critiques

Swans – The Seer

Année de parution : 2012
Pays d’origine : États-Unis
Édition : 2CDs, Young God – 2012
Style : Expérimental, Post-Rock, Folk, Gothique, No Wave, Blues, Industriel, Drone, Noise, OVNI, Terreur, 21th Century Schizoid Men (& Women)

Tiens… Jusqu’à tout l’heure (et c’était déjà planifié depuis des lustres, je n’avais juste pas trouvé les mots justes pour parler de cette… immensité), j’étais bien décidé à vous introduire enfin aux charmes abominables de « Soundtracks for the Blind », l’autre testament des Cygnes, leur album double de 1996 qui avait mis fin à leur existence jusqu’à la réanimation du monstre dévoreur de mondes en 2010 par son géniteur, le père Gira. « Soundtracks » a été une révélation aussi glaçante qu’orgasmique pour votre humble chroniqueur masochiste… Il y avait TOUT dans cet album-foutoir-déréglé, TOUT ce qui me foutait la trique en musique à cette époque : du noise-rock ravageur qui te décapait la matière grise sans aucune subtilité, du post-rock funèbre qui t’arrachait le cœur à main nue pour passer dessus à coups de rouleau-compresseur (piloté par un Steve Reich réincarné en antichrist dément, au regard de suie et aux lèvres bordées d’écume), du trip-hop technoïde à la sauce Jarboe, du folk tout droit sorti du dustbowl era, de l’indus apocalyptique, du rock nihiliste de fin fond de saloon perdu dans la nuit sans lune d’une ville fantôme du sud du Texas… Bref, « Soundtracks for the Blind » est GRAND. Et il demeurera toujours un de mes albums préférés de tous les temps.

Mais, finalement, après une introspection cérébrale complète et totale, je ne peux me résoudre à en parler (du moins, pas maintenant…), parce que « THE SEER » a décidé de s’imposer à moi par ce soir sur lequel les cieux d’ébène crachent tout leur fiel. « The Seer » est tout aussi grandiloquent que son grand frère… tout aussi aussi colossal, mythique, faramineux… et encore plus noir (était-ce possible ?), encore plus fou, encore plus dépravé, encore plus monolithique, encore plus hypnotique, encore plus TOUT. C’est le disque des Swans post-retour qui s’impose à moi comme leur plus essentiel. C’est un disque-expérience. C’est l’album qui va trop loin et qui s’en moque. Michael Gira et ses acolytes déments vont au delà de vos cauchemars les plus terrifiants. Et ils en raffolent. Visions d’apocalypse, trous noirs dans un cosmos impie, douloureuses hallucinations opiacées qui tarissent le cortex de manière définitive et totale, mathématiques d’une certaine forme de chaos… L’espace temps n’a pour eux aucune importance. Ces missives possédées pourraient durer chacune une heure, un mois, un an… Ils vont au delà du temps lui-même. Ils sont à la recherche d’un absolu qu’on pourrait croire impossible, et pourtant, au fil de ces incantations-répétitives-jusqu’au-boutiste, ils le frôlent périlleusement, et ce, pratiquement en tout temps.

C’te musique, c’est comme une étoile qui s’apprête à éclater en Supernova à tout moment pour détruire absolument tout, mais qui n’y parvient jamais…. Coït interrompu et brutalement vicieux s’il en est. Swans, tout en conservant le son élaboré sur le précédent opus (« My Father Will Guide Me Up a Rope to the Sky »), se cherchent sur ces 2 disques, s’explorent et se scrutent froidement (au bistouri), cherchent à redéfinir l’innommable, se fondent en ténèbres sonores mouvantes, se noient dans le fleuve souterrain de la vie et de la mort, percutent l’irréel dans une course effrénée et sans fin…

L’Évangile selon Michael Gira. Voilà ce qu’est ce « The Seer », ou « le Voyant ». Ça s’ouvre sur « Lunacy », un espèce d’hymne désacralisé et post-apocalyptique qui fait autant penser à du Comus qu’au Nick Cave du début des Bad Seeds, avec en prime Alan Sparhawk et Mimi Parker du groupe Low qui entonnent ces chœurs dédiées à la folie. Dès cette première pièce, on comprend avec bonheur et horreur à quoi on à affaire. Ce son est communion. Ces musiciens sont dédiés à leur art et à cette vision totale et obsessive-compulsive de sieur Gira. C’est compact, lourd, carré, sans pitié et véloce à la fois. Et ça se termine avec cette guitare du sud et notre narrateur qui nous annonce que notre enfance est terminée… Quelle entrée en matière, non de dieu.

« Mother of the World » est juste sans pitié. Cette rythmique, tudieu !!! (la percu est absolument mystifiante). Et dans cette répétition funeste dans laquelle se greffe des éléments faramineux, une voix dérangée et féline vient nous miauler un mantra incongru. Et là… silence. Et respirations saccadées. Puis ça repart comme un train bourré de nitro pour se fondre dans un coda psychédélico-psychotique de cordes acoustiques et de piano désespéré. La finale est vachement « godspeedienne » tout en évitant le sublime pathos de nos Montréalais préférés. « The Wolf » ou le squelette d’un morceau folk perturbé des années 40, avec ces field recordings pétrifiants qui viennent nous annoncer de grandes choses…

« The Seer » arrive. Petite anecdote personnelle. Après une journée intense de canot durant l’été 2012, je me suis endormi (après maintes bières) dans un petit chalet old school sans électricité, en écoutant « The Seer » sur mon lecteur mp3. Quand la chanson titre est partie, avec son délire de cordes quasi noise-celtiques, de cloches, de cornemuse ensorcelée, je me suis réveillé en sursaut et en sueur, dans l’obscurité totale, sans savoir où j’étais ni qui j’étais. Et j’ai eu la chienne en TABARNAK. Le voyant, c’est 32 minutes en suspension dans un vortex d’anti-matière. Ça t’implose dans les oreilles et tu restes juste bouche-bée du début à la fin, un long filet de bave coulant au sol. I see it all, I see it all, I see it all, I see it all, I see it all… Fuck. Je l’écoutes présentement (alors qu’un orage dévaste le ciel nocturne, hachurant l’azur d’éclairs furibonds) et ça me fait encore le même effet. Ce sentiment d’être attaqué par une musique qui n’est plus que bête féroce qui veut te dévorer tout entier, s’agripper à la jugulaire, te vider de ton sang, célébrer ta chair, te pourfendre tout entier, te vomir, te rebouffer puis réduire tes os en poussière… J’aime particulièrement le moment « Home Depot FROM HELL » où on croirait entendre des scies circulaires en pleine action. Et puis cette saloperie prend tout son temps à imposer sa lourdeur dantesque. Chaque moment est gratuit, colossalement gratuit. Sont vraiment inhumains ces mecs… « The Seer Returns » continue l’errance dans cette nuit surnaturaliste et dentelée, avec la participation vocale aussi inouïe qu’inespérée de Jarboe, l’ancienne compagne de Michael Gira et deuxième tête pensante des Cygnes dans les années 80 et 90.

« 93 Ave. B Blues » est le moment le plus Scott Walker (ou « Maman, j’ai Peur ») du disque. C’est en quelque sorte la trame sonore de la rencontre entre Robert Johnson et ce bon vieux Satan dans un carrefour poisseux du fin fond du Mississippi dans les années 30… Dissonances, grincements insolites, éclatements percutants, cordes qu’on étripe, vocaux tout droit sortis d’un mantra indien dénaturé… Totalement habité, c’morceau. « The Daughter Brings the Water », avec sa néo-folk minimaliste et hantée, vint clore le premier CD de belle façon. Je ne parlerai pas du deuxième, tout aussi puissant. Je vous laisse découvrir la beauté spectrale de « Song for a Warrior » (chantée par Karen O), l’efficacité brute de « Avatar » (aucun lien avec le film avec les bonhommes bleus de Cameron, s’inquiète) et les deux morceaux-fleuves vertigineux de 20 minutes et plus qui concluent cette tentative irrationnelle et pourtant réussie qui est celle de nos acolytes : repousser la musique dans ses derniers retranchements.

