critiques

Premiata Forneria Marconi ‎– Storia di un minuto

Année de parution : 1972
Pays d’origine : Italie
Édition : CD, Sony Music – 2016
Style : Rock Progressif, Symphonic Prog

Quelle superbe entrée en matière pour ce groupe qu’on peut aisément qualifier de légendaire ! Véritable pierre angulaire de la (très riche) scène progressive italienne, PFM signe avec ce premier album un des très grands manifestes du prog transalpin. C’est d’ailleurs avec celui ci que j’ai commencé à arpenter (tympans déployés) les offrandes musicales multiples d’un pays qui n’avait pas fini de me séduire et de me surprendre… À l’écoute de ce disque quasi-parfait, on est en droit de se demander comment autant de raffinement et de maturité est-il possible alors qu’il s’agit d’une première offrande discographique pour nos comparses ? Et bien parce que les messieurs fort talentueux n’en sont pas vraiment à leurs premières armes… En fait, avant d’adopter le nom « PFM » en 1970, le groupe existait déjà depuis un bon moment. Dans les années 60, ils étaient reconnu comme un groupe de « session » prisé et ont enregistré des disques avec plusieurs grands noms de la chanson italienne (Fabrizio de Andre, Lucio Battisti, Adriano Celentano ; pour ne nommer que ceux là). Ils ont aussi sorti un disque de baroque pop psyché sous le nom de Quelli en 1969. C’est donc des musiciens passablement aguerris qui nous livrent leur vision bien personnelle du rock progressif en l’an de grâce 1972.

Deux mots qui me viennent à l’esprit pour décrire la sonorité de PFM : pastoral et champêtre. Ya pas de doute : cette musique puise sa magie chez le Genesis de l’époque Trespass et Nursery Cryme. Mais on décèle aussi ce petit côté jazzy à la King Crimson old school et les flutiaux se font aller façon Jethro Tull par moments… C’est sans oublier la touche médiévale bien sympa à la Gentle Giant qui vient pointer son joli minois à plusieurs reprises.

Bref, au niveau des influences, il pourrait y avoir pire. Mais ce qui est encore plus faramineux dans toute cette belle affaire, c’est que PFM n’est pas que la somme de ses influences de qualité… Ils ont aussi une personnalité bien propre à eux. Il y a ce côté authentiquement italien qu’on ne retrouve pas chez les anglais : cette chaleur dans le son, cette émotivité à fleur de peau, ce romantisme rital si caractéristique. Et leur musique atteint un degré de raffinement (toujours ce mot) qu’on à peine à retrouver chez n’importe quel autre groupe de Prog, toutes époques confondues. Dans le genre « arrangements outrageusement somptueux », il n’y a pas un autre groupe de prog comme PFM dans les environs immédiats.

Tout aficionado du style en question se doit de découvrir la musique fantasque qui se cache derrière cet artwork façon de Chirico… Il y d’abord cette intro acoustique voluptueuse, tout en saudade guitaristique, qui se termine sur une envolée de mellotron victorieuse. La mélancolie se poursuit avec un « Impressioni di Settembre » étonnant de maîtrise et de subtilité. La batterie, toute en finesse, fait la part belle à la flûte, aux claviers analogiques, basse, mandoline, guitare électrique, guitare douze cordes et choeurs angéliques qui eux, s’exercent à nous tisser une petite symphonie automnale de 5 minutes et demie. Renversant.

« E’ Festa », comme son nom l’indique, est une invitation à la fête ; au carnaval plus précisément. Le piano à queue et la gratte électrique sont là pour distribuer les laissez-passer. L’énergie est complètement survoltée, voir même rigolote/grand guignolesque (ces « LA-La-la-la-LAAAA » presque zappa-iens). Mais la mélancolie n’est jamais bien loin chez PFM. On la retrouve dans ces courts passages contemplatifs qui font chaud au coeur.

« Dove.. Quando… » (en 2 parties) est proprement magnifique. Des passages acoustiques à pleurer où les voix humaines se perdent dans les brumes des montagnes, un violon qui te fend l’âme avec délice (merci Mauro Pagani !), un piano classieux à souhait qui s’enchevêtre aux assauts d’une des sections rythmiques les plus orgasmiques de tous les temps, des éclatements de grâce divine par ci par là, des passages jazzy-licieux qui peuvent me donner une violente érection sans crier gare. Tout est grisant ici.

Les deux derniers morceaux, « La Carrozza Di Hans » (avec ses passages de 12 cordes qui feront jouir tout fan de Steve Hackett à profusion) et « Grazie Davvero » (dont l’intro rappelle suspicieusement un passage emblématique de Dark Side of the Moon sorti l’année suivante) ne sont pas en reste et confirme tout le génie de ces mecs passionnés par la musique, la vraie, l’authentique, la folle… une musique qui raconte des histoires inoubliables même si on ne comprend pas un traitre mot d’italien… Et dire qu’ils feront encore mieux avec le suivant.


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Grobschnitt – Solar Music – Live

Année de parution : 1978
Pays d’origine : Allemagne
Édition : Vinyle, Brain – 2009
Style : Psychédélique, Rock Progressif, Space-Rock, Krautrock

Oh que OUI !!! Un des meilleurs albums « live » de tous les temps et possiblement le meilleur truc que Grobschnitt (bordel que ce nom est l’fun à prononcer) ait jamais enregistré. Ces joyeux pyromanes (voir la pochette) amateurs de fumette et d’atmosphères intergalactiques nous livrent ici la version la plus endiablée de leur « suite solaire » (qu’on retrouvait initialement sur leur second album studio, « Ballermann », paru en 1974). Au menu ? Du Rock SPATIAL grand cru avec de la guitare complètement orgiaque, une batterie tribalo-kaléidoscopique, d’la basse choucroutée, des claviers qu’on dirait tout droit sortis d’une bande-annonce d’un film de sci-fi early 80s et des vocaux d’handicapés sévères. Sounds like a good time ? That’s because it is !

Ce n’est pas un vulgaire album en pestak où le groupe se contente de jouer les notes justes devant un public déjà conquis… Que nenni monseigneur ! Tout ici n’est que passion, communion, DROGUES, puissance brute, amour des sons libres et fous, incandescence, folie irradiante et irradiée. Ces gens sont FAITS pour le live. C’est leur champ de bataille. Leur chemin de croix. Leur laboratoire de catastrophe générale. Leur exutoire céleste.

Bordel que j’aime comment cela SONNE. La prise de son est énorme. Le mix de Eroc est splendissime. C’est sauvage tout en étant lisse comme la peau d’un bébé dauphin. Inutile de vous parler des pièces ! L’album n’est qu’un seul même bloc-morceau monolithique qui monte constamment en intensité, avec des moments de douceur où la tension demeure enfouie au coeur de la bête (sans jamais mourir).

La FACE A, après une brève intro rigolote (marque de commerce des galopins), prend tout son temps à installer son atmosphère céleste… Après un 5 minutes à voleter ci et là, la supernova sensorielle nous happe de plein fouet lorsque nos tympans arpentent la section nommée « Solar Music II ». C’est l’heure de se prendre une FORTE dose de Space Rock véloce et extatique en plein cortex chers amis ! Non mais écoutez cette guitare !!! Et cette batterie !!! Les autres muzikos ne sont pas en reste, aidant à tisser cette musique créatrice de mondes intérieurs ; de galaxies névralgiquement vôtres. Le côté UNO de la galette se finit en coït interrompu.

On retourne le disque venu d’ailleurs, on dépose l’aiguille et on repart exactement là où il nous avait laissé : à l’épicentre d’un quelconque vortex de galvanisante guitare électrique. Ensuite, on souffle un peu à travers des moments plus doux (« Golden Mist »), là où les claviers psychotroniques sont comme une fine pluie acide que des nimbostratus surréalistes déversent sur un volcan sur le bord de l’effusion… La batterie se fait encore plus énigmatique. La basse toujours constante, agissant comme assise précieuse à toute cette immensité. Les rires narcotiques sont salaces. Et ça finit par re-galoper dans une course effrénée, vers l’orgasme tant attendu (et désiré).

Et voilà que ça arrive juste au bon moment ! Les gars de Grobschnitt ont la décence de nous achever juste quand eux ils se calment aussi ; sans nous labourer ça inutilement post-jouissance. En guise de pillow talk, ils nous servent une petite dose d’ambiant rappelant le rêve de mandarine. Exquis. Ils savent recevoir ces chevelus garçons !

Donc… mes amis… Vous vous en serez douté vu mon côté dithyrambique en pleine action, ce disque est un MUST absolu pour tout amateur de musique de drogué, de kraut psyché, de Floyd et ersatz, de Hawkwind et compagnie. C’est rare que je dis cela mais si vous voulez vous initier à la musique de Grobschnitt, COMMENCEZ par ce disque live proprement ahurissant. GRAND.


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Camel – The Snow Goose

Année de parution : 1975
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : Vinyle, Decca – 2019
Style : Prog Symphonique

En cette journée anormalement froide de mi Mars, il fait bon de se plonger dans ce Snow Goose magnifique qui sied bien à l’atmosphère extérieure (mais appréciée de l’intérieur avec un bon café réconfortant). Ce disque est Anglais jusqu’au bout des ongles et nous apporte lot d’images fantasques de la campagne britannique hivernale, avec ses châteaux, ses petits villages, ses lacs gelés, ses monts et vallées. L’album emprunte son titre à une superbe nouvelle de l’auteur américain Paul Gallico et se veut une sorte de trame sonore accompagnant le récit tragique de Rhayader, Fritha et de cette oie des neiges blessée, qui deviendra symbole de l’amitié (et de l’amour naissant trop tard) entre les 2 protagonistes, le tout sur un fond qui dépeint les horreurs de la guerre.

Composé comme une longue et somptueuse suite sans interruption (à part la face A et B du vinyle, of course. Un des seuls aspects négatifs du format vinyle en ce qui à trait les prog-epics), The Snow Goose oscille entre passages atmosphériques où les claviers de Peter Bardens créent des ambiances mystiques et des moments plus énergétiques où la guitare majestueuse d’Andy Latimer prend une place de choix. Le duo basse/batterie tout en douceur/rondeur est une assise de qualité pour ces 2 instruments principaux. Le London Symphony Orchestra est aussi de la partie et vient appuyer l’ensemble avec une finesse toute particulière. Rares sont les groupes de prog qui ont su incorporer un orchestre de manière aussi efficace et non-pompeuse. Tous ces éléments sonores sont utilisés à bon escient pour créer un tout cohérent, éblouissant et touchant à souhait.

