critiques

Jim O’Rourke – I’m Happy, and I’m Singing, and a 1, 2, 3, 4

Année de parution : 2001
Pays d’origine : États-Unis
Édition : 2 x CD, Mego – 2009
Style : Glitch, Électro-acoustique, Ambient, EIA, Drone, Minimalisme, Noise

On ne sait jamais exactement sur quoi on va tomber quand on mets un disque de Jiminounet dans le mange disque ou sur la platine. Folk primitiviste à la Fahey ? Musique concrète à la Parmegiani (Bernard Parmesan pour les intimes) ? Kraut ambient à la Cluster ? Reconstruction expérimentale d’une certaine pop FM sucrée des 60s/70s façon Steely Dan meets Burt Bacharach meets Beach Boys ? Un mélange de tout ça à la fois ? Le mystère demeure parfois entier tant qu’on a pas écouté l’album du début à la fin ; et parfois, même après écoute, le mystère, vaporeux et ensorcelant, demeure… C’est la magie des mecs polyvalents comme Jim, amoureux fous de musique at large et de sons, dompteurs de vibrations indomptables, visionnaires bruitatifs qui, de surcroît, sont auteurs de discographies démesurées et vertigineuses. Discos qui font en quelque sorte office de journal quotidien d’errances flegmatiques. On peut s’y perdre des années sans jamais trouver la sortie. Et on en raffole.

Sur cette sortie de 2001 (augmentée d’un autre disque bonus pour l’édition 2009), O’Rourke se la joue minimal-électro-acoustique-glitch-noisy-ambient (juste ça !) au Serge, un des outils de travail préférés de notre Jim adoré (pour les curieux, le Serge est un système de synthétiseur analogique modulaire développé à l’origine par Serge Tcherepnin, Rich Gold et Randy Cohen).

Le premier disque (soit l’album originel de 2001) consiste en une suite de 3 longues pistes. On débute en force avec un « I’m Happy » hyper Reichien avec ses patterns analogiques tournoyants/répétitifs puis ce drone d’infra basse velouté qui supporte le tout et qui, petit à petit, vient prendre de plus en plus de place, recouvrant entièrement nos tympans pour une conclusion toute en douceur oblique. Morceau d’ouverture riche et immersif que voilà. « And I’m Singing » arrive ensuite… très déroutant, avec ses nombreux éléments percussifs non typiques, comme ces pianotements nerveux et ces samples de cadrans/horloges déréglés. L’atmosphère rappelle un peu les pièces les plus hyper tonales de l’Autrichien Fennesz, ce qui n’est pas pour me déplaire. Après quelques minutes, le tout devient plus chargé et complexe, avec ce tintamarre électro-acoustique et ces synthés festifs qui font penser à Faust (le groupe allemand et pas la pièce de théâtre de Goethe, je précise). Un morceau à la fois excessif et bizarrement zen. On termine le premier CD avec la pièce de résistance de 21 minutes : « And a 1, 2, 3, 4 ». C’est une merveille d’Ambient EIA qui coule tout doucement, au gré de drones langoureux qui s’évanouissent dans une brume sonore fragile et mélancolique. Cet espèce de son de violoncelle (est-ce le Serge ? Ou un sample ?) vient me hanter à chaque fois. C’est beau. Et quand la pièce se disloque/désintègre à la toute fin, on se sent tout chose.

Le second disque (composé de 3 pistes lui aussi) est tout aussi essentiel que le premier ! “Let’s Take It Again From the Top” sonne un peu comme une collabo entre Four Tet, Ryoji Ikeda et Merzbow. Bref, ça ratisse large pour un morceau quand même court (4 minutes à peine). « Getting The Vapors » est quant à lui très très long (39 min) et plutôt statique. Drone céleste de l’école La Monte Young (mais au laptop). “He Who Laughs” est juste incroyable. C’est comme admirer la nature d’un monde totalement inconnu (mais en 16 bits, genre)… Ne pas comprendre grand chose mais trouver ça quand même magnifique. Et quand cette fanfare orchestrale arrive au beau milieu de nulle part, on est brutalement surpris ! D’entendre ces sons « terrestres » surgir et transpercer l’océan analogique ne fait que rajouter à l’étrangeté biscornue jouissive de la chose. Bon Dieu que Jim a le don de surprendre l’auditeur au tournant (il nous aura fait le même coup sur la finale de « Bad Timing », le vil salaud).