Un disque comme il ne s’en fait pas. J’ai encore peine à croire qu’il existe.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Cardiacs – Sing to God

Année de parution : 1996
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : 2 x CD, The Alphabet Business Concern – 1996
Style : OVNI, Art Punk, Rock Progressif, Expérimental, Psychédélique, Post-Punk, Pop, Zolo, Frank Zappa et les Chipmunks qui font du tricycle sur les anneaux de Saturne

NOTE D’UNE IMPORTANCE CAPITALE : Cette chronique a été écrite il y a de cela plusieurs années. Elle déplore la discontinuité du présent album ; discontinuité qui est, actuellement (en Février 2024), chose du PASSÉ !!! Avant de célébrer cette nouvelle fabuleuse en dansant un espèce de merengue-technoïde-expérimental-en-9/8 en compagnie de vous-même (tout en vous gorgeant de jus de pamplemousse faisandé), RUEZ-VOUS sur le site du groupe pour vous procurer la discographie entière de ces malades mentaux délicieusement atteints. C’est un ordre ! Ça se passe ici : http://www.cardiacs.net/


Une des plus grandes injustices en ce bas monde (à part la famine, la pollution, la corruption, la maladie, la désintégration du tissu social engendrée par la modernité et toutes ces choses tristes et consternantes, s’entend), c’est que cet album ait été dis-continué et par le fait même introuvable depuis des lustres (tout comme l’intégralité de la discographie du groupe le plus sous-estimé de tous les temps)… Comment la Terre a t’elle pu continuer de tourner alors que la race humaine entière ne chante pas les louanges et les hymnes des irremplaçables Cardiacs ? Ce disque est une incroyable tuerie, un condensé de folie pure, une violente ode au bonheur, un coup de poing souriant en plein visage. C’est le magnum opus de Tim Smith et de sa bande de joyeux lurons déglingués. Dur de définir l’incroyable claque que j’ai pris lorsque j’ai écouté ce disque pour la première fois de ma vie (il y à peine quelques mois) ; claque que tu prendras toi aussi, lecteur curieux et avide de nouvelles sensations musicales. Pour te préparer un tout petit peu : Imagine que Brian Eno époque Roxy Music, les Sparks, les Residents, Faust, XTC, Devin Townsend, Frank Zappa, Carl Stalling (le mec qui composait la musique des cartoons de Warner Brothers) et un quatuor à cordes se retrouvaient enfermés tous ensemble dans un studio pour une semaine, qu’ils ingéraient une importante quantité de champagne, de speeds et d’hélium et qu’ils décidaient de créer un opéra rock chrétien sur le thème du Big Bang. Imagine que le studio est hanté par des milliers de fantômes de lamas qui crachent des confettis multicolores partout, partout, partout… Imagine qu’après avoir joué comme des malades mentaux profonds pendant trois jours, ils se commandent une pizza et que le livreur soit en fait Alvin, accompagné de ses inséparables Chipmunks (qui sont aussitôt recrutés comme « guest vocalists »). Imagine la fin des temps, le dernier jugement, mais avec le sourire. Ferme les yeux et imagine tout ça. Bien… Cela se rapproche à peine de l’expérience que représente l’écoute des deux CDs qui constituent Sing to God.

Rarement disque m’aura autant fait penser à l’acte de regarder des Ciné-Cadeaux sous l’influence du LSD (pendant qu’une tempête de neige cosmique bat son plein à l’extérieur)… euh enfin, aucun autre disque n’a jamais eu cet effet si particulier sur ma psyché. Ce qui étonne, tout d’abord, c’est la grandiosité du truc. Ici, tout est grandiloquence, démesure, opulence du son dans toute sa splendeur. Bref, on ne se prive pas : production en béton, orchestrations raffinées, chœurs déments avec ses voix complètement illuminées qui montent à n’en plus finir (pour notre plus grand bonheur), paroles aussi épiques que débiles (ce chien qu’on appelle Sparky !), guitares rugissantes, solos aussi complexes qu’énergiques, incursions zappa-iennes par ci par là (la fin de « Odd Even » et « Fairy Mary Mag » vont faire vibrer plus d’un fan du célèbre moustachu), claviers surpuissants qui englobent tout, batterie virtuose, piano style « Schroeder de Charlie Brown », orgues, cordes, bandonéons, canons à la Gentle Giant, sans oublier les CUIVRES !!!, mélodies pop sucrées à souhait mais boostées au Metal, rythmiques post-punk, dissonances psychédéliques insolentes, explosions de rires biscornus… Tout ici est GRAND et PUISSANT et DANS TA GUEULE.

Et les morceaux… des joyaux de composition, TOUS. Pas un moment faible à travers les quelques 90 minutes que dure l’album. Après l’intro (« Eden on the air ») qui nous ouvre les portes d’un paradis lysergique, on se frotte à un « Eat it up worms hero » qui donne la couleur… enfin tout le spectre des couleurs des Cardiacs version nineties. Cette pièce, c’est une visite du cirque le plus dérangé de tous les temps (les membres de Queen grimés en clowns décadents et jonglant avec des moustaches géantes, Serj Tankian nu dans un costume de lion tout déchiré, le chapiteau qui a des dents de vampire, des nuages en barbe-à-papa qui surplombent la scène) couplée à un bad trip de champis mais tout ça passé en fast forward. S’ensuit alors « Dog Like sparky », avec toute sa candeur contagieuse, sa structure alambiquée et son côté « refrain de la mort qui tue ». C’est un hymne tellement attachant qui me reste joyeusement coincé dans le cerveau pendant des jours (souvent) mais dont je ne me lasse jamais. « Fiery Gun Hand » est un délire d’une rare puissance, où les voix tarées des tachycardes atteignent des sommets de démence (et ce n’est qu’un début…). Un solo de guitare effréné plus tard et le délire se poursuit avec les insectes et Lassie. Zappa qui joue du Ska dans l’espace avec Tim Burton ? Et pui koi encore !!! À vrai dire le délire ci-mentionné ne s’arrête jamais les amis ! Tout ce premier disque est un long moment de bonheur et d’euphorie qui régale et qui fait peur en même temps (la peur de redescendre brutalement après être monté si haut !). À noter les magnifiques incursions vocales de Claire Lemmon un peu partout ainsi que l’hommage à une des chansons les plus connus de Faust (« je n’ai plus peur de perdre mes dents ») sur « Wireless »…

Le deuxième disque, un tantinet (à peine) plus tranquille par moments, est aussi le plus varié des deux. Ça commence superbement avec « Dirty Boy », morceau é-p-i-q-u-e jusqu’à la moelle et rivalisant avec les moments les plus impossibles du Infinity de Devin Townsend. S’ensuit des morceaux oscillant entre le bordel maniaque du premier CD et d’autres rappelant les travaux plus eighties du groupe mais updatées à leur sauce moderne. Mais il y a tout de même des étrangetés encore plus étranges à travers ce CD : l’élégant et beatlesque « No Gold » avec son espèce de nuage de cordes en suspension, l’audacieux et sombre « Nurses Whispering Verses » qui est presqu’une symphonie à lui tout seul, ainsi que cet espèce d’interlude franchement malsain, « Quiet as a Mouse », qui rappelle « After School Special » de Disco Volante de nos amis californiens préférés (album sorti à peu près en même temps). Patton est d’ailleurs très fan ; il devait d’ailleurs réédité toute leur discographie sur Ipecac, le bougre ! Kes kil attend ?

