Note : On retrouve aussi l’album Fela’s London Scene (1970) sur le même CD. La chronique ci-bas ne concerne que Shakara
Le groove suprême. Fela qui fait du Fela pur jus. Le mack daddy de l’Afrobeat durant sa plus légendaire salve de sorties discographiques, juste ça. Bordel que cette musique est hypnotique et contagieuse. Il y a bien sur ces envolées saxophoniques, ces claviers psych-jazzy-atmosphériques, ces guitares funky à la James Brown, les autres cuivres ; chauds et puissants, qui viennent parfois en renfort pour appuyer la transe sonore incantatoire à divers moments clés… mais ce qui tient toute la chose rutilante, ce sont ces percussions tribales, polyrythmiques, euphorisantes, grandioses, essentielles (merci monsieur Tony Allen).
« Shakara » est un de ces disques de Fela qui s’écoute tout seul, qu’on laisse nous envahir tout entier. Même le petit blanc-bec que je suis se surprend à danser (très mal) à chaque fois que je mets le cercle de plastique dans le mange-disque. Un groove de ce calibre là, ça ne se contrôle pas. L’Africa 70 nous assène deux morceaux seulement, mais deux putains de baffes, deux merveilles hirsutes qui, au gré de nombreuses (et délectables) variations vont s’imprimer dans votre cortex à tout jamais, un peu comme un genre d’ambient-muzik extra-terrestre mais plus active et non-statique. Deux longues pistes qui durent pas loin d’un quart d’heure chacune… Juste assez longues pour savourer chaque seconde, en prenant le temps de se perdre petit à petit dans la rythmique ensorcelante.
Ça débute par « Lady », merveilleuse chanson-« problématique » (tsé, ce terme très tendance en ces temps un peu tièdes) où sieur Kuti nous crache sa misogynie en pleine gueule et nous raconte que la libération des femmes et le féminisme, et bien, c’est pas bien parce ce que lui, il aime ça avoir son harem et tirer des coups à droite à gauche… Nonobstant les différences culturelles, l’attitude de « pimp » de Fela et le fait que le disque fut enregistré à une autre époque, cela reste franchement arriéré comme propos… Mais force est d’admettre que ça groove (toujours ce mot) solidement de tout bord tout côté, sans relâche, impitoyablement, pour le bonheur de nos oreilles.
Puis, vient ensuite le morceau-titre, un de mes préférés du Nigérien… « Shakara » c’est la frénésie contrôlée, l’opulence pulsative, le génie des variations rythmiques subtiles, un voyage initiatique sensoriel complet, la fougue endiablée croisée à une certaine forme de zénitude lunaire, le chaos et le calme enchevêtrés dans un maelström bouillonnant… Bref, de la très très TRÈS grande musique.
Un excellent Fela, comme (presque) toujours. Un des premiers que je recommanderais à un néophyte (avec Roforofo Fight, Zombie et Expensive Shit).
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Ebo Taylor & The PelikansJames Brown – The PopcornManu Dibango – Africadelic
Question : Qu’est-ce qui se produit lorsque deux génies se retrouvent dans le même studio avec comme projet de révolutionner la musique ?
Réponse : Pas d’insertion plantaire dans le vagin.
Robert Fripp (guitariste/dictateur de King Crimson) et Brian Eno (ex-claviériste de Roxy Music/producteur/arrangeur/non musicien de son auto-qualification) ont créé quelque chose d’assez particulier sur cet album ; quelque chose de révolutionnaire même : en utilisant une technique de manipulation de bandes d’enregistrements, ils ont réussi à suspendre une piste de guitare dans un « loop » infini. Ils ont ensuite ajouté une certaine densité à cette piste, la transformant en une sorte de vague sonore qui se répète sans cesse, Terry Riley-style. Les sons engendrés par ce système seront surnommés « Frippertronics » (ou plus tard : « Soundscapes ») par nos deux vénérables lascars.
La beauté de ce procédé est illustrée dans les deux morceaux qui constituent cette œuvre importante. D’abord Heavenly Music Corporation, pièce sombre et nuancée, nocturne à souhait. Fripp nous sert un de ses meilleurs solos à vie. Un solo drone ni plus ni moins. Fripp joue, se superpose à lui-même, se démultiplie, se perds en lui-même, dans ses ondes guitaristiques de plus en plus désarticulées, surréalistes, méditatives et spirituelles ; parce que l’architecte fou Eno appuie sur une ribambelle de boutons et en tourne plein d’autres pour donner naissance à cette lente symphonie d’échos langoureux. Fripp est l’instrument, la matière première. Eno est le marionnettiste renégat ; l’homme-studio qui démantèle et ré-assemble célestement le labeur de l’instrument à sa manière… Il fait peut-être un peu n’importe quoi mais c’est un n’importe quoi grandiose qui passera à l’histoire… Parce que cet album là, c’est une clé. Une de ces clés essentielles qui s’insère dans la serrure dorée de la lourde porte de l’ambient.