Je ne vous ferai pas l’intégrale des critiques de la disco de Jim parce que le temps que ça me prend pour en écrire une, cet élégant fucker a eu le temps d’enregistrer 8 albums (en plus d’en avoir produit 4 autres), mais je tenterai, à travers des textes futurs, de vous montrer les diverses facettes de ce personnage encore trop peu célébré (en dehors de certains cercles quasi-fermés). D’ici là, soyez content avec Jim, chantez avec lui et comptez jusqu’à 4 ! Frissons de bonheur obtus garantis !


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

15 Fréquences, Mixtapes

15 Fréquences Ultimes – Épisode 15 – Isabelle Clermont

Quel plaisir de recommencer cette série de mixtapes avec les sélections de mon amie Isabelle, la femme aux milles drones et aux dix milles talents ! Artiste visuelle audacieuse, doctorante en arts de la scène et de l’écran, multi instrumentiste ubiquiste, compositrice/créatrice de paysages sonores hallucinés, improvisatrice chevronnée, membre du collectif Tendancielle (qui s’est récemment illustré lors de la 39ème édition du légendaire FIMAV)… Dois-je continuer ? Parce ce que tout ça ne résume qu’une petite partie du personnage fascinant.

On est chanceux d’avoir une artiste de la trempe d’Isabelle en trifluvie. Et en plus, je peux vous dire avec confiance qu’elle n’est pas qu’une merveilleuse artiste mais aussi une personne formidablement gentille et profondément humaine.

À l’écoute de cette mixtape éclectique, vous pourrez découvrir les influences multiples de mamzelle Clermont, passant de l’expérimental à la pop électronique/atmosphérique, à la musique minimaliste, au drone/ambient et à la musique du monde. Un régal sonore !

Bonne écoute les amis (y compris les écrevisses à transmodulation vectorielle).

P.S. : Aussi, vous vous DEVEZ d’écouter son album « Devenir paysage » (paru sur la super étiquette trifluvienne « Les Cassettes Magiques »), une des meilleures sorties de cette année.

Tracklist:

  1. Björk – Pleasure Is All Mine
  2. Meredith Monk – Turtle Dreams
  3. Kid Koala & Emilíana Torrini – Satellite
  4. Laurie Anderson – From The Air
  5. Robin Hayward & Christopher Williams – Reidemeister Move
  6. Brian Eno – Music for Airports
  7. Daniel Lanois – The Deadly Nightshade
  8. FKA Twigs – Lights On
  9. Terry Riley – In C
  10. Zeena Parkins – Firebrat
  11. Fanfare Pourpour – Tango de l’avion
  12. René Lussier et Pierre Tanguay – La vie qui bat: Chevreuil
  13. Caroline Loeb – C’est la Ouate
  14. Jun Miyake – Lillies Of The Valley
  15. Lhasa de Sela – Rising
  16. Arvö Part – Silentium

Vous pouvez suivre et encourager Isabelle Clermont sur son site web ou encore sur sa page Soundcloud

critiques

Nurse With Wound ‎– Salt Marie Celeste

Année de parution : 2003
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, Jnana – 2005
Style : Dark Ambient, Drone, Minimalisme, Expérimental, Paralysie du Sommeil

Vous, est-ce que vous en avez des disques qui vous effraient ? Je veux dire : sérieusement là. Je ne parle pas ici de Death Metal gloupide et faisandé qui vous file des malins petits frissons de plaisir vu son côté déliquescent-purulent. Je ne parle pas non plus de la vaste majorité de ce qui se fait en dark ambient qui, malgré une aura somme toute maléfique, ne va pas jusqu’à vous glacer les sens tout entier. Moi qui se considère un peu comme un expert en matière de musique sombre et dérangée, il n’y a pas beaucoup d’albums qui vont aller vraiment jusqu’au bout… au bout de mes craintes, de mon malaise… au delà de ce que je juge confortable (et il faut d’ores et déjà dire que j’ai le confort élargi par rapport à la vaste majorité des mélomanes).

« Salt Marie Celeste » est un de ceux-là. Une (seule) longue piste dronesque et ULTRA-minimaliste que je qualifierais d’ambient de « perdition ». C’est une oeuvre qui fut créée pour la gallerie d’art expérimentale Horse Hospital à Londres. Et c’est un objet sonore totalement à part dans la très vaste (et très éclectique) discographie de Steven Stapleton. C’est en quelque sorte la version (complètement) assombrie, occulte et sans espoir du « Sinking of the Titanic » de Gavin Bryars. Une version dépourvue de toute humanité, de toute merci, de toute délivrance/catharsis.