Bon… Je me suis encore étendu un peu trop… Mais c’est de bonne guerre. Tout l’amour et l’admiration que je voue à cette musique et à ces êtres se devait de sortir un jour ou l’autre. En gros, ruez vous sur ce Sing to God in-cré-diii-ble tout de suite et sur les autres albums du groupe !!!!


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

David Bowie – Low

Année de parution : 1977
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, EMI – 1999
Style : Art-Rock, OVNI-Pop, Avant-Garde, Ambient, Proto New Wave

En 1977, c’est un David Bowie désillusionné, dépressif et amer qui s’envole vers Berlin. Cocaïnomane invétéré, le Thin White Duke veut s’éloigner de la vie trépidante et excessive qu’il mène à Los Angeles. Bowie loue un appartement à Kreuzberg, quartier turc de Berlin-Ouest… dépaysement total et volontaire pour un artiste qui se cherche. L’exotisme : c’est l’autre raison qui explique le déménagement éclair de feu Ziggy Stardust, lui qui est tombé en extase devant ce pays scindé en deux, par ses régimes totalitaires extrémistes et ses sonorités nouvelles qui ont secoué le panorama musical au cours de la décennie (kraut-rock RULZ !). En laissant sa muse s’orienter ou se désorienter à travers tant de richesse et de folie, l’extraterrestre roux va créer ce Low désincarné, première offrande dans une trilogie berlinoise regroupant aussi Heroes et Lodger. La gestation de l’oeuvre se fera en présence de son ami Brian Eno, grand gourou mystique du studio et distributeur de cartes ambigües. Eno sera le grand fouteur de merde (dans le bon sens du terme, s’entend). Celui qui poussera Bowie à prendre tous les risques possibles, à cesser de « normaliser » des chansons qui n’ont justement pas besoin d’être normalisées (des morceaux qui, à priori, lui semblaient trop courts, trop longs ou trop « fucked-up »), à se plonger dans un minimalisme brut, à improviser pleinement, à prévoir quelque chose puis en enregistrer le contraire, à déconstruire la formule à l’intérieur d’elle même, à faire de l’avant-garde tout en restant les pieds posés dans la pop… Mais Eno ne révélera à Bowie que ce qui se trouvait déjà en lui : un expérimentateur né. Iggy Pop sera aussi de la partie, le temps de jouer quelques notes de piano (saoul, probablement) et de pousser la chansonnette de sa voix grave si caractéristique. Parmi les autres acolytes présents lors de ces sessions mouvementées (entre la France et l’Allemagne), on retrouvera aussi le guitariste Carlos Alomar, comparse depuis Young Americans, de même que ce cher Tony Visconti aux manettes.

Qu’en est-il du résultat à présent ? Et bien, Low est le meilleur Bowie, ni plus ni moins. C’est l’album qui, à mon avis, vient confirmer son génie (déjà maintes fois démontré avec les perles discographiques antérieures). Car oui, le caméléon du rock est un génie et ce, même si à travers sa longue et riche carrière, certaines mauvaises langues iront dire qu’il ne fait que singer différents courants musicaux populaires et les resservir dans un emballage différent. Je trouve qu’il est réducteur de penser de cette manière. Bowie prend tous ces styles et réussit à se les approprier – à les transcender parfois même. C’est justement le cas de cet incroyable Low, qui bien que fortement inspiré du Kraut-Rock (en particulier de groupes géniaux tels que Neu!, Kraftwerk et Can), est en définitive un des albums les plus originaux de tous les temps – et aussi un des plus influents. En 1977, un album comme Low est un véritable ovni sonore. Avec son mélange audacieux de pop dérangée, de musique minimaliste et cyclique, d’ambient, de kraut-rock et de « proto-new-wave » (le terme n’existe même pas à l’époque), Low est un des albums-précurseurs ET géniteurs de toute cette vague musicale de la fin des 70s et du début du 80s : New Wave, Post-Punk, Électro Pop, New Age, etc…

L’album se scinde en deux parties distinctes : une première qui réunit 6 pistes de pop mécanique complètement désarticulées et une seconde purement instrumentale, nettement influencée par le minimalisme des John Cage, Terry Riley, Steve Reich et Philip Glass. Les morceaux pop, supportés par une rythmique froide et bourrés de bidouillages sonores (la marque de commerce de Eno), nous font autant penser à la musique des groupes allemands mentionnés ci-haut qu’à du rock 50s et 60s – mais qui fut soigneusement disséqué et ensuite suturé par un chirurgien sonore des plus audacieux. Les paroles supportant le tout ont aussi cet aspect patchwork. À l’époque, Bowie composait ses textes avec la méthode du « copier-coller », recoupant des mots et bouts de phrases de façon aléatoire, un peu à la manière des « cadavres exquis » de nos amis les surréalistes.

La portion instrumentale est quant à elle aussi magnifique que renversante. Bowie n’avait jamais rien fait de tel auparavant. Véritables perles avant-gardistes, ces pièces sont portées vers d’étranges horizons par une tonne d’idées brillantes et une instrumentation bigarrée. Des sons ronronnants et un tantinet vieillots sortant de la horde de claviers utilisés (synthétiseurs, mini-moog, orgue électrique, de même que le légendaire Chamberlin – premier sampler de l’histoire de la musique et ancêtre direct du Mellotron) viennent se greffer à ceux produits par une foule d’instruments disparates (piano, vibraphones, xylophones, harmonica, violoncelle, saxophone, percussions multiples) pratiquemment tous pris en main par Bowie et Eno eux-mêmes… En résulte une ambiance quasi-indescriptible, une ambiance de « création totale »… Mais il est trop dur de résumer l’atmosphère et le génie d’un tel disque dans un paragraphe… On s’embrouille, on bafouille, on est pas clair et on oublie des choses. Allons y donc morceau par morceau !

Speed of life : Instrumental. Superbe entrée en matière qui, dès la première seconde (cette montée de clavier robotique qui est probablement signée mister Eno), nous introduit à l’esthétique sonore de l’album. Des claviers en guise d’instruments principaux, une basse et une guitare groovy qui les secondent de même q’une batterie très post-punk. Court. Minimal. Et terriblement efficace.

Breaking glass : Une chanson pop anti-pop, avec son rythme étrange qui s’arrête constamment, sa batterie au son sourd (autre marque de commerce de l’album), sa longueur (moins de deux minutes) et ses paroles très étranges (« Baby, I’ve been breaking glass in your room again. Listen. Don’t look at the carpet, I drew something awful on it… ») chantées par les voix démultipliées du Thin White Duke. De la pop obsessionnelle compulsive ?

What in the world : Du déjanté comme je l’aime. Un texte complètement éclaté sur l’isolement et la dépression déclamé par Bowie et Iggy (qui font quasiment exprès pour chanter le plus mal possible), le tout ponctué par une guitare acerbe qui tisse son mantra électrique, adjointe insolite d’un délire « gomme balloune » sur un clavier au son ultra-kitsch. Dadaïste-pop à son meilleur.

Sound and vision : La plus belle ballade faussement optimiste et désenchantée du monde (ou « méditations sur la poudre et la paranoïa »). Le gros hit de l’album, aussi (ce qui est étonnant, vu que ce n’est pas nécessairement la pièce la plus accessible). Une sorte de doo-wop mécanique, avec des claviers « kraftwerkiens » et une rythmique hyper-répétitive dont on se lasse jamais (+ le sax de Bowie en prime). De la musique pour rouler sur l’autobahn sous un ciel bleu (bleu bleu).