« The Snow Goose » est vraiment un des disques prog les plus beauuuuuuuuuuux que j’ai eu la chance d’entendre dans ma courte vie. Ruez vos tympans sur ces 43 minutes d’extase sonore.


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Claude Léveillée – Black Sun

Année de parution : 1978
Pays d’origine : Canada (Québec)
Édition : Vinyle, Polydor – 1978
Style : Rock progressif instrumental, Space Rock, Library Music, Jazz Fusion

Tous les connaisseurs le savent : le bon Claude est une des légendes de la musique québécoise. Pianiste, auteur, compositeur et interprète, il nous gratifia d’une discographie des plus savoureuses et variée. J’aime beaucoup l’homme en mode « chansons » mais je l’adore dans ses trop rares incartades instru-proggy-library-licieuses. Son plus grand disque tombant dans cette catégorie, c’est ce Noir Soleil qui fait le bonheur des collectionneurs depuis des lustres. Un album tellement cool que même ce détraqué génial de Kanye West l’a samplé goulûment sur son opus biscornu dédié au Christ (« Jesus Is King », disque que je réussi étonnement à apprécier malgré le thème et la présence de l’ignoble Kenny G).

Black Sun, c’est pas uniquement Léveillée (qui, en plus d’avoir composé, joue du piano et de l’orgue). C’est aussi le sublime Michel LeFrançois (L’Infonie, Maneige, Claude Péloquin/Chants de l’Éternité) qui en a co-composé une partie, qui signe aussi les orchestrations (merveilleuses) et qui joue d’une pléiade d’instruments (synthétiseurs, guitares acoustiques et électriques, cithare, etc..). Ce super duo vous entraînera dans un voyage sonore onirique, intimiste et cosmique, entre prog de chambre, space-rock, jazz-funk-fusion, pop baroque, western spaghetti et musique de bibliothèque.

Les pièces varient d’atmosphères (et d’instrumentation), étant souvent nostalgiques/mélancoliques, parfois plus enlevées/rythmées/tendues ; mais toujours avec cette finesse, ce génie mélodique, cette maitrise ineffable du somptueux. C’est le genre d’album ultra frais et immédiat, mais aussi très très riche et aventureux (qui ratisse large), du genre qu’on aime réécouter pour en apprécier toutes les sinueuses subtilités.

Un disque à avoir d’urgence dans sa discothèque si vous n’avez pas déjà fait le saut ! Grouillez-vous et faîtes chauffez votre discogs.


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The Pretty Things – S.F. Sorrow

Année de parution : 1968
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : CD, Repertoire – 2002
Style : Rock psychédélique, Opera Rock, Proto-Prog, Baroque Pop

Un des tout premiers albums conceptuel de l’histoire de la musique, « S.F. Sorrow » est une pure magnificence sonore made in Abbey Road. Là où les Pink Floyd venaient d’enregistrer leur mythique « Piper at the Gate of Dawn », Les jolies choses vont à leur tour prendre place et eux aussi se munir des services précieux de l’ingénieur son des Beatles, l’incréééédible Norman Smith (googlez ce nom mesdames et messieurs), pour créer un disque bourré jusqu’à plus soif d’effets studios explosivement orgasmiques, de folie mélodique, de riffs de guitares acides rappelant le Zeppelin de la grande époque, de sitar étincelant (c’est c’lui de George !), de flûte Jethro-tullesque avant l’heure, d’orgue atmosphérique, de batterie jouissive (2 batteurs et 1 percussionniste !!!), de chœurs vocaux irrévérencieux et surtout : de compos superbes.

L’album a un mix de fou. C’est le summum de ce qui pouvait se faire à l’époque. Aucun son à jeter. Tout est divin. Et il est aussi important de mentionner que comme bon nombre de disques psychédéliques de l’époque, c’est un album on ne peut plus sombre dans les thèmes. Et oui, la musique psyché, ce n’est pas que lolipops acidulés et adoration du Soleil. Il y a aussi une grande désillusion lysergique qui accompagne cette époque.  Après, tout S.F. Sorrow , c’est l’histoire de Sorrow (ou Chagrin), ce jeune homme mal dans sa peau qui est confronté à l’amour, la guerre, la mort, le deuil, la démence et qui finit en vieillard misanthrope, seul face à un passé qui le dépasse.

Les 3 premières pièces, c’est la partie innocente de l’histoire : la naissance et la jeunesse de Sorrow. « S.F. Sorrow Is Born » est une géniale entrée en matière qui donne le ton. Des effets de claviers vachement planants et proto-prog-licieux, des grattes acoustiques, une basse inoubliable et un refrain fichtrement accrocheur. « Bracelets of Fingers » s’ouvre sur des chants de « Looove loove Loove » des plus décalés avant de nous présenter la jeunesse de notre protagoniste adorée, le tout rempli de ce sitar intoxiqué et de références (à peine voilées) à la masturbation. « She Says Good Morning », c’est là où Sorrow tombe en amour dans un gros élan Beatlesques époque Revolver (l’apport de sir Smith j’imagine), mais avec des solos de guitares beaucoup plus méchants et lourds que presque tout ce qu’on retrouve chez les Fab 4.

« Private Sorrow » est magnifique. Notre ami est appelé à la guerre. Les percus militaires, la flûte austère et la fausse joie prévalante nous rappellent que le temps de l’insouciance est terminé. C’est maintenant l’heure de l’ordre et du chaos. Et ce n’est pas ce clavier étrangement enfantin qui va nous redonner le sourire. « Balloon Burning » ou la mort de la copine de Sorrow dans ce Zeppelin en feu… Scène atroce portée par ces vocaux quasi spoken word monocordes et cette guitare sale qui rappelle le Velvet Underground. Toute bonne humeur est partie pour de bon. C’est ensuite l’heure des adieux déchirants et des funérailles sur un « Death » haut en émotions. Ces sitars funèbres et cette basse lancinante sont fabuleux de tristesse… Un grand moment de musique sombre.

La 2ème partie s’ouvre sur « Baron Saturday », sorte de revers nébuleux du « I Am the Walrus » de Lennon, qui dérive rapidement dans des méandres percussifs et tribaux avant de nous ramener sa mélodie saugrenue à la poire. « The Journey », c’est le début d’une descente dans les enfers de la folie et de la dépression pour le pauvre Sorrow. Le tout se poursuit dans la beauté cafardeuse d’un « I See You » qui combine à merveille passages acoustiques et électriques. Larmes, abîmes et peurs sont au rendez-vous. Et la pièce se termine par un épisode des plus médusant où l’on entend cette voix satanique, hyper-saturée et horriblement déformée, perforer la musique et l’ensevelir sous dix milles tonnes de malaises… Le puits de la destinée (« Well of Destiny ») est vraiment le moment le plus expérimental du disque : 1 minute 40 de musique concrète hyper glauque, que n’auraient pas reniée un certain groupe allemand du nom de Can sur un album appelé Tago Mago.

« Trust » initie le triptyque de la conclusion. Superbe chanson qui renoue musicalement avec l’euphorie du début, les paroles sont pourtant loin d’être très jojo (« Excuse me please as I wipe a tear, Away from an eye that sees there’s nothing left to trust, Finding that their minds are gray, And there’s no sorrow in the world that’s left to trust… » vous voyez le genre). « Old Man Going », avec ses airs d’hymne proto-Heavy-Metal et sa rythmique Amon Düül-esque, c’est le dernier souffle de notre héros, alors qu’il s’apprête à affronter sa propre fin, plein de rage, n’ayant rien compris à son passage sur la Terre. Le son est hyper-saturé et bien acerbe. Regrets, déceptions, frustrations, haine. Tout cela se ressent à la puissance dix à l’écoute de ce joyau de Space Rock.

L’album se termine magnifiquement avec un « Loneliest Person » beau à pleurer… Si cette piécette désespérée ne vous fait rien ressentir après l’épopée tragique et grandiose que vous venez de vivre, je ne veux pas vous connaître, qui que vous soyez.

Donc… « S.F. Sorrow », c’est un des GRANDS disques oubliés de l’ère psychédélique. À découvrir de toute urgence. Et à conseiller aussi à ceux qui pensaient que les sweet sixties, ce n’était qu’harmonie, fiestas, promiscuité et stupéfiants. Un bien beau wake-up call que cet album.


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Cardiacs – Sing to God

Année de parution : 1996
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : 2 x CD, The Alphabet Business Concern – 1996
Style : OVNI, Art Punk, Rock Progressif, Expérimental, Psychédélique, Post-Punk, Pop, Zolo, Frank Zappa et les Chipmunks qui font du tricycle sur les anneaux de Saturne

NOTE D’UNE IMPORTANCE CAPITALE : Cette chronique a été écrite il y a de cela plusieurs années. Elle déplore la discontinuité du présent album ; discontinuité qui est, actuellement (en Février 2024), chose du PASSÉ !!! Avant de célébrer cette nouvelle fabuleuse en dansant un espèce de merengue-technoïde-expérimental-en-9/8 en compagnie de vous-même (tout en vous gorgeant de jus de pamplemousse faisandé), RUEZ-VOUS sur le site du groupe pour vous procurer la discographie entière de ces malades mentaux délicieusement atteints. C’est un ordre ! Ça se passe ici : http://www.cardiacs.net/


Une des plus grandes injustices en ce bas monde (à part la famine, la pollution, la corruption, la maladie, la désintégration du tissu social engendrée par la modernité et toutes ces choses tristes et consternantes, s’entend), c’est que cet album ait été dis-continué et par le fait même introuvable depuis des lustres (tout comme l’intégralité de la discographie du groupe le plus sous-estimé de tous les temps)… Comment la Terre a t’elle pu continuer de tourner alors que la race humaine entière ne chante pas les louanges et les hymnes des irremplaçables Cardiacs ? Ce disque est une incroyable tuerie, un condensé de folie pure, une violente ode au bonheur, un coup de poing souriant en plein visage. C’est le magnum opus de Tim Smith et de sa bande de joyeux lurons déglingués. Dur de définir l’incroyable claque que j’ai pris lorsque j’ai écouté ce disque pour la première fois de ma vie (il y à peine quelques mois) ; claque que tu prendras toi aussi, lecteur curieux et avide de nouvelles sensations musicales. Pour te préparer un tout petit peu : Imagine que Brian Eno époque Roxy Music, les Sparks, les Residents, Faust, XTC, Devin Townsend, Frank Zappa, Carl Stalling (le mec qui composait la musique des cartoons de Warner Brothers) et un quatuor à cordes se retrouvaient enfermés tous ensemble dans un studio pour une semaine, qu’ils ingéraient une importante quantité de champagne, de speeds et d’hélium et qu’ils décidaient de créer un opéra rock chrétien sur le thème du Big Bang. Imagine que le studio est hanté par des milliers de fantômes de lamas qui crachent des confettis multicolores partout, partout, partout… Imagine qu’après avoir joué comme des malades mentaux profonds pendant trois jours, ils se commandent une pizza et que le livreur soit en fait Alvin, accompagné de ses inséparables Chipmunks (qui sont aussitôt recrutés comme « guest vocalists »). Imagine la fin des temps, le dernier jugement, mais avec le sourire. Ferme les yeux et imagine tout ça. Bien… Cela se rapproche à peine de l’expérience que représente l’écoute des deux CDs qui constituent Sing to God.

Rarement disque m’aura autant fait penser à l’acte de regarder des Ciné-Cadeaux sous l’influence du LSD (pendant qu’une tempête de neige cosmique bat son plein à l’extérieur)… euh enfin, aucun autre disque n’a jamais eu cet effet si particulier sur ma psyché. Ce qui étonne, tout d’abord, c’est la grandiosité du truc. Ici, tout est grandiloquence, démesure, opulence du son dans toute sa splendeur. Bref, on ne se prive pas : production en béton, orchestrations raffinées, chœurs déments avec ses voix complètement illuminées qui montent à n’en plus finir (pour notre plus grand bonheur), paroles aussi épiques que débiles (ce chien qu’on appelle Sparky !), guitares rugissantes, solos aussi complexes qu’énergiques, incursions zappa-iennes par ci par là (la fin de « Odd Even » et « Fairy Mary Mag » vont faire vibrer plus d’un fan du célèbre moustachu), claviers surpuissants qui englobent tout, batterie virtuose, piano style « Schroeder de Charlie Brown », orgues, cordes, bandonéons, canons à la Gentle Giant, sans oublier les CUIVRES !!!, mélodies pop sucrées à souhait mais boostées au Metal, rythmiques post-punk, dissonances psychédéliques insolentes, explosions de rires biscornus… Tout ici est GRAND et PUISSANT et DANS TA GUEULE.

Et les morceaux… des joyaux de composition, TOUS. Pas un moment faible à travers les quelques 90 minutes que dure l’album. Après l’intro (« Eden on the air ») qui nous ouvre les portes d’un paradis lysergique, on se frotte à un « Eat it up worms hero » qui donne la couleur… enfin tout le spectre des couleurs des Cardiacs version nineties. Cette pièce, c’est une visite du cirque le plus dérangé de tous les temps (les membres de Queen grimés en clowns décadents et jonglant avec des moustaches géantes, Serj Tankian nu dans un costume de lion tout déchiré, le chapiteau qui a des dents de vampire, des nuages en barbe-à-papa qui surplombent la scène) couplée à un bad trip de champis mais tout ça passé en fast forward. S’ensuit alors « Dog Like sparky », avec toute sa candeur contagieuse, sa structure alambiquée et son côté « refrain de la mort qui tue ». C’est un hymne tellement attachant qui me reste joyeusement coincé dans le cerveau pendant des jours (souvent) mais dont je ne me lasse jamais. « Fiery Gun Hand » est un délire d’une rare puissance, où les voix tarées des tachycardes atteignent des sommets de démence (et ce n’est qu’un début…). Un solo de guitare effréné plus tard et le délire se poursuit avec les insectes et Lassie. Zappa qui joue du Ska dans l’espace avec Tim Burton ? Et pui koi encore !!! À vrai dire le délire ci-mentionné ne s’arrête jamais les amis ! Tout ce premier disque est un long moment de bonheur et d’euphorie qui régale et qui fait peur en même temps (la peur de redescendre brutalement après être monté si haut !). À noter les magnifiques incursions vocales de Claire Lemmon un peu partout ainsi que l’hommage à une des chansons les plus connus de Faust (« je n’ai plus peur de perdre mes dents ») sur « Wireless »…

Le deuxième disque, un tantinet (à peine) plus tranquille par moments, est aussi le plus varié des deux. Ça commence superbement avec « Dirty Boy », morceau é-p-i-q-u-e jusqu’à la moelle et rivalisant avec les moments les plus impossibles du Infinity de Devin Townsend. S’ensuit des morceaux oscillant entre le bordel maniaque du premier CD et d’autres rappelant les travaux plus eighties du groupe mais updatées à leur sauce moderne. Mais il y a tout de même des étrangetés encore plus étranges à travers ce CD : l’élégant et beatlesque « No Gold » avec son espèce de nuage de cordes en suspension, l’audacieux et sombre « Nurses Whispering Verses » qui est presqu’une symphonie à lui tout seul, ainsi que cet espèce d’interlude franchement malsain, « Quiet as a Mouse », qui rappelle « After School Special » de Disco Volante de nos amis californiens préférés (album sorti à peu près en même temps). Patton est d’ailleurs très fan ; il devait d’ailleurs réédité toute leur discographie sur Ipecac, le bougre ! Kes kil attend ?

Bon… Je me suis encore étendu un peu trop… Mais c’est de bonne guerre. Tout l’amour et l’admiration que je voue à cette musique et à ces êtres se devait de sortir un jour ou l’autre. En gros, ruez vous sur ce Sing to God in-cré-diii-ble tout de suite et sur les autres albums du groupe !!!!


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15 Fréquences, Mixtapes

15 Fréquences Ultimes – Épisode 21 – Louis-Philippe Cantin

Louis-Philippe Cantin est un chantre psychédélique trifluvien des temps modernes. Homme aux talents multiples, sieur Cantin est auteur-compositeur-interprète, chanteur-parolier-guitariste du fabuleux groupe Perséide, sonorisateur, rédacteur (entre autres pour DICI) et traducteur. Bref, un couteau-suisse sous forme humaine.

Il prend congé momentanément de ces multiples occupations le temps de nous partager ses 15 Fréquences Ultimes. Et nous l’en remercions grandement, vu l’intense bonheur auditif qui s’emparera assurément de toute personne (humaine ou animale) qui se laissera tenter à appuyer sur l’invitant bouton fléché ci-haut (communément appelé « PLAY » dans la vie de tous les jours). S’ensuivra alors une « masterclass » de rock psychédélique, qu’on parle de revival ou de celui de la vieille école, avec quelques merveilles acid folk disséminées ça et là. Un régal dont vous me donnerez des nouvelles !

Mais ce n’est pas tout : comme Louis-Philippe ne fait pas les choses à moitié, il a empoigné sa plume (qu’il manie fort bien d’ailleurs) pour nous décrire ses sélections. Le tout est dispo ci-bas.

Je souhaite une FANTABULESQUE ™ écoute à tous les fans de Tolkien, aux chamans étoilés des temps rétro-nouveaux, aux arbrisseaux enchantés et à tous ceux qui ont des tibias.

Tracklist:

  1. Nick Drake – Cello Song
  2. Matt Berry – October Sun
  3. Communicant – Sun goes out
  4. The Brian Jonestown Massacre – Super-sonic
  5. Elephant Stone – Sally Go Round The Sun
  6. Bo Hansson – Leaving Shire
  7. Jacco Gardner – Volva
  8. Pink Floyd – The Scarecrow (Pathé pictorial, July 1967)
  9. Jonathan Personne – Terre des hommes
  10. Chocolat – Gobekli Tepe
  11. Kikagaku Moyo – Smoke and Mirrors
  12. Population II – Attraction
  13. Morgan Delt – Barbarian Kings
  14. Wolf People – Kingfisher
  15. Cory Hanson – Replica

Louis-Philippe Cantin commente sa sélection

Difficile, en quinze tounes, de résumer ce qui contribue à sculpter notre visage de personne créatrice. J’ai donc tenté, autant que faire se peut, de rester spontané dans mes choix ; d’indiquer les premières choses qui me venaient à l’esprit. Celles et ceux qui connaissent la musique de Perséide pourraient trouver évidents certains de mes choix. C’est qu’en listant ces tounes-là, j’ai essayé de laisser de côté mon ego. Rien ne sert de vous proposer la musique la plus obscure possible juste pour montrer que je suis un geek qui connaît plus ça qu’un autre. Le partage n’est pas une compétition.

Bonne écoute !

Cello Song – Nick Drake
Avec Nick Drake, on s’éloigne beaucoup de l’étiquette sonore de Perséide. Or, c’est le premier artiste qui m’est venu à l’esprit. Les albums de Nick Drake font en fait partie des albums que j’écoute le plus. Ils me chavirent à chaque fois. Je me souviens de l’avoir découvert avec la compilation Way to blue : an introduction to Nick Drake. Un ami disquaire m’avait proposé de CD à 5$ en me disant « Achète ça sans l’écouter, je suis sur que tu vas tripper! » Tout en confiance, j’ai acheté le disque que j’ai déballé aussitôt arrivé dans la voiture. « Cello song » est la première pièce de cette compilation. J’ai automatiquement été séduit, bouleversé, impressionné et bercé par la musique douce et tragique de Nick Drake. Son jeu de guitare m’a jeté à terre dès les premières notes de « Cello song ». J’ai finalement écouté tout l’album avant de sortir de la voiture. Quand je suis arrivé chez moi, j’ai aussitôt pris ma guitare et tenté de l’accorder différemment.

October Sun – Matt Berry
Je suis un gros fan du mockumentary néo-zélandais What we do in the shadows, film duquel est tirée une série télé du même nom. Or, je ne suis pas vraiment bon pour retenir le nom des acteurs. Ça m’a donc pris un moment pour comprendre que le puéril Laszlo de la télésérie était en fait LE Matt Berry qui fait de la musique folk psychédélique. Si j’avais été Britannique, j’aurais probablement connu la vedette bien avant de découvrir son projet musical plutôt niché, mais la vie nous réserve parfois des surprises. Son album Phantom Birds m’a obsédé. Il a aussi actionné mon obsession pour le pedal steel et m’a poussé à vouloir en intégrer à notre album Les couleurs d’été. Merci à Raph pour ça! Cela dit, je propose la chanson « October sun » qui provient de l’album Kill the wolf parce qu’elle me donne l’impression de prendre un bain de soleil dans un champ au Moyen-Âge. Il y a quelque chose de profondément païen dans cette chanson. J’aime beaucoup les voix, le texte et les référents acid-folk qui construisent la toune.

Sun goes out – Communicant
Certains crieront au rip off de Tame Impala : Ben oui! ça ressemble pas mal à du « vieux Tame Impala ». Évidemment, je suis un gros fan d’Innerspeaker et du mythe qui entoure Kevin Parker. Tant qu’à en mettre dans cette playlist, je me suis dit que je pouvais proposer quelque chose qui viendrait satisfaire les nostalgiques qui voudraient que Tame Impala soit resté psych! Communicant maîtrise sans l’ombre d’un doute les codes qui font la néo-psychedelia aux tendances Dream pop. On sent les sixties, on sent le nasillard à la John Lennon et le fuzz est bien grinçant. Bien établir les codes tout en restant trippant et catchy demande à la fois du contrôle et de l’authenticité. Alors bravo Communicant! J’attire aussi votre attention sur les référents solaires des deux dernières propositions. Pour moi, le lien entre le soleil et la musique psych rock contemporaine est indéniable. J’y pense beaucoup quand j’écris : je trouve que le référent est plus facile à intégrer en anglais qu’en français. Dans tous les cas, je citerai le jeu vidéo Dark Souls à ce sujet : « Praise the sun! »

Super-sonic, The Brian Jonestown Massacre
Il y a un avant et un après notre découverte de Brian Jonestown Massacre. À l’époque où ce groupe est entré dans ma vie, par le biais d’une suggestion d’un collègue de travail avec qui je discutais des Stone Roses, j’ai senti que le projet d’Anton Newcombe représentait une sorte d’autorisation à garder ça simple. On aime tous les Beatles (ou presque), mais autant les Beatles ont construit dans notre imaginaire l’idée du « band de ti-gars qui sont partis de rien », autant ils ont contribué à légendifier le processus d’écriture de chansons et, surtout, celui de l’enregistrement d’albums. Avec les Beatles, l’accessible et l’inatteignable se côtoient. Je ne me suis jamais vraiment identifié au mouvement punk. Je suis trop calme pour la rébellion qu’on crie dans les rues et j’aime trop la forêt pour m’attacher au caractère urbain du punk. La simplicité musicale, le désir d’émancipation et le rappel que tout est possible, si je l’avais frôlé avec Nirvana quand j’étais ado, je l’ai associé à ma pratique grâce à Lou Reed, mais aussi grâce à Brian Jonestown Massacre. Évidemment, j’ai vu le film Dig! et je connais le mythe autour du personnage de Newcombe qui, aujourd’hui semble s’être calmé. Pour moi, Anton Newcombe est un travailleur acharné qui a construit une scène autour de la volonté de bâtir une communauté musicale et de celle d’aboutir à un son nouveau, mais qui assume l’emprunt sans scrupule. Ses slogans comme « Keep music evil » ou « Make music everyday » m’accompagnent tous les jours. Si c’est encore disponible, vous irez visionner la performance de cette chanson au festival Levitation au Texas. Rishi d’Elephant Stone y joue du sitar.

Sally Go Round The Sun – Elephant Stone
Essence du rock psychédélique. Y’a du sitar comme référent à George Harisson, y’a une progression d’accords répétitive typique au genre (Est-ce 1-3-5?), y’a des sons à l’envers, y’a du fuzz, le mot soleil se trouve dans le titre. Avec Elephant Stone, j’ai aussi compris que l’idée de communauté autour de la musique psychédélique (au sens bien large) existait bien au-delà des frontières géographiques. Elephant Stone est un projet basé à Montréal qui se connecte au Brian Jonestown Massacre, mais aussi aux Black Angels (allez écouter « Deer-Ree-Shee », peut-être saurez-vous deviner le jeu de mots que fait le titre). Dans le cas des trois groupes, les références sont toujours assumées : Brian Jonestown Massacre, Brian Jones des Rolling Stones ; Elephant Stone ; « Elephant Stone » des Stone Roses ; The Black Angels, « The Black Angel’s Death Song » de Velvet Underground. C’est ce type de jeu qui aide à bâtir un imaginaire, un folklore, autour du style me parle énormément et m’aide à assumer que rien n’est totalement original ou nouveau. « Touttt est dans touttt », disait Raoûl Duguay.

Leaving Shire – Bo Hansson
Ceux qui me connaissent savent que je suis drivé pas deux choses : La musique psychédélique et Lord of the rings. Je n’ai jamais vraiment accroché sur tous ces bands de prog et de métal-cheval qui multiplient les références à Tolkien. Si j’aime l’idée, je ne suis pas séduit par le rendu (mais ça, c’est bien personnel!). Autant j’adore les films de Peter Jackson, autant je crois qu’ils sont venus teinter notre imaginaire autour de l’univers tolkienien. Au final, ces long-métrages-là ne sont qu’une interprétation de l’oeuvre. C’est pourquoi j’aime beaucoup me plonger dans des interprétations alternatives de Lord of the Rings. Cet album instrumental de 1970 en est un que je chéris particulièrement. Il est sombre, évocateur, mais surtout simple. Si on est habitué à la grandiose symphonie de Howard Shore, j’aime l’idée de revenir à la simplicité pour décrire la Terre du Milieu d’un point de vue sonore. J’aime aussi l’idée que cette musique est si différente de celle des films qu’elle nous oblige à s’imaginer l’univers de Tolkien différemment. J’hésitais à choisir entre « Leaving Shire » et « The Old Forest » parce que la deuxième se penche sur un chapitre que j’adore et qui fut discarté par l’adaptation de Jackson. J’ai finalement choisi « Leaving Shire » à cause de cette idée du départ. Partir en quête, fuir la mornitude, chercher l’aventure, regarder au loin sont des thèmes structurants pour mon écriture. Ces premiers chapitres de Lord of the Rings, alors que les Hobbits quittent leur pittoresque pays, sont empreints d’une symbolique qui m’accompagne tous les jours.

Volva – Jacco Gardner
Je n’ai jamais rencontré Jacco Gardner, mais je sais qu’on a une chose en commun : On adore l’album Lord of the Rings de Bo Hansson! L’album Cabinet of curiosities et l’album qui le suit, Hypnophobia, font partie des albums les plus importants de mon parcours de mélomane. Les textes oniriques, les références sonores à Syd Barrett, les harmonies à la Beach Boys, l’utilisation du mellotron : tout est là pour que j’embarque sans jamais décrocher. Comme pour Nick Drake, je crois que je vais toujours réserver un espace spécial à la musique de Jacco Gardner dans mon imaginaire. J’ai choisi la pièce « Volva » provenant de l’album Somnium pour deux raisons. Premièrement, j’étais heureux de constater, à la sortie de cet album, que Jacco Gardner proposait une œuvre extrêmement cohérente avec son processus, mais qui explorait tout de même de nouveaux horizons. Deuxièmement, j’ai choisi cette pièce parce qu’elle m’évoque, comme « Leaving Shire », le voyage et le départ. Chaque fois que je l’entend, je m’imagine une scène campagnarde, voire pastorale, un peu naïve en sorte de diorama défilant dans laquelle un personnage, brin de blé entre les dents, baluchon au dos, choisit de quitter son village pour aller voir ce qu’il y a de l’autre côté des montagnes qui le surplombent.

The Scarecrow – Pink Floyd (Pathé pictorial, July 1967)
Bon! Nous y voici, je suis rendu à écrire sur Pigne Floille. Je promets de ne pas m’étirer sur le fait que c’est dont important comme groupe pis que « Dark Side of the Moon » est le meilleur enregistrement de tous les temps et blabla. Une chose est sûre, je suis un gros fan de tout ce qui entoure le fameux live à Pompéi. J’ai écrit une toune qui porte ce nom-là, je me suis même rendu dans l’amphithéâtre en Italie pour écouter Meddle. J’aurais pu choisir « One of these days » qui m’a appris que tu peux faire une toune trippante juste avec deux accords. J’aurais pu parler de « Careful with that Axe Eugene » qui m’a montré que tu peux faire une toune trippante avec juste UN accord (et qui est drôlement avant-gardiste par rapport au métal quand au pense au fait que Roger Waters y scream). J’aurais aussi pu parler de mon amour inconditionnel pour la chanson « Granchester Meadows » qui, à toute heure, toute saison, me donne l’impression d’être l’été sur le bord d’une rivière. Finalement, j’ai choisi « The Scarecrow » parce que j’adore l’intégration de l’orgue Farfisa de Richard Wright dans cette période-là de Pink Floyd. Les solos toujours un peu erratiques et nasillards qu’on entend sur cette toune comme sur « Mathilda’s Mother » m’ont toujours fait tripper. Les textes naïfs, confus et féériques de Syd incarnent pour moi le Saint-Graal, voire l’Arkenstone inatteignables du relâchement en écriture. Surtout, il faut regarder la vidéo qui accompagne cette chanson en visionnant le « Pathé pictorial ». Si vous aviez de la difficulté à vous imaginer la scène que je décrivais plus haut en parlant de Jacco Gardner, je crois que cette vidéo est un bon point de départ.

Terre des hommes – Jonathan Personne
L’ambiance du vidéo de Pink Floyd dont je parlais plus haut et l’espèce de candeur que réussissent à canaliser les chansons de Syd trouvent leurs échos dans plusieurs projets québécois. Jonathan Personne en fait partie. J’adore Corridor depuis leurs balbutiements, mais j’ai vraiment eu la piqûre pour les albums de Jonathan Robert. La dimension un peu plus folk dans laquelle il nous amène, celle du singer-songwriter derrière le band en est une qui me plaît beaucoup. Toutes les chansons des trois albums de Jonathan Personne se rejoignent dans leur mélancolie et leur espèce de façon de plonger l’auditeur dans un passé fantasmé qui n’existe que dans nos esprits. J’ai choisi « Terre des hommes » pour son riff de guitare incroyable et pour le passage qui dit « Évidemment, il est temps pour toi de quitter la planète ». Chaque fois que la voix se lance dans cette envolée plus haut perchée, je ne peux m’empêcher de chanter le texte à l’unisson avec ma table-tournante.

Gobekli Tepe – Chocolat
Pour moi, Chocolat, Jonathan Personne et Corridor, ça flotte dans le même univers. Les projets comprennent des collaborateurs communs, certains albums se sont faits dans les mêmes studios. L’album Tss Tss de Chocolat est pour moi un incontournable de la musique québécoise pour bien des raisons. Premièrement, il donne suite à l’incroyable Maladie d’Amour de Jimmy Hunt qui, à mon humble avis, est un des albums les plus importants des 15 dernières années. Lâcher son projet solo salué par la critique alors que l’avenir ne fait que promettre pour revenir à son groupe de rock et sortir un album psychédélique plus instrumental que chansonnier est à la fois un risque pour sa carrière et une démonstration d’intégrité artistique. « Fantôme » sur Tss Tss montre qu’on peut faire beaucoup de chemin avec un seul mot. « Gobelki Tepe » prouve quant à elle qu’une seule strophe suffit à marquer l’imaginaire et à transformer une chanson jammy et répétitive en épopée épique qui nous transporte aux balbutiements de la civilisation tout en restant sensible à l’expérience humaine :
« Quand la glace reviendra nous irons chasser pour toi.
Quand la glace reviendra tu pourras dormir dans le vieux temple
Et nos mains se rempliront d’amour
Et ceux qui nous aiment se partageront nos cœurs. »

Smoke and Mirrors – Kikagaku Moyo
Parmi ces groupes qui parviennent à évoquer quelque chose d’ancien sans se transformer en Dead Can Dance, il y a Kikagaku Moyo. Comme avec Brian Jonestown Massacre, il y a un avant et un après la découverte de Kikagaku Moyo. J’ai vu le groupe 3 fois en spectacle et chaque fois, j’ai été renversé. Il y a quelque chose d’extrêmement rafraîchissant dans leur acceptation de l’imperfection. En spectacle, comme sur album, ce groupe japonais sait plonger dans le vide et sait se rendre vulnérable aux erreurs, ça rend leurs jams d’autant plus excitants. La voix qui chante dans une langue qui n’existe pas ajoute une couche de crémage sur leur gâteau à la fois profondément psych-rock et folk. Je suis à l’aise de dire que Kikagaku Moyo va rester un de mes groupes préférés pendant une longue période de ma vie.

Attraction – Population II
Avec Population II, on est pas dans le « non-langage » de Kikagaku Moyo, mais la façon dont le batteur et chanteur Pierre-Luc Gratton a de tisser s’approche définitivement de l’écriture automatique. L’univers lexical de Population II cadre parfaitement avec la musique que le trio propose. On entend que les idées proviennent davantage de jams que de chansons écrites avec un cahier et une guitare acoustique. La musique de Population II est sombre, primale et extériorise à notre place toutes les pulsions qu’on ne laisse pas sortir dans nos vies de tous les jours. Chaque fois que je fais tourner l’album À la Ô terre, je ne peux m’empêcher d’avoir l’impression que Population II parvient mieux que bien des psychiatres à nous faire plonger dans notre inconscient. Merci également à eux pour les incroyables sons de Farfisa sur « Attraction » et pour des gemmes de paroles comme l’extrait suivant :
« Mille millions de ces hommes
Aiment mille millions de ces femmes
Qui s’adonnent à la plus grande et belle de leurs envies
Si mille millions de ces hommes
Aiment mille millions de ces femmes
N’en découle rien de moins
Que la vie »

Barbarian Kings – Morgan Delt
Je ne me souviens plus trop de quelle façon j’ai découvert Morgan Delt, mais je me souviens avoir accroché très rapidement. Je crois que cette chanson poursuit bien là où Population II nous a laissé. Elle est sombre, kaléidoscopique et rituelle. Morgan Delt n’a que deux albums à son actif. Le premier est plus caverneux, l’autre plus solaire. Dans les deux cas, ils s’intègrent parfaitement à la mouvance néo-psychédélique tout en gardant un caractère unique qui me plaît beaucoup. J’aime particulièrement le traitement des voix dans « Barbarian king » parce qu’on dirait que c’est un reptile qui s’adresse à l’auditeur.

Kingfisher – Wolf People
« Kingfisher » de Wolf People nous plonge encore dans un imaginaire ancien et suranné. Cette fois, c’est la dimension plus féodale des guitares et de la flûte qui m’a attiré dans cette chanson qui, nous berce comme un conte merveilleux et nous transporte comme un roman d’aventure chevaleresque à la Chrétien de Troyes. J’aime beaucoup ce pan du rock britannique qui assume son héritage celtique et le folklore qui vient avec. Je crois que ça ajoute une couleur plus mélancolique à un genre musical qui, lorsqu’il garde ses racines dans le blues, peut rapidement tourner en rond. Merci, donc, à Wolf People, de puiser dans ce riche univers qu’est celui du acid folk britannique pour tremper votre rock dans la potion d’un magicien à la Merlin l’enchanteur. Si Wolf People n’existe plus aujourd’hui, vous vous réjouirez d’apprendre que de ces cendres est né Large Plants.

Replica – Cory Hanson
Je termine cette courte liste de lecture avec une suggestion folk qui viendra boucler la boucle qui avait débuté avec Nick Drake. Cory Hanson, le chanteur et guitariste de Wand (allez écouter leur toune « White Cat ») a deux albums à son actif et en sortira bientôt un troisième (j’écris ces lignes au printemps de 2023). Ce qui m’a tout d’abord séduit dans le premier album de Cory Hanson, c’est le côté buzzé de son folk, l’intégration de l’alto et la beauté de ses textes à la fois crus et lyriques. Cory Hanson réussit toujours à rester edgy malgré le fait qu’il nous pousse des mélodies extrêmement accrocheuses. Son deuxième album, plus country que le premier, intègre magnifiquement le pedal steel. Les deux simples qui sont parus en vue de son prochain album, « Housefly » et « Twins » me confirment d’avance que sa prochaine collection de chansons, cette fois plus grunge, me séduira autant que ses deux premières propositions.

Quelques liens pour entendre/suivre notre ami LP Cantin:
Bandcamp – Perséide
Instagram – Perséide
Instagram – LP Cantin
Les écrits de Louis-Philippe pour DICI

critiques

Magma – Mekanïk Destruktïw Kommandöh

Enregistrement : 1973
Pays d’origine : France
Édition : CD, Seventh – 1988
Style : Zeuhl, Prog Rock, Opera Apocalyptique, Jazz-Rock wagnérien, OVNI

Cette oeuvre, créée en toute humilité, retrace l’histoire d’un humain qui, un jour, s’adressa à tous les terriens en leur expliquant les raisons pour lesquelles ils doivent disparaître de la Terre
-Christian Vander

Il y a des groupes qui ne sont géniaux qu’un moment, le temps d’un ou deux albums, et qui implosent ensuite dans la nuit des temps ou qui se mettent tout simplement à faire de la musique minable… Il y a aussi des groupes qui se réinventent, évoluent au gré des saisons, se laissant influencer par les nouvelles tendances et essayant de se les approprier dans une musique qui leur est toujours propre (certains s’y perdent aussi)… Il y a des groupes qui n’évoluent pas, bons ou mauvais. Il y a des groupes qu’on adore, qu’on déteste et puis qu’on adore à nouveau (ces fameux « comebacks » si rarement réussis)… Et puis il y a LE groupe. Celui qui, à sa genèse, a déjà la VISION… Celui qui, dès son premier album (en 1970), livre une musique qui est encore complètement d’avance sur notre bon vieux nouveau millénaire… Le groupe parfait et génial dont la musique évolue magnifiquement d’album en album mais de manière consciente… pour servir la cause du concept amené et l’histoire fantastique qu’elle soutient… Le groupe qui possède un univers tellement unique et particulier que ses membres ont inventé une langue qui lui est propre… Un groupe dont la musique, peu importe l’album, peu importe la date d’enregistrement, est irrévocablement intemporelle… Un groupe qui réussit à marier Jazz, Opéra, Chant Choral, Prog, Gospel, Funk, Soul, Psychédélisme, Musique d’Europe de l’est, Musique africaine, Littérature et Philosophie pour en faire une œuvre d’art totale… Un groupe dont l’architecte mi-fou, inventeur de mondes, dévot de Coltrane, Stravinski et Wagner, demeure tout simplement le meilleur batteur de tous les temps… Cet architecte est Christian Vander et son groupe (LE groupe) est MAGMA !!!!

En décembre 1973, après 2 albums déjà divins où Magma se cherchait pourtant encore (ou plutôt… cherchait les moyens optimaux d’exprimer librement la grandeur infinie de leur concept fait monde), débarque ce « M.D.K » complètement ahurissant dans les bacs. La voici leur première oeuvre totale, leur premier « magnum opus » irradiant de milles et unes lumières éblouissantes-célestes-divines-aveuglantes. La gestation de cette merveille fut lente et pavée d’embûches. Longuement rodée en concert, mouvement par mouvement (depuis 1971), dans diverses versions évoluant au gré des désirs bruitatifs de Vander et des changements de line-up incessants, cette composition-fleuve fut aussi enregistrée en studio une première fois en Janvier 1973 (sous le nom « Mekanïk Kommandöh », version CD maintenant dispo via Seventh Record). Cette mouture moins grandiloquente de l’oeuvre mais tout de même imparable ne satisfaisant pas A&M (le label du groupe à l’époque), la horde de Kobaia retourna en studio endisquer la version définitive de leur chef d’oeuvre. Résultat : EUPHORIE !!!

Comme Christian Vander ne fait rien comme les autres, M.D.K est en fait le troisième volet (chronologiquement) de la trilogie « Theusz Hamtaahk » mais le tout premier à paraître… Trilogie qui prendra pas loin de 30 ans avant d’être éditée dans sa totalité sur disque (à se procurer de toute urgence : le coffret « live » paru en 2001 et comprenant l’intégralité de la dite trilogie). Qu’est-ce que M.D.K raconte en fait ? Et bien… la guerre, le chaos, l’apocalypse, la destruction par les Terriens de toute forme de beauté, l’avilissement d’un monde voué à disparaître dans le sang et les décombres… ET le prophète Kobaïen Nebehr Güdahtt qui, d’une missive quasi hitlérienne (qui donna par ailleurs une réputation sulfureuse non méritée au groupe), condamne ce monde à la mort, ne sauvant que les quelques êtres qui sont prêts à évoluer pour atteindre la sagesse divine. Ces derniers seront emportés dans la roue céleste (le « Weidorje ») pour rejoindre Kobaia, où ils pourront terminer leur existence dans la paix absolue.

Terrien, si je t’ai convoqué c’est parce que tu le mérites, ma divine, et ô combien cérébrale conscience m’oblige à le faire. Tes actes perfides et grossiers m’ont fortement déplu, les sanctions qui te seront infligées dépasseront les limites de l’entendement humain et inhumain, car tu as, dans ton incommensurable orgueil, et ton insondable ignorance, impunément osé me défier, me provoquer et déclencher dans toute son immensité, ma colère effroyablement destructrice entraînant inexorablement ton châtiment, race maudite !
-Christian Vander (alias Nebehr Güdahtt)

Malgré toute la violence du propos, cette oeuvre explose dans une forme d’allégresse grisante. Jamais cataclysme n’aura autant été illustré avec tant de lumière folle et de béatitude exaltante. Nos tympans ravis jusqu’à plus soif sont conviés à une véritable célébration orgiaque de la destruction complète et totale d’un univers bientôt révolu… Cet album est une charge émotive forte qu’on reçoit en plein dans la gueule (avec délice, il va sans dire) : chorale kobaïenne frénétiquement possédée, section d’assaut rythmique qui tel un Tank détruit tout sur son passage (l’ineffable duo Vander-Top), cuivres en transe, guitare chatoyante de Claude Olmos, Klaus Blasquiz qui joue à la corde-à-danser avec ses cordes vocales et ce piano martelé à qui mieux-mieux qui trône au dessus de la masse sonore… Tout cela ne fait qu’un tout effervescent. Tout cela s’enchevêtre dans l’éther pour devenir une espèce de Supernova musicale que rien ne peut arrêter…

Structurée autour de 7 mouvements s’enchaînant sans coupure (à part le fondu sur « Kobaïa is de Hündin », vinyle oblige), M.D.K débute avec « Hortz Fur Dëhn Stekëhn West », longue entrée en matière stravinski-ienne (à écouter : « Les Noces » du compositeur russe) qui place l’ambiance totalement unique de l’opus. Quand ces cuivres EXPLOSENT à la 5ème minute, on réalise que ce n’est pas juste un disque qu’on écoute, mais bien une expérience religieuse-mystique qu’on s’apprête à vivre et qui va nous redéfinir pour les siècles et les siècles (amen… non non, HAMTAÏ !!!). À environ 7 minute 30, quand ça part en Gospel-Prog-des-étoiles, je sais par pour vous, mais moi je vole littéralement. C’est comme le passage quasi-final de 2001 Space Odyssey mais en tellement plus… funky. Quand « Ïma Süri Dondaï » s’annonce tel un choc sismique dément d’opéra carl offien déglingé et rutilant, je ne vole plus : je nage littéralement dans une mer d’astres lysergiques. À partir de là, ça n’arrête tout simplement plus… ça monte, ça monte, toujours plus haut, sans relâche… Chaque changement de mouvement limpide qui hausse l’intensité d’un cran… Ce n’est plus que de la beauté suspendue dans un azur en constante renaissance. De la beauté libre, véloce, compacte, qui s’auto-alimente, triple, quadruple, quintuple d’intensité afin de recouvrir entièrement la folle toile qu’elle dessine… Les chœurs hypnotiques pleurent, jubilent, portent la musique à des confins jamais atteints par quiconque auparavant. Klaus est complètement cinglé. Ses vocaux/cris nous font penser autant à ceux d’un castrat italien sur l’acide qu’aux sons émis par un éléphant EN TRAIN de se faire castrer. Fidèle à son habitude, Vander tente d’assassiner sa batterie avec une élégance toute tellurique. Jean-Luc Manderlier veut que chaque note de piano soit plus PUISSANTE que la précédente. Ah oui, puis Jannick Top est Jannick Top, ce qui est déjà formidable en soi.

Et puis quand ça s’achève, après un orgasme sonore violent-délivreur où tous les excès absurdes sont permis, où tout ces éléments musicaux évoqués ci-haut s’accouplent dans une hyperthymie paroxystique ardente qui gorge tous vos sens d’un certaine forme de liesse liquide, vient un moment de calme enivrant, de recueillement majestueux et puis…. un drone pétrifiant d’une minute. Magma sait comment finir un album comme des BOSS. Ya pas de doute.

Je n’en reviens jamais à quel point cet album est MASSIF et LOURD. On y touche enfin, à ce fameux Mur de Son, tel qu’évoqué par notre musicien-assassin préféré (Phil Spector pour le citer… bien que Vargounet est pas mal dans le genre). J’en ai des frissons à chaque écoute. MDK demeure le disque le plus emblématique de Magma (bien qu’ils feront des choses encore plus incroyables par la suite) et comme il fut mon tout premier, il demeure mon chouchou. Mais avec Magma, il ne faut pas se limiter à un disque. La discographie de Magma est un tout dont il faut faire l’expérience dans sa globalité. Et tout fan de musique se doit d’entreprendre ce voyage au moins une fois dans sa vie… Bienvenue sur Kobaia, Terriens…


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Brian Eno – Another Green World

Enregistrement : 1975
Pays d’origine : Royaume-Uni
Édition : 2 x Vinyle, Virgin – 2017
Style : Art-Rock, Art-Pop, Prog, Ambient

L’art du dépouillement suprême. La folie créatrice contrôlée ; en mode zen. Le meilleur exemple de musique post-Satie qui existe. Une invitation dans cet étrange monde vert… un univers nouveau, limpide, pur, soyeux, hanté ; où chaque son respire majestueusement dans la nuit sibylline, où les contours sont pourtant familiers (Bali, l’Angleterre, le Japon, l’Amérique) mais se retrouvent sublimés pour devenir quelque chose qui est subtilement « autre », comme son nom l’indique. Des jungles bruitatives touffues où il fait bon se perdre, de petits villages autochtones bordés de montagnes brumeuses et d’océans d’émeraudes liquides, des vallées électriquement verdoyantes à perte de vue et recouvertes de pylônes chatoyants, des ponts de liane surplombant des nébuleuses en émission… La musique selon Eno est une aquarelle minimaliste où chaque détail sonore vient parfaire la toile de son créateur qui se définit lui-même comme un non-musicien et qui semble suivre des instructions créatives divines provenant de l’ancien livre chinois des transformations (ou Yi-King) ; par là je parle de ces fameuses cartes de tarot baptisées « stratégies obliques » (grand dada d’Eno) qui sont distribuées aux musiciens participant à l’enregistrement de ses albums depuis 1975 et qui contiennent des indications aussi farfelues/obtuses que « Demande à ton corps », « Fais honneur à ton erreur comme si il s’agissait d’une intention cachée » ou encore « Essaie de faire semblant! »

C’est alité dans une chambre d’hôpital (en récupérant d’un rude accident de voiture) que Brian Eno a imaginé ce nouveau monde sonore et cette idée de musique « ambiante » qui se veut la progression de la « musique d’ameublement » élaborée par notre cher Erik Satie en 1917. En 1975 (la même année), sortira d’ailleurs un premier essai purement ambient après l’album ici chroniqué, le très doux et bien nommé « Discreet Music ». Mais avant de s’attaquer à cette mer de nuances éthérées qui ne quittera plus jamais vraiment sa musique, notre homme décide d’incorporer ces nouvelles idées dans le contexte d’un album-pop. Ainsi naît « Another Green World ». Eno s’entoure d’acolytes précieux pour aider à la gestation. Il s’agit des meilleurs musiciens de session de l’époque : Phil Collins, alors surtout connu en tant que batteur exemplaire au sein de Genesis. L’incomparable guitariste de King Crimson, le perturbé, irascible et mathématique Robert Fripp. Le violoniste dadaïste proto-punk John Cale des Velvet Underground. L’élégant bassiste fretless Percy Jones de Brand X, groupe de jazz-rock dans lequel opère aussi Collins… Tout ce beau monde entre au studio en Juillet pour enregistrement un disque comme il n’en existe aucun autre.

Ce disque, c’est une série de petits haïkus instrumentaux qui vous transpercent l’âme avec une finesse indéfinissable, ainsi que quelques chansons surréalistes, tantôt cocasses tantôt sérieuses, venant parfaire le panorama. Délicieux mystère qui survole la musique de ce disque qui n’a pas pris une ride. D’ailleurs, cela pourrait sortir demain matin que ça aurait un impact beaucoup plus grand je crois bien… Le tout débute sur les chapeaux de roue avec un « Sky Saw » délirant, empreint d’une rythmique quasi-math-rock (Phil Collins utilisé à contre-emploi) entrecoupées par des digressions guitaristiques-dissonantes-électriques de master Eno. La basse de sieur Jones est juste orgiaque. Le tout se termine par une section d’alto grisante signée John Cale, recouvrant ce curieux white-man-funk des autres muzikos… Efficacité totale de cette pièce qui se veut la frontière entre notre univers et l’autre… celui dans lequel on va basculer dès la prochaine piste. « Over Fire Island », c’est franchement unique… Ça sonne comme rien. Il n’y a que le fabuleux trio d’Eno, Collins et Jones présent sur cette pièce instrumentale. Il y a des synthétiseurs déglingués et les bandes audio triturées de Brian, la basse funk ronronnante de l’oncle Jones + le Collins en mode métronome-obsessif-compulsif. La seule comparaison que je peux faire et qui rend un tant soit peu justice à titre bien bien particulier : c’est du proto-ESG-Indonésien.

Après, on goûte à une certaine forme d’extase avec « St Elmo’s Fire ». Aaaaah, je me souviens de la première écoute de ce titre. Noël 2001 ; j’avais reçu l’album en cadeau. Vers les 2 heures du mat, après les célébrations, je m’étais allongé dans ma chambre en écoutant le disque pour la toute première fois… Ce titre m’a happé tout de suite. De un, cet espèce de piano préparée vous va droit à l’âme. De deux, cette rythmique caribéenne-fêlée avec ses percussions synthétiques scintillantes restant solidement scotchées dans le cerveau à jamais. De trois, la voix caractéristiquement emphatique de Brian qui récite un texte fastueux (« In the bluuuuuuue, August mooooon ») sur ce fond sonore abstrait. Et surtout, de quatre, le putain de tabarnak de cibolak de solo de Robert Fripp. Possiblement le meilleur solo de guitare que j’avais entendu de ma courte vie (cela le demeure je crois bien). Je me souviens d’avoir fait « repeat » 7-8 fois avant d’entamer la suite du DisK. Vraiment une des pièces musicales les plus importantes de mon passage sur Terre et qui sera dispo sur la trame sonore de mes funérailles (disponible sur Warp Records dans, je l’espère, au moins 50 ans).

Vient ensuite une de ces jungles électroniquement chargées évoquées plus haut en la forme de « In Dark Trees ». La nuit est tombée sur le paysage et on flotte à travers le brouillard confus de cette forêt d’arbres chuchotant milles secrets à nos oreilles. Mugissements de vent cosmique, rythmique synthétique imperturbable… On sort du boisé juste à temps pour apercevoir un navire (le « Big Ship ») s’envoler dans une mer de constellations réinventées… Et on se sent bien, comme si une vague de beauté pure nous traversait l’échine. Mais on se sent aussi bizarrement nostalgique… touché par cette étrange mélancolie d’un passé qui s’effrite en nous, par ces souvenirs de plus en plus distants/flous qui nous habitent. Magnifique dualité d’une musique qui peut autant faire sourire que pleurer. Dans « I’ll Come Running » plein de gaieté bon-enfant, Brian le galopin nous dit qu’il va venir attacher nos godasses l’une à l’autre. Sacré plaisantin ! Cette espèce de pépite pop bourrée d’insouciance nous ramène à certaines chinoiseries de ses albums passés… Après, on goûte aux charmes discrets de la pièce-titre, la plus courte du disque. Ce n’est qu’un court mais splendide motif répété à la desert-guitar, au piano et à l’orgue farsifa. Beau. Très beau.

Le miracle sonore se poursuit avec une exploration de la faune de cet autre monde vert. En premier, on espionne ces sombres reptiles qui habitent dans les grottes du désert translucide situé en plein cœur de la planète neuve. Eno y va de son orgue Hammond, de ses percussions péruviennes et d’une tonne d’effets surnaturels pour illustrer l’aspect on ne peut plus bigarré de ces créatures aux yeux chargées d’une luminescence biscornue. Par la suite, Les espèces poissonnières sont étudiées sur un fond de mantra japonisant avec le retour de l’orgue farsifa et ce piano préparé à la John Cage. « Golden Hours » arrive alors, autre chanson-clé de l’aquarelle. Que d’émotions à chaque écoute. Autre trio. Cette fois, c’est Eno, Robert Fripp et John Cale qui s’y collent. Piano incertain, percussions spasmodiques, guitare sub-aquatique et orgue céleste de Brian se mêlent à un autre solo de guitare apaisé/paradisiaque de Fripp et à l’alto orientalisant de Cale… Les paroles obtuses de Eno me font encore chavirer la matière grise et les tripes avec ces espèces de cadavres exquis sur le passage du temps ; le jour se transformant en nuit (faisant prémisse à la fin de l’album qui se clôt par une nuit irréelle qui « englobe tout »), la vie terrestre qui passe tellement lentement mais tellement rapidement en même temps, la temporalité subjective, l’enfance, la vie adulte, la mort… À chaque fois que je survole ces lignes, j’en sors avec une autre interprétation mais qui ne sera jamais complètement définie…

« Becalmed » est une autre piécette atmosphérique qui vous arrache le cœur solennellement, avec volupté. On inspecte ensuite un volcan au petit matin avec ce « Zawinul/Lava » qui voit le retour de nos comparses Collins et Jones mais dans un contexte tout autre, où l’apaisement prend toute la place, où les silences impressionnistes font mouche. Collins a d’ailleurs dit que de travailler sur ces sessions avec Eno lui a fait envisager la musique d’une autre manière et a été une grande source d’inspiration pour son très bon premier album solo, « Face Value », et surtout pour son plus grand tour de force « In The Air Tonight » (qui demeure une sacrée chanson). « Everything Merges With The Night », introduite par cette guitare acoustique (qu’on entend pour la première fois) et ce piano délicat, est la dernière chanson de ce disque de chevet ; un genre de requiem serein pour cet univers déjà voué à disparaître (du moins, jusqu’à la prochaine écoute). Des ondes de guitare électrique viennent se superposer avec délice sur ce long fleuve tranquille… « Spirits Drifting », ce coda instrumental fantomatique, vient clore la peinture sonore de Brian. Cet éther-liquide me bouleverse autant que la scène finale de « Fire Walk with Me » de David Lynch, avec tous ces anges qui s’envolent au dessus de la chambre rouge, scène que cette musique pourrait d’ailleurs fort bien accompagner…

Cet album est félicité séraphique. J’utilise souvent le terme « intemporel » dans mes critiques mais je crois que c’est ce disque qui mérite le plus cet adjectif. Cet album accompagne ma vie depuis 15 ans et je n’ai pas encore percé tous ses secrets. Brian Eno vous invite à plonger dans ses rêves, ses questionnements métaphysiques, son éthique musicale devenue monde… Prenez un aller-simple pour cet autre macrocosme verdâtre…


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Alamaailman Vasarat – Vasaraasia

Année de parution : 2000
Pays d’origine : Finlande
Édition : CD, Silenze – 2000
Style : Avant-Prog, Klezmer, Zeuhl, RIO

Eh, dîtes-donc mes bonnes dames et mes bons messieurs, vous avez envie d’assister à une orgie céleste / cauchemardesque entre les membres de Masada, de Henry Cow, du Willem Breuker Kolleftief et de Anekdoten ? Vous rêvez d’insérer du Klezmer dans vos scènes préférés des films de Buñuel ? Vous aimez bien l’image mentale d’une cohorte de rabbins schizoïdes sur le crack faisant la première partie de Mr. Bungle ? Eh bien mes p’tits gars et mes p’tites filles, les mecs d’Alamaailman Vasarat (super amusant à épeler / prononcer) sont là pour vous ! Armés de deux violoncelles, d’une batterie, de clarinettes klezmer, d’un sax, d’un trombone et d’une brochette d’orgues vieillots, ces Finlandais fous issus du groupe RIO-Neo-Folk-Prog « Hory-Kone » vont combler toutes vos exigences délurées avec leur musique incroyable, insolite, inclassable et infectueuse. Préparez-vous à vous en mettre plein les oreilles… Tango nocturno-bruitiste, musiques de films d’horreurs gitans, folk scandinave, free jazz à l’européenne, post-klez enfumé, rock in opposition, musique de funérailles, ambiances de films noir (+ un soupçon de lourdeur métallique par moments opportuns)… Tout ceci est au menu à Vasaraasia, et bien plus encore !

Ce qui est fascinant chez Alamaailman, c’est leur faculté innée à combiner tous ces éléments sonores disparates pour en faire un tout cohérent et unique. Et même si à prime abord, leur musique est plutôt expérimentale (et peut sembler à tort inaccessible), elle est aussi très mélodique et possède ce petit côté festif (voir même dansant !) on ne peut plus contagieux. À chaque détour de Vasaraasia, on est abasourdi par une incongruité sonore nouvelle (comme ce violoncelle qui est utilisé comme une guitare électrique), on s’émeut devant les morceaux plus lents et émotifs (le splendide « Lakeus », entre autres), on s’imagine Nosferatu filmé par Kusturica, on se surprend à découvrir un autre détail dans la composition (d’une richesse inestimable) de chaque pièce, on pleure de joie, on sourit et surtout : on est captivé d’un bout à l’autre. Perso, cette musique vient me toucher autant la tête que les tripes. C’est le mélange musical parfait entre innovation, émotivité, mystère, richesse, splendeur et surréalisme… Vasaraasia, c’est la clé des possibles, le grand pas vers un monde de rêves et d’abstraction divine. Je ne peux que vous recommander d’y plonger tête première ! Vous n’en sortirez pas indemnes, je vous le promet (et c’est une bonne chose).


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Michel Madore – Le Komuso à cordes

Année de parution : 1976
Pays d’origine : Canada (Québec)
Édition : Vinyle, Barclay – 1976
Style : Rock Progressif, Space Rock, Fusion, Psych

Est-ce que vous aimez Gong ? Moi oui. Beaucoup à part de cela. Et Michel Madore aime Gong énormément lui aussi ; je serais prêt à parier. Ce montréalais injustement méconnu a publié ce premier opus discographique au milieu des années 70… C’est un disque TOTALEMENT ancré dans l’esthétique sonore du Gong de la trilogie « Radio Gnome Invisible » mais qui réussit en même temps le délicat pari de s’affranchir de son influence et à introduire nos tympans (ravis, pour l’occaz) à un vocabulaire musical aussi beau que personnel. Totalement instrumental, moitié acoustique moitié synthétique, le Komuso à cordes est un ravissement sonore assez céleste, à mi-chemin entre le space-rock et le jazz-rock.

Madore, multi-instrumentiste de son état (guitare, synthés, piano, cymbalum, ocarina), est accompagné d’excellents musiciens de la scène prog/jazz québécoise, dont le percussionniste Mathieu Léger (Orchestre Sympathique, Lasting Weep), le bassiste Fernand Durand (Dionysos) et l’excellent saxophoniste Ron Proby (auteur d’un seul disque de Jazz Avant-gardiste / Space Age, paru sur Radio Canada International en 1972). Tout ce beau monde (and then some) font la part belle aux compositions splendides de Madore, seul maître à bord sur un navire qui vogue sur des eaux cristallines et interstellaires.

Bon je sais… comparer un album de musique à un « voyage » est un peu éculé. Tous les critiques font ça régulièrement (moi le premier, et à outrance dans mon cas). Mais quand ça sied aussi bien à un disque, pourquoi se priver ? Le Komuso est un sacré beau voyage continu dans un pays étrange et merveilleux… chaque pièce est une fenêtre ouverte sur un autre paysage de ce monde enchanteur. Chacune d’elle s’enchevêtre majestueusement à la suivante. C’est vraiment une oeuvre totale, au même titre qu’une symphonie ou un concerto (mais sur les champis magiques). C’est vachement planant, délicat, texturé… comme un beau disque de Klaus Schulze. Les claviers englobent tout, recouvrent la mare sonore de leur délicieux ronronnement. Mais alors qu’on croit être sur le point de sombrer dans un sommeil bienfaiteur et opiacé, voilà que la batterie et le saxo s’emballent. Le piano et la guitares leur répondent dans un maelstrom jazzy-fusion. On se laisse happer de plein fouet par cette vague psychédélique rutilante (façon Hawkwind)… pour après retomber dans les méandres folky-proggy auprès de cette guitare acoustique pleureuse et de cet ocarina hanté… Tous ces passages différents, magnifiques en soi, sont renforcés par ces transitions magistrales qui les lient ; transitions qui s’effectuent en douceur, de manière presqu’imperceptibles/subliminales. Que ce disque est beau. Moins rigolo que du Gong, plus mélancolique, plus éthéré… mais pas moins riche et nébuleux.

Madore fera un deuxième album avant de mettre fin à sa carrière musicale (afin de se consacrer exclusivement à la peinture et à la sculpture). Je reviendrai sous peu à ce deuxième opus, beaucoup plus électronique et atmosphérique celui là (mais pas moins génial)… D’ici là, si vous voyez une copie du Komuso dans les bacs, n’hésitez pas une seconde. C’est un magnifique disque qui mérite une plus grande reconnaissance.


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Can – Tago Mago

Année de parution : 1971
Pays d’origine : Allemagne
Édition : SACD, Mute – 2005
Style : Krautrock, Rock Psychédélique, Stockhausen-Prog, Funk Extra-Terrestre, OVNI

Je ne passerai pas par quatre chemins : Tago Mago est un de ces monuments emblématiques de la musique du 20ème siècle qu’il se faut de posséder. C’est un disque essentiel à toute discographie (et ce, même si vous avez uniquement du classique ou du reggae dans vos armoires). Cet album dépasse tout, confond tout, détruit tout ; toutes les limites et frontières musicales possibles… Rock psychédélique, prog, musique concrète, pop, proto-électronique, free jazz, musique tribale (celle qui est enfouie dans les zones les plus reculées du cerveau humain et ce, depuis des siècles). C’est un énorme morceau de bravoure, de folie, d’expérimentation brute, de plaisir, de rêve, de cauchemar, d’euphorie, de noirceur et de transe (surtout). C’est ce qui en musique s’approche le plus de l’envoûtement voodoo. C’est un truc 10 ans en avance sur son temps (voir même mille). C’est le Disco Volante des jeunes années 70. C’est aussi probablement le Sgt Pepper du Kraut-Rock – l’album qui représente le mieux l’étendue de ce genre musical influent qui n’en est pas vraiment un. C’est la musique que produirait des psychiatres qui bossent à l’aile des schizos si ils formaient un groupe de rock avec leurs patients les plus atteints (ce mélange génie-démence-rigueur-liberté qui marche à tout coup). Ça peut être la porte d’entrée à un million de trucs qui peuvent changer la vie d’un mélomane : le kraut-rock, le prog, la musique classique moderne, la musique électronique, le math-rock, la musique tribale (de tout pays), etc… J’insiste : vous devez au moins expérimenter une fois dans votre vie les méandres de Tago Mago. Vous allez peut-être adorer. Vous allez peut-être détester. Mais surtout, vous n’en sortirez pas indemne, je vous le promets.

Il ne faut pas passer sous silence que ce deuxième album souligne l’arrivée officielle de Damo Suzuki en tant que chanteur de Can (on l’avait entrevu sur l’excellent Soundtracks…), un changement majeur dans l’histoire du groupe, qui ne sera plus jamais pareil après le passage de cette tornade vocale humaine incongrue. Ce sympathique cinglé de service avait quitté son Japon natal (un pays riche en fous de toutes sortes) quelques années auparavant pour faire le tour de l’Europe, guitare à la main – histoire de faire un peu d’argent de poche. Remarqué dans les rues de Munich par Holger Czukay et Jaki Liebezeit alors qu’il exerçait son art (ça devait détonner des autres chansonniers), il est invité à se produire avec le groupe le soir même (voilà un concert auquel j’aurais aimé assister !). C’est le coup de foudre psychotronique instantané ! Armé de ses cordes vocales supersoniques, le jeune Suzuki vient accentuer et colorer l’intensité déjà palpable de la musique de Can. Grand improvisateur usant de son organe vocal comme d’un instrument polymorphe, Damo chante comme un possédé sur Tago Mago. Il chuchote mystérieusement par moments, hurle grotesquement par d’autres, créé sa propre pièce de théatre « Nô » sur l’acide, imite parfois le bruit d’un poulet qu’on étrangle à mains nues, chante dans des langues inconnues qu’il invente à mesure mais qui sont pourtant géniales (forcément, en tant que fan de Magma, ça vient me chercher). Bref, Damo devient par le fait même une part intégrante du son du groupe et restera avec eux pour ce qui est considéré par beaucoup comme leur meilleure période créatrice.

Holger Czukay et Damo Suzuki

Imposant album-double de 70 minutes, Tago Mago débute sur les chapeaux de roues avec l’incroyablissime « Paperhouse » : une brève intro space faîte en ondulations de claviers et on est tout de suite projeté au pays de la rythmique qui tue. Cette rythmique insoutenable, marque de commerce de Can, vient nous happer, nous ensorceler, et ne nous lâchera pas avant la fin de l’album (à part à quelques moments de folie atonale). Ce qui débute comme une sorte de ballade prog acide et amère devient une montée des plus hallucinantes (de quoi faire rougir la plupart des groupes de post-rock), portée par le délire ordonné (encore une fois le parallèle folie-raison) de cette guitare psychée jouée à perfection et de cette batterie venue de l’au-delà. Je tiens à préciser : bordel que cet album ne sonne pas « 1971 » ! Dès que cette pièce d’ouverture atteint son apothéose, on tombe dans le trouble avec « Mushroom », mystérieuse pièce qui porte en elle son lot de mystères indomptables… On sent le malaise sous-jacent à travers la rythmique proto-industrielle, cette basse funky et sombre, ces percussions recouvertes d’échos et de réverbérations et les hurlements imprévisibles de Damo. L’ascension du délire se poursuit avec l’incroyable « Oh Yeah », qui débute avec le bruit d’une explosion nucléaire que semblait nous annoncer « Mushroom ». En parlant de « Oh Yeah » : jamais titre n’aura aussi bien porté son nom. En écoutant ces 7 minutes de pur génie, j’ai juste le goût de me mettre à danser aussi frénétiquement que maladroitement et de HURLER le titre de la chanson à tout rompre entre les murs de mon bureau, tel un beau criss de cave (ah… la magie de la musique !). Ça débute avec possiblement la rythmique (le mot le plus sur-utilisé de la chronique) la plus bandante qui soit, agrémentée de quelques couplets chantés par Damo mais dont les bandes sont jouées à l’envers… On sent que ça monte vers quelque chose de grand, d’incompréhensible, de « plus fort que toi »… puis la musique s’arrête soudainement, et repart de plus belle avec cette fois une guitare bluesy interstellaire à l’appui et des vocaux anglo-nippon-what-the-fuck. Dantesque ! Ce petit chef d’oeuvre pourrait facilement être le climax d’un disque déjà parfait mais le plus fou reste encore à venir (oh que oui !).

« Halleluhwah », du haut de ses presque 20 minutes, est une jungle sonore où il fait bon se perdre. Ce beat, mon Dieu, CE BEAT ! Le Funk a été invité au rave tropical et il a amené ses potes jazzmen le temps d’interludes savoureux au piano. À part ces passages plus tranquilles, cette pièce est surtout l’heure de gloire de Jaki Liebezeit, Dieu-percussioniste de son état. Le beat qu’il produit (ainsi que ses variations multiples et virtuoses) se trouve à être le coeur du morceau, sa colonne fondatrice à laquelle vient se greffer une foule d’éléments disparates savoureux… comme ce violon déchaîné, ces claviers psychédéliques qui sont aussi cheap qu’inquiétants, cette basse sourde et bien sûr Damo dans toute sa gloire caractéristique. On tombe ensuite dans la portion plus extrême et expérimentale de Tago Mago, avec « Aumgn » et « Peking O »… Bienvenue dans un enfer stockhausenien des plus pétrifiants et où toute forme de mélodie disparaît dans les limbes. « Aumgn » est une sorte de collage ambient qui pourrait faire office de trame sonore à un film préventif sur l’usage du LSD. Il ne fait pas bon de s’endormir en écoutant cette portion du disque… Les rêves qui s’ensuivent sont, disons le, plus ou moins traumatisants. On navigue ici à travers une brume sonore épaisse qui est l’amalgame d’une tonne d’effets sonores de studio (signés Irmin Schmidt), de field recordings de chiens qui jappent, d’impros musicales sur le thème du « cirque dérangé » et surtout de cette voix, sinistre au possible, qui repète inlassablement AUUUUUUUUUUUUMGN (Aleister Crowley in DA HOUSE). Dans le genre « maman, j’ai peur », « Peking O » est elle aussi dure à battre. C’est certainement le morceau le plus psychiatrique de toute la discographie de Can. Trop dur de parler de cette chose époustouflante… sinon que c’est probablement un truc que les membres des Boredoms ont écouté à répétition à leur adolescence.

Tago Mago revient à une certaine forme de normalité avec le dernier morceau, « Bring Me Coffee or Tea », sorte de ballade-transe brumeuse qui vient clore à merveille ce périple sonore des plus audacieux. Et il est vrai qu’après avoir fait le tour de 8000 galaxies le temps d’un album, il est bon de se réconforter avec une bonne tasse bien chaude… et de se demander si on y replonge tout de suite tête première… car ce disque est une drogue. Ce n’est plus de la musique comme on en entend normalement (avec de jolies mélodies et des belles idées). Non. C’est de la « matière sonore brute, libre et savante » qu’on s’injecte dans les tympans avec plaisir. Deviendrez-vous accros comme moi ?


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