Je vous dresse le portrait : vous êtes sur un navire fantôme qui dérive inlassablement dans la nuit originelle. Vous êtes seul, terriblement seul. Le reste de l’équipage a depuis longtemps déserté les lieux (ou bien il y a t’il déjà eu un équipage ?). La tempête fait rage dans toute son épouvantable constance. Comme seuls bruits environnants : le ressac nauséeux des vagues noires qui effritent la coque, le vent gémissant qui semble vous susurrer à l’oreille que votre heure est proche… et puis… les bruits tétanisants de l’embarcation qui commence petit à petit à se disloquer… Le bois qui craque violemment, les mats qui grincent sournoisement, l’eau salée qui s’infiltre partout… Vous êtes complètement impuissant devant ce spectacle sordide. Vous ne pouvez qu’y assister, paralysé, engourdi, grelottant, la morve au nez, les larmes aux yeux. L’horreur du trépas inévitable, du moment où vous, comme votre vaisseau mourant, irez retrouver les limbes, les poumons gorgés d’écume.

La première fois que j’ai écouté ce disque, ça n’allait pas super bien dans ma tête. Je traversais une période dite d’anxiété généralisée. Je n’étais pas loin de la psychose. En proie à de violentes et persistantes crises panique, je décidai un soir d’automne de m’étendre dans mon lit en me mettant un petit disque d’ambient, question de relaxer… C’est là que j’ai découvert Salt Marie Celeste, dans cet étrange état d’esprit où déjà, je croyais me noyer en moi. J’ai fermé les yeux et j’ai vu toute la scène évoquée ci-haut. Et quand, après 15 ou 20 minutes, les bruits de bois craquelants (très hauts dans le mix) sont arrivés sans crier gare, j’ai ressenti de la terreur, de la vraie. Comme je n’en ai jamais vécu (avant ou après) en écoutant un vulgaire disque de musique.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

15 Fréquences, Mixtapes

15 Fréquences Ultimes – Épisode 12 – Jean-Sébastien Truchy

Nous en sommes déjà au 12ème épisode des 15 Fréquences Ultimes et je préfère vous avertir : c’est un épisode MAMMOUTH !!! L’ébouriffant et ineffable Jean-Sébastien Truchy (Le Fly Pan Am, Red Mass, Avec Le Soleil Sortant De Sa Bouche, Set Fire To Flames, Wisigoth, Souffle, Labios, Molasses, E.S. / I.S.) nous convie à près de 7 heures (!!!) de musique (6 heures, 54 minutes et 34 secondes plus exactement). Je mets tous les futurs candidates et candidats au défi de battre ça !

JS Truchy est un musicien polymorphe qui est présent sur les scènes rock expérimentale, électronique et avant-gardiste (at large) depuis le milieu des années 90. Je suis fan de ses divers projets sonores depuis le début des années 2000 et c’est donc pour moi un honneur grandiose de pouvoir publier ce mix fascinant qui va dans tous les sens : rock n’ roll, ambient, musique électronique et électro acoustique, drone, microsound, harsh noise, crust punk, minimalisme, poésie sonore/spoken word, folk baroque, powerviolence, rock choucroute et Scott Walker (parce que ce monsieur est un style à lui tout seul !).

Notre plus que sympathique compère nous a aussi écrit un beau texte accompagnateur :

Un choix difficile. J’ai opté pour certains titres qui m’ont marqués pour différentes raisons. Quelques fois le choix de ces titres, comme Headphones de Bjork, remplie plusieurs fonctions en soulignant un style de musique faisant écho à plusieurs styles, à plusieurs artistes (Pan Sonic, Ryoji Ikeda) que j’aurais voulu inclure. Cette liste fait aussi fi de mon amour pour la musique (pop ou non) orchestrée (bien que celle-ci soit représentée avec la pièce de Joanna Newsom), ainsi que de mon amour pour la musique rythmique, que celle-ci soit électronique ou non, et finalement de mon amour pour la musique dite du monde.

Merci pour cette occasion de repasser au travers de ces moments clés qui m’accompagnent toujours aujourd’hui.

Bonne écoute à tous et à toutes, qui que vous soyez (et en particulier aux funambules unijambistes bulgares).