Always crashing in the same car : Superbe morceau à l’atmosphère très planante. Le côté 50s déstructuré évoqué ci-haut est très présent ici. Du Grease avant-gardiste éthéré.

Be my wife : Une complainte (une autre) sur le thème de la solitude. Peut-être la chanson la plus « normale » du disque, avec son piano honky-tonk fort sympathique.

A new career in a new town : Pièce qui introduit magnifiquement la portion instrumentale de Low. Parfaite juxtaposition de l’harmonica mélancolique à la froideur très électronique des claviers (ou rencontre au sommet : Cluster et Bruce Springsteen).

Warszawa : LE chef d’oeuvre du chef d’oeuvre, selon moi. Une ode impressionniste à Varsovie, ville martyre de la Seconde Guerre Mondiale que Bowie a visité précédemment (et qui lui a laissé toute une impression, comme on peut l’entendre ici). Véritable peinture sonore, « Warszawa », est porté par un air répétitif joué au clavier… un air à la fois immensément triste et extrêmement minimaliste, voir même naïf… À cet effet, pour aller dans le sens de sa vision musicale, Bowie voulait à tout pris s’assurer que la pièce pouvait bien être jouée par un enfant de 4 ans (c’est le fils de Visconti qui valida la condition). Le motif sonore méditatif se répète inlassablement, jusqu’à un paroxysme émouvant (supporté par la voix ténébreuse du Thin White Duke). Il y a quelque chose d’intemporel dans ce morceau…

Art decade : Une jungle sonore électrique étouffante et belle, avec ses espèces de drones en forme de cris de baleines métalliques et ses montées de claviers.

Weeping wall : Terry Riley s’est pointé au studio vers les 4 heures du mat et s’est écrié « Salut les potes ! J’vous ai composé un p’tit quelque chose ! » – On dirait une version assombrie de son « In C » ou du « Music for 18 Musicians » de Reich.

Subterraneans : Des ondées claviéristiques qui tissent doucement une ambiance surréaliste cotoneuse et voilée, des paroles sans queue-ni-tête (« Care-line, Care-line, Care-line, Care-line driving me Shirley, Shirley, Shirley own »), un solo de sax à la sauce « film érotique arty sur l’opium », une basse épuré qui vient répéter quelques sons graves par-ci par-là, colorant le tout d’une teinte nocturne… Un morceau de clôture tout en mélancolie et en profondeur. Lynchien en diable.

Bowie ist KRIEG mesdames-m’sieurs ! Si vous n’avez pas déjà toute la discographie, votre vie doit être infiniment triste (Bon, vous pouvez ceci dit passer outre « Never Let Me Down »).


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Boredoms – Super æ

Année de parution : 1998
Pays d’origine : Japon
Édition : CD, Birdman – 1998
Style : SUPER

Le meilleur album de tous les temps est japonais (je me répète mais… pouvait-il en être autrement ?). C’est le disK qui synthétise TOUT ce que j’aime en musique et qui, en même temps, redéfinit ce qu’est la musique comme forme d’expression artistique libre, synergique et totale… Imaginez vos rêves les plus fous devenus réalités lysergiques, messieurs-dames. Imaginez que vos fantabulations soniques les plus osées/déraisonnables se concertent obsessivement-compulsivement pour devenir une panoplie quasi-infinie d’univers-pour-tympans-opiacés-et-délurés-jusqu’à-pâmoison-orgasmique en 4D… non, en 5D… euh, en 15D + LSD… bah, avec les Boredoms on ne compte plus les dimensions. Cela va au-delà d’une spatio-temporalité que même le cerveau ravagé d’un Philip K. Dick en pleine déréalisation ne pourrait concevoir… Du bonbon grisant pour tous vos sens saturés à 70000000 milles à l’heure… IMAGINEZ : Can, Pink Floyd, Gong, Les Residents et MAGMA qui sont réincarnés en tant qu’enfants-autistes-superpsychiques du projet AKIRA et qui décident de créer une sorte de messe-liesse à l’intention des étoiles. IMAGINEZ ce bon vieux Captain Beefheart qui se la joue soudainement space-rock avec un nouveau Magic Band formé sur Canopus. Ça BRILLE, bordel. Ça grille-les-neurones-brille-brille-mes-frères-et-seuls-amis, nom d’une pipe en bois rond… C’est… meilleur et PLUS IMPORTANT que le meilleur disque de tous les temps… C’est tout simplement BIBLIQUE, ce truc. Et ça à une âme grosse comme un demi-trillion de camions citernes multicolores qui déversent des confettis explosifs-incandescents dans un canyon de lumière pure. C’est l’expression SUPRÊME de ce QU’EST la musique psychédélique dans toute sa splendeur tellurique. Aussi intensément rigoureux que Strav sur son Sacre divin, aussi ROCK-pur-jus que les Stooges à leur époque proto-punk triturée de saxophones acides, aussi AVANT-PROG qu’un CAN qui se refuse toute catégorisation, aussi délicieux qu’une orfèvrerie Beach Boys-esque à la graisse de renoncule, aussi tribal que des folies balinaises au GAMELAN, aussi planant que le Floyd des débuts dada-beat… OH !!! They dId the MASH !!! they DiD the MONSTER MaSh (HAPPY-Godzilla in tha house, avec des lunettes de Soleil rose-vermeille-poilues qui se la joue gangsta dans un néo-Tokyo imaginaire composé à 84,35% de tendre et juteux ananas) !!!!

J’ai découvert les Boredoms grâce à John Zorn, ce sympathique saxophoniste-compositeur-avant-garde-folichon-new-yorkais, qui utilisait les talents vocaux un brin particuliers de Yamantaka Eye (chanteur/compositeur des Boredoms) pour son projet GRIND-Jazz Naked City (à découvrir de toutes urgence pour les fans de musique violente, hyper technique et aventureuse). J’ai tout de suite été séduit-bluffé-terrifié par ces cordes vocales élastiquement vôtres… Ce n’était plus du chant. Ça allait au delà de tout ce que les Mike Patton, Björk, Scott Walker, Diamanda Galas, Enrico Caruso, Billie Holiday, Screaming Jay Hawkins et Tom Waits de ce monde pouvaient se permettre… Logiquement, dès que j’ai su que le mec avait un groupe bien à lui, votre détective au sourire si carnassier est allé à la découverte, sans peur ni regret. Je dévalai d’abord les pentes sinueuses d’un « Chocolate Synthesizer » (paru en 1995) magistral de « fuckitude » punk-noise-japonisante-KAWAÏ, dernier petit joyau de leur période première mais qui laissait entrevoir les débuts d’une musique plus « construite », tout en ne perdant rien de ce qui rend la musique de ces emmerdeurs irrévérencieux si attachants : la LIBERTÉ. De la grande musique de CRÉTIN-GÉNIAL. Le stop suivant dans la grande tournée des mondes inexistants serait ce « Super æ », l’oeuvre de transition SUPERlative entre le vieux-Boredoms et le Boredoms-nouveau (exit la TERRE, bande de petits truffions).

Track-by-track, mes chers amis. Mais avant, pour vous mettre dans le contexte : un doux matin de Décembre, vous venez d’apprendre en z’yeutant la célèbre émission « Salut ! Bonjour ! » de L’E-X-C-E-L-L-E-N-T-E chaîne télévisuelle TVA que des scientifiques ont découvert l’existence de vortex intemporels (au Brésil et en Papouasie-Nouvelle-Guinée, plus précisément) qui mènent vers des dimensions jusque là inconnues… Et suite à cette annonce renversante, l’animateur-maison préféré des dames Gino Chouinard se met à danser frénétiquement une espèce de samba-expérimentale décadente « live » à la téloche. Et HOP ! Brutalement, comme ça : Gino se transforme en un Brocoli Géant… SACREBLEU !!! Un petit zapping à la BBC Newz et on nous dit que la première équipe d’explorateurs revient tout juste de sa première investigation dans ce macrocosme bordélique et ont rapporté, entre autres, des légumes-racines électriquement chargés (des genres de topinambours irradiés qui brillent dans le noir), des épices qui incendient les palais humains d’une manière jusque là insoupçonnée, de la fourrure de chacal étoilé eeeeetttttt surtout… un CD offert par un grand sachem perché sur une butte recouverte de gazon violet et de plantes carnivores. Ce disK serait l’occasion de découvrir la culture musicale de cet autre monde.

