Je suis un grand amateur d’art visuel, qu’on parle de photographie ou de dessin (sous toutes ses formes et anti-formes). Par conséquent, je suis fan de pochettes de disques. C’est une des principales raison me poussant à continuer d’acheter des disques, et non à les télécharger. Un disque, c’est un tout. Pas juste des chansons disparates sur un vulgaire morceau de plastique. C’est un savant assemblage d’ambiances et d’atmosphères, musicales avant tout, mais visuelles aussi. J’aime quand la pochette d’un album, en plus d’être belle, réussit à représenter parfaitement la musique qu’elle annonce. Elle devient par le fait même une extension de la musique – une sorte de fenêtre ouverte sur un monde sonore unique… Des fois, il m’est même arrivé d’acheter un disque sans, au préalable, connaître le groupe et sa musique – juste parce que la pochette m’intriguait, me parlait. Dans le cas du quatrième album d’After Crying, ce n’était pas le cas. J’avais déjà entendu la musique sublime de l’ensemble hongrois mais quand j’ai finalement acheté le disque, j’ai pu constater à quel point la photographie ornant sa pochette était évocatrice de ce qu’il contenait : des arbres morts, suspendus dans la brume hivernale et nocturne, faiblement éclairés par un rayon de lune… Tout cela, on l’entend dans la musique d’After Crying. On le ressent. On le voit.
Megalázottak és megszomorítottak (digne d’un titre de Godspeed en hongrois !) est un disque résolument unique dans le schéma progressif moderne. Les mecs d’After Crying s’inspirent des plus grands de la première vague de prog anglais (King Crimson, ELP, Genesis), de la musique classique (milieu dont les membres du groupe proviennent) et du jazz (on sent l’influence de Miles !) pour créer un album de prog mélancolique et atmosphérique à souhait. Les compositions sont longues, planantes et somptueuses. Dès les premières secondes d’ « A gadarai megszállott », pièce maîtresse du disque, on est transporté dans cette forêt ci-haut illustrée où froideur et chaleur, tristesse et beauté s’entremêlent au gré des notes sorties d’un piano fantôme, des cordes (violoncelle / violon) et des voix humaines éparses. Ça ne se presse pas – ça monte, en douceur et en émotion, petit à petit… Soudain, à travers cette magnificence sonore, s’élèvent une horde de cuivres déchaînés et de bois schizoïdes (trompette, trombone, basson, flute) rappelant autant la période Lizard du roi pourpre que Bitches Brew, l’éternel.
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King Crimson – LizardMiles Davis – Bitches BrewÄnglagård – Epilog
Style : Black Metal, Progressif, Avant-Garde, Industriel, Jazz?!?, WTF
Le grand bal arctique a commencé à minuit moins 5. C’était sur la plage de Ramberg, dans les îles Lofoten. La mer était agitée de vagues un brin insolites. En fait, les vagues étaient littéralement en feu (si, si !), ce qui recouvrait la plage d’un spectre chatoyant des plus romantique. On avait eu la riche idée de déverser dix mille tonnes de fuel dans l’océan (+ une copieuse quantité de cannabis) et un mec déguisé en une sorte de mime triste et barbouillé de mascara multicolore a sorti une GI-GAN-TESQUE et énooooorme allumette de son sac à surprises (du genre qu’on verrait dans les cartoons), a regardé la caméra d’une moue mi-comique mi-cosmique un petit moment puis a incendié les flots environnants.
Des types en costard, cheveux longs, monocles pour certain, martinis ensanglantés à la main, sont arrivés sur les lieux, tout sourire. Ils étaient suivis par une caravane conduite par des chameaux zombifiés qui contenait une impressionnante quantité d’instruments de musique et derrière, un piano à queue porté par 6 moines nains qui ressemblaient en tout point à ces Jawas de Tatooine que C-3PO détestait tant. Tout le bataclan installé, nos hommes entamèrent leur sound check alors que les convives commençaient à affluer de tous les sens cardinaux. Les môssieurs étaient habillés de manière disparate, mais tous avec élégance. Le style « Cthulhu Vutton » étant très en vogue en cet an de grâce 2142, plusieurs portaient des redingotes en poussière d’étoile noire et/ou des cardigans en peau de pieuvre écarlate. Les hauts-de-forme en chair humaine faisaient presque l’unanimité, bien qu’une partie d’originaux préféraient se parer de Fez électriques aux couleurs changeantes selon l’heure ou le positionnement sur leurs caboches. Les demoiselles étaient magnifiques, robes de viande crue à l’appui, les bras décharnés de toute peau ou muscle, laissant entrevoir le squelette (le summum de la sensualité « nouveau riche » en ce 22ème siècle fou fou fou).
De sa voix impérialement dérangée, Sir Kvohst salua tout ce beau monde alors que le Vicotnik-Orchestra s’apprêtait à lancer leur offensive musicale. Après une brève et séduisante intro toute en mélopées mystérieuses, le groupe adoré des petits et grands se lança tête première dans un de leur morceau de bravoure. Black « Math » Metal cryptique, Jazz enfumé des ténèbres, Goth Rococo, envolées pianistiques Debussy-esque et vocaux de canard égorgé étaient au goût de la nuit ; le tout couronné de passages guitaristiques qu’un certain Fred Frith (musicien du 20ème siècle) n’aurait pas renié. Les invités se mirent à danser frénétiquement sur la Playa recouverte de fumée toxiquement psychotrope. Les hors d’œuvre furent servis (gaspacho de chauve-souris/céleri-rave, foie gras de goéland transgénique, tartare de mygale, joues d’écureuils carbonisées à la torche, yeux de chinchillas faisandés dans le vinaigre noir, purée de légumes extra-terrestre… bref, la classe). Tous se régalèrent en se dandinant le popotin sous les assauts soniques de nos comparses touchés par la grâce, le regard perdu dans l’infini vermeil. La fête allait bon train.
Les pièces de l’orchestre étaient franchement bizarroïdes. Longues, bourrées de dissonances élégantes et de mélodies inextricable, bordées d’ambiances schizoïdes, architecturalement Gaudi-esques, lisses et froides comme le scalpel qui vous caresse l’échine… sans véritable début, ni fin, sans paroxysme euphorique… Elles renfermaient toutes en leur cœur une multiplicité d’autres morceaux sous-jacents qui accouchaient/s’avortaient sans cesse… C’était glacé. Et pourtant grisant et chaleureux à la fois. Dualité magistrale d’une musique qui veut faire la fiesta et vous découper en petits morceaux en même temps. Sous les assauts prog-métallico-gothico-victoriens-impressionnistes, les danseurs étaient maintenant possédés. Certains se tapaient dessus avec des maillets. Des crânes éclataient et la matière grise éclaboussait les convives épars qui s’en délectaient. D’autres se lançaient des duels à l’arquebuse et le tout se terminait bien souvent avec le gagnant qui partageait une bonne bouteille de sauvignon avec le perdant qui lui, empêchait ses tripes de se répandre sur le sable en les tenant d’une main tuméfiée. De la violence gratuite, jouissive mais contrôlée ; du genre qu’on partageait de bonne grâce entre amis consentants.
Vers 1 heure du mat, alors que les muzicos étaient à la moitié de leur set-list, englués dans un passage de piano sirupeux que surplombaient des vocaux « sous hélium » (dignes des premiers disques de Frank Zappa et les Mères de l’Invention, autre groupe antique appartenant à une époque qui n’avait pas encore connu la fusion des dimensions et la guerre céleste qui s’en était ensuivi), des centaines de papillons de nuits géants fondirent d’un ciel orangé-grisâtre et emportèrent certains des invités pour les dévorer grotesquement. Un des aléas de ces nuits post-apocalyptiques. On ne leur en tint pas rigueur car le met de résistance allait être servi et ça en ferait plus pour tout le monde encore présent/vivant. Alors qu’on se régalait de méchoui de Bison de la planète Nibiru et de quenouilles frites (importées d’Italie), le groupe livrait une musique plus introspective, secouée par des relents moyenâgeux, des vocaux féminins séraphiques (une cantatrice albinos s’était emparé d’un micro) et des passages à la guitare vraiment sublissimes.
Les réjouissances reprirent de plus belle alors que la musique prenait des grandeurs orchestrales. On dansait. On riait. On s’injectait des drogues impossibles dans les yeux avec des aiguilles de cristal. On s’égorgeait à qui mieux-mieux. On discutait du guide des restos Michelin de Venus, de tapisserie égyptienne, de la néo-peste qui ravageait Séoul, des tendances à venir en matière de mocassin, de miss Univers 2141 qui était en fait un poulpe géant, du Brodway-Musical dédié à Nyarlathotep (musique composée par un Andrew Lloyd Weber au regard de suie, ressuscité d’entre les morts par les pierres damnées retrouvées dans le lac des suppliciés au Laos). Dans leur désir d’oublier l’inutilité totale de leurs vies et de profiter jusqu’à plus soif des célébrations, les convives n’avaient pas remarqué que la marée commençait à monter… Les flammes encore puissantes que les flots crachaient à qui mieux-mieux s’attaquaient aux habits chics, aux jupons et s’invitèrent bientôt sur la chair… Un véritable tableau vivant de Beksinski se dressait maintenant sous le regard amusé des musiciens, qui étaient perchés sur leur dune, en retrait. C’était devenu une grande mascarade infernale où les danseurs, dévorés par les flammes, la peau carbonisée, les yeux fondants sous la chaleur, continuaient de valser funestement jusqu’à plus soif, jusqu’au bout de la nuit. L’odeur était épouvantable ; une sorte de smog humain avec des relents maltés/sucrés.
Au petit matin, alors que le groupe parachevait une autre compo délurée et rutilante, il ne restait plus sur la plage que des décombres rapiécés : poussière cendreuse et ossements encore brûlants. L’incendie maritime avait cessé. Notre mime plus tôt évoqué arriva avec un balai et un porte poussière et se mit à ramasser toute cette déconfiture post-humanoïde. Un danseur de merengue encore vivant, brûlé au 3ème degré, se faisait déchiqueter par des hyènes affamées. Pendant ce temps, nos musiciens rangeaient tout leur attirail et s’apprêtèrent à quitter les lieux… Le lendemain, ils avaient un mariage à Bergen.
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Thorns – ThornsMr. Bungle – Disco VolanteJumalhämärä – Resignaatio
Style : Avant-Prog (de chambre) / Rock in Opposition, Musique des Balkans
Souvent, lors d’une journée de weekend morne et pluvieuse, mon cerveau part à la recherche d’un support sonore qui sied bien à l’atmosphère qui trône. Il y a ces pluies glaciales et austères d’Octobre qui s’agrémentent parfaitement d’une succulente missive de Black Sabbath, qu’on déguste en lisant du Lovecraft et du Poe. Il y a ces journées abjectes de Novembre où la mélancolie nous porte à se perdre dans la noirceur opaque du Black Metal et dans le néant existentiel de Joy Division / The Cure. Sans oublier les pluies douces d’été où l’on se laisse bercer par les Gymnopédies et les Gnosiennes d’Érik Satie… Mais il y aussi ces jours où la pluie n’est que nostalgie scintillante nous plongeant tête première dans notre imaginaire d’enfant. Je parle de cette enfance révolue (hélas !), où tout nous semblait merveilleux et magique. Ces jours grisounets où l’on avait qu’une envie : enfiler notre imper, sortir de notre chaumière et aller s’amuser tout seul dans un univers empreint de cette magie… Patauger dans les flaques d’eau et laisser les éléments nous inspirer des aventures fantastiques, peuplées de créatures chimériques et de lieux impossibles. S’imaginer que le nain de jardin de la cour est devenu vivant et nous parle dans un dialecte étranger, que des dragons vermeilles vont sortir à tout moment des puisards, que le vent qui agite les arbres d’une aussi singulière façon est notre allié…