Tracklist:

  1. Little Richard – Keep a Knockin’
  2. Merzbow – Ananga Ranga
  3. Crossed Out – Practiced Hatred
  4. Union of Uranus – Panacea
  5. John Zorn – Redbird
  6. Bernhard Günter – Untitled I_92
  7. Björk – Headphones (Remix)
  8. John Cage – Empty Words (1974-79) – Part III
  9. Bernard Heidsieck – Vaduz
  10. Alvin Lucier – I Am Sitting In A Room
  11. Eliane Radigue – Mila’s Journey Inspired by
  12. Giusto Pio – Motore Immobile
  13. Tony Conrad With Faust – From the Side of Man And Womankind
  14. Scott Walker – The Cockfighter
  15. Joanna Newsom – Emily

Vous pouvez suivre et encourager JS Truchy sur sa page Bandcamp perso, son Instagram, son blogue ou sa page Soundcloud.

Voici quelques liens pour entendre les autres projets et collaborations de sieur Truchy :

15 Fréquences, Mixtapes

15 Fréquences Ultimes – Épisode 2 – Roger Tellier-Craig

Pour ce second épisode des 15 Fréquences Ultimes, l’élégant, polymorphe et scintillant Roger Tellier-Craig (Fly Pan Am, Le Révélateur, Godspeed You! Black Emperor, Et Sans, Set Fire to Flames, Pas Chic Chic) nous invite à plonger dans ses souvenirs bruitatifs obtus et ses influences musicales on ne peut plus variées.

Le sympathique et talentueux gaillard nous a aussi concocté de magnifiques commentaires (ci-bas, sous la liste des pistes) pour accompagner son magnifique mix. À lire avec attention en savourant la délicieuse matière sonore.

Vous pouvez suivre le parcours artistique ahurissant de Roger sur son site web : https://rogertelliercraig.com/
Sa page Soundcloud : https://soundcloud.com/satz-ebene
La page Bandcamp de Fly Pan Am : https://flypanam.bandcamp.com/

Tracklist:

  1. Pink Floyd – Cirrus Minor
  2. Faust – No Harm
  3. Luc Ferrari – Hétérozygote (extrait)
  4. Bernhard Günter – Untitled I/92 (extrait)
  5. Oval – Line Extension
  6. My Bloody Valentine – All I Need
  7. Stereolab – Jenny Ondioline (Part I)
  8. David Tudor (feat. Takehisa Kosugi) – Pulsers (extrait)
  9. Brian Eno – Lizard Point
  10. Ennio Morricone – 1970 (extrait)
  11. Morton Feldman – For Samuel Beckett (extrait)
  12. Jim O’Rourke – Cede (extrait)
  13. Laurie Spiegel – Pentachrome
  14. Charlemagne Palestine – Fifths In The Rhythm Three Against Two For Bösendorfer Piano – Two
  15. Cluster – Im Süden

Pink Floyd – Cirrus Minor

Première vraie rencontre avec la magie du son. Je devais avoir 14 ans, c’était l’été et il faisait plein soleil, et j’étais assis à l’arrière de notre voiture familiale, les écouteurs aux oreilles. Ce morceau me transporta littéralement “ailleurs” dans un monde impossible, imaginaire, spécialement le passage instrumental de la fin. C’était le début de mon intérêt pour la musique psychédélique, étrange, “surréelle”. 

Faust – No Harm

Ce disque fut une grosse claque à l’époque pour moi. Pendant un certain temps j’avais écouté plusieurs groupes “prog” dans l’espoir de découvrir d’autres groupes comme Pink Floyd, mais j’étais resté insatisfait. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque nous n’avions pas accès à l’internet, donc c’était beaucoup plus difficile de trouver le bon fil pour arriver à ce genre de découverte. J’avais découvert le Velvet Underground, ce qui m’avait sensibilisé à du rock plus “artsy”, mais à cette époque j’étais plutôt obsédé par Sonic Youth et les débuts du “indie rock”; Sebadoh, Pavement, Royal Trux, GBV, etc. Et c’est en lisant des reviews de “Westing (By Musket And Sextant)” que j’ai lu les noms de Can/Faust/Neu! pour la première fois. Quand j’entendis finalement l’album “So Far” je n’en revenais pas, c’était exactement ce que j’espérais et même plus; du rock répétitif, noisy, avec des passages psychédéliques, une approche collage avec des éléments électroacoustiques, des sections pop interrompues par des intrusions avant-gardistes. Ce disque informa totalement l’approche musicale de Fly Pan Am par la suite. 

Luc Ferrari – Hétérozygote (extrait)

À cette même époque j’ai eu la chance de mettre la main sur ce disque de Ferrari à l’Échange pour un maigre 5$. J’étais étudiant en arts visuels au Cégep et je ne jouais pas encore d’instrument de musique, quoique je m’étais quand même amusé à faire des “albums” lo-fi avec une guitare et un sampler Realistic hyper primitif. J’avais vraiment envie de faire de la musique abstraite mais vu que je n’étais pas musicien j’avais le syndrome de l’imposteur. Le texte à l’endos de la pochette fut hyper libérateur pour moi: “J’ai aussi appelé ça ma musique concrète du pauvre, vu qu’il n’y a pratiquement pas de manipulations et que cette bande aurait pu être réalisée dans un studio non professionnel. Il s’agissait dans mon idée d’ouvrir le chemin à la musique concrète d’amateur comme on fait des photos de vacances.”  La musique me transportait davantage dans ce monde impossible et surréel, où j’errais entre une multitude de fantômes et de traces de lieux. C’est à cette époque que j’ai décidé que je voulais faire de la musique électroacoustique, en grande partie à cause de ce disque. 

Bernhard Günter – Untitled I/92 (extrait)

De la musique au seuil de l’audible. C’était une toute nouvelle idée pour moi en 1995. Une musique qui s’hallucinait presque. Des sonorités microscopiques hyper tranchantes et futuristes, la précision de la musique numérique que je découvrais à ce moment. J’aimais cette idée d’une musique qui existerait à quelque part entre la présence et l’absence, une musique qui est là mais que nous n’entendons pas tout à fait. Plus tard j’ai découvert que Luigi Nono avait déjà travaillé cette idée auparavant, mais la musique de Günter reste encore à ce jour tout à fait singulière. 

Oval – Line Extension

Au Cégep j’avais découvert Godard, et un aspect de son oeuvre qui m’avait fortement marqué et inspiré était son intérêt à révéler le support du film, donc quand j’ai entendu Oval pour la première fois il y a automatiquement eu un déclic. Mais au-delà de l’aspect conceptuel, la musique elle-même me frappa de par son aspect si futuriste et singulière, pop et avant-gardiste à la fois. Comme avec Günter, c’était mon introduction aux sonorités plus numériques, mais c’était aussi la première fois que j’étais exposé aux sonorités de glitches/skips, ainsi que par le genre de phrasé musical qui était généré par le micro-sampling. 

My Bloody Valentine – All I Need

Comme beaucoup d’autres, la première fois que j’ai entendu “Loveless”, je pensais que ma cassette était défectueuse, surtout qu’en 1991 il n’y avait pas tant de gens qui connaissaient bien le groupe dans mon entourage. J’avais découvert “Only Shallow” à Nu Musik sur Musique Plus et ça m’avait totalement sidéré, mais je n’étais pas préparé pour le reste. Ce fut l’amour fou. J’étais complètement séduit par cette musique qui me dépassait, immense comme la mer, bruyante et totalement nouvelle. J’ai rapidement mis la main sur “Isn’t Anything” qui me dépassa tout autant, surtout ce morceau “All I Need”. C’était la première fois que j’entendais quelque chose d’aussi noisy et éthéré à la fois. Je pense que dans un sens ce fut ma première vraie rencontre avec le potentiel d’une certaine abstraction sonore, même si le morceau reste quand même très mélodique, mais c’était impossible pour moi à cette époque de comprendre quel instrument avait généré ces textures, et cela m’a vraiment ouvert sur les possibilités qu’offraient l’expérimentation sonore.

Stereolab – Jenny Ondioline (Part I)

Cet album de Stereolab fut ma première rencontre avec le “drone”. Je crois que j’ai acheté la cassette en 1993, quelque temps avant que Table of The Elements réédite “Outside The Dream Syndicate” de Tony Conrad et Faust. Je sentais à l’époque que j’avais fait le tour de la musique axée sur les chansons, et cela déclencha en moi une étrange crise “existentielle” musicale où j’avais l’impression que tout avait été fait – j’étais très naïf. Mais cet album de Stereolab, et tout particulèrement ce morceau, venait soulager ce tracas; il y avait quelque chose qui me paraissait nihiliste dans cette répétition, dans cette monotonie, quelque chose qui refusait cette idée “d’innovation”, dans un sens, tout en sonnant très futuriste à la fois, et je trouvais cela très libérateur. Le fait que Laetitia Sadier chante parfois en français fut aussi une aspect marquant pour moi. C’était la première fois que j’entendais de la musique francophone avec laquelle je pouvais m’identifier. C’était très inspirant. Et à travers eux j’ai découvert Brigitte Fontaine, qui me renversa totalement, et tout le reste suivit par la suite…

David Tudor (feat. Takehisa Kosugi) – Pulsers (extrait)

C’est Alexandre St-Onge qui m’a fait découvrir la musique électronique de Tudor. J’écoutais déjà Derek Bailey at AMM à l’époque mais je n’avais jamais entendu de musique électronique “free” comme ce que faisait Tudor. Ce fut une grosse claque. Je ne comprenais pas ce que j’entendais; cette pièce me faisait penser à du techno, genre les débuts de Panasonic, mais la structure était totalement imprévisible et c’était tellement plus sale et noisy, et en plus au 1/3 du morceau il y a Takehisa Kosugi qui embarque avec son solo de violon sci-fi. Ce disque eut une profonde influence sur le type de matériau électronique que j’allais produire pour des années à venir. Et c’était tellement inspirant pour quelqu’un comme moi, qui se sentait imposteur, de voir un virtuose comme Tudor abandonner la musique instrumentale pour consacrer la reste de sa vie à ce qui me paraissait à l’époque comme l’antithèse de la virtuosité. 

Brian Eno – Lizard Point

Autre grosse découverte lors de mes années au Cégep. J’étais déjà fan de ses albums rock mais la découverte de “On Land” m’a vraiment emmené dans une autre zone. Je crois que c’est en découvrant cet album que j’ai décidé d’assumer que je voulais faire de la musique. Eno parlait de faire de la musique tout en étant “non-musicien”, et cette musique plus impressionniste, sans “chops” évidente, semblait plus accessible pour un non-musicien comme moi. Je sentais que c’était possible pour moi enfin de faire du son de manière autodidacte. Je me mis donc à faire de la musique “abstraite” suite à cette découverte, produisant deux cassette pour mon propre plaisir sous le nom de Cumulus, et le nom de mon “studio” d’ailleurs était “Lizard Point”.

Ennio Morricone – 1970 (extrait)

J’aurais pu choisir une multitude de morceaux de Morricone, mais celui-ci semblait être un bon compromis qui illustre bien la nature hybride de sa musique, à quelque part entre la musique pop, jazz et contemporaine. Je connaissais déjà Morricone pour ses fameuses BO de “spaghetti western” mais c’est en regardant “Teorema” de Pasolini que j’ai découvert Morricone. Le fait que Morricone puisse passer aussi aisément d’une chanson pop 60’s hyper catchy à un passage de musique contemporaine me fascinait. Cette fluidité entre les styles fut hyper inspirante pour moi. J’ai toujours perçu Morricone un peu comme un Jim O’Rourke ou un John Zorn, mais bien avant eux. 

Morton Feldman – For Samuel Beckett (extrait)

Encore une fois j’aurais pu choisir plusieurs morceaux de Feldman, mais j’ai choisi celui-ci pour sa singularité, même dans l’oeuvre de Feldman. La musique de Feldman m’a vraiment emmené à penser la composition autrement, autant au niveau de la temporalité, des contrastes dynamiques, de la durée et des tensions harmoniques. Ce fut aussi une toute nouvelle manière pour moi de penser la répétition, cette tendance dans sa musique à répéter ces motifs qui se voient toujours légèrement reconfigurés dans leurs durées et structure, souvent interrompus par des silences. Il y a aussi une sorte de neutralité émotive dans la musique de Feldman qui m’a toujours inspiré, et qui me rappelle en quelque sorte l’indifférence de la nature. 

Jim O’Rourke – Cede (extrait)

J’ai d’abord pensé inclure un morceau de Gastr Del Sol mais je trouve que cette pièce de O’Rourke contient davantage tous les éléments qui ont eu une grande influence sur ma sensibilité pour des années à venir. Pour un non-musicien comme moi, intimidé par les prouesses de la musique académique, cette pièce de O’Rourke était très inspirante de par son apparente simplicité et son refus de vouloir impressionner. Il y avait quelque chose de presque punk dans l’attitude de ce morceau pour moi, autant dans son minimalisme que dans l’utilisation des “plunderphonics”, pour faire des passages flirtant avec le ambient, et ces sections au seuil de l’audible. Disons que nous étions assez loin des tendances en musique acousmatique de l’époque. Sans oublier que O’Rourke pouvait aussi facilement produire une disque de rock électroacoustique d’un groupe comme Faust, passer d’un gig de “free improv” à une compo électroacoustique, d’une musique avant pop de Gastr De Sol à une compo minimaliste solo “mélangeant” John Fahey avec Tony Conrad, etc. Tout comme Morricone ou Faust, il représentait parfaitement pour moi cette approche non-hiérarchique des styles qui m’inspirait tant, travaillant l’hybridité et les contrastes, et touchant même à la citation, et non comme un simple geste empreint de nostalgie, mais plutôt comme une manière de démontrer l’inépuisable potentiel du matériau socio-musical. 

Laurie Spiegel – Pentachrome

Tous les autres morceaux que j’ai choisis proviennent d’une époque où je découvrais la musique qui allait définir mes sensibilités jusqu’à ce jour, à quelque part entre mes 14-23 ans. Tout ce qui suivit ne fut qu’une continuation de ce premier élan, jusqu’à temps que je découvre la musique de Laurie Spiegel une dizaine d’années plus tard. À ce moment précis, autour de 2009, je me dédiais à mon projet électronique Le Révélateur, qui était au départ plutôt axé sur la technologie analogique, mais la découverte du travail de Spiegel, qui sonnait pour moi autant ancien que futuriste, changea tout pour moi. J’étais fasciné par cette musique tonale, trop précise et mathématique pour être du “new age”, qui se rapprochait plutôt du travail des minimalistes américains et qui était conçue à partir des synthétiseurs analogiques et d’ordinateurs primitifs. C’est à ce moment que je me mis à utiliser l’ordinateur davantage dans mon travail et ma musique fut longtemps inspirée par le travail de Spiegel, ainsi que par d’autres pionniers de musique numérique comme Maggie Payne, Jean Piché, John Chowning, Michel Redolfi, etc…

Charlemagne Palestine – Fifths In The Rhythm Three Against Two For Bösendorfer Piano – Two

Probablement le morceau qui a le plus inspiré mon jeu de guitare, tout particulièrement sur les passages répétitifs des disques auxquels j’ai participé avant 2004. Je trippais vraiment sur ce rythme de 3 contre 2 répété incessamment de manière hypnotique, d’une grande simplicité mais hyper précis, froid, neutre. À cette époque je me battais beaucoup contre cette idée de séduction musicale, et cette “pauvreté” de matériau était vraiment très inspirante pour moi, c’était comme un refus de plaire, une forme de résistance. 

Cluster – Im Süden

Quand j’ai entendu ce morceau pour la première fois en 1995, c’était comme si le monde s’ouvrait. À cette époque c’était impossible de mettre la main sur les disques de Cluster ou Neu! à Montréal, tout ce qu’on avait à notre disposition était ce livre de Julian Cope, “Krautrocksampler”, jusqu’à temps qu’un label mystérieux du nom de Germanofon se mette à éditer des bootlegs de ces albums en CD. On ne pouvait qu’imaginer la musique contenue sur ces disques à travers les descriptions qu’en faisait Cope dans les pages de son livre, mais une fois que j’entendis enfin cet album de Cluster la musique était au-delà de mes attentes. Ce morceau en particulier a beaucoup résonné avec moi, j’irais même jusqu’à dire qu’il a directement influencé “L’espace au sol…” de Fly Pan Am, principalement au niveau de nos jeux de guitares, ces patterns qui se perpétuent tout au long du morceau. 

critiques

Kali Malone – The Sacrificial Code

Année de parution : 2019
Pays d’origine : États-Unis
Édition : 3 CDs, iDEAL Recordings – 2019
Style : Drones d’orgue, Minimalisme

Notes sur l’enregistrement :

  • « Canons for Kirnberger III » (pistes 1 à 3) jouées et enregistrées par Kali Malone à L’École royale supérieure de musique de Stockholm.
  • « Norrlands Orgel »(pistes 4 à 6) jouées et enregistrées par Kali Malone, avec l’assistance de Karl Sjölund au Studio Acusticum de Piteå.
  • « Live in Hagakyrka » (pistes 7 à10) jouées par Ellen Arkbro et Kali Malone ; enregistrement par Rasmus Persson à l’église Haga kyrka de Gothenburg.
  • *Mastering par Rashad Becker

3 CDs d’orgue dronesque ?!? Serait-ce le wet dream absolu d’un certain Yannick Valiquette qui prend vie ? Oui, tout à fait. Et un peu le mien aussi (ouais Yanni, t’as pas le monopole de l’appréciation « organesque » ; sorry bro)… Kali Malone est une jeune américaine qui a grandi dans le Colorado et qui a fait des études en chant classique. À 16 ans, elle rencontre Ellen Arkbro lors d’un spectacle à New York et décide d’aller lui rendre visite à Stockholm l’année suivante. S’ensuit alors une grande période formatrice pour Kali qui se met à faire de la musique (improvisée surtout) avec une panoplie de musiciens là-bas. Elle tombe littéralement sous le charme de la Suède et de sa scène musicale underground foisonnante. Elle décide d’y d’émigrer sur un coup de tête, à ses 18 ans, avec pour seuls bagages son ampli de guitare Fender et quelques pédales. 6 ans plus tard, elle vit toujours à Stockholm, y poursuit des études en composition électro-acoustique et y a enregistré plusieurs disques (dans différents genres) formant une discographie déjà fascinante. Pas mal pour une demoiselle qui n’a que la mi-vingtaine !

En 2018, Malone publie un EP qui rassemble 4 improvisations qu’elle a faîte à l’orgue dans une période donnée (2016-2107). À son écoute, on comprend rapidement qu’elle a trouvé là un instrument de choix pour exprimer toute sa sensibilité artistique et mettre en musique son monde intérieur où mélancolie funéraire et somptuosité automnale s’enchevêtrent. C’est d’ailleurs avec ces litanies cafardeuses et désolées que j’ai initialement abordé le corpus de l’américaine. Ce que je ne savais point à ce moment, c’est que cet exercice (déjà sublime) ne serait qu’une mise-en-bouche pour sa plus grande réalisation discographique jusqu’à ce jour : Le Sacrificial Code (ici chroniqué).

Donc… Comme je disais, on a ici affaire à 3 CDs avec uniquement de l’orgue (mis à part une courte piste qui introduit le 3ème disque et qui met en scène les cloches de l’église luthérienne Haga kyrka de la ville de Gothenburg). C’est donc un album pour oreilles avertis seulement ; pour ces aventureux contemplatifs-statiques qui aiment se laisser emporter et bercer les tympans par une musique qui prend tout son temps pour imposer son atmosphère quasi-figée et ensorcelante. Car quand il est question de drone, il est souvent question aussi de patience, de méditation, de voyage intérieur, d’engourdissement de l’âme… Il faut laisser chaque note nous englober, chaque réverbération du divin (et colossal) instrument nous tétaniser jusqu’à ce qu’on réalise qu’on est littéralement sous hypnose. Ce n’est donc pas un opus qu’il faut se farcir dans n’importe quel contexte… Mais quand c’est le bon moment, bon Dieu qu’on peut partir loin avec cet album et toucher/gouter à une sorte d’absolu miraculé ! Et on se dit alors qu’il n’y a pas musique plus belle, plus essentielle que cela !

Il est nécessaire de souligner ici le superbe travail de « miking » effectué par Malone. En plaçant les micros stratégiquement très près des tuyaux de l’orgue, elle a réussit à éliminer autant que possible les identifiants d’environnement ; en supprimant essentiellement la grande réverbération de hall si inextricablement liée à l’instrument en temps normal. L’orgue sonne donc vraiment différemment de ce qu’on à l’habitude d’entendre… Il est plus doux, plus près, plus intimiste, plus frêle, moins hautain, moins victorieux, moins romanesque. De plus, dans sa manière de jouer, Kali s’est efforcée de se libérer de tics que peuvent avoir les organistes qui se laissent emporter bien souvent par l’émotivité du moment, la toute puissance de l’instrument et les élans expressifs qui en résultent dans la performance. Son jeu (et celui d’Arkbro sur le CD 3) est lent, délibéré, stoïque, raidi, gelé, presque impassible… et il invite donc au recueillement le plus complet.

C’est vraiment un de mes albums préférés de 2019. Voilà là une oeuvre puissante qui va m’habiter longuement et que je me plairai à écouter et réécouter lors de ces jours d’infinie grisaille (qu’elle soit physique ou psychique).


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