Super You : Accrochez vos écouteurs. Left-right-left-right. Ces divigations sonores introductoires se balancent d’une oreille à l’autre. Les sons sont aspirés, ré-aspirés, re-vomis. La vitesse change, double, triple, ça ralenti, ça va plus vite. Et soudainement, un gros riff de stoner acidulé vient faire irruption. Et lui aussi est aspiré à son tour dans un trou noir béant. Perte de repères. Trip hallucinogène de champis sur la montagne chauve pendant qu’un espèce de dude japonais à rastas t’actionne son chèche-cheveux thermodynamique à transmodulations variables à deux millimètres des oreilles. Black Sabbath sur les speeds dans une sécheuse à dry-spin. Jam band d’électro-ménagers. L’équivalent musical de se retrouver dans un blender branché sur le 110. Et cette finale percussive en forme de choucroute aux ogives me régale à chaque écoute jouissive.

Super Are : Les Boredoms qui s’adonnent à une certaine forme de New Age post-cosmique… Terry Riley qui mange des cierges d’églises au pesto pendant que des Incas se tartinent le corps avec de l’encens liquéfié. C’est terriblement beau et apaisé, surtout après ce premier morceau en forme d’infarctus. Notre bon ami Yamantaka nous susurre un mantra divin (« You aaaareeeee !!! »). Ça part en tribalo-kek-chose. Et la lourdeur électrique mal calibrée revient nous frapper en pleine gueule. Des tsunamis de larsens de guitares investissent notre cortex pendant que le mantra se poursuit. Interprétation kraut-rock-libre mettant en scène Magma et Sonic Youth + 700 batteurs. Dieu que j’aime le côté on-ne-peut-plus-percussif des Boredoms, dignes transfuges de Stravinski ci haut mentionné.  Le tout se conclut par ce torrent de voix qui agrémente l’album par-ci par là.

Super Going : Un TRÈS GRAND moment de musique… et possiblement mon morceau préféré d’un album qui n’a pas pourtant pas fini de nous surprendre… NEU! sont de retour en version bouddhiste-goa-trance les potes ! Possiblement le plus grand morceau de rock germanique de tous les temps… et créé par des Japonais ! Ils ont out-germanisés les Allemands les vils salauds ! De la grande musique tribalo-ritualistique-répétitive où la candeur bon enfant rime avec une certaine forme de violence rythmique sans égal. Un squirting orgasme infini mis en musique. Ça dure 12 minutes mais j’aurais pu en bouffer 700 000. Et quand on pense avoir finalement commencé à intégrer-digérer le détraquant délire et ses effets-spéciaux-psycédélicos-modulaires, il y a un espèce de revers totalement inattendu qui part-en-couilles-rythmiquement-parlant. L’aspirateur magique des Boredoms (qu’on peut maintenant considérer comme membre à part entière du groupe) se remet de la partie et syncope le tout. Un cri de bravoure héroïque fait repartir nos héros vers d’autres contrées acidulées. On termine dans un tel chaos, un essoufflement logique où les respirations des instruments qui pourraient s’apparenter à des chants de gorges se fondent dans un code morse approximatif.

Super Coming : HOLY FUCKIN SHIT que j’aime ce morceau !!!!!!!! Une guitare à la Faust introduit une scène de rue dans une Afrique de l’Ouest transposée dans la galaxie EGS-zs8-1. Il y a du Capitaine-Coeur-de-Boeuf dans l’air alors que Yamantaka fait sa meilleure personnification du célèbre chanteur-peintre texan. Vocaux d’homme des cavernes sur un trip d’inhalation d’essence, offensives guitaristiques noisy-licieuses qui virevoltent un peu partout dans l’éther, batterie ultra binaire rappelant le « It’s a Rainy Day (Sunshine Girl) » de Faust + une basse toute en pesanteur qui l’accompagne avec brio, chœurs mescalins venant porter renfort au soliste-en-transe, cris déments dans la nuit sauvage… Puis cette finale plus Can que Can-tu-meurs (ça me rappelle leur « She Brings the Rain »). Une autre chanson (?) de 12 minutes stupidement géniale OU génialement stupide, c’est selon.

Super Are You : La seule pièce qui rappelle pas mal l’ancien Boredoms schizoïde, avec un début tout en ribambelle-dada-punk triturée par les adorables hurlements post-juvéniles de Eye, ces synthés kitschounets de série Z qui pondent des sons atrocement merveilleux, cette batterie iconoclaste où vient s’ajouter une collection de casseroles, cette guitare désaccordée (qui n’en a d’ailleurs vraiment rien à foutre d’être désaccordée). Le maître mot est FUN. Des explosions, des changements de styles à toutes les 2 secondes, des mélodies complètement autistiques, du gros bruit qui tache, des amplis ultra-cheap qui défoncent, des instruments-jouets à foison (ToyS R’Us meets the AvAnT-GaRdE). on dirait Mr. Bungle mais si ils étaient Japonais. Tellement con. Mais tellement bon. On pourrait écrire une thèse de doctorat sur cette pièce et tout ce qu’elle contiendrait, c’est le mot « SUPER » 300 000 fois ainsi qu’un bout central de 53 pages où ce serait juste indiqué « AAAAAaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaAAAAAAAAAAAHHHHHHH !!!!!! » à répétition (en plusieurs polices différentes) + le dessin d’un coati à nez blanc qui joue de la flûte traversière en lançant des rayons lasers avec ses yeux.

Super Shine : La culmination grisante de tout ce que les Boredoms ont élaboré jusque là… En ouverture : le bad trip d’un Nintendo 8-bit. Vient ensuite la rythmique suprême, point d’ancrage de la pièce. Une rythmique qui serait en fait cousine distante d’une du Tago Mago de Can, mais avec un aspect africain (voir même reggae pour la basse) en plus. Cette rythmique de fous grandit, grossit, s’intensifie… Viennent se greffer différents éléments formidables, comme ces voix possédées par la joie d’être content d’être satisfait d’être heureux. Ça se distortionne tout autour, les claviers qui vrombissent, se dilatent, la musique s’entrechoque, se disloque en elle-même. Mais ya toujours la rythmique au centre qui elle n’en démord pas… C’est la folie messieurs-dames !!!! Des papillons gros comme des manoirs volent partout à travers ça, j’vous le dis. C’est Super Papillon leur chef, un Super-héros qui a été mordu par un papillon radioactif quand il était jeune. Il a un masque HALLUCINANT et des ailes en acrylique pure. Et puis il y a des moines tibétains qui se balancent aussi sur leur bol chantant. Et n’oublions pas l’homme avec une tête de nénuphar, avec sa cravate biconcave, ses gants de vaisselles toujours ajustés, sa montre arc-en-ciel prête à mordre des pissenlits à tout moment. La peuplade des fougères vient se joindre à la cérémonie néo-païenne qui a lieu près du Mont Fuji, à 4 heures du matin. On a décidé de faire frire la montagne. ou la faire « rire », je sais plus trop… Putain, j’ai échappé mon briquet.

Super Good : Miraculeux coda ambiant-prog-jazzé…. Parallèle à faire avec le dernier truc sur M.D.K. dont le nom m’échappe toujours. C’est beau en diable. C’est un peu la dernière scène de Aguirre de Herzog, avec les singes capucins sur le radeau qui flotte sur un Amazone surréel. Grésillements doucereux de matière grise. Comment prenez vous votre âme ? Tournée, le jaune intact s’ilvousplaît !

Bref… Je me suis égaré parce que ce disque est une substance illicite en soi. Son écoute est dangereuse et rend même dépendante à deux choses en particulier : la liberté et l’imagination. Super ae est plus que le super meilleur disque au monde entier. C’est l’expérience sensorielle d’une vie. C’est un monde où il fait bon se perdre ; où en fait on se perd délicieusement un peu plus à chaque fois. Avec les Boredoms, on sourit à la vie. Les couleurs sont plus belles. Les femmes sont plus belles aussi. La bouffe goûte meilleure. L’air est plus pur et le bruit du vent peut nous émouvoir. La magie existe encore. Si quelque chose d’aussi merveilleux peut exister et bien on se dit qu’on est chanceux de pouvoir faire parti de ce grand TOUT incommensurable qui nous abrite.

Best thing ever.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Can – Tago Mago

Année de parution : 1971
Pays d’origine : Allemagne
Édition : SACD, Mute – 2005
Style : Krautrock, Rock Psychédélique, Stockhausen-Prog, Funk Extra-Terrestre, OVNI

Je ne passerai pas par quatre chemins : Tago Mago est un de ces monuments emblématiques de la musique du 20ème siècle qu’il se faut de posséder. C’est un disque essentiel à toute discographie (et ce, même si vous avez uniquement du classique ou du reggae dans vos armoires). Cet album dépasse tout, confond tout, détruit tout ; toutes les limites et frontières musicales possibles… Rock psychédélique, prog, musique concrète, pop, proto-électronique, free jazz, musique tribale (celle qui est enfouie dans les zones les plus reculées du cerveau humain et ce, depuis des siècles). C’est un énorme morceau de bravoure, de folie, d’expérimentation brute, de plaisir, de rêve, de cauchemar, d’euphorie, de noirceur et de transe (surtout). C’est ce qui en musique s’approche le plus de l’envoûtement voodoo. C’est un truc 10 ans en avance sur son temps (voir même mille). C’est le Disco Volante des jeunes années 70. C’est aussi probablement le Sgt Pepper du Kraut-Rock – l’album qui représente le mieux l’étendue de ce genre musical influent qui n’en est pas vraiment un. C’est la musique que produirait des psychiatres qui bossent à l’aile des schizos si ils formaient un groupe de rock avec leurs patients les plus atteints (ce mélange génie-démence-rigueur-liberté qui marche à tout coup). Ça peut être la porte d’entrée à un million de trucs qui peuvent changer la vie d’un mélomane : le kraut-rock, le prog, la musique classique moderne, la musique électronique, le math-rock, la musique tribale (de tout pays), etc… J’insiste : vous devez au moins expérimenter une fois dans votre vie les méandres de Tago Mago. Vous allez peut-être adorer. Vous allez peut-être détester. Mais surtout, vous n’en sortirez pas indemne, je vous le promets.

Il ne faut pas passer sous silence que ce deuxième album souligne l’arrivée officielle de Damo Suzuki en tant que chanteur de Can (on l’avait entrevu sur l’excellent Soundtracks…), un changement majeur dans l’histoire du groupe, qui ne sera plus jamais pareil après le passage de cette tornade vocale humaine incongrue. Ce sympathique cinglé de service avait quitté son Japon natal (un pays riche en fous de toutes sortes) quelques années auparavant pour faire le tour de l’Europe, guitare à la main – histoire de faire un peu d’argent de poche. Remarqué dans les rues de Munich par Holger Czukay et Jaki Liebezeit alors qu’il exerçait son art (ça devait détonner des autres chansonniers), il est invité à se produire avec le groupe le soir même (voilà un concert auquel j’aurais aimé assister !). C’est le coup de foudre psychotronique instantané ! Armé de ses cordes vocales supersoniques, le jeune Suzuki vient accentuer et colorer l’intensité déjà palpable de la musique de Can. Grand improvisateur usant de son organe vocal comme d’un instrument polymorphe, Damo chante comme un possédé sur Tago Mago. Il chuchote mystérieusement par moments, hurle grotesquement par d’autres, créé sa propre pièce de théatre « Nô » sur l’acide, imite parfois le bruit d’un poulet qu’on étrangle à mains nues, chante dans des langues inconnues qu’il invente à mesure mais qui sont pourtant géniales (forcément, en tant que fan de Magma, ça vient me chercher). Bref, Damo devient par le fait même une part intégrante du son du groupe et restera avec eux pour ce qui est considéré par beaucoup comme leur meilleure période créatrice.

Holger Czukay et Damo Suzuki

Imposant album-double de 70 minutes, Tago Mago débute sur les chapeaux de roues avec l’incroyablissime « Paperhouse » : une brève intro space faîte en ondulations de claviers et on est tout de suite projeté au pays de la rythmique qui tue. Cette rythmique insoutenable, marque de commerce de Can, vient nous happer, nous ensorceler, et ne nous lâchera pas avant la fin de l’album (à part à quelques moments de folie atonale). Ce qui débute comme une sorte de ballade prog acide et amère devient une montée des plus hallucinantes (de quoi faire rougir la plupart des groupes de post-rock), portée par le délire ordonné (encore une fois le parallèle folie-raison) de cette guitare psychée jouée à perfection et de cette batterie venue de l’au-delà. Je tiens à préciser : bordel que cet album ne sonne pas « 1971 » ! Dès que cette pièce d’ouverture atteint son apothéose, on tombe dans le trouble avec « Mushroom », mystérieuse pièce qui porte en elle son lot de mystères indomptables… On sent le malaise sous-jacent à travers la rythmique proto-industrielle, cette basse funky et sombre, ces percussions recouvertes d’échos et de réverbérations et les hurlements imprévisibles de Damo. L’ascension du délire se poursuit avec l’incroyable « Oh Yeah », qui débute avec le bruit d’une explosion nucléaire que semblait nous annoncer « Mushroom ». En parlant de « Oh Yeah » : jamais titre n’aura aussi bien porté son nom. En écoutant ces 7 minutes de pur génie, j’ai juste le goût de me mettre à danser aussi frénétiquement que maladroitement et de HURLER le titre de la chanson à tout rompre entre les murs de mon bureau, tel un beau criss de cave (ah… la magie de la musique !). Ça débute avec possiblement la rythmique (le mot le plus sur-utilisé de la chronique) la plus bandante qui soit, agrémentée de quelques couplets chantés par Damo mais dont les bandes sont jouées à l’envers… On sent que ça monte vers quelque chose de grand, d’incompréhensible, de « plus fort que toi »… puis la musique s’arrête soudainement, et repart de plus belle avec cette fois une guitare bluesy interstellaire à l’appui et des vocaux anglo-nippon-what-the-fuck. Dantesque ! Ce petit chef d’oeuvre pourrait facilement être le climax d’un disque déjà parfait mais le plus fou reste encore à venir (oh que oui !).

« Halleluhwah », du haut de ses presque 20 minutes, est une jungle sonore où il fait bon se perdre. Ce beat, mon Dieu, CE BEAT ! Le Funk a été invité au rave tropical et il a amené ses potes jazzmen le temps d’interludes savoureux au piano. À part ces passages plus tranquilles, cette pièce est surtout l’heure de gloire de Jaki Liebezeit, Dieu-percussioniste de son état. Le beat qu’il produit (ainsi que ses variations multiples et virtuoses) se trouve à être le coeur du morceau, sa colonne fondatrice à laquelle vient se greffer une foule d’éléments disparates savoureux… comme ce violon déchaîné, ces claviers psychédéliques qui sont aussi cheap qu’inquiétants, cette basse sourde et bien sûr Damo dans toute sa gloire caractéristique. On tombe ensuite dans la portion plus extrême et expérimentale de Tago Mago, avec « Aumgn » et « Peking O »… Bienvenue dans un enfer stockhausenien des plus pétrifiants et où toute forme de mélodie disparaît dans les limbes. « Aumgn » est une sorte de collage ambient qui pourrait faire office de trame sonore à un film préventif sur l’usage du LSD. Il ne fait pas bon de s’endormir en écoutant cette portion du disque… Les rêves qui s’ensuivent sont, disons le, plus ou moins traumatisants. On navigue ici à travers une brume sonore épaisse qui est l’amalgame d’une tonne d’effets sonores de studio (signés Irmin Schmidt), de field recordings de chiens qui jappent, d’impros musicales sur le thème du « cirque dérangé » et surtout de cette voix, sinistre au possible, qui repète inlassablement AUUUUUUUUUUUUMGN (Aleister Crowley in DA HOUSE). Dans le genre « maman, j’ai peur », « Peking O » est elle aussi dure à battre. C’est certainement le morceau le plus psychiatrique de toute la discographie de Can. Trop dur de parler de cette chose époustouflante… sinon que c’est probablement un truc que les membres des Boredoms ont écouté à répétition à leur adolescence.

Tago Mago revient à une certaine forme de normalité avec le dernier morceau, « Bring Me Coffee or Tea », sorte de ballade-transe brumeuse qui vient clore à merveille ce périple sonore des plus audacieux. Et il est vrai qu’après avoir fait le tour de 8000 galaxies le temps d’un album, il est bon de se réconforter avec une bonne tasse bien chaude… et de se demander si on y replonge tout de suite tête première… car ce disque est une drogue. Ce n’est plus de la musique comme on en entend normalement (avec de jolies mélodies et des belles idées). Non. C’est de la « matière sonore brute, libre et savante » qu’on s’injecte dans les tympans avec plaisir. Deviendrez-vous accros comme moi ?


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Exuma – Exuma

Année de parution : 1970
Pays d’origine : Bahamas
Édition : CD, Repertoire – 2003
Style : Freak Folk caribéen des ténèbres, Psychedelik-muzik, Junkanoo, Calypso, TRIBAL, Outsider Art, OVNI

Dieu, Satan, Shangô… ils sont dans ma tête à tout jamais ; se délectent de mes péchés, de mon âme tarie, de tout mon être perfide… Les percussions tribales sont terriblement lourdes ; mes visions plus fantasques que jamais. Je perçois les lumières multiples que seul le troisième oeil  peut saisir dans la nuit opaque. Visions de zombies putrides, rituels vaudou, sacrifices humains, fantômes psychédéliques, électriiiiiiiiiictié ET étoiles qui virevoltent à vitesse grand V, se percutent en supernovas, s’inversent en trous noirs qui m’avalent l’esprit un peu plus à chaque fois…. ÇA VA VITE ET LOIN EN MOI. Grand prêtres squelettiques se déhanchants follement autour du feu originel. Grimés comme les morts qu’ils incarnent à merveille. Parfois visibles d’un coin d’iris, parfois indiscernables. Leurs yeux noirs brillant de milles galaxies fabuleuses et pétrifiantes. La grandeur absurde de cet infini qui n’a pas fini de me ravager. Ils marmonnent des merveilles d’obscurantisme, animent la chair faisandée… boivent l’ayahuasca à grande lampées dans ces crânes pas tout à fait décharnées faisant office de coupes… se livrent à des vérités ancestrales que mon pauvre cerveau de blanc-bec peine à comprendre dans leur globalité étourdissante… Ils rigolent et jacassent dans un argot coloré alors que la fumée opiacée recouvrent leurs silhouettes émaciées. Ils rient, crient, pleurent… et ils chantent. Oooooh. Ils chantent mes frères ! Et c’est beau. Inquiétant comme une plaie ouverte et infectée, certes, mais triste, TRISTE…. et beau, surtout. Le spectre des orishas les accompagnent dans cette danse macabre et me vrillent les sens.

Je ne suis plus tout là depuis quelques lunes, prisonnier de cette jungle maudite. Ils sont venus me trouver sur ces rochers, alors que j’étais affaibli, entre la vie et les étoiles. Horribles et délectables souffrances que je traverse présentement grâce à eux… j’ai marché sur les chardons ardents. Mes talons noircies en sont ressortis glacés d’une étrange façon… La peau recouvrant mon entité corporelle n’étant plus une nécessité, ils ont commencé à la retirer petit à petit pour s’en délecter… Des oreilles de criss…. ça sent comme les oreilles de criss alors que ça grésillle sur le feu de bois !!!!!

Les drogues liquides qu’ils me font boire ou m’injectent m’ont donné le 3ème oeil… Et je crois qu’un quatrième me pousse dans la paume droite. Je vois de partout maintenant. Plus de jour. Plus de nuit. Plus de réalité. Plus de spatio-temporalité. Les grands anciens sont venus se nourrir à même mes souvenirs. Je délire grave. Et je sais que cela n’aura pas vraiment de fin car il n’y a plus de début maintenant.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

White Noise – An Electric Storm

Année de parution : 1969
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, Island – 2007
Style : Psychédélisme, Électronique, Avant-Garde, Pop Perverse Damnée et Folichonne, Tape Music, OVNI, Disque WTF

Dans les grands chef d’oeuvre ovni-esques méconnus des sixties acidulés/enfumés, il se dresse là ; non pas sur le trône mais juste à côté… C’est plutôt le fou du roi c’disque. Un clown moqueur mais damné, le visage (mal-rasé) barbouillé d’un maquillage approximatif qui sent pas très bon, les cheveux en broussaille, la gueule pleine de dents pourries, le regard absent. Un clown qui aime autant raconter des blagues salaces/déplacées en faisant de ridicules pirouettes que faire des ballounes AVEC des animaux (plutôt que l’inverse). Un chic type, quoi.

Quand je pense à la musique qui alimente le mystérieux univers des rêves et des cauchemars, je ne peux m’empêcher de penser tout de suite à ce premier opus subversif de White Noise. On tient là un véritable bad-trip sonore comme il ne s’en faisait tout simplement pas à l’époque (et même après, du moins pas dans cette forme bien particulière)… Il y a tout sur ce chef d’oeuvre de musique sombre et hallucinée : de la pop de chambre parfaite, du proto-électronique bien barré, du psychédélisme, du dark ambient, de l’humour, de l’horreur, du sexe, du plaisir, de la folie à foison, des atmosphères incroyables ainsi que des expérimentations sonores diverses (du sampling, utilisé aussi à outrance pour une des premières fois, en passant par l’impro et par un travail de post-production incroyable qui met beaucoup d’accent sur la stéréophonie).

Ce disque est une perle noire oubliée dans les brumes du temps – un vrai petit bijou soixante-huitard qu’il fait bon découvrir aujourd’hui et qui n’a rien perdu de son pouvoir incantatoire. J’imagine à peine la claque qu’on prit ceux qui l’ont acheté à l’époque de sa sortie mais d’après les commentaires que j’ai lu sur le net, cet album a été une source de crainte et d’incompréhension pour bien des gamins en 1969-70. C’était le disque de papa ou du grand frère drogué qu’on avait peur d’écouter, pensant qu’on allait être possédé par un esprit malveillant ou un démon vespéral…

An Electric Storm est surtout l’oeuvre de David Vorhaus, un des grands pionniers de la musique électronique. Vorhaus était d’abord et avant tout un contrebassiste classique mais c’est son passé dans les sciences physiques (domaine d’étude dans lequel il a gradué) et son background d’ingénieur électrique qui l’ont poussé vers le monde de la musique électronique. White Noise est né lorsqu’il a rencontré Delia Derbyshire et Brian Hodgson, qui formaient alors un groupe appelé Unit Delta Plus (les deux comparses travaillaient aussi à la BBC Worshop et sont entre autres responsables pour la création du thème de la culte émission Dr. Who !). Le trio créé son propre studio dans Camden (le nord de Londres) et se met à expérimenter avec du matériel à la fine pointe technologique de l’époque, dont le fameux EMS VCS3, premier synthétiseur de fabrication anglaise… Rapidement, les 3 acolytes se font remarquer par Chris Blackwell, leader du prestigieux label Island, qui les signe et leur donne une avance de 3000 livres pour l’enregistrement DU disque qui va populariser la ME (finalement, il n’en sera rien, et ce même si l’album s’est relativement bien vendu). Il y a alors un buzz important autour de la musique électronique ; on peut penser au premier album des Silver Apples ou au seul opus de The United States of America, avec lesquels An Electric Storm créé une sorte de trilogie non-officielle de la ME expérimentale de la fin des 60s.

David Vorhaus

C’est à New York que Vorhaus décide d’aller enregistrer son oeuvre maîtresse, choix judicieux s’il en est, parce qu’à l’époque, la grosse pomme est l’endroit-clé pour l’avant-garde. Ya le Velvet évidemment, mais aussi les disques ESP, les ci-haut mentionnées Pommes Argentées, ainsi qu’une scène de Free Jazz incroyablement riche. L’enregistrement est long et laborieux (c’était l’album avec le plus de samples à son époque, bien qu’il a du être largement dépassé par DJ Shadow et les Avalanches dans un lointain futur!), tellement que le boss de Island perd patience et finit par exiger le produit fini, ce qui fait que la dernière piste (le terrible « Black Mass ») a été improvisé en une nuit qui a du être passablement épique. Le résultat final ? MiNd=FuCkInG-BlOwInG !!!

L’album commence tout en douceur, dans les réverbérations de « Love Without Sound », génial morceau de pop atmosphérique brumeux, planant et bourré d’effets que n’auraient pas renié les bon vieux Residents (sauf que là, c’est au moins 5 ans avant les Residents). Le tout est cotonneux à souhait mais on sent pointer le malaise déjà… Des pleurs féminins, des rires bizarroïdes, des bruits de torture. On comprend alors le trip de White Noise : déconstruire la musique pop à l’intérieur même de la dite formule. Cette première face du disque sera donc dédié à ce noble but. Vient ensuite « My Game of Loving », rencontre au sommet entre Brian Wilson et Luc Ferrari. Un thème génial qui fait très film d’espion sur acide est porté par des voix célestes et des percussions iraniennes mais se voit entrecoupé succinctement par des voix de femmes françaises et allemandes (les voix de la tentation!). S’ensuit alors une orgie en studio. Oui-oui. Une vraie partouze gémissante, avec cris de jouissances passés dans le malaxeur de Vorhaus qui, tel un François Pérusse des ténèbres, joue sur les sons pour rendre le tout assez malsain… Retour alors à notre mélodie initiale qui cette fois sonne plus étrange que tantôt (le maestro joue avec nos cerveaux). Et on revient alors à l’orgie qui se voit maintenant greffée d’un aspect Bondage-SM pétrifiant (avec sons de vent occulte et solo de batterie en prime). C’est fou qu’un tel passage ait pu passer sans être censuré à l’époque ! Le morceau se termine sur un ronflement, comme si tout jusqu’à présent n’a été qu’un rêve opiacé…

S’ensuit alors le très siphonné « Here Comes the fleas », première pièce que j’ai entendu du projet et qui saura séduire les fans de Mr. Bungle par son aspect hyper diversifié et folichon. C’est certes un morceau plus léger et rigolo mais ça parle quand même d’un mec qui n’a absolument rien lavé chez lui (y compris son propre corps) depuis six semaines… « Firebird » est la perle ouvertement pop de l’album. Sorte de délire lysergique à la sauce Beach Boys qui reste solidement scotché dans la matière grise pendant des heures (avec son espèce de chant de sirène en arrière fond).

Delia Derbyshire

Retour aux ténèbres avec le dernier titre du premier côté du disque, l’intrigante « Your Hidden Dreams »… Les vocaux féminins sont aussi magnifiques que mystérieux, et rappellent par moments ceux de Björk, notre Islandaise préférée. Les paroles semblent jouer sur l’aspect diabolique et tentateur de la femme, un thème récurrent sur l’album (c’est elle qui a bouffé la pomme après tout !) :

Why do you let it hold you?
Life must be lived in full view
In every sin there must be pride
Your hidden dreams can’t be denied
Take me, and you’ll begin to understand.

Ces vocaux sont murmurés comme un secret terrible… La musique qui accompagne ce récit est parfois tranquille (mais on parle d’une tranquilité pleine de menaces obscures) et parfois s’emballe pour devenir inquiétante à souhait (cette batterie pleine de reverb qui joue les marteaux piqueurs, ce piano étrange, ces cordes angoissées…). Tout ici nous prépare magnifiquement pour ce qui va s’ensuivre sur l’autre côté : l’enfer.

« The Visitation » surprend à la première écoute… Du indus/dark-ambient en 1968-69 ? Le tout commence comme ça, en tout cas. Une montée horrible et bruyante qui s’achève sur un long cri perçant. Et le mantra se fait alors entendre, plus lugubre que jamais : « Young girl with roses in her eeeeeyes ». On s’imagine bien le Donovan de la pochette de « A Gift From a Flower to a Garden » susurrer ces paroles dans un champ de maïs en plein milieu de la nuit (brrrrr….). Les paroles et les sons semblent relater la fin tragique d’un couple à travers un accident de moto assez sanglant où le jeune homme est tué… Mais attention, l’aspect fantomatique, c’est que l’histoire est narrée par le conducteur qui revient d’entre les morts pour « visiter » sa douce encore en vie. Tout cela est accompagné par des bruits de motos spectraux, des pleurs de jeunes filles, le sons des cloches et des montées proto-industrielles… Ce morceau est un putain de chef d’oeuvre hallucinant et totalement en avance sur son temps tout en étant pourtant étrangement emblématique de son époque.

Trouvez pas qu’il fait peur vous ?

On finit le tout avec une belle petite messe noire dont le thème initial me fait penser, je ne sais pourquoi, à une version vocale du thème du stage de Bowser dans Super Mario 3. Sur cette longue piste improvisée, White Noise recrute l’excellent percussionniste de free jazz Paul Lytton (Evan Parker, Area, London Musician Collective) qui fait de la magie à travers une mer de sons caverneux. Rapidement, d’autres biscorneries électriques, hurlées, réverbérées, se joignent au délire méphistophélique. C’est vachement malsain ce qui se passe ici. La litanie tribale dédiée au mal ne se termine pas dans la joie et l’allégresse, je peux vous le confirmer…

An Electric Storm est un grand disque insolite et aventureux. On regrettera que les essais suivants de Vorhaus sous le même nom tombe dans une New Age un brin moins intéressante (malgré un très chouette second volume)… Mais avec ce premier opus discographique, le bonhomme s’assure une place au panthéon des musiques sombres et expérimentales, dont l’influence se fait aujourd’hui encore sentir sur une tonne de trucs. Un grand, TRÈS grand disque. Et un des mes desert island discs. Peace out !


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :