critiques

Franz Liszt – Concertos pour piano 1 & 2, Totentanz

Interprètes : Seiji Ozawa (direction), Orchestre symphonique de Boston, Krystian Zimerman (pianiste)
Pays d’origine du compositeur : Hongrie
Écriture des oeuvres : 19ème siècle
Enregistrement : 1987
Édition : CD, Deutsche Grammophon – 1988
Style : Musique pour orchestre et instrument solo (piano) / Romantique

Grandiose et dantesque !

De un, il y a Ozawa le terrible. MON chef d’orchestre « violent » préféré ; je l’ai même qualifié de « Grindcore » dans ma critique de sa version du Sacre du Printemps de ce bon vieux Igoooorrrrrrrrrrr Stravinsky (sa version demeurant MA version de référence absolue). De deux, Ozawa se retrouve en compagnie d’un certain Krystian Zimerman : pianiste de génie qui est surtout reconnu pour son raffinement, sa technicité exemplaire et son élégance… Mais ce cher Krystian, sous l’influence (perfide) du Japonais qui n’est pas là pour rigoler (mais plutôt pour foutre des raclées aux conduits auditifs des mélomanes les plus endurcis), laisse ici tomber un peu son naturel effacé pour se plonger corps et âme dans le pathos primaire et l’émotivité brute de la musique du compositeur hongrois. La chimie opère à fond. C’est donc une rencontre artistique monumentale et furieusement efficace. Les deux hommes, secondés à merveille par l’orchestre symphonique de Boston, deviennent une véritable machine de guerre et de volupté prête à rendre justice à un programme assez costaud comprenant les deux concertos pour piano et la succulente danse macabre de Franz Liszt, soit les 3 oeuvres les plus majeures du monsieur.

Le premier concerto, d’une facture un peu plus classique, est l’oeuvre idéale pour entrer dans la matière. Après une introduction véhémente de l’orchestre, Zimerman entre en scène et s’empresse tout de suite de casser la baraque et de prouver qu’il est l’homme de la situation… Il s’agit là aisément d’une des plus remarquables performances de pianiste jamais enregistrée (et je pèse mes mots)… Chaque note s’envole des enceintes avec volupté et/ou déchaînement et atteri dans mes tympans avec délice… Dans les passages plus tranquilles, il joue avec toute la sensibilité et la poésie qu’on lui connaît. Dans les passages plus infernaux, son jeu est musclé, agressif, envolé, viril, puissant, pléthorique… Mais jamais trop. Juste bien dosé ; toujours du bon côté de la ligne entre exubérance et justesse. Bref, il est PARFAIT pour ce que la musique de Liszt est : un concentré brut d’émotion, de souplesse et d’impétuosité.

Le second concerto, tout aussi ultime dans sa performance, est composé d’un seul mouvement divisé en 6 parties. À la fois virtuose, empreint d’un grand lyrisme et caractérisé (par moments) par une virulence qui prend la forme d’un dialogue envenimé entre le piano et l’orchestre (sur l’Allegro deciso), c’est une oeuvre absolument fantastique et qui mérite autant de reconnaissance que son grand frère (si ce n’est plus). À noter le super passage du Allegro moderato où le violoncelle solo accompagne le piano, jouant une métamorphose splendide du thème d’ouverture.

Nos oreilles ayant déjà pu apprécier d’intenses moments de splendeur racée et voilà qu’arrive « Totentanz » pour conclure le disque de la plus frénétique façon !!! Bordel : si ce n’est pas LA meilleure version de cette oeuvre incomparable, je suis prêt à donner mon âme à n’importe quelle entité méphistophélique ! On apprécie ici Zimerman à son plus TÉNÉBREUX et EMPORTÉ alors que le bon Ozawa, en plein dans son élément, mène son orchestre comme un capitaine de navire fou pendant une tempête acharnée.

Conçue dans l’esprit d’une marche funèbre, cette danse macabre s’appuie sur le thème récurrent tirée de la séquence médiévale Dies iræ (« Prose des Morts ») qui, dès le départ, vient nous plonger dans la noirceur la plus opaque. C’est lourd, inquiétant… Et Zimerman le féroce nous sidère avec son agilité renversante. Les montées et les descentes urgemment démoniaques du piano vous feront à la fois vivre un profond orgasme sonore et vont vous renverser tous les sens… L’orchestre y est passionnant, aussi tendu que souple. Vraiment l’interprétation la plus essentielle de l’oeuvre, avec un final époustouflant !

Ce disque, c’est une rencontre au sommet entre deux maîtres qui rendent justice à un de mes compositeurs préférés de tous les temps. Un must dans la discothèque de tout fan de musique classique !


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critiques

Bedřich Smetana – Má Vlast

Interprètes : Rafael Kubelík (direction), Orchestre Philharmonique Tchèque
Pays d’origine du compositeur : République-Tchèque
Écriture de l’oeuvre : 1874-1879
Enregistrement : 12 mai 1990
Édition : CD, Supraphon – 1990
Style : Musique classique orchestrale / romantique, poème symphonique

Notes sur la version

Rafael Kubelík est reconnu comme étant le maître incontesté de Má Vlast. Il dirigea le cycle en spectacle et l’endisqua un grand nombre de fois, avec différents orchestres… Mais c’est cet enregistrement sur Supraphon qu’il faut prioriser car, en plus de la performance remarquable et de la joie communicative qui existe entre les musiciens, le chef et le public tchèque, cet enregistrement représente le retour de Kubelík en République-Tchèque à la tombée du rideau de fer (1990), après de nombreuses années d’exil. C’est une véritable célébration de retrouvailles, pleine de vie, de bonheur débordant et, évidemment, de musique euphorique (parmi la plus belle au monde).


J’aime ma patrie, yo !

Má Vlast… Ma patrie… Ce cycle de 6 poèmes symphoniques que le compositeur tchèque Bedřich Smetana a dédié à son pays bien-aimé demeure son oeuvre la plus distinctive et emblématique. À l’instar de ce cher Ludwig van Beethoven, Smetana compléta son oeuvre la plus célèbre alors qu’il était devenu sourd… C’est vous dire le degré de connaissance de l’art de la composition et la capacité d’imaginer une musique aussi puissante à même son « cerveau musical », sans l’appui de son sens le plus capital.

Má Vlast est réputé et révéré en République-Tchèque (avec raison !) mais moins connu au delà des frontières du pays… À part pour le 2ème poème de la série, « Vltava » (ou « La Moldau »), qu’on retrouve plus souvent dans les programmes de différents orchestres de renom ou encore : au cinéma. Je dois avouer avoir moi-même découvert cette oeuvre somptueuse lors d’un visionnement d’une scène tirée du très beau film « The Tree of Life » de Terence Malick… Sublime adéquation d’une musique évocatrice de milles splendeurs et des images d’un réalisateur qu’on pourrait qualifier lui-aussi de créateur de « poèmes » (cinématographiques, dans son cas).

Cette musique (autant que le film) m’a longuement hanté post-visionnement… J’ai donc voulu découvrir le cycle complet. Et, force est d’admettre qu’il est merveilleux d’un bout à l’autre. Cela commence avec « Vyšehrad », nom d’un quartier au sud du centre historique de Prague, là où on retrouve le château du même nom, construit au 10ème siècle, au sommet d’une colline à proximité de la rivière Vltava. Le tout s’ouvre sur un auguste motif à la harpe, qui, après une minute trouve ses complices en la forme d’une section de cuivres élégiaques. Puis les cordes arrivent, majestueuses, célestes… Finalement tout l’orchestre explose, rendant hommage à l’éclat et à l’histoire du château, qui fut la demeure des premiers rois tchèques. Le tout se transforme en marche rutilante, parfois lumineuse, parfois ténébreuse… On s’approche d’un climax foudroyant, qui est pourtant stoppé soudainement, évoquant le château en ruines… Et la harpe revient, douce et mélodieuse, pour nous rappeler les gloires passées de ce lieu important de l’histoire de Prague.

La Vltava ensuite… rivière qui traverse la Bohème du sud au nord, qui traverse de ce fait Prague au complet. Deux thèmes qui se répondent et finissent par s’enchevêtrer, pour illustrer les deux sources de la rivière qui font éventuellement confluence pour devenir un tout imposant et ample. Puissance incantatoire d’une musique qui se passe de paroles pour dépeindre des scènes d’une folle beauté… On suit alors le cours d’eau alors qu’il traverse forêts, hameaux et villes, pour finalement atteindre Prague la radieuse. Smetana ré-adapte ici la mélodie « La Mantovana », vieil air de la renaissance italienne (et qui sera aussi l’inspiration de l’hymne national israélien).

« Šárka », 3ème poème ; nommé ainsi en honneur à la guerrière mythique de la « guerre des Demoiselles », légende tchèque où Šárka venge la reine Libuše, assassinée par le prince Ctirad. Musique guerroyante, tragique, pontifiante, victorieuse… mais entrecoupée de passages atmosphériques assez ravissants merci. Cela se conclut dans l’euphorie, alors que Šárka et les militantes à sa solde parviennent à leurs fins. « Z českých luhů a hájů » (des forêts et prairies de Bohême), 4ème piste, nous offre un voyage éclair de 12 minutes à travers la lande tchèque, la beauté de sa nature, de ses forêts, de ses champs et des petits villages peuplés de gens en fête, à l’approche d’un festival. Tout plein de petites scènettes fabuleuses.

Les deux derniers poèmes sont complémentaires et représentent la portion « guerroyante » du cycle. « Tábor », très austère et belliqueuse, porte le nom d’une ville de la région de Bohême-du-Sud qui jadis connu des combats opposants les représentants de l’église catholique et féodaux aux hussites (paysans et partisans de Jan Hus, un héros nationaliste et un martyr de la libre-pensée, mort sur le bûcher en 1415). On entend et ressent tout l’esprit de combativité et la fierté des hussites à travers une partition haletante, émotive et parfois tragique. « Blaník », dernière piste… C’est le nom de la montagne au coeur de laquelle (la légende nous dit que) les guerriers hussites dorment depuis des siècles, prêt à se réveiller et à reprendre les armes si la patrie est attaquée. C’est une pièce beaucoup plus calme et bucolique, malgré quelques fulgurances par ci par là, comme ce beau final triomphal.

Une oeuvre majestueuse et féérique, absolument essentielle pour tout explorateur de musique romantique.


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critiques

Ludwig Van Beethoven – Symphonie n°9

Interprètes : Herbert Von Karajan (direction), Orchestre philarmonique de Berlin, Anna Tomowa-Sintow (soprano), Agnès Baltsa (alto), Peter Schreier (ténor), José Van Dam (baryton-basse). Wiener Singverein (choeur)
Pays d’origine du compositeur : Allemagne
Écriture de l’oeuvre : 1822-1824
Enregistrement : 1977
Édition : Vinyle, Deutsche Grammophon – 1986
Style : Musique classique / romantique (symphonie)

Notes sur la version

Il existe plusieurs versions remarquables de cette symphonie (possiblement la plus connue mondialement ou du moins à égalité avec la 5ème de ce cher Ludwig Van). J’en possède d’ailleurs quelques versions. Pour cette critique, mon choix s’est arrêté sur Karajan, choix assez cliché s’il en est… Mais Karajan est le chef d’orchestre auquel on pense en premier en ce qui à trait Beethoven et ce, pour une bonne raison. Il a enregistré l’intégrale des symphonies du compositeur allemand pas moins de 4 fois (!!!) ; une fois par décennie plus précisément (des années 50 aux années 80). Cet enregistrement légendaire de 1977 date donc du troisième cycle et est probablement le plus célèbre. C’est aussi, à mon sens, la plus éblouissante version endisquée de cette oeuvre. Je recommande néanmoins chaudement sa version des années 1960 qui est hallucinante elle aussi.

Au niveau des versions « historiquement » plus exactes, je conseille fortement la version de John Eliot Gardiner avec l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique (intégrale des symphonies paru initialement en 1994, en coffret CD). L’approche de Gardiner est toute autre que celle de Karajan, ce dernier étant plus « poussif » et prenant des libertés sur l’oeuvre de Beethoven. Gardiner, mi historien mi chef d’orchestre, tente de livrer un cycle symphonique TEL que Ludwig Von voyait ses oeuvres en son temps (instruments d’époque à l’appui). J’adore aussi cette approche et le travail d’orfèvrerie colossal que cela a du lui occasionner… Une version plus récente des symphonies qui vaut aussi son pesant d’or : celle de Kent Nagano (avec l’Orchestre symphonique de Montréal).


What you looking at, BEYOTCH !??

La 9ème… Dès qu’on prononce ces mots, on sait de qui et de quoi on parle. Nul besoin d’évoquer le mot « symphonie » pour savoir de quoi il est question : l’oeuvre musicale préférée de Alex DeLarge, anti-héros charismatique de l’Orange mécanique de Burgess ! « les anges aux trompettes, les démons aux trombones… vous êtes invitées! » proclame t’il à ces deux jeunes demoiselles/dévotchkas qui s’apprêtent à passer quelques moments torrides (à la vitesse grand V) avec lui… Et c’est tout à fait ça la 9ème. C’est luciférien par bouts et paradisiaque par d’autres ! C’est un voyage à travers le chaos originel (et ses ombres fugaces) avec comme destination finale : la lumière divine… Rien que ça.

La 9ème c’est contraste par dessus contraste. Ludwig n’était pas que sourd lorsqu’il a composé son « magnum opus ». Il était aussi bipolaire comme jamais il ne l’a été auparavant (du moins artistiquement parlant… je ne me prétends pas psychiatre sur le coup). On y trouve ses moments les plus violents, dramatiques, chaotiques, martelants, bestiaux même (coups de timbale à l’appui). Mais on y retrouve aussi ses instants les plus doux, sereins, voir angéliques. C’est une véritable guerre que se livrent ici ténèbres rutilantes et lumières salvatrices. La chape noire se voit transpercée épisodiquement de lueurs aux couleurs folles et oniriques…. Et tout ceci est subjuguant, fabuleux, euphorique, dantesque pour nos tympans gorgées à pâmoison d’une liesse sonore jusque là inusitée.

Prenez cet « Allegro ma non troppo » (le légendaire mouvement qui ouvre le bal). Des trémolos de cordes scintillantes qui s’élèvent dans la nuit originelle… Et puis cette célèbre intro orageuse vient nous happer en plein coeur, laissant place ensuite à ce thème ensorcelé qui nous assombri l’âme, oscillant entre subtilité méphistophélique et grandiloquence tellurique qui émerge et ré-émerge de manière toujours plus ahurissante. Ça monte, monte, monte comme un morceau de post-rock, mais avec des nuances tellement folles que le voyage vers l’apothéose est tout aussi fascinant que la destination en elle-même. Bon Dieu que ceci est riche. Chaque note a sa place dans un tout magistral de maitrise.

QUI sur terre n’a jamais entendu ce « Molto Vivace » foudroyant, à part peut être les fans du môme rocailleux (Kid Rock) et/ou les adeptes de QAnon ?!? C’est le hit numéro un de sieur Delarge (évoqué ci-haut), qu’il se mets en fond sonore alors qu’il se masturbe dans sa chambre en pensant à des scènes horribles. Cela a bien entendu laissé des traces sur la psyché du jeune adolescent impressionnable que j’étais… Grand moment de cinéma et musique de circonstance pour appuyer l’exaltation visuelle qui s’offre à nous. Ça va vite, très vite. Les cuivres sont sur les amphétamines. Les timbales sont des bourrasques de vent décoiffantes. Les cordes sont colère divine. Tout ceci est extatique en diable.

Place à la douceur céleste avec cet « Adagio molto e cantabile ». Que c’est beau, bordel. Les ténèbres sont vaincues (du moins momentanément). La lumière entre par tous les interstices, noyant tout doucereusement. L’élévation commence, en volupté. On quitte l’ébène, aspiré petit à petit par ce rayonnement séraphique. On vole au dessus d’étangs, de lacs, de vastes plaines, de petites bourgades encore endormies… puis au delà des montagnes aux cimes enneigés, au delà des nuages. La musique gagne en force (et en beauté azurée) alors qu’on monte toujours plus haut, vers un éden faîte de cordes et de cuivres élégiaques…

Le plus court « Presto » est rocambolesque à souhait. Une entrée en matière belliqueuse, dans le fracas de l’orchestre possédé. Puis, une version un brin inquiétante de « l’hymne à la joie » fait irruption…. saccadée par les derniers remous de noirceur hirsute et de doute lancinant… Cet hymne veut vivre et combat le mal pour pouvoir exister sans contrainte. C’est les cordes basses qui accouchent de sa version formelle d’abord…. il faut tendre l’oreille pour savourer cette prémisse. Puis les autres cordes s’en mêlent et l’étincelle prend vie. Et puis tout s’embrase. L’orchestre au grand complet. C’est un des plus beaux moments de l’histoire de la musique occidentale.

Dernier mouvement. Place à la voix. Quoi ?!? Des voix humaines dans une symphonie ? À l’époque, cela était une grosse entrave au format symphonique qui sévissait… Beethoven, en fin de vie, possiblement aigri, sourdingue… en avait marre des conventions de la forme classique. Il défie les règles, donne tout ce qu’il a, tout ce qu’il lui reste de grandiose en lui ; que cela déplaise ou non aux intégristes… Ici, il mets bas au romantisme (et à tous ses excès émotifs). Et cette naissance est ravissante jusqu’à plus soif. C’est un feu d’artifices qui explose de partout. Les voix humaines triomphantes, l’orchestre en transe, le chef qui se tricote une future tendinite. C’est orgasme par-dessus orgasme. Du squirt symphonique. Ça jute de partout. Tout le monde est éclaboussé. C’est presque trop (diront certains) mais c’est exactement ce dont la musique « at large » avait besoin. D’une autre révolution. De la plus belle des révolutions.

Je sais que ma chronique n’est qu’une énième tentative d’exprimer toute la folle génialité de cette oeuvre (avec de vulgaire mots)… C’était destiné à échouer. Mais je tenais à vous communiquer tout de même mon amour débordant pour ma 9ème chérie. Et je voulais à tout prix que cet exploit phonique se retrouve chroniqué sur notre petit coin du web.


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