critiques

Miles Davis – Nefertiti

Année de parution : 1968
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Legacy – 1999
Style : Post-Bop, Jazz Modal

Disque historique que voilà. D’abord, c’est un album du second grand quintet de Miles, donc par défaut, c’est un disque légendaire. Ensuite, ce Nefertiti représente la fin d’une époque glorieuse. C’est (à ma connaissance) le dernier album purement acoustique de Davis et compagnie. Après Nefertiti, Miles prendra progressivement le tournant électrique pour aboutir éventuellement à des chef d’oeuvres tels que In A Silent Way et Bitches Brew.

Quand ce disque de Post-Bop raffiné et crépusculaire paraît début 68, le Jazz at large est en train de vivre de grands chamboulements stylistiques. Ornette, Ayler, Shepp, Cherry et Taylor oeuvrent alors déjà dans le Free Jazz et/ou le Spiritual depuis quelques années… Coltrane fait du Coltrane, du Free comme lui seul sait le faire (inventeur de vocabulaires sonores ahurissants, comme toujours). Et Sun Ra est la bibitte étrange qui fait ses affaires cosmiques dans son coin, dans l’ombre de tout ce beau monde… Miles, très attaché au Jazz Modal et réfractaire à cette « nouvelle musique de fous criarde et déstructurée » (je parabole), est presque vu comme un réac. Mais que nenni ! Il continue de faire évoluer sa musique petit à petit, méticuleusement, album par album ; avec l’aide de ses précieux collaborateurs du quintet. Un album comme Nefertiti est d’une richesse absolument inouïe et d’une complexité saisissante (bien que pas toujours apparente au premier coup d’oreille).

Le quintet a alors dans son sein 3 jeunes compositeurs de génie : Wayne Shorter, Herbie Hancock et Tony Williams. Chaque pièce du présent album est créditée à l’un de ces 3 petits prodiges. Miles, loin d’être un leader archi-contrôlant/dictatorial comme un Mingus, permet à ses jeunes acolytes d’explorer tout leur talent instrumental ainsi que leur talent d’écriture au sein du quintet. Il les guide comme un bon père de famille, freine parfois leurs élans trop dithyrambiques mais les encourage aussi à d’autres moments à aller chercher plus loin en eux, à se dépasser et à explorer d’autres mondes sonores.

Nefertiti est justement un album d’exploration et de recherche. Sous des abords séraphiques et accessibles, il y a quelque chose qui bouille en dessous, des dissonances biscornues, un groove fuligineux, des sous-historiettes surréelles… Et ces mecs réussissent à donner vie à des morceaux fabuleux qui, malgré des mélodies évidentes et imparables, cachent discrètement leur trouble. Prenez la pièce titre par exemple : Davis et Shorter jouent le thème principal (magnifique) de la manière la plus stoïque possible, sans improviser. Sur 8 minutes, ils ne feront que ça, le répétant encore et encore… avec un léger décalage entre les deux musiciens qui s’installe progressivement et qui vient donner un côté légèrement « égaré » à la compo… Ils laissent surtout toute la place à Hancock et Williams pour créer une tapisserie sonore hallucinée derrière. Le tandem batterie et piano est d’abord tout en retenu, classieux, simpliste. Puis petit à petit, les feux d’artifices s’élèvent dans la nuit jazz. Herbie et Tony deviennent plus sauvages, plus volubiles, plus libres. Incroyable morceau que voilà. Et le reste du disque n’est pas en reste. Du Hard-Bop grand cru propulsé par une bande de muzikos qui sont juste au sommet de leur art. 5 types qui maîtrisent leurs instrus à perfection mais qui, au lieu de s’asseoir sur leurs lauriers et de se laisser irradier par un Soleil bienfaiteur, s’enfoncent dans des sentiers insolites et brumeux, jamais satisfaits de faire du sur-place, jamais contentés de leur dernière découverte phonique… Des mecs qui poussent toujours plus loin mais en respectant la structure du jazz modal qu’ils ont tous à coeur… Par contre, toute bonne chose a une fin. Et bientôt, le jazz modal prendra le bord… Miles s’apprête à évoluer à la vitesse grand V !

Pour résumer Nefertiti : C’est Miles Davis avec son second grand Quintet. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !


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critiques

Miles Davis – Sketches of Spain

Année de parution : 1960
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Legacy – 1997
Style : Cool Jazz atmosphérique / orchestral

Miles Davis et Gil Evans… L’association mythique entre l’ange sombre du jazz et l’arrangeur/compositeur/chef d’orchestre le plus raffiné qui soit… Une rencontre artistique aux sommets qui donna naissance à 2 albums pour le moins enchanteur, le très cool « Miles Ahead » et le magnifique « Porgy & Bess ». Malgré la qualité évidente de ces 2 réalisations antérieures, ma collaboration préférée entre les deux hommes demeure cette troisième offrande discographique. « Sketches of Spain » se veut une exploration atmosphérique du folklore musical espagnol, que ce soit à travers les compositions crépusculaires de Evans, une reprise de Manuel de Falla (Will O’ the wisp) ou encore la version « big band jazz » élégiaque du fameux Concerto de Aranjuez de Rodrigo, qui ouvre ici majestueusement l’album. Superbe entrée en matière, cette version où la trompette de Davis remplace la guitare comme instrument soliste est une pure merveille qui laisse béat d’admiration. À la croisée du jazz et du classique, on navigue ici dans une musique entre chien et loup, épurée au possible, subtile, délicate, aux ambiances à la fois diurnes et nocturnes. C’est beau (vachement beau même) et ça laisse pantois. Je vais peut-être commettre par écrit ce que certains pourraient qualifier de sacrilège mais il s’agit, selon moi, de la version définitive de cette belle oeuvre.

Mais attention, nous ne sommes pas au bout de notre ravissement tympanesque, loin de là… « Will o’ the Wisp » arrive dans nos oreilles telle une vision surréalisante d’une ville espagnole côtière à la brunante, la scène teintée de couleurs vermeilles-cramoisies… La ville s’endort alors que l’astre solaire se couche mais c’est pour mieux s’éveiller à nouveau et laisser place à une faune noctambule tout autre avec ses diverses personnages fantasques (prostituées, vendeurs ambulants, fêtards enivrés, oiseaux de nuits multiples) errant dans ses rues illuminées par le faisceau blafard des lampadaires qui grésillent sous la chaleur ambiante… La scène se poursuit sur « The Pan Piper » qui elle, va au bout de la nuit, jusqu’aux frissons du petit matin qui recouvre la ville de nouveau de sa lumière cosmique. Jamais musique n’aura été aussi cinématographique et ce, avec autant de douceur, de rondeur et de volupté…

« Saeta » est une fanfare ibérique hallucinée sous un Soleil de plomb d’un midi de la semaine sainte. Ça rappelle ces longues processions religieuses où des chars abracadabrants (et recouverts de fleurs de toutes les couleurs possibles et impossibles) roulent dans les rues d’une cité en extase, exhibant chacun un Christ cloué à la croix ou une Vierge noire aux yeux d’ébène. On peut aisément parler de révélations cosmiques quand on entend un Miles tout aquilin s’adonner à des passages racés sur sa trompette a capella, avec ces percussions discrètes en retrait. C’est beau à en pleurer et quand la fanfare folle éclate par moments, on a l’impression de plonger dans un autre monde où tout est plus pur, plus vrai.

Vient ensuite le morceau de clôture (et mon préféré de tout le disque qui, jusqu’à présent, est un prodige absolu et infini) : Solea. Solea, c’est la grande classe. C’est un peu le Bolero de Ravel, mais version Miles-Evans-Jazz-Cool-Orgasmique aux relents de composition quasi proto-post-rock-jazz. No wasted note here. Ça part comme un conte des milles et une nuits, avec une trompette noctambule dont les échos langoureux se répercutent dans l’éther et puis ça monte, ça monte… Les percus dociles viennent appuyer les élucubrations célestes de l’ange noir… Ça monte pour ne jamais éclater vraiment, comme un morceau de Slint (dans un TOUT autre genre). Ça atteint juste un quasi-paroxysme et ça ne lâche pas le morceau, comme un clébard qui relâche pas l’os… Et ça se termine tout doucement, avec ces percus boléresques en diable qui s’effacent doucement dans une nuit aux milles étoiles…

Beau. Grandiose. Véloce. Enchanteur. Pittoresque. Visionnaire. Cinéma pour les oreilles.


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