Lorsque je suis touché par cette nostalgie toute particulière et que je consulte mon illustre discothèque, immanquablement, mon regard finit par se porter sur cette pochette étrange et surréalisante. Je contemple ces onze danse pour combattre la migraine (arborées fièrement par l’homme mystère, qui semble nous dire « Allez mon jeune ami, viens t’amuser dans notre parc d’attractions – tous les manèges ont étés construits par Salvador Dali ! »). Difficile de résister à cette invitation vers un inconnu qui nous semble aussi sympathique qu’insaisissable. Dès qu’on appuie sur « Play », on est transporté chez le Roi Dagobert – réinterprété façon « Pablo Picasso se la joue grave sur un Fender Rhodes » (Mercredi Matin). S’ensuit alors une suite quasi-parfaite de micro-piécettes et de morceaux plus ambitieux, fruits d’un métissage sonore des plus savoureux et inusités. À travers ce lot de comptines dadaïstes et d’impros délurées, on dénote une foule d’influences disparates : jazz, musiques balkaniques, musiques cycliques et minimales (à la Steve Reich), Erik Satie (mentionné plus-haut), percussions africaines, musique électronique (particulièrement dans l’utilisation des claviers) et classique (surtout le courant folkloriste qui donne ici naissance à quelques « bartokeries » assez splendides). Important aussi de mentionner la multitude d’instruments utilisés par Marc Hollander (maestro du projet) et ses comparses : farfisa, piano, darbuka, guitare, boîte à rythme, saxophone alto et soprano, clarinette, flûte, mandoline, dumbeg, xylophone, violon, violoncelle, accordéon… sans compter les nombreuses voix féminines venant se greffer à la masse sonore engendrée par cet attirail à divers moments-clés, entre autres sur le très marrant « Tous les trucs qu’il y a là dehors », où une fillette d’environ 7 ans improvise une chansonnette sur l’importance du travail et de l’argent alors que Marc essaie de la suivre au Fender… et que la petite le réprimande parce que ce n’est pas à son goût.
Aksak Maboul fait bien du RIO, mais demeure à milles lieux de leurs contemporains ténébreux (Henry Cow, Univers Zero et Present). On pourrait dire qu’ils oeuvrent dans une forme de RIO naïf et intimiste… bref : du RIO de salon ! Je suis sûr que si le professeur Tournesol avait eu un groupe de rock, ça aurait beaucoup ressemblé à du Aksak Maboul !
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Samla Mammas Manna – MåltidConventum – Le Bureau Central Des UtopiesEnsemble Of The Bulgarian Republic / Philip Koutev – Music Of Bulgaria
Yeti est un monstrueux album-double, le deuxième de cette légendaire formation allemande. C’est l’album qui, accompagné de son comparse Faust IV (autre pièce maîtresse) a grand, très grand ouvert la porte de mes tympans au « Kraut-Rock » (alias Rock-Choucroute), ce courant teutonique des années 60-70 qui était foutrement en avance sur son temps et qui demeure une de mes obsessions musicales pour les siècles et les siècles, amen… Il est donc normal que ce bon vieux Yeti occupe une place de choix dans mon cœur.
C’est un album qui fait très TRÈS mal (dans le bon sens du terme) et facilement un des 10 plus grands disques de Kraut-Rock. Le genre d’album qui, à la première écoute, te jette littéralement sur le cul et te met dans un état de transe fort singulier… Où chaque son qui le constitue te percute et te chavire les sens. Le genre d’album que tu sais « important » à la toute première minute d’écoute intensive et jouissive…
Vous ne pouvez pas écouter ce disque en faisant la vaisselle, à moins que du robinet de l’évier ne coule un lac de LSD et que vous entreteniez une conversation fort politisée avec les ustensiles (surtout les couteaux) tout en portant un costume de chef Inca. Non. Cet album va chercher votre attention et ne vous laisse pas tranquille jusqu’à la dernière et délicieuse divagation sonore. Les synthétiseurs planants, les chants possédés, la rythmique basse-batterie tribale et le violon délirant : tout ici n’est que pure folie (savamment orchestrée).
L’album se divise entre une première portion rock-folk-prog plus composée et une seconde constituée de longues improvisations. Le partie « compos » débute dans le chaos avec « Soap Shop Rock », une suite psychédélique de 12 minutes qui part dans tous les sens en même temps, alternant entre des passages énergétiques aux tempos rapides et des passages glauques, lyriques et contemplatifs. La structure alambiquée a de quoi rappeler le mythique « Interstellar Overdrive » du Floyd… S’ensuit alors 6 morceaux plus courts, comprenant entre autre le sinistre « Archangels Thunderbird » (avec les vocaux très « stoner rock » de Renate Knaup) et l’acoustique « Cerberus ». La partie « impro » (les 3 derniers titres) est aussi (sinon plus) géniale et captivante. Le tout se termine avec « Sandoz in the Rain » (en référence au Laboratoire Sandoz qui a découvert le LSD précédemment mentionné), longue piste initiatique (du genre « trip d’opium proto-ambiant dans la jungle cosmique située dans la barbe de l’univers ») où les musiciens sont rejoints par des anciens compères d’Amon Düül I, question de donner au tout une ambiance encore plus free-foutraque. Du grand art, finement poilu et drogué.
Yeti, c’est du délire authentique à 127%. L’écouter, c’est comme recevoir une grande claque étoilée sur la gueule (mais une claque qui fait du bien quand même). Amateurs de musique expérimentale, libre et violente, Yeti vous est tout indiqué. Voilà là Amon Düül II à son zénith.
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Can – Monster MovieAsh Ra Tempel – SchwingungenBrainticket – Psychonaut
Dans le dictionnaire des genres musicaux, à côté de « rock progressif » il devrait y avoir une photo des membres de Gentle Giant. Selon moi, aucun groupe n’incarne aussi bien le genre dans toute sa globalité. Musiciens accomplis et amants d’art bruitatif de tous azimuts, ces Anglais réussissent dès ce premier album éponyme à faire évoluer le Rock (avec brio) vers d’autres sphères fascinantes en y greffant une tonne d’autres influences disparates : le folk, le jazz, le blues, la musique du Moyen-Âge et de la Renaissance, la musique celtique et le classique.
Écoutez moi juste le second morceau (« Funny Ways ») pour avoir un aperçu du vocabulaire sonore ahurissant de la troupe… À travers la même piste, on passe d’un folk de chambre automnal richement orchestré (avec de belles fioritures à la trompette !) à un jam psyché-proggy jazzy-licieux… et ce, sans crier gare. Le tout s’enchevêtre pourtant à merveille ; sans hésitation aucune. C’est là un des aspects qui fait la magie du Gentil Géant : des compositions hautes en couleurs, hyper variés et superbement maitrisés.
Un peu d’histoire avant de poursuivre : Gentle Giant est né des cendres de Simon Dupree and the Big Sound, un groupe qui oeuvrait initialement dans un rhythm n’ blues peu inspiré avant de prendre une tournure psychédélique avec le très bon single « Kites » (qui connu un succès mineur). Au sein de ce groupe évoluaient trois frères : Derek, Ray et Phil Shulman.
Après la fin de l’aventure « Dupree », les frérots Shulman s’allient avec deux nouveaux multi-instrumentistes : le claviériste-violoncelliste Kerry Minnear et le guitariste-flûtiste Gary Green. Le batteur Martin Smith (ancien collègue de Simon Dupree) les rejoint alors. Ça commence à faire du monde à la messe ! Et beaucoup d’instruments avec lesquels faire joujou… Les Shulman bros décident de se diversifier eux aussi : Derek s’entraîne au saxophone et à la flûte à bec. Ray à la basse et au violon. Puis Phil à la clarinette, à la trompette et au saxo (lui aussi).
Autre aspect vraiment génial : le groupe dispose de 3 chanteurs principaux. Derek, Phil et Kerry se partagent le rôle de frontman selon la pièce. Et vu le talent assez assourdissant des trois hommes pour l’art vocal, ils s’adonnent aussi à des harmonies vocales exceptionnelles (que les Beach Boys n’auraient pas renié).
Bref, on a 6 mecs au background musical très disparate… à titre d’exemple, Kerry Minnear a eu une formation classique. Gary Green, quant à lui, est un musicien de blues autodidacte. Et tout ce beau monde (provenant de divers champs gauches) vont pourtant rapidement réussir à gagner une cohésion d’écriture assez fabuleuse, ainsi qu’une chimie musicale presque inégalée.
Cela s’entend sur la pièce d’ouverture « Giant » qui, à l’instar d’un 21th Century Schizoid Man de King Crimson (dont le premier album est paru l’année précédente), réussit avec brio à nous faire basculer dans le petit monde si biscornu de la troupe. « Alucard » (« Dracula » à l’envers) nous montre le penchant schizophrénique-jazzy de nos comparses. Grand morceau sombre et opaque que voilà (mais pas moins fun pour autant !). « Isn’t it quiet and cold ? » est une petite perle beatle-esque qui nous montre bien la sensibilité pop de nos amis barbus. Du haut de ses 9 minutes, la pièce de résistance « Nothing at all » nous entraîne dans un blues mélancolique et automnal, avec quelques fulgurances Hendrix-iennes par ci par là. Très chouette morceau mais Gentle fera mieux niveau pièces fleuves par la suite. « Why Not ? » est une excellente piste Hard-Rock avec des passages de clavier entêtants.
Un magnifique premier jet qui pose les bases d’une des discographies les plus importantes de l’histoire de la musique progressive et… de la musique tout court.
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King Crimson – In The Court of the Crimson KingYezda Urfa – BorisEt Cetera – Et Cetera
Attention cher lecteur… Derrière cette pochette pour le moins « rose bonbon » (et, disons le, assez laide) se cache un disque prodigieusement fabuleux et l’un chef d’oeuvre incontesté du prog italien. Un disque élégant, racé, étonnant de maîtrise pour une deuxième offrande discographique pour le jeune groupe de Milan. Ces piécettes (sortes de micro-symphonies) sont superbement composés, somptueusement orchestrés et bourrées d’une tonne de petits détails sonores raffinés. Le savoir-faire technique des muzikos-compositeurs est évident mais avant tout, c’est un album qui a un coeur immense, une âme et une personnalité bien propre à lui.
Per Un Amico, c’est une ballade dans une forêt embrumée d’Italie (je pense à la « Umbra »), à travers hêtres et chênes antiques, petits ruisseaux et autres cours d’eau. Le tout est d’une intense beauté pastorale. À part le second morceau, l’instrumental intitulé « Generale » qui est plus enlevant/rock, les 4 autres pistes sont des merveilles de sophistication qui n’envient rien aux plus grands compositeurs classique. Je défie quiconque n’aimant pas le progressif pour ses excès souvent discutables (même si moi, j’aime !) d’écouter ce disque et ne pas être secoué par de grandes bouffées d’émotion pure et brute. Cette musique est subtile, atmosphérique, poétique en diable, d’un ravissement sans pareil.
Les influences semblent multiples : le Genesis de l’époque Trespass (surtout le jeu de guitare acoustique d’Anthony Phillips, dont Franco Mussida est un digne émule), la scène Canterbury, Gentle Giant, King Crimson, les compositeurs romantiques et folkloristes, le baroque, le folk italien. Tout cela s’enchevêtre célestement au cours de cette ballade forestière automnale mystique. Si il ne fallait en garder qu’un seul (mais ce serait cruel), ce serait « Il banchetto » (Le banquet). Une intro à la guitare splendide… et la voix, le piano, la basse et la batterie se joignent à elle dans un moment musical des plus ensoleillé. Puis… un nuage obscurci alors le ciel momentanément. La flûte piccolo et la guitare 12 cordes tissent des vertiges séraphiques alors que le Mellotron s’élève, à la fois tendu et éthéré, annonciateur de plusieurs micro-climax ahurissants. Mais ce n’est pas fini ! On a droit à un passage façon « Gentil Géant » out of nowhere qui se mute en magnifique mini sonate pour piano. Que c’est beau, ensorcelant, féérique ! Le tout se conclut en retournant sur les arpèges qui avaient initié le bal… Le Soleil resplendit à nouveau dans le ciel, entre les branches et les feuilles…
Bref, à la lecture du précédent paragraphe, vous pouvez ressentir (j’imagine) tout l’amour que je porte à ce morceau. Il représente (ainsi que tout l’album en fait) ce qui se fait de mieux en matière de musique progressive. Parce que le vrai de vrai prog, c’est ça… Pousser la musique dite « accessible » (le rock, la pop) plus haut, plus loin ; vers d’autres horizons insoupçonnés, la métissant avec d’autres courants, d’autres genres, d’autres vocabulaires sonores, la faisant évoluer vers une forme nouvelle, libre et grandiose. Et ça PFM, sur leurs 2-3 premiers albums, ils faisaient ça avec brio !
En plus, sur l’album y’a pas UN, pas DEUX, mais TROIS Mellotron. TROIS !!! Must buy !
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Genesis – TrespassQuella Vecchia Locanda – Il Tempo Della GioiaLocanda Delle Fate – Forse Le Lucciole Non Si Amano Più
Style : Psychédélique, Blues Rock, Rock Progressif
En frais de trésors sonores enfouis, le Québec n’est pas en reste… Dans la période fin-60s/début-70s, on retrouve bon nombre de sorties d’albums à très petit tirage, parutions plus ou moins officielles, private presses obscurs à souhait, etc… Certains chercheurs-archéologues musicaux de renom (dont François Zaidan et Julien Charbonneau, pour ne nommer que ceux-là) vont aux 4 coins de la province, de ventes de garage aux sous-sols d’églises (plus ou moins catholiques) à la recherche constante du nouveau saint-graal psychotronique. Et un des joyaux les plus convoités lors de ces pérégrinations, c’est sans conteste ce premier (et unique) album des Champignons, groupe de rock psychédélique de Shawinigan… Le monsieur Zaidan précédemment mentionné a jadis eu la main chanceuse et a réussi à excaver une quantité astronomique de copies d’un coup (il en a encore la larme à l’oeil quand il en parle ; et je le comprends !).
Mais bon, à part sa rareté légendaire (avant cette sublime réédition chez RTA), est-ce que ce disque de Champignons vaut le coup ? La question est valable car des fois, on dirait que la quête homérique qu’est celle de trouver la galette convoitée est pratiquement plus épique/émouvante que l’est le disque lui même… On attend parfois des années avant de pouvoir apposer le tympan sur la chose bruitative en question pour finalement se dire « Ouais… c’est bon mais je m’attendais à plus ». Est-ce aussi le cas de ce « Première Capsule » des Champis magiques !?!? Que nenni, mes amis !!
Cet album mérite tout à fait la réputation (et les louanges) qu’on lui a faîte. C’est presqu’incompréhensible qu’un disque de cette qualité n’ait pas connu un succès d’estime plus fort à l’époque. On tient là une perle angulaire du rock psychédélique québécois (surtout lorsqu’on évoque la ténébreuse et chef d’oeuvrifique Face B).
Avant même d’évoquer la musique géniale de la troupe, il faut toucher un brin à l’histoire assez unique qui contribue à l’aura sulfureuse de l’album. Premièrement, un peu à l’instar des Black Sabbath, les membres de Champignons proviennent de quartiers pauvres et font de la musique dans l’espoir de se sortir de leur état. Cela peut expliquer partiellement le choix des thématiques (plutôt sombres) évoquées et du style Blues, souvent associé à la classe ouvrière. De plus, le groupe compte en son sein un jeune curé qui a récemment défroqué pour se lancer dans le psychédélisme tête première. Nos jeunes musiciens vont se servir de cet aspect pour faire un stunt publicitaire assez controversé, se présentant aux abords de L’Oratoire Saint-Joseph grimés en évêques et prêtres (pour un photo shoot) !
D’ailleurs, pour ceux qui sont intéressés par l’histoire assez particulière du groupe, je vous invite à lire cet excellent article du tout aussi excellent blogue Vente de Garage, le blogue.
Musicalement, Champignons donnent dans le Blues Rock fortement acidifié, avec de savoureux relents de prog-rock, d’la guitare fuzz comme on l’aime, du sax crimsonien, de la flûte éthérée et des passages d’orgue électrique éblouissants. Dès les premières notes de la pièce d’intro, l’instrumentale « Dynamite », on sent un groupe de jeunes musiciens totalement investis dans leur art. Ce morceau est une mise en bouche d’une grande qualité, qui confirme qu’on a affaire ici à un très grand disque. Mention spéciale au très sympathique solo de batterie au centre de la piste… S’ensuit la très bluesy « Le ghetto noir » qui est portée par l’orgue nonchalant et l’harmonica. Malgré les vocaux très québécois, on respire des arômes de la Nouvelle-Orléans !
« Rêve Futur » est à mon humble avis la meilleure pièce de la Face A. On a affaire à un magnifique morceau de prog-folk mid-tempo, avec sa batterie toute en nuances, sa guitare rythmique qui alterne entre passages aériens et d’autres plus lourds/vaporeux, sa flûte mélancolique en diable et sa basse qui soutient le tout rondement. Les vocaux sont très nostalgiques et émotifs… On peut facilement penser à un truc comme « I Talk To The Wind » du célèbre roi cramoisi. La courte pièce instrumentale qui clot ce premier côté du disque, « Le Train », nous maintient dans l’atmosphère contemplative et grisâtre du morceau précédent mais augmente légèrement le tempo et apporte une saveur toute « Jethro Tull-esque » (cette flûte entraînante y est pour quelque chose).
FACE B maintenant… Cela débute avec la pièce de résistance du disque : « Le château hanté ». Un petit chef d’oeuvre de dark-prog gothico-horrifique. Morceau très lancinant ; qui prend tout son temps pour bâtir son atmosphère fantasque qui emprunte beaucoup au cinéma de genre série-Z et à la littérature d’épouvante. La narration remplace ici le chant. Une tonne d’effets sonores délicieusement creepy/loufoques sont mis de l’avant pour créer une ambiance de cimetière damné (à minuit)… Pas mal tous les clichés du genre sont exploités dans le récit (le château en ruines près d’un étang, la lune couleur de sang, un homme masqué, un chat noir, la sueur froide dans le dos, etc)… L’apport de la flûte est particulièrement orgiaque dans la première partie narrée de la piste, toute impressionniste qu’elle est. Dans la seconde moitié purement instrumentale qui succède à l’historiette simpliste mais efficace, la guitare se lâche lousse et peut presque évoquer celle qu’on retrouve dans Univers Zero et Present (deux piliers du RIO le plus sombrex). Un GRAND moment musical que voilà.
« Folies Du Mercredi » est un autre chef d’oeuvre. Et c’est probablement le morceau le plus ouvertement « prog » du disque qui, jusqu’à présent, flirtait surtout avec le style. Il y a des effluves de Canterbury brumeux dans les environs. Changements de styles surprenants, solo d’orgue extatique et royalement maitrisé, guitare acide, batterie aquiline et sax aventureux sont tous au menu. On s’en délecte jusqu’à une finale mystifiante qui vient en la forme de ce « Pop-Pino » prenant.
On tient là un album complètement renversant. En voilà un des Saint-Graal de la musique québécoise évoqué en début de chronique. Un disque qui plaira autant aux fans de prog-rock, de acid-rock, de heavy-psych et autres psychedéliqueries nébuleuses. Un GROS merci aux types merveilleux de Return to Analog qui ont réédité le disque (il était temps !), ainsi que mon cher ami Julien Charbonneau qui a travaillé à restaurer la pochette.
Vous savez ce qu’il vous reste à faire !!! Direct sur le site de RTA et commandez moi ce délice sonore au plus crissss !!!!
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Jethro Tull – This WasKing Crimson – In The Court of the Crimson KingChilling, Thrilling Sounds of the Haunted House