critiques

Kanye West & Burzum – Hvis Yeezus Tar Oss

Année de parution : 2024
Pays d’origine : États-Unis / Norvège
Édition : Vinyle, Byelobog – 2024
Style : Rap expérimental, dungeon synth, black métal atmosphérique

En musique, je dis souvent que presque rien ne peut me surprendre… mais là, je suis quand même tombé cul par-dessus tête (ou l’inverse, je sais plus trop) quand, en début d’année, j’ai vu une photo de ce cher barjo de Yé (en compagnie de JPEGMafia) arborant fièrement un gaminet de Burzum, projet black métallique du non moins controversé Varg Vikernes (qui fait aussi de la musique de fond pour des bains/spa nordiques ces récentes années).. L’événement était déjà étrange en soi (bien que, connaissant, notre Yeezus chéri, il n’est pas à une contradiction près dans sa vie mouvementée et dans l’élaboration de sa démence inéluctable, étape par étape)… Je ne pensais cependant pas que les choses iraient plus loin dans le biscornu…

Et bien, je ne pouvais pas me fourvoyer plus royalement… Il se trouve que les deux hommes, secrètement, ont entamé une correspondance via courriel, ce qui a bien rapidement viré en authentique bromance en bon et du forme (entre intolérants, on se comprend toujours)… Après avoir refait le monde sur divers sujets chauds (Israel, les maudits wokes, les maudits pro-avortement, leur appréciation commune pour les peintres néo-romantiques, Tucker Carlson et Klaus Schulze, leurs recettes de sauce à spaghetti, etc…) et maintes joutes endiablées de MYFAROG, la conversation aurait alors tourné autour de la musique… De fil en aiguilles, une collaboration aurait été évoquée. Les deux lascars commencèrent alors à imaginer une improbable fusion de leurs deux sèves créatrices… Des fichiers sonores furent échangés, des Stouts furent consommés alors que des antipsychotiques furent oubliés d’être ingérés…

En février, c’est dans l’anonymat le plus complet que Louis Cachet s’envola pour le Wyoming. Pour ne pas se faire reconnaître, il porta un habile déguisement de Dumbledore (le célèbre directeur de l’école de sorcellerie Poudlard), mentionnant aux douaniers qu’il souhaitait se rendre au KomiK Kon de Cheyenne-City. Les gens n’y virent que du feu ; feu que Vargounet, en pyromane notoire, dû se raisonner à ne pas allumer à tous les coins de rue une fois sur place (ce ne sont pas les églises qui manquent dans cet état américain !).

Quand Varg arriva finalement à la demeure luxueuse de Yé, les deux hommes s’enlacèrent virilement. Après avoir épuisé leur (vaste) éventail de jokes antisémites (cela dura quatre heures 47 minutes et 23 secondes, très exactement), ils se mirent au boulot… sans relâche, sans interruption… Plusieurs collaborateurs se joignirent au duo à travers les sessions chaotiques (Pusha T, Douglas Pierce, Ariel Pink, Fred Durst, Lil Uzi Vert et même… André Rieu !). Le génie schizoïde de ces deux mondes pourtant opposés s’enchevêtra, créant une matière sonore nouvelle, lisse, inusitée, passablement saugrenue…

Mais qu’en est-il justement de ce disque qui est paru soudainement aujourd’hui même (sans crier gare) !?!? Ça donne quoi la rencontre de ces deux entités ? Et bien, cela commence avec une intro magistrale, nommée Donda Baldrs… les violons de l’ensemble de Rieu s’emballent et nous emportent dans une valse damnée et dissonante. Les claviers analogiques froids et cheapos de l’oncle Vargounet s’élèvent au dessus de cette anti-liesse bruitative. Puis cette voix au vocoder, plus gelée et inhumaine qu’avant, plus trouble aussi, vocifère « Donda…. Donda…. Donda…. DONDA ist KRIEG !!! » (hurlant le tout à la fin). La production est IMMENSE. On comprend dès le début qu’il ne s’agit pas d’une collabo sur l’auto-pilote, mais d’un monument de noirceur, accouché dans l’extase et la douleur, par deux artistes qui n’ont plus rien à perdre, qui veulent mettre leurs tripes sur la table.

En faisant un habile clin d’oeil à une piste du premier album de Burzum, Varg introduit la prochaine piste (14/88) en chantant : « This is… eummm…. YE !!! ». Puis Yeezus embarque sur le mike avec vélocité et hargne, conchiant les médias gauchistes, Netanyahu, son ex-conjointe, Taylor Swift, Elon Musk, Ben Shapiro… tout le monde passe dans le tordeur de Kanye, qui a rarement été autant en mode « règlement de comptes »… Derrière, Varg tisse un beat minimaliste et efficace avec son AIR Velvet 2… mais bientôt, surprise ! La guitare électrique du comte Grishnákh se fait entendre ! Varg renoue donc avec cet instrument, assénant des riffs narcotiques/hypnotiques dans les oreilles des auditeurs galvanisés par le moment.

Un sample de la commentatrice politique américaine Candace Owens introduit le troisième morceau Gebrechlichkeit III : “Leftism is defined as any political philosophy that seeks to infringe upon individual liberties in its demand for a higher moral good.”… Nébuleux et aussi profondément intellectuel qu’une liste d’épicerie sur un post-it collé sur le frigo… Niveau musique, comme le nom de la pièce l’indique, on renoue avec la très cafardeuse ambiance de l’album Filosofem de Burzum ici. C’est une longue piste très ambiante de 16 minutes bourrée de clavier opiacé, de vocoder hanté, de guitare électrique décalibrée. Ce cher Ariel Pink, revêtant ici sa casquette de producteur, vient mettre son grain de sel en apportant son ambiance hypnagogique-fantomatique. Ça sonne presque comme un instrumental de Frank Zappa, mais MORT, poussiéreux et faisandé. Vers la fin, Douglas Pierce intervient d’un rudimentaire mais expéditif « I was cancelled YEARS before all of you, you PUSSYFIED LOSERS ! ». Acerbe, le monsieur.

Le tandem miraculeux réussit à nous surprendre encore ensuite en reprenant tour à tour la pièce Hitler Was A Sensitive Man de Anal Cunt (sans aucune ironie) et La La Means I Love You des Delfonics (choix audacieux et… étrange !) dans un mash-up ultra saugrenu ; avec un Fred Durst qui n’est pas ici employé comme vocaliste mais plutôt comme échantillonneur sonore (le petit bruit de sac de croustilles Lays au ketchup qui se fait chiffonner en background, c’est lui ! Remarquable travail). On continue ensuite notre périple avec la très bien nommée Into THA dungeon, où Kanye nous décrie son donjon de luxe dans les moindres détails, en faisant du name-droppin à outrance (le donjon aurait été conçu par l’architecte danois Bjarke Ingels) et en utilisant le mot « pussy » 48 fois (parce ce que c’est évidemment un donjon…. SEXUEL !). Vargounet nous pond une mélodie de synthé donjonné toute simpliste mais bigrement efficace en fond sonore.

Vous ai-je dit que cet album surprend !?!? Et bien, vous n’êtes pas au bout de votre flabergastage, mes amis ! Sur la prochaine toune, Key to THA MOTHAFUCKIN Gate, on entend pour la première (et seule ?) fois Varg Vikernes RAPPER !!! Ici, c’est Yé qui s’occupe de la prod, fort luxuriante et bling bling, pendant que Louis Cachet crache son fiel dans l’micro… Et malgré l’accent norvégien, le mec a du FLOW !!! Il envoie paitre Emmanuel Macron, les policiers qui ont osé le réveiller un doux matin de juillet 2013, le réalisateur du film « Lords of Chaos » (« One Fake and Sorry SOB, when I think about him, I feel STABBY », de dire le maître incontesté de la savate et du diss, apparement !). Encore une fois le pauvre Euronymous n’est pas épargné… « If I could go back in time, I wouldn’t change a thing… I’d still stab you’ bitch ass a thousand times ». Il se permet même un dig (sympa) à sa femme Marie Cachet, critiquant son récent pot-au-feu racines et courgettes (Yo bitch ! That shit was nasty ! Next time instead, feed me yo’ pussy ! »).

L’album se conclue ensuite sur la pièce de résistance My Beautiful Det Som Engang Var… Ré-imagination du morceau d’ouverture du troisième album de Burzum mais fusionné avec l’esthétique grandiloquente du plus célèbre album de Kanye. Impossible de parler de ce morceau de bravoure. Il faut en faire l’expérience. Quand Pusha T chante « My cancellation INCOMIN, but tha DOLLA to feat on this is too TEMPTIN ! Nigg*, what can I say ? My conscience ain’t shit ; as long as the dough keeps on’ PILIN ! », on le sent au plus profond de notre être…

Donc, SANS PLUS TARDER, vous DEVEZ écouter cette merveille avant qu’il soit impossible de le faire. On s’entend que ça va rester un gros 5 heures sur les internets avant d’être interdit. Vous pourrez cependant vous commander une copie vinyle sur un site Angelfire louche tenu par un dude qui vend aussi du Goatmoon et du RAC.


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critiques

Dødheimsgard – A Umbra Omega

Année de parution : 2015
Pays d’origine : Norvège
Édition : CD, Peaceville – 2015
Style : Black Metal, Progressif, Avant-Garde, Industriel, Jazz?!?, WTF

Le grand bal arctique a commencé à minuit moins 5. C’était sur la plage de Ramberg, dans les îles Lofoten. La mer était agitée de vagues un brin insolites. En fait, les vagues étaient littéralement en feu (si, si !), ce qui recouvrait la plage d’un spectre chatoyant des plus romantique. On avait eu la riche idée de déverser dix mille tonnes de fuel dans l’océan (+ une copieuse quantité de cannabis) et un mec déguisé en une sorte de mime triste et barbouillé de mascara multicolore a sorti une GI-GAN-TESQUE et énooooorme allumette de son sac à surprises (du genre qu’on verrait dans les cartoons), a regardé la caméra d’une moue mi-comique mi-cosmique un petit moment puis a incendié les flots environnants.

Des types en costard, cheveux longs, monocles pour certain, martinis ensanglantés à la main, sont arrivés sur les lieux, tout sourire. Ils étaient suivis par une caravane conduite par des chameaux zombifiés qui contenait une impressionnante quantité d’instruments de musique et derrière, un piano à queue porté par 6 moines nains qui ressemblaient en tout point à ces Jawas de Tatooine que C-3PO détestait tant. Tout le bataclan installé, nos hommes entamèrent leur sound check alors que les convives commençaient à affluer de tous les sens cardinaux. Les môssieurs étaient habillés de manière disparate, mais tous avec élégance. Le style « Cthulhu Vutton » étant très en vogue en cet an de grâce 2142, plusieurs portaient des redingotes en poussière d’étoile noire et/ou des cardigans en peau de pieuvre écarlate. Les hauts-de-forme en chair humaine faisaient presque l’unanimité, bien qu’une partie d’originaux préféraient se parer de Fez électriques aux couleurs changeantes selon l’heure ou le positionnement sur leurs caboches. Les demoiselles étaient magnifiques, robes de viande crue à l’appui, les bras décharnés de toute peau ou muscle, laissant entrevoir le squelette (le summum de la sensualité « nouveau riche » en ce 22ème siècle fou fou fou).

De sa voix impérialement dérangée, Sir Kvohst salua tout ce beau monde alors que le Vicotnik-Orchestra s’apprêtait à lancer leur offensive musicale. Après une brève et séduisante intro toute en mélopées mystérieuses, le groupe adoré des petits et grands se lança tête première dans un de leur morceau de bravoure. Black « Math » Metal cryptique, Jazz enfumé des ténèbres, Goth Rococo, envolées pianistiques Debussy-esque et vocaux de canard égorgé étaient au goût de la nuit ; le tout couronné de passages guitaristiques qu’un certain Fred Frith (musicien du 20ème siècle) n’aurait pas renié. Les invités se mirent à danser frénétiquement sur la Playa recouverte de fumée toxiquement psychotrope. Les hors d’œuvre furent servis (gaspacho de chauve-souris/céleri-rave, foie gras de goéland transgénique, tartare de mygale, joues d’écureuils carbonisées à la torche, yeux de chinchillas faisandés dans le vinaigre noir, purée de légumes extra-terrestre… bref, la classe). Tous se régalèrent en se dandinant le popotin sous les assauts soniques de nos comparses touchés par la grâce, le regard perdu dans l’infini vermeil. La fête allait bon train.

Les pièces de l’orchestre étaient franchement bizarroïdes. Longues, bourrées de dissonances élégantes et de mélodies inextricable, bordées d’ambiances schizoïdes, architecturalement Gaudi-esques, lisses et froides comme le scalpel qui vous caresse l’échine… sans véritable début, ni fin, sans paroxysme euphorique… Elles renfermaient toutes en leur cœur une multiplicité d’autres morceaux sous-jacents qui accouchaient/s’avortaient sans cesse… C’était glacé. Et pourtant grisant et chaleureux à la fois. Dualité magistrale d’une musique qui veut faire la fiesta et vous découper en petits morceaux en même temps. Sous les assauts prog-métallico-gothico-victoriens-impressionnistes, les danseurs étaient maintenant possédés. Certains se tapaient dessus avec des maillets. Des crânes éclataient et la matière grise éclaboussait les convives épars qui s’en délectaient. D’autres se lançaient des duels à l’arquebuse et le tout se terminait bien souvent avec le gagnant qui partageait une bonne bouteille de sauvignon avec le perdant qui lui, empêchait ses tripes de se répandre sur le sable en les tenant d’une main tuméfiée. De la violence gratuite, jouissive mais contrôlée ; du genre qu’on partageait de bonne grâce entre amis consentants.

Vers 1 heure du mat, alors que les muzicos étaient à la moitié de leur set-list, englués dans un passage de piano sirupeux que surplombaient des vocaux « sous hélium » (dignes des premiers disques de Frank Zappa et les Mères de l’Invention, autre groupe antique appartenant à une époque qui n’avait pas encore connu la fusion des dimensions et la guerre céleste qui s’en était ensuivi), des centaines de papillons de nuits géants fondirent d’un ciel orangé-grisâtre et emportèrent certains des invités pour les dévorer grotesquement. Un des aléas de ces nuits post-apocalyptiques. On ne leur en tint pas rigueur car le met de résistance allait être servi et ça en ferait plus pour tout le monde encore présent/vivant. Alors qu’on se régalait de méchoui de Bison de la planète Nibiru et de quenouilles frites (importées d’Italie), le groupe livrait une musique plus introspective, secouée par des relents moyenâgeux, des vocaux féminins séraphiques (une cantatrice albinos s’était emparé d’un micro) et des passages à la guitare vraiment sublissimes.

Les réjouissances reprirent de plus belle alors que la musique prenait des grandeurs orchestrales. On dansait. On riait. On s’injectait des drogues impossibles dans les yeux avec des aiguilles de cristal. On s’égorgeait à qui mieux-mieux. On discutait du guide des restos Michelin de Venus, de tapisserie égyptienne, de la néo-peste qui ravageait Séoul, des tendances à venir en matière de mocassin, de miss Univers 2141 qui était en fait un poulpe géant, du Brodway-Musical dédié à Nyarlathotep (musique composée par un Andrew Lloyd Weber au regard de suie, ressuscité d’entre les morts par les pierres damnées retrouvées dans le lac des suppliciés au Laos). Dans leur désir d’oublier l’inutilité totale de leurs vies et de profiter jusqu’à plus soif des célébrations, les convives n’avaient pas remarqué que la marée commençait à monter… Les flammes encore puissantes que les flots crachaient à qui mieux-mieux s’attaquaient aux habits chics, aux jupons et s’invitèrent bientôt sur la chair… Un véritable tableau vivant de Beksinski se dressait maintenant sous le regard amusé des musiciens, qui étaient perchés sur leur dune, en retrait. C’était devenu une grande mascarade infernale où les danseurs, dévorés par les flammes, la peau carbonisée, les yeux fondants sous la chaleur, continuaient de valser funestement jusqu’à plus soif, jusqu’au bout de la nuit. L’odeur était épouvantable ; une sorte de smog humain avec des relents maltés/sucrés.

Au petit matin, alors que le groupe parachevait une autre compo délurée et rutilante, il ne restait plus sur la plage que des décombres rapiécés : poussière cendreuse et ossements encore brûlants. L’incendie maritime avait cessé. Notre mime plus tôt évoqué arriva avec un balai et un porte poussière et se mit à ramasser toute cette déconfiture post-humanoïde. Un danseur de merengue encore vivant, brûlé au 3ème degré, se faisait déchiqueter par des hyènes affamées. Pendant ce temps, nos musiciens rangeaient tout leur attirail et s’apprêtèrent à quitter les lieux… Le lendemain, ils avaient un mariage à Bergen.


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Taake – Nattestid ser porten vid…

Année de parution : 1999
Pays d’origine : Norvège
Édition : CD, Wounded Love – 1999
Style : Black Metal

Je vois un peu ce premier jet de Taake comme la quintessence du Black Metal norvégien des années 90, l’album qui réussit à réunir en son sein tous les éléments des grands groupes BM de la deuxième vague. Ici, dans cette suite de pièces superbement menées, on retrouve toute la rage glacée de Darkthrone, le côté atmosphérique-mur de son de Burzum (et oui, Varg est le Phil Spector du Métal norvégien !), l’élégance racée de Satyricon, l’efficacité brute et presque poppy d’Immortal, le côté épico-grandiloquent d’Enslaved ainsi que la sophistication et la technicité d’Emperor.

Les Taakeux ne parviennent cependant pas à dépasser en qualité ou en originalité ses ainés mais livrent quand même un genre de best of de tout ce qui rendait le Black Metal 90s aussi magique et singulier. C’est là la grande force de ce groupe sur ce premier opus (et les 2 suivants).

Dès le départ, on nous en met plein les tympans. Riffs qui tuent. Ambiance de fou. Hurlements divins. Chœurs majestueux. Batterie véloce. Et production vraiment géniale, à mi-chemin entre le côté crade lo-fi qui est caractéristique du genre et une certaine forme d’ouverture (ce qui fait qu’on entend même la basse un peu ! oui-oui !). L’album nous jette sa superbe à la gueule titre après titre. Les compositions sont très fortes, empreintes de cette atmosphère sonore obtuse et brumeuse qu’on aime tendrement, tout en demeurant diablement concises, efficaces et accrocheuses.

Pour quelqu’un qui souhaiterait s’initier à ce courant musical qui demeure toujours un de mes préférés, il n’y a pas meilleure porte d’entrée que ce classique mineur made-in-Bergen.


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Darkthrone – A Blaze in the Northern Sky

Année de parution : 1992
Pays d’origine : Norvège
Édition : CD, Peaceville – 2001
Style : Black Metal

Cela se déroule début 1991 dans un petit pays du nord de l’Europe appelé la Norvège… Les gars de Darkthrone viennent de faire paraître leur premier album, « Soulside Journey » (enregistré l’année précédente). C’est un excellent disque de « Death Metal », genre qui a alors la cote dans la scène métallique underground scandinave. Nos musiciens s’apprêtent alors à retourner en studio afin de donner suite à ce premier méfait discographique. « A Blaze in the Northern Sky » arrive dans les bacs en Janvier 1992… et redéfinit tout. Nouveau style musical (Black Metal), pochette noir et blanc à la fois cheap et ensorcelante, production lo-fi à souhait, changement de look des musiciens…. Mais que diantre s’est-il passé en si peu de temps ? Comment comprendre un tel revirement de situation ; un tel changement sonore ? Qu’est-ce qui a fait naître le coup d’envoi discographique du Black Metal seconde vague (probablement la période la plus légendaire du genre) ?

L’influence d’un certain Øystein Aarseth (alias Euronymous) et l’ambiance de son magasin de disques Helvete (lieu de ralliement de jeunes gens très biens) y sont pour quelque chose… En 1991, alors que Gylve Fenris Nagell et Ted Skjellum ne sont pas encore respectivement Fenriz et Nocturno Culto, ils abandonnent complètement le Death sur un coup de tête (et par le fait même, leur maquette de ce qui devait être leur second disque : « Goatlord »). Ils échangent leurs baskets, leurs vestes en flanelle et autre fringues « tendance » contre des blousons de cuir, des ceintures à munitions et… plusieurs tubes de maquillage (couleurs préconisées : le noir et le blanc, seulement). Ils errent dans les bois, se mettent à invoquer le grand cornu, s’inspirent des légendes anciennes… Leur nouveau son ne sera que ténèbres et laideur fiévreuse. Lo-fi, volontairement minimaliste, caverneux, primaire, à milles lieux des fioritures death métalliques d’antan. Le « métal noir », c’est celui-là qu’ils vont essayer de forger maintenant. Et y’a pas à dire, pour un premier coup d’envoi, « A Blaze » est un coup de maître. C’est souvent l’album qui est cité comme celui qui a enfanté le Black Metal moderne.

L’album débute par une intro glauquissime… Une sorte d’invocation aux grands anciens (portée par la voix Fenriz) sur fond de dark ambient rituelle. La tension monte. La voix dérangée de Nocturno rejoint celle de son comparse… Elle est saccadée, acariâtre, maladive, annonciatrice d’un chaos certain. Et puis, tout ceci disparaît soudainement et on se prend le son du Darkthrone nouveau en pleine gueule. C’est « Kathaarian Life Code » mes amis. Un riff d’entrée qui te retourne les entrailles dans tous les sens, lui-même secondé par des blasts de Fenriz (a.k.a. l’être humain le plus cool sur Terre). Morceau long et perfide que voilà, avec ses passages d’une langueur toute visqueuse, ses envolées rageuses et son anti-mélodie glaciale à souhait (riffs acerbes à l’ardoise). Bordel que c’est culte de chez culte ! Les gens de Peaceville devaient vraiment se demander qu’est-ce qui se passait dans leurs enceintes quand ils ont écouté le nouveau disque de ce petit groupe de Death qu’ils avaient signé il n’y a pas si longtemps… À cet effet, le rumeur prétend que face à leur hésitation à sortir un tel truc, Fenriz leur a dit que si ils n’en voulaient pas, les prods Deathlike Silence (l’étiquette d’Euronymous) se ferait un plaisir de l’éditer. Face à ces menaces de défection, Peaceville ont cessé de faire leurs chochottes et ont fait paraître cette merveille funèbre. Et si on se fie au succès interplanétaire du machin en question, je ne crois pas qu’ils regrettent beaucoup cette prise de risque actuellement.

En plus d’être le pilier d’une véritable révolution musicale, « A Blaze in the Northern Sky » est assez unique dans la discographie de Darkthrone en ce sens que la métamorphose du groupe (passant du Death au Black) n’est pas encore complète à 100%… L’album est purement Black Metal par moments (« Katharian », « In The Shadow Of The Horn », « Where Cold Winds Blow ») mais sur les autres pistes, on a droit à une sorte d’hybride divin entre Black et Death. Les rythmiques s’y font plus tordues/sinueuses. Les vieux « tics » d’écriture de Fenriz sont toujours bien présents, mais ensevelis sous dix milles couches d’un brouillard impossible à percer. C’est un des aspects que j’aime le plus de ce disque. L’opus a été enregistré très rapidement ; ce qui est toujours le cas chez Darkthrone. On a donc l’impression d’accompagner la troupe dans leur transfiguration sonore. Nos tympans assistent à la création de quelque chose de nouveau et à l’évolution d’une bête musicale encore à définir. Et c’est proprement fascinant.

« Chéri, les enfants ont encore pigé dans ma trousse de maquillage ! »

Les 6 morceaux ici présent sont des classiques indémodables du genre. Maintes fois copiés/émulés (avec plus ou moins de succès). La BASE de toute une scène. Mais au delà des compositions en elle-mêmes, ce qui fait toute la magie de cet album, c’est son atmosphère résolument unique. Crade, transie, mystique, fantasque, narcotique, crue à l’os. C’est cette atmosphère de « cimetière profané sous la morte lune » qui fait que cette musique semble littéralement nous provenir d’un autre monde… Un monde ancien et austère, peuplé de créatures voraces et de Dieux vengeurs oubliés par les siècles. Un monde où la nuit est éternelle et solennelle ; où l’on se perd dans des forêts psychédéliques recouvertes d’une brume millénaire et dans ces montagnes aux cimes enneigés… Et évidemment, il y a cette pochette d’album qui vient sublimer tout cela. LA pochette par excellence du Black Metal, avec Zephyrous grimé de corpse paint qui semble hurler au crépuscule, le regard habité par ce monde intérieur qu’il s’apprête à nous vomir à la gueule.

Je termine cette critique en y allant d’une banalité tout de même essentielle: si vous vous intéressez au Black ou au Métal extrême tout court, vous DEVEZ posséder cet album de toute urgence !


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