Swastika Girls ensuite… tirée d’une seconde session d’enregistrement. Même procédé, tout aussi touffu, mais plus diurne cette fois. Moins sombre. Mais chargé, ça oui. Liquide et transparent. Orgie de sons discordants et/ou mélodieux ; une sursaturation de répétitions cadencées. La petite rivière de Sowiesoso chargée d’électricité. Anodes et cathodes brumeuses dans l’éther des matins effervescents d’été. Spirales sonores virevoltantes. Apothéoses et overdoses de bruits ronronnants.
Voilà là un disque charnière de proto-ambient. Et un foutu grand album de drone. Il se fera mieux dans le style mais la note témoigne de mon affection particulière pour le disque, pour les passions qu’il aura enflammé en moi, pour la découverte de cette musique qui évolue en dehors de toute convention, libre, inventive, belle, fertile…
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Henry Flynt – You Are My Everlovin’ / Celestial PowerCluster – Cluster IIHeldon – Allez Téia
Gros 2020 pour Pink Siifu, qui en Avril avait déjà fait paraître un brûlot discographique intitulé « NEGRO »… Oeuvre incendiaire, lapidaire, violente ; qui mélangeait à tout rompre rap politiquement chargé, punk rock, power electronics, musique industrielle, spoken word et collage bruitatif approximatif. Pas forcément plaisant à l’écoute mais séminal et traumatisant au possible… Ici, accompagné de son collègue Fly Anakin, il nous livre un album beaucoup plus accessible mais pas moins intéressant et recherché pour autant. En fait, il s’agit là d’un des meilleurs albums de rap de l’année passée, ni plus ni moins.
Je n’étais pas familier avec sieur Anakin avant… Mais je vais devoir me pencher sur ses réalisations passées à coup sûr. Le célèbre Madlib (qui pond d’ailleurs quelques beats succulents sur le présent disque) le présente d’ailleurs comme « one of the illest MC’s alive today ». Je ne pense pas qu’on peut apposer un meilleur sceau de qualité que ça.
Nos deux lascars sont assistés par une impressionnante ribambelle de collaborateurs derrières les manettes (le ci-haut mentionné Madlib, Jay Versace, Playa Haze, Lastnamedavid, Ahwlee… pour ne nommer que ceux là) et pourtant, l’album est d’une cohésion sans faille. Les producteurs viennent apporter leur couleur personnelle en respectant l’ambiance très soul d’un disque jazz-rap nocturne bien enfumé et brumeux (c’est comme ça que je préfère mon rap, d’ailleurs). Vraiment un dream team complètement investi dans ce désir d’appuyer le concept et la vision de Siifu/Anakin qui sont, à juste titre, les stars absolues du trip.
En gros le concept très ouvert de « FlySiifu’s » va parler à tout mélomane endurci… C’est l’histoire de deux mecs qui tiennent une boutique de disques ; le genre de petit magasin de quartier où on passe des heures à se retrouver entre amateurs, à discuter de ce qui nous passionne, à être parfois d’accord, parfois en désaccord, à refaire le monde (et où occasionnellement… on achète des disques, pour ceux qui ne sont pas complètement cassés)… Le genre d’endroit qui contribue à enrichir la vie culturelle des gens qui vivent dans les environs ; un lieu où des liens vitaux se créent. Un petit macrocosme avec ses personnages haut en couleur, exubérants, timides, désaxés, épicuriens, insupportables, attachants… Un endroit avec sa faune bien particulière, ses histoires, son théâtre quotidien. Un lieu vivant et niché dans lequel on a tous hâte de se retrouver (en formule plus « classique » et à découvert) dans ces temps pandémiques incertains et surréalistes.
À travers 22 courts morceaux (le tiers étant des « skits » souvent hilarants pour toute personne ayant déjà exercé le métier de disquaire ; j’en suis), Pink Siifu et Fly Anakin nous transportent tout en douceur (et volupté) dans une odyssée rap aussi personnelle que rassembleuse. Avec leurs textes inspirés, leurs flows magistraux, les ambiances sonores vaporeuses-étouffées qui recouvrent leurs verbes, les deux MCs nous plongent dans l’histoire de la musique afro-américaine… On passe du Motown à Dilla en moins de deux. Et c’est beau. Un disque hyper riche qui va survivre aux années et auquel je reviendrai souvent.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Moor Mother & Billy Woods – Brass93 ‘Til Infinity – Souls of MischiefMadvillain – Madvillainy
Style : Zeuhl, Prog Rock, Opera Apocalyptique, Jazz-Rock wagnérien, OVNI
Cette oeuvre, créée en toute humilité, retrace l’histoire d’un humain qui, un jour, s’adressa à tous les terriens en leur expliquant les raisons pour lesquelles ils doivent disparaître de la Terre -Christian Vander
Il y a des groupes qui ne sont géniaux qu’un moment, le temps d’un ou deux albums, et qui implosent ensuite dans la nuit des temps ou qui se mettent tout simplement à faire de la musique minable… Il y a aussi des groupes qui se réinventent, évoluent au gré des saisons, se laissant influencer par les nouvelles tendances et essayant de se les approprier dans une musique qui leur est toujours propre (certains s’y perdent aussi)… Il y a des groupes qui n’évoluent pas, bons ou mauvais. Il y a des groupes qu’on adore, qu’on déteste et puis qu’on adore à nouveau (ces fameux « comebacks » si rarement réussis)… Et puis il y a LE groupe. Celui qui, à sa genèse, a déjà la VISION… Celui qui, dès son premier album (en 1970), livre une musique qui est encore complètement d’avance sur notre bon vieux nouveau millénaire… Le groupe parfait et génial dont la musique évolue magnifiquement d’album en album mais de manière consciente… pour servir la cause du concept amené et l’histoire fantastique qu’elle soutient… Le groupe qui possède un univers tellement unique et particulier que ses membres ont inventé une langue qui lui est propre… Un groupe dont la musique, peu importe l’album, peu importe la date d’enregistrement, est irrévocablement intemporelle… Un groupe qui réussit à marier Jazz, Opéra, Chant Choral, Prog, Gospel, Funk, Soul, Psychédélisme, Musique d’Europe de l’est, Musique africaine, Littérature et Philosophie pour en faire une œuvre d’art totale… Un groupe dont l’architecte mi-fou, inventeur de mondes, dévot de Coltrane, Stravinski et Wagner, demeure tout simplement le meilleur batteur de tous les temps… Cet architecte est Christian Vander et son groupe (LE groupe) est MAGMA !!!!
En décembre 1973, après 2 albums déjà divins où Magma se cherchait pourtant encore (ou plutôt… cherchait les moyens optimaux d’exprimer librement la grandeur infinie de leur concept fait monde), débarque ce « M.D.K » complètement ahurissant dans les bacs. La voici leur première oeuvre totale, leur premier « magnum opus » irradiant de milles et unes lumières éblouissantes-célestes-divines-aveuglantes. La gestation de cette merveille fut lente et pavée d’embûches. Longuement rodée en concert, mouvement par mouvement (depuis 1971), dans diverses versions évoluant au gré des désirs bruitatifs de Vander et des changements de line-up incessants, cette composition-fleuve fut aussi enregistrée en studio une première fois en Janvier 1973 (sous le nom « Mekanïk Kommandöh », version CD maintenant dispo via Seventh Record). Cette mouture moins grandiloquente de l’oeuvre mais tout de même imparable ne satisfaisant pas A&M (le label du groupe à l’époque), la horde de Kobaia retourna en studio endisquer la version définitive de leur chef d’oeuvre. Résultat : EUPHORIE !!!
Comme Christian Vander ne fait rien comme les autres, M.D.K est en fait le troisième volet (chronologiquement) de la trilogie « Theusz Hamtaahk » mais le tout premier à paraître… Trilogie qui prendra pas loin de 30 ans avant d’être éditée dans sa totalité sur disque (à se procurer de toute urgence : le coffret « live » paru en 2001 et comprenant l’intégralité de la dite trilogie). Qu’est-ce que M.D.K raconte en fait ? Et bien… la guerre, le chaos, l’apocalypse, la destruction par les Terriens de toute forme de beauté, l’avilissement d’un monde voué à disparaître dans le sang et les décombres… ET le prophète Kobaïen Nebehr Güdahtt qui, d’une missive quasi hitlérienne (qui donna par ailleurs une réputation sulfureuse non méritée au groupe), condamne ce monde à la mort, ne sauvant que les quelques êtres qui sont prêts à évoluer pour atteindre la sagesse divine. Ces derniers seront emportés dans la roue céleste (le « Weidorje ») pour rejoindre Kobaia, où ils pourront terminer leur existence dans la paix absolue.
Terrien, si je t’ai convoqué c’est parce que tu le mérites, ma divine, et ô combien cérébrale conscience m’oblige à le faire. Tes actes perfides et grossiers m’ont fortement déplu, les sanctions qui te seront infligées dépasseront les limites de l’entendement humain et inhumain, car tu as, dans ton incommensurable orgueil, et ton insondable ignorance, impunément osé me défier, me provoquer et déclencher dans toute son immensité, ma colère effroyablement destructrice entraînant inexorablement ton châtiment, race maudite ! -Christian Vander (alias Nebehr Güdahtt)
Malgré toute la violence du propos, cette oeuvre explose dans une forme d’allégresse grisante. Jamais cataclysme n’aura autant été illustré avec tant de lumière folle et de béatitude exaltante. Nos tympans ravis jusqu’à plus soif sont conviés à une véritable célébration orgiaque de la destruction complète et totale d’un univers bientôt révolu… Cet album est une charge émotive forte qu’on reçoit en plein dans la gueule (avec délice, il va sans dire) : chorale kobaïenne frénétiquement possédée, section d’assaut rythmique qui tel un Tank détruit tout sur son passage (l’ineffable duo Vander-Top), cuivres en transe, guitare chatoyante de Claude Olmos, Klaus Blasquiz qui joue à la corde-à-danser avec ses cordes vocales et ce piano martelé à qui mieux-mieux qui trône au dessus de la masse sonore… Tout cela ne fait qu’un tout effervescent. Tout cela s’enchevêtre dans l’éther pour devenir une espèce de Supernova musicale que rien ne peut arrêter…
Structurée autour de 7 mouvements s’enchaînant sans coupure (à part le fondu sur « Kobaïa is de Hündin », vinyle oblige), M.D.K débute avec « Hortz Fur Dëhn Stekëhn West », longue entrée en matière stravinski-ienne (à écouter : « Les Noces » du compositeur russe) qui place l’ambiance totalement unique de l’opus. Quand ces cuivres EXPLOSENT à la 5ème minute, on réalise que ce n’est pas juste un disque qu’on écoute, mais bien une expérience religieuse-mystique qu’on s’apprête à vivre et qui va nous redéfinir pour les siècles et les siècles (amen… non non, HAMTAÏ !!!). À environ 7 minute 30, quand ça part en Gospel-Prog-des-étoiles, je sais par pour vous, mais moi je vole littéralement. C’est comme le passage quasi-final de 2001 Space Odyssey mais en tellement plus… funky. Quand « Ïma Süri Dondaï » s’annonce tel un choc sismique dément d’opéra carl offien déglingé et rutilant, je ne vole plus : je nage littéralement dans une mer d’astres lysergiques. À partir de là, ça n’arrête tout simplement plus… ça monte, ça monte, toujours plus haut, sans relâche… Chaque changement de mouvement limpide qui hausse l’intensité d’un cran… Ce n’est plus que de la beauté suspendue dans un azur en constante renaissance. De la beauté libre, véloce, compacte, qui s’auto-alimente, triple, quadruple, quintuple d’intensité afin de recouvrir entièrement la folle toile qu’elle dessine… Les chœurs hypnotiques pleurent, jubilent, portent la musique à des confins jamais atteints par quiconque auparavant. Klaus est complètement cinglé. Ses vocaux/cris nous font penser autant à ceux d’un castrat italien sur l’acide qu’aux sons émis par un éléphant EN TRAIN de se faire castrer. Fidèle à son habitude, Vander tente d’assassiner sa batterie avec une élégance toute tellurique. Jean-Luc Manderlier veut que chaque note de piano soit plus PUISSANTE que la précédente. Ah oui, puis Jannick Top est Jannick Top, ce qui est déjà formidable en soi.
Et puis quand ça s’achève, après un orgasme sonore violent-délivreur où tous les excès absurdes sont permis, où tout ces éléments musicaux évoqués ci-haut s’accouplent dans une hyperthymie paroxystique ardente qui gorge tous vos sens d’un certaine forme de liesse liquide, vient un moment de calme enivrant, de recueillement majestueux et puis…. un drone pétrifiant d’une minute. Magma sait comment finir un album comme des BOSS. Ya pas de doute.
Je n’en reviens jamais à quel point cet album est MASSIF et LOURD. On y touche enfin, à ce fameux Mur de Son, tel qu’évoqué par notre musicien-assassin préféré (Phil Spector pour le citer… bien que Vargounet est pas mal dans le genre). J’en ai des frissons à chaque écoute. MDK demeure le disque le plus emblématique de Magma (bien qu’ils feront des choses encore plus incroyables par la suite) et comme il fut mon tout premier, il demeure mon chouchou. Mais avec Magma, il ne faut pas se limiter à un disque. La discographie de Magma est un tout dont il faut faire l’expérience dans sa globalité. Et tout fan de musique se doit d’entreprendre ce voyage au moins une fois dans sa vie… Bienvenue sur Kobaia, Terriens…
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Carl Orff – Carmina Burana (dir. Eugen Jochum)Richard Wagner – der Ring des Nibelungen (dir. Georg Solti)Ruins – Hyderomastgroningem