 il n’y avait pas tant de gens qui connaissaient bien le groupe dans mon entourage. J’avais découvert “Only Shallow” à Nu Musik sur Musique Plus et ça m’avait totalement sidéré, mais je n’étais pas préparé pour le reste. Ce fut l’amour fou. J’étais complètement séduit par cette musique qui me dépassait, immense comme la mer, bruyante et totalement nouvelle. J’ai rapidement mis la main sur “Isn’t Anything” qui me dépassa tout autant, surtout ce morceau “All I Need”. C’était la première fois que j’entendais quelque chose d’aussi noisy et éthéré à la fois. Je pense que dans un sens ce fut ma première vraie rencontre avec le potentiel d’une certaine abstraction sonore, même si le morceau reste quand même très mélodique, mais c’était impossible pour moi à cette époque de comprendre quel instrument avait généré ces textures, et cela m’a vraiment ouvert sur les possibilités qu’offraient l’expérimentation sonore.

Stereolab – Jenny Ondioline (Part I)

Cet album de Stereolab fut ma première rencontre avec le “drone”. Je crois que j’ai acheté la cassette en 1993, quelque temps avant que Table of The Elements réédite “Outside The Dream Syndicate” de Tony Conrad et Faust. Je sentais à l’époque que j’avais fait le tour de la musique axée sur les chansons, et cela déclencha en moi une étrange crise “existentielle” musicale où j’avais l’impression que tout avait été fait – j’étais très naïf. Mais cet album de Stereolab, et tout particulèrement ce morceau, venait soulager ce tracas; il y avait quelque chose qui me paraissait nihiliste dans cette répétition, dans cette monotonie, quelque chose qui refusait cette idée “d’innovation”, dans un sens, tout en sonnant très futuriste à la fois, et je trouvais cela très libérateur. Le fait que Laetitia Sadier chante parfois en français fut aussi une aspect marquant pour moi. C’était la première fois que j’entendais de la musique francophone avec laquelle je pouvais m’identifier. C’était très inspirant. Et à travers eux j’ai découvert Brigitte Fontaine, qui me renversa totalement, et tout le reste suivit par la suite…

David Tudor (feat. Takehisa Kosugi) – Pulsers (extrait)

C’est Alexandre St-Onge qui m’a fait découvrir la musique électronique de Tudor. J’écoutais déjà Derek Bailey at AMM à l’époque mais je n’avais jamais entendu de musique électronique “free” comme ce que faisait Tudor. Ce fut une grosse claque. Je ne comprenais pas ce que j’entendais; cette pièce me faisait penser à du techno, genre les débuts de Panasonic, mais la structure était totalement imprévisible et c’était tellement plus sale et noisy, et en plus au 1/3 du morceau il y a Takehisa Kosugi qui embarque avec son solo de violon sci-fi. Ce disque eut une profonde influence sur le type de matériau électronique que j’allais produire pour des années à venir. Et c’était tellement inspirant pour quelqu’un comme moi, qui se sentait imposteur, de voir un virtuose comme Tudor abandonner la musique instrumentale pour consacrer la reste de sa vie à ce qui me paraissait à l’époque comme l’antithèse de la virtuosité. 

Brian Eno – Lizard Point

Autre grosse découverte lors de mes années au Cégep. J’étais déjà fan de ses albums rock mais la découverte de “On Land” m’a vraiment emmené dans une autre zone. Je crois que c’est en découvrant cet album que j’ai décidé d’assumer que je voulais faire de la musique. Eno parlait de faire de la musique tout en étant “non-musicien”, et cette musique plus impressionniste, sans “chops” évidente, semblait plus accessible pour un non-musicien comme moi. Je sentais que c’était possible pour moi enfin de faire du son de manière autodidacte. Je me mis donc à faire de la musique “abstraite” suite à cette découverte, produisant deux cassette pour mon propre plaisir sous le nom de Cumulus, et le nom de mon “studio” d’ailleurs était “Lizard Point”.

Ennio Morricone – 1970 (extrait)

J’aurais pu choisir une multitude de morceaux de Morricone, mais celui-ci semblait être un bon compromis qui illustre bien la nature hybride de sa musique, à quelque part entre la musique pop, jazz et contemporaine. Je connaissais déjà Morricone pour ses fameuses BO de “spaghetti western” mais c’est en regardant “Teorema” de Pasolini que j’ai découvert Morricone. Le fait que Morricone puisse passer aussi aisément d’une chanson pop 60’s hyper catchy à un passage de musique contemporaine me fascinait. Cette fluidité entre les styles fut hyper inspirante pour moi. J’ai toujours perçu Morricone un peu comme un Jim O’Rourke ou un John Zorn, mais bien avant eux. 

Morton Feldman – For Samuel Beckett (extrait)

Encore une fois j’aurais pu choisir plusieurs morceaux de Feldman, mais j’ai choisi celui-ci pour sa singularité, même dans l’oeuvre de Feldman. La musique de Feldman m’a vraiment emmené à penser la composition autrement, autant au niveau de la temporalité, des contrastes dynamiques, de la durée et des tensions harmoniques. Ce fut aussi une toute nouvelle manière pour moi de penser la répétition, cette tendance dans sa musique à répéter ces motifs qui se voient toujours légèrement reconfigurés dans leurs durées et structure, souvent interrompus par des silences. Il y a aussi une sorte de neutralité émotive dans la musique de Feldman qui m’a toujours inspiré, et qui me rappelle en quelque sorte l’indifférence de la nature. 

Jim O’Rourke – Cede (extrait)

J’ai d’abord pensé inclure un morceau de Gastr Del Sol mais je trouve que cette pièce de O’Rourke contient davantage tous les éléments qui ont eu une grande influence sur ma sensibilité pour des années à venir. Pour un non-musicien comme moi, intimidé par les prouesses de la musique académique, cette pièce de O’Rourke était très inspirante de par son apparente simplicité et son refus de vouloir impressionner. Il y avait quelque chose de presque punk dans l’attitude de ce morceau pour moi, autant dans son minimalisme que dans l’utilisation des “plunderphonics”, pour faire des passages flirtant avec le ambient, et ces sections au seuil de l’audible. Disons que nous étions assez loin des tendances en musique acousmatique de l’époque. Sans oublier que O’Rourke pouvait aussi facilement produire une disque de rock électroacoustique d’un groupe comme Faust, passer d’un gig de “free improv” à une compo électroacoustique, d’une musique avant pop de Gastr De Sol à une compo minimaliste solo “mélangeant” John Fahey avec Tony Conrad, etc. Tout comme Morricone ou Faust, il représentait parfaitement pour moi cette approche non-hiérarchique des styles qui m’inspirait tant, travaillant l’hybridité et les contrastes, et touchant même à la citation, et non comme un simple geste empreint de nostalgie, mais plutôt comme une manière de démontrer l’inépuisable potentiel du matériau socio-musical. 

Laurie Spiegel – Pentachrome

Tous les autres morceaux que j’ai choisis proviennent d’une époque où je découvrais la musique qui allait définir mes sensibilités jusqu’à ce jour, à quelque part entre mes 14-23 ans. Tout ce qui suivit ne fut qu’une continuation de ce premier élan, jusqu’à temps que je découvre la musique de Laurie Spiegel une dizaine d’années plus tard. À ce moment précis, autour de 2009, je me dédiais à mon projet électronique Le Révélateur, qui était au départ plutôt axé sur la technologie analogique, mais la découverte du travail de Spiegel, qui sonnait pour moi autant ancien que futuriste, changea tout pour moi. J’étais fasciné par cette musique tonale, trop précise et mathématique pour être du “new age”, qui se rapprochait plutôt du travail des minimalistes américains et qui était conçue à partir des synthétiseurs analogiques et d’ordinateurs primitifs. C’est à ce moment que je me mis à utiliser l’ordinateur davantage dans mon travail et ma musique fut longtemps inspirée par le travail de Spiegel, ainsi que par d’autres pionniers de musique numérique comme Maggie Payne, Jean Piché, John Chowning, Michel Redolfi, etc…

Charlemagne Palestine – Fifths In The Rhythm Three Against Two For Bösendorfer Piano – Two

Probablement le morceau qui a le plus inspiré mon jeu de guitare, tout particulièrement sur les passages répétitifs des disques auxquels j’ai participé avant 2004. Je trippais vraiment sur ce rythme de 3 contre 2 répété incessamment de manière hypnotique, d’une grande simplicité mais hyper précis, froid, neutre. À cette époque je me battais beaucoup contre cette idée de séduction musicale, et cette “pauvreté” de matériau était vraiment très inspirante pour moi, c’était comme un refus de plaire, une forme de résistance. 

Cluster – Im Süden

Quand j’ai entendu ce morceau pour la première fois en 1995, c’était comme si le monde s’ouvrait. À cette époque c’était impossible de mettre la main sur les disques de Cluster ou Neu! à Montréal, tout ce qu’on avait à notre disposition était ce livre de Julian Cope, “Krautrocksampler”, jusqu’à temps qu’un label mystérieux du nom de Germanofon se mette à éditer des bootlegs de ces albums en CD. On ne pouvait qu’imaginer la musique contenue sur ces disques à travers les descriptions qu’en faisait Cope dans les pages de son livre, mais une fois que j’entendis enfin cet album de Cluster la musique était au-delà de mes attentes. Ce morceau en particulier a beaucoup résonné avec moi, j’irais même jusqu’à dire qu’il a directement influencé “L’espace au sol…” de Fly Pan Am, principalement au niveau de nos jeux de guitares, ces patterns qui se perpétuent tout au long du morceau. 

critiques

Kikagaku Moyo – Masana Temples

Année de parution : 2018
Pays d’origine : Japon
Édition : Vinyle, Guruguru Brain – 2017
Style : Psychédélique, Raga Rock, Krautrock, Folk, Stoner Rock gentil

Amateurs de Kosmische Musik de tous azimuts, voici un disque qui devrait vous plaire ! Ce groupe de Tokyo transplanté à Amsterdam (on se demande pourquoi…) oeuvre à émoustiller les tympans des plus chevelus d’entre nous depuis 2012, alors qu’il se sont rencontré dans un monstrueux Jam cosmico-féérique. Ce « Masana Temples » est leur 4ème offrande discographique et il a été enregistré à Lisbonne, avec l’apport considérable du musicien-producteur jazz Bruno Pernadas.

Et ça donne quoi exactement musicalement-parlant ? Et bien, premièrement, comme la magnifique pochette (signée Phannapast Taychamaythakool… super cool à prononcer avec 28 biscuits soda dans la bouche) le laisse entrevoir, il y a un sitar ! Alors moi, je dis déjà mille fois oui ! Mais outre mon sitar-worship, on a ici affaire à un très beau disque de musique psychédélique qui touche à plein de sous-genres… Il y a cet aspect Raga Rock et Folk qui peut nous ramener aux disques non-ambiant de Popol Vuh. Les rythmiques hautement choucroutées et les moments plus rutilants rappellent les belles effusions d’Amon Düül II époque « Tanz der Lemminge ». Sinon, pour citer une influence japonaise, on peut penser au géniaux Flower Travellin’ Band ; mais si ces derniers avaient mis la pédale douce sur le fuzz outrancier… parce que oui, cet album de Kikagaku Moyo est un disque tout duveteux et sirupeux (en grande partie). Du Psychédélisme GENTIL, en somme. Une micro-dose de LSD qu’on mets dans le café matinal un beau Samedi de Juin, alors que le ciel ne finit plus d’être bleu. On peut même parfois entrevoir le spectre sonore de Broadcast (groupe anglais de Trish Keenan et James Cargill) vu le petit côté lounge-baba-cool qui pointe son minois de temps en temps.

Cet album, c’est un beau voyage onirique et énergisant à travers un jardin immense et ensoleillé, le tout bourré d’orfèvreries champêtres, de sitar planant, de basse groovy-licieuse, de percussions exotica-kraut et de guitare tantôt folky tantôt fuzzy (le tout avec un succulent soupçon de thérémine). Les voix sont douces, discrètes, apaisées… Les paroles des pièces sont toutes en yaourt (à part celles, japonaises, de « Nazo Nazo ») ; c’est-à-dire qu’elles n’ont aucun sens et ne sont en fait qu’un enchaînement de sons, syllabes et onomatopées qui « sonnent » comme une langue réelle mais qui n’en est pas une.

Tous construits à partir de jams, les morceaux s’enchevêtrent majestueusement pour créer un tout qui coule comme un long fleuve tranquille dans nos tympans ravis. Cela renforce le versant « voyage » évoqué ci-haut. Parmi mes préférés, je peux citer « Fluffy Kosmisch » qui porte tellement bien son nom. Beau jam céleste et Hawkwind-ien que voilà ! Gros coup de coeur aussi pour « Orange Peel » et sa nostalgie/mélancolie hyper-japonisante. Le genre de truc ULTRA détendu/paresseux qui te donne le goût d’être un cumulus qui sillonne mollement l’azur. Et belle finale aussi sur la très folky « Blanket Song ». Encore un nom bien choisi messieurs ! L’impression d’être sous la couette, dans un hamac qui vogue vers un ailleurs incertain.

Un disque de lazy weekend, pour faire la vaisselle avec son 3ème café à 11h00 du mat, avant d’aller cueillir des champignons en sous-bois…


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :