Style : Psychédélique, Musique électronique, IDM, Ambient Techno
Geogaddi est un album étrange, à la fois accessible et avant-gardiste, prenant et inquiétant, mécanique et humain, diurne et nocturne, démoniaque et enfantin, moderne et poussiéreux, réconfortant et malsain, froidement chaleureux ; abritant son lot de mystères insondables et de secrets enfouis en son coeur… C’est une sorte d’antiquité futuriste – une carte postale jaunie provenant d’on ne sait où (qu’on découvre dans un coffre perdu au fond du grenier).
Duo de frangins écossais, Boards of Canada évoluent depuis la fin des années 80 dans un style qui leur est totalement propre (et copié par tant d’autres par la suite, avec plus ou moins de succès) : un croisement ingénieux entre ambient, techno, psychédélisme, hip-hop et trip-hop. C’est une musique qui puise une grande part de sa magie dans le mariage insolite qu’elle officie entre l’analogue et le digital ; le passé, le présent et le futur. Mais ce qui la rend si authentiquement géniale, c’est l’atmosphère quasi-indescriptible qui s’en dégage ; cette ambiance unique et hantée. Chaque son ici présent contribue à raffiner une toile sonore abstraite et ensorcelante… que ce soit celui d’une vieille nappe de synthétiseur, d’une voix filtrée au vocoder, d’un beat lancinant et syncopé ou d’un sample tiré d’un documentaire de la BBC des années 70 (sur la vie des plantes aquatiques). Geogaddi, c’est un album techno dont l’enregistrement aurait été hanté par le spectre d’un album de pop psychédélique obscur (et jamais édité) de la fin des années 60.
L’album se divise entre morceaux plus longs, souvent les plus planants, et des minuscules piécettes bizarroïdes et abstraites (servant d’intros et d’outros aux autres pistes). À son écoute, il se dégage vraiment quelque chose de profondément étrange (comme je l’ai mentionné plus haut) de cette oeuvre, une sorte de mélancolie douce et hermétique, qui renvoie immanquablement à l’enfance (à son côté merveilleux, à ses joies mais aussi à ses peines, ses peurs…). L’album est une longue mer de samples de voix d’enfants récitant des publicités, des informations touristiques et géographiques… des enfants qui jouent (comme sur la pochette, une des plus belles de ma collection) et qui nous invitent à vivre « dans un endroit magnifique dans la nature » (cette citation fait référence au massacre de la secte américaine des Branch Davidian… c’était la phrase-clé se trouvant sur leurs pamphlets publicitaires). En plus du côté « comptines enfantines et dérangées », les membres de Boards of Canada sont indiscutablement fascinés par l’histoire, mais aussi par les mathématiques (« Music Is Math »), la religion, la géographie, la science (« Alpha And Omega »), le cinéma et la culture en général. Leur musique est truffée de références à ces domaines (parfois sous la forme de messages métaphoriques ou subliminaux ; inversés dans la musique). Par exemple, pour continuer avec le thème des sectes, le morceau « 1969 » nous amène à penser aux meurtres perpétrés par le clan Manson cette année là. Lorsqu’on écoute « a is To b is To C » à l’endroit (ou devrais-je plutôt dire à l’envers), on peut entendre un monologue des plus singuliers, un espèce de mantra narcotique (« We..Love…You…All! ») de même qu’une chansonnette pleine de menaces (« If you go down to the woods today, you’d better not go alone! »). Tout ceci ne fait qu’accentuer le côté tourmenté de cet album de 66 minutes et 6 secondes…
Pour conclure, Geogaddi est un des disques les plus particuliers de ma discothèque, mais aussi l’un des plus savoureux. Rétrospectivement, c’est l’album qui a plus ou moins donné naissance au courant de « Hauntology » qui nous a amené certaines des oeuvres les plus intéressantes du 21ème siècle jusqu’à présent (The Caretaker / Leyland Kirby, Burial, Broadcast & The Focus Group, Ariel Pink, Oneohtrix Point Never, etc…). Un album extrêmement riche qui se laisse découvrir petit à petit… et dont on aura jamais vraiment fait le tour. Beau et étouffant, comme les rêves et les cauchemars d’enfants.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Broadcast & The Focus Group – Investigate Witch Cults of the Radio AgeOneohtrix Point Never – RiftsThe Advisory Circle – Other Channels
Style : Black Metal atmosphérique, Musique folklorique celtique, Pagan Black Metal, Black Metal folklorique
Les amateurs de métal extrême à sauce folklorique qui ne connaissent pas encore Saor se doivent de faire l’expérience de la discographie très riche et solide de ce projet écossais. « Guardians » est l’excellent troisième album de ce one-man-band qui est le véhicule créatif d’un certain Andy Marshall (alias « Àrsaidh » de son nom de scène). Compositeur, chanteur et multi-instrumentiste, Marshall fait tout de même appel à des musiciens de sessions fort talentueux au niveau des instruments plus folkloriques (cornemuse, Bodhrán, violons et autres instruments à cordes).
Ce qui permet à Saor de ressortir du lot dans une scène assez surchargée (il y a quoi, un demi-milliard de groupes de folk metal ?), c’est le côté hautement épique et émotif qui se dégage de ces longues pièces conçues comme des « paysages sonores », eux-mêmes sublimés d’atmosphères vertigineuses. Pour du Black Metal, c’est beau. Très beau, même. Et pas cheesy pour deux sous, alors que la ligne entre grandiose et kitsch est souvent aisément franchie pour d’autres projets du genre…
L’émotivité et l’intensité véhiculées ici par Saor à travers ces morceaux-fleuves atteignent celles dont on peut faire l’expérience chez Panopticon (dans un mélange de BM avec un tout autre genre de folk, on s’entend). Et donc, on ne s’ennuie pas une seconde à travers un disque pourtant assez long et répétitif (le genre aidant), tant on est porté par cette richesse musicale infinie, par cette instrumentation un peu hors norme et portant tellement bien incorporée, par la rage victorieuse et galopante d’un Black Metal maitrisé à l’os, par le soin apporté à la musique et à la production (qui est « crystal clear« ).
Vous me connaissez : je suis plutôt fan de Black Metal lo-fi gloupide, caverneux, méchant et moribond… Mais quand on me sert cet autre versant plus mélodieux dans une forme aussi sublime, je ne peux qu’applaudir et en redemander. Très très bon album.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Fuath – IWinterfylleth – The Divination Of AntiquityPanopticon – Roads To The North
En cette journée anormalement froide de mi Mars, il fait bon de se plonger dans ce Snow Goose magnifique qui sied bien à l’atmosphère extérieure (mais appréciée de l’intérieur avec un bon café réconfortant). Ce disque est Anglais jusqu’au bout des ongles et nous apporte lot d’images fantasques de la campagne britannique hivernale, avec ses châteaux, ses petits villages, ses lacs gelés, ses monts et vallées. L’album emprunte son titre à une superbe nouvelle de l’auteur américain Paul Gallico et se veut une sorte de trame sonore accompagnant le récit tragique de Rhayader, Fritha et de cette oie des neiges blessée, qui deviendra symbole de l’amitié (et de l’amour naissant trop tard) entre les 2 protagonistes, le tout sur un fond qui dépeint les horreurs de la guerre.
Composé comme une longue et somptueuse suite sans interruption (à part la face A et B du vinyle, of course. Un des seuls aspects négatifs du format vinyle en ce qui à trait les prog-epics), The Snow Goose oscille entre passages atmosphériques où les claviers de Peter Bardens créent des ambiances mystiques et des moments plus énergétiques où la guitare majestueuse d’Andy Latimer prend une place de choix. Le duo basse/batterie tout en douceur/rondeur est une assise de qualité pour ces 2 instruments principaux. Le London Symphony Orchestra est aussi de la partie et vient appuyer l’ensemble avec une finesse toute particulière. Rares sont les groupes de prog qui ont su incorporer un orchestre de manière aussi efficace et non-pompeuse. Tous ces éléments sonores sont utilisés à bon escient pour créer un tout cohérent, éblouissant et touchant à souhait.
« The Snow Goose » est vraiment un des disques prog les plus beauuuuuuuuuuux que j’ai eu la chance d’entendre dans ma courte vie. Ruez vos tympans sur ces 43 minutes d’extase sonore.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Caravan – For Girls Who Grow Plump In The NightHappy The Man – Happy The ManGryphon – Red Queen to Gryphon Three
La musique de GN-z11. Jamais je n’ai été aussi ailleurs et pourtant enraciné dans ma petite personne insignifiante ; aussi happé par des courants contraires, vertigineux, indociles, renversants, redéfinissant tout mon être et tout l’univers qui m’entoure. Je suis transposé. Transfiguré. C’était donc ça la drogue impie de Palmer Eldritch ? Overdose syncopée au premier shoot. C’est… merveilleux. Et ça te broie l’échine en même temps. Ça t’aspire jusqu’au dernier lambeau et ça te recrache vers un certain absolu où tu deviens constellation. Devenir DIEU est surestimé mes amis. Devenir de l’antimatière plutôt. Ça oui ! La musique peut maintenant proposer cela ? Continuum répond par l’affirmative. Mais bon, il ne répond pas vraiment. Il te fonce droit sur la gueule. C’est pas toi qui l’expérimente. Non. C’est lui qui expérimente sur toi.
Se défaire et se refaire perpétuellement, à l’infini, sous les assauts prodigieux d’un architecte sonore dément, touché par la grâce métallique de ses machines qui noient tes sens avec l’alcaloïde suprême. Il y a des mathématiques ici. De la physique quantique. Un condensé de biologie post-humanoïde. Pleins de choses que je serai toujours trop con pour saisir de mon vivant mais qui prennent ici une forme PHYSIQUE et qui s’enfoncent dans ton cortex tel une substance laiteuse que tu le veules ou pas. Et tu réalises bien vite que tu le VEUX. oh oui que tu le veux. Les iris perdus dans un orgasme spirituel sans fin. L’Alpha et l’Oméga, concepts éculés et sur-métaphorisés s’il en est mais ici pleinement applicables. C’est comme le début ET la fin du cosmos, ce truc. Et c’est aussi violent que beau. Putain que c’est beau.
Expérience religieuse à vivre les tympans bien arrimés sur les écouteurs qui deviennent ici outils de communion. La bible telle qu’écrite par une étoile en fusion. Son chant vital retranscrit par des outils de navigation d’une navette interstellaire ou infra-terrestre. Il y a bien des étoiles qu’on ne connaîtra jamais là-dedans, mais aussi le collisionneur de hadrons du CERN ; lui qui s’amuse à recréer l’étymologie de notre planète et de notre existence… Moi je vois tout ça dans cette musique qui, en fait, devient quelque chose de plus grand que de la musique…
Sérieusement : je veux que cet album entier joue à mes funérailles. C’est le genre de truc plus grand que tout qui va faire réaliser aux gens que je ne suis qu’un amibe dans toute cette splendeur amovible qu’est l’univers, la vie, l’existence au sens large… Du shintoïsme intergalactique, ni plus ni moins. Je suis trivial. Vous l’êtes tous. Et pourtant pas insignifiants. Nous avons tous la chance de faire parti de cette immensité, d’en savourer une parcelle juteuse des merveilles qu’elle nous réserve le long du fleuve de la vie et de la mort.
En 2016, Oranssi Pazuzu nous a dressé un portrait froidement horrifiant des profondeurs insoupçonnés de notre univers… Monsieur Jebanasam, lui, pourtant pas moins violent dans son approche, nous abreuve avec liesse de ses éclats fulgurants.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Valerio Tricoli – Clonic EarthOval – 94diskont.Pierre Henry – Le Voyage (D’Après Le Livre Des Morts Tibétain)
Style : Rock psychédélique, Opera Rock, Proto-Prog, Baroque Pop
Un des tout premiers albums conceptuel de l’histoire de la musique, « S.F. Sorrow » est une pure magnificence sonore made in Abbey Road. Là où les Pink Floyd venaient d’enregistrer leur mythique « Piper at the Gate of Dawn », Les jolies choses vont à leur tour prendre place et eux aussi se munir des services précieux de l’ingénieur son des Beatles, l’incréééédible Norman Smith (googlez ce nom mesdames et messieurs), pour créer un disque bourré jusqu’à plus soif d’effets studios explosivement orgasmiques, de folie mélodique, de riffs de guitares acides rappelant le Zeppelin de la grande époque, de sitar étincelant (c’est c’lui de George !), de flûte Jethro-tullesque avant l’heure, d’orgue atmosphérique, de batterie jouissive (2 batteurs et 1 percussionniste !!!), de chœurs vocaux irrévérencieux et surtout : de compos superbes.
L’album a un mix de fou. C’est le summum de ce qui pouvait se faire à l’époque. Aucun son à jeter. Tout est divin. Et il est aussi important de mentionner que comme bon nombre de disques psychédéliques de l’époque, c’est un album on ne peut plus sombre dans les thèmes. Et oui, la musique psyché, ce n’est pas que lolipops acidulés et adoration du Soleil. Il y a aussi une grande désillusion lysergique qui accompagne cette époque. Après, tout S.F. Sorrow , c’est l’histoire de Sorrow (ou Chagrin), ce jeune homme mal dans sa peau qui est confronté à l’amour, la guerre, la mort, le deuil, la démence et qui finit en vieillard misanthrope, seul face à un passé qui le dépasse.
Les 3 premières pièces, c’est la partie innocente de l’histoire : la naissance et la jeunesse de Sorrow. « S.F. Sorrow Is Born » est une géniale entrée en matière qui donne le ton. Des effets de claviers vachement planants et proto-prog-licieux, des grattes acoustiques, une basse inoubliable et un refrain fichtrement accrocheur. « Bracelets of Fingers » s’ouvre sur des chants de « Looove loove Loove » des plus décalés avant de nous présenter la jeunesse de notre protagoniste adorée, le tout rempli de ce sitar intoxiqué et de références (à peine voilées) à la masturbation. « She Says Good Morning », c’est là où Sorrow tombe en amour dans un gros élan Beatlesques époque Revolver (l’apport de sir Smith j’imagine), mais avec des solos de guitares beaucoup plus méchants et lourds que presque tout ce qu’on retrouve chez les Fab 4.
« Private Sorrow » est magnifique. Notre ami est appelé à la guerre. Les percus militaires, la flûte austère et la fausse joie prévalante nous rappellent que le temps de l’insouciance est terminé. C’est maintenant l’heure de l’ordre et du chaos. Et ce n’est pas ce clavier étrangement enfantin qui va nous redonner le sourire. « Balloon Burning » ou la mort de la copine de Sorrow dans ce Zeppelin en feu… Scène atroce portée par ces vocaux quasi spoken word monocordes et cette guitare sale qui rappelle le Velvet Underground. Toute bonne humeur est partie pour de bon. C’est ensuite l’heure des adieux déchirants et des funérailles sur un « Death » haut en émotions. Ces sitars funèbres et cette basse lancinante sont fabuleux de tristesse… Un grand moment de musique sombre.
La 2ème partie s’ouvre sur « Baron Saturday », sorte de revers nébuleux du « I Am the Walrus » de Lennon, qui dérive rapidement dans des méandres percussifs et tribaux avant de nous ramener sa mélodie saugrenue à la poire. « The Journey », c’est le début d’une descente dans les enfers de la folie et de la dépression pour le pauvre Sorrow. Le tout se poursuit dans la beauté cafardeuse d’un « I See You » qui combine à merveille passages acoustiques et électriques. Larmes, abîmes et peurs sont au rendez-vous. Et la pièce se termine par un épisode des plus médusant où l’on entend cette voix satanique, hyper-saturée et horriblement déformée, perforer la musique et l’ensevelir sous dix milles tonnes de malaises… Le puits de la destinée (« Well of Destiny ») est vraiment le moment le plus expérimental du disque : 1 minute 40 de musique concrète hyper glauque, que n’auraient pas reniée un certain groupe allemand du nom de Can sur un album appelé Tago Mago.
« Trust » initie le triptyque de la conclusion. Superbe chanson qui renoue musicalement avec l’euphorie du début, les paroles sont pourtant loin d’être très jojo (« Excuse me please as I wipe a tear, Away from an eye that sees there’s nothing left to trust, Finding that their minds are gray, And there’s no sorrow in the world that’s left to trust… » vous voyez le genre). « Old Man Going », avec ses airs d’hymne proto-Heavy-Metal et sa rythmique Amon Düül-esque, c’est le dernier souffle de notre héros, alors qu’il s’apprête à affronter sa propre fin, plein de rage, n’ayant rien compris à son passage sur la Terre. Le son est hyper-saturé et bien acerbe. Regrets, déceptions, frustrations, haine. Tout cela se ressent à la puissance dix à l’écoute de ce joyau de Space Rock.
L’album se termine magnifiquement avec un « Loneliest Person » beau à pleurer… Si cette piécette désespérée ne vous fait rien ressentir après l’épopée tragique et grandiose que vous venez de vivre, je ne veux pas vous connaître, qui que vous soyez.
Donc… « S.F. Sorrow », c’est un des GRANDS disques oubliés de l’ère psychédélique. À découvrir de toute urgence. Et à conseiller aussi à ceux qui pensaient que les sweet sixties, ce n’était qu’harmonie, fiestas, promiscuité et stupéfiants. Un bien beau wake-up call que cet album.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
The Who – TommyJethro Tull – AqualungThe Small Faces – Ogdens’ Nut Gone Flake
Édition : 2 x CD, The Alphabet Business Concern – 1996
Style : OVNI, Art Punk, Rock Progressif, Expérimental, Psychédélique, Post-Punk, Pop, Zolo, Frank Zappa et les Chipmunks qui font du tricycle sur les anneaux de Saturne
NOTE D’UNE IMPORTANCE CAPITALE : Cette chronique a été écrite il y a de cela plusieurs années. Elle déplore la discontinuité du présent album ; discontinuité qui est, actuellement (en Février 2024), chose du PASSÉ !!! Avant de célébrer cette nouvelle fabuleuse en dansant un espèce de merengue-technoïde-expérimental-en-9/8 en compagnie de vous-même (tout en vous gorgeant de jus de pamplemousse faisandé), RUEZ-VOUS sur le site du groupe pour vous procurer la discographie entière de ces malades mentaux délicieusement atteints. C’est un ordre ! Ça se passe ici : http://www.cardiacs.net/
Une des plus grandes injustices en ce bas monde (à part la famine, la pollution, la corruption, la maladie, la désintégration du tissu social engendrée par la modernité et toutes ces choses tristes et consternantes, s’entend), c’est que cet album ait été dis-continué et par le fait même introuvable depuis des lustres (tout comme l’intégralité de la discographie du groupe le plus sous-estimé de tous les temps)… Comment la Terre a t’elle pu continuer de tourner alors que la race humaine entière ne chante pas les louanges et les hymnes des irremplaçables Cardiacs ? Ce disque est une incroyable tuerie, un condensé de folie pure, une violente ode au bonheur, un coup de poing souriant en plein visage. C’est le magnum opus de Tim Smith et de sa bande de joyeux lurons déglingués. Dur de définir l’incroyable claque que j’ai pris lorsque j’ai écouté ce disque pour la première fois de ma vie (il y à peine quelques mois) ; claque que tu prendras toi aussi, lecteur curieux et avide de nouvelles sensations musicales. Pour te préparer un tout petit peu : Imagine que Brian Eno époque Roxy Music, les Sparks, les Residents, Faust, XTC, Devin Townsend, Frank Zappa, Carl Stalling (le mec qui composait la musique des cartoons de Warner Brothers) et un quatuor à cordes se retrouvaient enfermés tous ensemble dans un studio pour une semaine, qu’ils ingéraient une importante quantité de champagne, de speeds et d’hélium et qu’ils décidaient de créer un opéra rock chrétien sur le thème du Big Bang. Imagine que le studio est hanté par des milliers de fantômes de lamas qui crachent des confettis multicolores partout, partout, partout… Imagine qu’après avoir joué comme des malades mentaux profonds pendant trois jours, ils se commandent une pizza et que le livreur soit en fait Alvin, accompagné de ses inséparables Chipmunks (qui sont aussitôt recrutés comme « guest vocalists »). Imagine la fin des temps, le dernier jugement, mais avec le sourire. Ferme les yeux et imagine tout ça. Bien… Cela se rapproche à peine de l’expérience que représente l’écoute des deux CDs qui constituent Sing to God.
Rarement disque m’aura autant fait penser à l’acte de regarder des Ciné-Cadeaux sous l’influence du LSD (pendant qu’une tempête de neige cosmique bat son plein à l’extérieur)… euh enfin, aucun autre disque n’a jamais eu cet effet si particulier sur ma psyché. Ce qui étonne, tout d’abord, c’est la grandiosité du truc. Ici, tout est grandiloquence, démesure, opulence du son dans toute sa splendeur. Bref, on ne se prive pas : production en béton, orchestrations raffinées, chœurs déments avec ses voix complètement illuminées qui montent à n’en plus finir (pour notre plus grand bonheur), paroles aussi épiques que débiles (ce chien qu’on appelle Sparky !), guitares rugissantes, solos aussi complexes qu’énergiques, incursions zappa-iennes par ci par là (la fin de « Odd Even » et « Fairy Mary Mag » vont faire vibrer plus d’un fan du célèbre moustachu), claviers surpuissants qui englobent tout, batterie virtuose, piano style « Schroeder de Charlie Brown », orgues, cordes, bandonéons, canons à la Gentle Giant, sans oublier les CUIVRES !!!, mélodies pop sucrées à souhait mais boostées au Metal, rythmiques post-punk, dissonances psychédéliques insolentes, explosions de rires biscornus… Tout ici est GRAND et PUISSANT et DANS TA GUEULE.
Et les morceaux… des joyaux de composition, TOUS. Pas un moment faible à travers les quelques 90 minutes que dure l’album. Après l’intro (« Eden on the air ») qui nous ouvre les portes d’un paradis lysergique, on se frotte à un « Eat it up worms hero » qui donne la couleur… enfin tout le spectre des couleurs des Cardiacs version nineties. Cette pièce, c’est une visite du cirque le plus dérangé de tous les temps (les membres de Queen grimés en clowns décadents et jonglant avec des moustaches géantes, Serj Tankian nu dans un costume de lion tout déchiré, le chapiteau qui a des dents de vampire, des nuages en barbe-à-papa qui surplombent la scène) couplée à un bad trip de champis mais tout ça passé en fast forward. S’ensuit alors « Dog Like sparky », avec toute sa candeur contagieuse, sa structure alambiquée et son côté « refrain de la mort qui tue ». C’est un hymne tellement attachant qui me reste joyeusement coincé dans le cerveau pendant des jours (souvent) mais dont je ne me lasse jamais. « Fiery Gun Hand » est un délire d’une rare puissance, où les voix tarées des tachycardes atteignent des sommets de démence (et ce n’est qu’un début…). Un solo de guitare effréné plus tard et le délire se poursuit avec les insectes et Lassie. Zappa qui joue du Ska dans l’espace avec Tim Burton ? Et pui koi encore !!! À vrai dire le délire ci-mentionné ne s’arrête jamais les amis ! Tout ce premier disque est un long moment de bonheur et d’euphorie qui régale et qui fait peur en même temps (la peur de redescendre brutalement après être monté si haut !). À noter les magnifiques incursions vocales de Claire Lemmon un peu partout ainsi que l’hommage à une des chansons les plus connus de Faust (« je n’ai plus peur de perdre mes dents ») sur « Wireless »…
Le deuxième disque, un tantinet (à peine) plus tranquille par moments, est aussi le plus varié des deux. Ça commence superbement avec « Dirty Boy », morceau é-p-i-q-u-e jusqu’à la moelle et rivalisant avec les moments les plus impossibles du Infinity de Devin Townsend. S’ensuit des morceaux oscillant entre le bordel maniaque du premier CD et d’autres rappelant les travaux plus eighties du groupe mais updatées à leur sauce moderne. Mais il y a tout de même des étrangetés encore plus étranges à travers ce CD : l’élégant et beatlesque « No Gold » avec son espèce de nuage de cordes en suspension, l’audacieux et sombre « Nurses Whispering Verses » qui est presqu’une symphonie à lui tout seul, ainsi que cet espèce d’interlude franchement malsain, « Quiet as a Mouse », qui rappelle « After School Special » de Disco Volante de nos amis californiens préférés (album sorti à peu près en même temps). Patton est d’ailleurs très fan ; il devait d’ailleurs réédité toute leur discographie sur Ipecac, le bougre ! Kes kil attend ?
Bon… Je me suis encore étendu un peu trop… Mais c’est de bonne guerre. Tout l’amour et l’admiration que je voue à cette musique et à ces êtres se devait de sortir un jour ou l’autre. En gros, ruez vous sur ce Sing to God in-cré-diii-ble tout de suite et sur les autres albums du groupe !!!!
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Mr. Bungle – Disco VolanteDeep Turtle – There’s a Vomitsprinkler in My Liverriver Faust – IV
Vous voulez comprendre toute la magie de Slowdive ? Écoutez « Catch The Breeze », troisième morceau de leur premier album Just For A Day. Il y a un moment vers la fin de cette piste miraculeuse où la brise évoquée semble arriver soudainement comme un vent contraire par l’entremise de ces entrelacs de guitare dream-psych-en-apesanteur, irradiant de lumière diaphane la lande, perçant les ténèbres environnantes. On est alors submergé par cette vague d’émotions contradictoires : la joie opulente qu’est celle de tout mélomane féru vivant un de ces plus beaux orgasmes sonores, la nostalgie profonde d’un ailleurs imaginaire et révolu, la tristesse de constater que ce moment de beauté fugace ne durera pas éternellement… Sentir mourir l’été en soi et accueillir l’automne en son coeur. Cette dernière minute et demie de « Catch The Breeze » réussi à nous faire vivre cela. Et c’est BEAU.
Ce groupe de Berkshire, je l’aime d’amour. Il m’accompagne depuis longtemps, fidèle compagnon de route lors des marches en nature, des ballades paresseuses en bagnole du dimanche après-midi ou tout bonnement là, dépassé minuit, dans mon bureau, comme tapisserie sonore chimérique alors que je tente tant bien que mal (encore une fois) de trouver les mots justes pour parler de quelque chose qui me touche au plus profond de mon être… quelque chose qui se suffit à soi, qui habite en moi depuis la post-adolescence (période idéale pour découvrir Slowdive) et qui sera toujours partie intégrante de ma petite personne.
Ce premier disque de Slowdive n’atteint pas les sommets vertigineux de leur second (l’incroyable Souvlaki), ni la perfection minimaliste de leur troisième (le très sous-estimé Pygmalion), ni même la maîtrise et la maturité de leurs albums post comeback. Mais c’est le plus honnête et le plus brut. Une oeuvre de jeunesse quasi-parfaite, où l’émotivité est à fleur de peau, où tout est encore à dire et à faire, où l’on se cherche majestueusement dans une mer de sons en pleine évolution, distillant des influences diverses : le goth-rock des Cure et de Siouxsie & The Banshees, la jangle-pop romantique douce-amère des Go-Betweens, la pop rêveuse et paradisiaque des Cocteau Twins, le génie mélodique des Byrds, le post-punk noisy des Jesus & Mary Chain, le psychédélisme des Spacemen 3, le post-rock des derniers Talk Talk et aussi la révolution Shoegaze que My Bloody Valentine a proposé…
Mais dès le départ, Slowdive n’est pas My Bloody Valentine. Slowdive est intérieur, intimiste, discret, personnel, séraphique. MBV c’est le côté bruyant et architectural du Shoegaze. Slowdive c’est le revers vaporeux et contemplateur. Pour utiliser un comparatif assez boiteux, MBV, c’est Debussy alors que Slowdive, c’est Satie (à qui ils rendent hommage de belle façon d’ailleurs sur ce disque, en la forme de l’instrumental « Erik’s Song »).
L’album regorge de petits miracles. Écoutez moi ce « Spanish Air » en introduction… Une obsédante lamentation pop ambient portée par ces harmonies vocales nocturnes de Rachel Goswell et Neil Halstead. Ça monte tout doucement dans la nuit sibylline, avec cette batterie en forme de « marche militaire éplorée » et ces claviers qui rappellent les meilleurs moments de Disintegration du Remède. Puis il y a « Ballad of Sister Sue », triste comme les pierres, avec ses vocaux parfois à peine audibles (sauf pour le refrain plein d’amertume). « The Sadman » nous hypnotise avec ses effets de pédales, ses entrechats guitaristiques reverb-licieux et ses murmures Goswell-iens. Et la pièce de clôture, « Primal », épique et aérienne, est un des plus grands morceaux du groupe. Après une lente montée vers des cieux surnaturalistes, l’on se perd dans des méandres nuageux-électriques, fusionnant avec l’azur, oubliant tous les soucis terrestres un moment. Quelle finale parfaite.
À noter que cette version ici chroniquée est celle qu’il vous faut parce ce qu’elle propose un deuxième CD tout aussi essentiel que l’album en tant que tel. Il s’agit de (presque) tout le matériel que Slowdive a enregistré avant et un peu après Just For A Day : EPs, singles, Peel sessions, versions alternatives… Et comme il n’y a rien (ABSOLUMENT RIEN) à jeter dans le répertoire de nos lascars, on en a pour notre argent. On découvre un versant plus expérimental de la troupe sur les deux instrumentaux « Avalyn » (ravissants). Et aussi un côté plus bruitatif/saturé sur d’autres pistes. L’aspect « goth » est souvent plus présent. Mention spéciale à la reprise de Syd Barrett (« Golden Hair ») qui me donne la chair de poule à chaque écoute.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Style : Pop Psychédélique, Sunshine pop, Pop Baroque
Les Morts-Vivants sont surtout connus pour « Time of the Season » (qui est d’ailleurs présente sur cet album) ou l’utilisation de certaines de leurs pièces antérieures dans un film de notre bon ami Wes Anderson (« The Life Aquatic » pour ne pas le nommer), mais il serait dommage de les considérer comme un groupe de seconde zone. Leur sens mélodique imparable, leurs harmonies vocales dignes des Garçons de la Playa et leurs compositions ont de quoi rivaliser avec les Beatles. Oui-oui. Le mot magique est dit. Et cet « Odessey and Oracle » est un grand disque de son époque, aussi essentiel qu’un « Pet Sounds » ou un « Sgt Pepper ».
En partant : la pochette. Pur produit de son époque (dixit). Psyché-bordélique. Toute dégoulinante de couleurs et suintante d’harmonie joyeusement heureuse et toute ce genre de chose. Annonciatrice du genre de trip ensoleillé et foutraquement orgasmique qui nous attend.
On commence en douceur avec « Care of Cell 44 », joyeux pastiche des Beach Boys. Ya plein de « whom bi bom ba-ba-da » et de « Aaaaah, AAAAA-AH-AH-AH ! » et ce petit piano à la Schroeder dans Peanuts (qui demeure un des ancrages de tout le disque). L’album nous montre vraiment sa superbe avec la pièce suivante, « A Rose For Emily », magnifique joyaux pianistique étincelant de milles feux. C’est beau. C’est tendre. Ça me donne le goût d’embrasser une Émilie en l’an de grâce 1968. On retrouve une forte influence Beatles sur le prochain morceau, « Maybe After He’s Gone ». Le suivant, « Beechwood Park », est d’une splendeur toute contrôlée, bien anglaise quoi. C’est du Zombies pur jus. Ces garçons timides qui composent des belles chansons nostalgiques portées par leurs voix pleines d’attente et ce clavier ensorcelant. Sont vraiment les maîtres des refrains accrocheurs et des finales splendissimes aussi. C’est ensuite le temps des brèves chandelles ; encore un hymne mélancolique mais exposé à un Soleil irradiant. J’aime cette tristesse résignée et bizarrement joyeuse qui sévit chez ce groupe.
Vient ensuite un des plus beaux moments discographiques des Zombies, « Hung Up On A Dream », véritable coffre-aux-trésors de 3 minutes. Il y a tout dans cette chanson faussement joviale, où l’on nous dit que « Sometimes I think I never find such purity & peace of mind again. » La fin de l’innocence. La musique faussement optimiste est celle qui me fait le plus pleurer, pas vous ?
« Changes » est une sympathique réminiscence du Flower Power avec cette flûte entêtante. « I Want Her She Wants Me » est un bel écho aux œuvres de jeunesse du band mais orchestrée à la manière du Sergent Poivre. C’est aussi le morceau le moins bien produit du disque, comme à part. Mais je l’aime ainsi. Ensuite, nos joyaux drilles nous disent triomphalement que ce sera leur année (avec leur armée de cuivres), alors qu’à la sortie de « Odessey », le groupe n’existe déjà plus.
« Butcher’s Tale ». L’anomalie du disque. L’OVNI sonore des Zombies. Leur truc le plus expérimental et sombre. Et ma pièce préférée. Un morceau qui aurait fait bonne figure chez White Noise. Une ouverture des plus creepy, tout en voix résonantes, et cet harmonium de carnaval déjanté qui ouvre le bal avec un Chris White qui remplace Colin Blunstone aux vocaux, relatant les horreurs de la Grande Guerre. Un moment étrangement glaçant dans un album pourtant porté sur l’allégresse.
« Friends of Mine » est bon, mais peut-être le seul moment plus faiblounet du disque. Ne reste que l’hymne national des Zombies, l’incroyable « Time of the Season ». Comment résister à applaudir intérieurement en savourant cette petite merveille pleine de basse sexualisante, de notes de piano en forme de goûtes de pluie et ces foutues solo de claviers d’orgues kitschouilles. Du BO-NHEUR auditif, mesdames-messieurs.
Voilà là un GRAND disque de pop qu’il faudrait réhabiliter de toute urgence. Acheter vous une copie. Non. 2 copies. Non. 16. Et donnez cet album à vos proches, vos amis, vos ennemis, des itinérants, des zèbres au zoo. Il faut qu’Odessey and Oracle ait son heure de gloire, enfin.
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The Beatles – Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club BandThe Millenium – BeginNirvana – The Story of Simon Simopath
Question : Qu’est-ce qui se produit lorsque deux génies se retrouvent dans le même studio avec comme projet de révolutionner la musique ?
Réponse : Pas d’insertion plantaire dans le vagin.
Robert Fripp (guitariste/dictateur de King Crimson) et Brian Eno (ex-claviériste de Roxy Music/producteur/arrangeur/non musicien de son auto-qualification) ont créé quelque chose d’assez particulier sur cet album ; quelque chose de révolutionnaire même : en utilisant une technique de manipulation de bandes d’enregistrements, ils ont réussi à suspendre une piste de guitare dans un « loop » infini. Ils ont ensuite ajouté une certaine densité à cette piste, la transformant en une sorte de vague sonore qui se répète sans cesse, Terry Riley-style. Les sons engendrés par ce système seront surnommés « Frippertronics » (ou plus tard : « Soundscapes ») par nos deux vénérables lascars.
La beauté de ce procédé est illustrée dans les deux morceaux qui constituent cette œuvre importante. D’abord Heavenly Music Corporation, pièce sombre et nuancée, nocturne à souhait. Fripp nous sert un de ses meilleurs solos à vie. Un solo drone ni plus ni moins. Fripp joue, se superpose à lui-même, se démultiplie, se perds en lui-même, dans ses ondes guitaristiques de plus en plus désarticulées, surréalistes, méditatives et spirituelles ; parce que l’architecte fou Eno appuie sur une ribambelle de boutons et en tourne plein d’autres pour donner naissance à cette lente symphonie d’échos langoureux. Fripp est l’instrument, la matière première. Eno est le marionnettiste renégat ; l’homme-studio qui démantèle et ré-assemble célestement le labeur de l’instrument à sa manière… Il fait peut-être un peu n’importe quoi mais c’est un n’importe quoi grandiose qui passera à l’histoire… Parce que cet album là, c’est une clé. Une de ces clés essentielles qui s’insère dans la serrure dorée de la lourde porte de l’ambient.
Swastika Girls ensuite… tirée d’une seconde session d’enregistrement. Même procédé, tout aussi touffu, mais plus diurne cette fois. Moins sombre. Mais chargé, ça oui. Liquide et transparent. Orgie de sons discordants et/ou mélodieux ; une sursaturation de répétitions cadencées. La petite rivière de Sowiesoso chargée d’électricité. Anodes et cathodes brumeuses dans l’éther des matins effervescents d’été. Spirales sonores virevoltantes. Apothéoses et overdoses de bruits ronronnants.
Voilà là un disque charnière de proto-ambient. Et un foutu grand album de drone. Il se fera mieux dans le style mais la note témoigne de mon affection particulière pour le disque, pour les passions qu’il aura enflammé en moi, pour la découverte de cette musique qui évolue en dehors de toute convention, libre, inventive, belle, fertile…
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Henry Flynt – You Are My Everlovin’ / Celestial PowerCluster – Cluster IIHeldon – Allez Téia
L’art du dépouillement suprême. La folie créatrice contrôlée ; en mode zen. Le meilleur exemple de musique post-Satie qui existe. Une invitation dans cet étrange monde vert… un univers nouveau, limpide, pur, soyeux, hanté ; où chaque son respire majestueusement dans la nuit sibylline, où les contours sont pourtant familiers (Bali, l’Angleterre, le Japon, l’Amérique) mais se retrouvent sublimés pour devenir quelque chose qui est subtilement « autre », comme son nom l’indique. Des jungles bruitatives touffues où il fait bon se perdre, de petits villages autochtones bordés de montagnes brumeuses et d’océans d’émeraudes liquides, des vallées électriquement verdoyantes à perte de vue et recouvertes de pylônes chatoyants, des ponts de liane surplombant des nébuleuses en émission… La musique selon Eno est une aquarelle minimaliste où chaque détail sonore vient parfaire la toile de son créateur qui se définit lui-même comme un non-musicien et qui semble suivre des instructions créatives divines provenant de l’ancien livre chinois des transformations (ou Yi-King) ; par là je parle de ces fameuses cartes de tarot baptisées « stratégies obliques » (grand dada d’Eno) qui sont distribuées aux musiciens participant à l’enregistrement de ses albums depuis 1975 et qui contiennent des indications aussi farfelues/obtuses que « Demande à ton corps », « Fais honneur à ton erreur comme si il s’agissait d’une intention cachée » ou encore « Essaie de faire semblant! »
C’est alité dans une chambre d’hôpital (en récupérant d’un rude accident de voiture) que Brian Eno a imaginé ce nouveau monde sonore et cette idée de musique « ambiante » qui se veut la progression de la « musique d’ameublement » élaborée par notre cher Erik Satie en 1917. En 1975 (la même année), sortira d’ailleurs un premier essai purement ambient après l’album ici chroniqué, le très doux et bien nommé « Discreet Music ». Mais avant de s’attaquer à cette mer de nuances éthérées qui ne quittera plus jamais vraiment sa musique, notre homme décide d’incorporer ces nouvelles idées dans le contexte d’un album-pop. Ainsi naît « Another Green World ». Eno s’entoure d’acolytes précieux pour aider à la gestation. Il s’agit des meilleurs musiciens de session de l’époque : Phil Collins, alors surtout connu en tant que batteur exemplaire au sein de Genesis. L’incomparable guitariste de King Crimson, le perturbé, irascible et mathématique Robert Fripp. Le violoniste dadaïste proto-punk John Cale des Velvet Underground. L’élégant bassiste fretless Percy Jones de Brand X, groupe de jazz-rock dans lequel opère aussi Collins… Tout ce beau monde entre au studio en Juillet pour enregistrement un disque comme il n’en existe aucun autre.
Ce disque, c’est une série de petits haïkus instrumentaux qui vous transpercent l’âme avec une finesse indéfinissable, ainsi que quelques chansons surréalistes, tantôt cocasses tantôt sérieuses, venant parfaire le panorama. Délicieux mystère qui survole la musique de ce disque qui n’a pas pris une ride. D’ailleurs, cela pourrait sortir demain matin que ça aurait un impact beaucoup plus grand je crois bien… Le tout débute sur les chapeaux de roue avec un « Sky Saw » délirant, empreint d’une rythmique quasi-math-rock (Phil Collins utilisé à contre-emploi) entrecoupées par des digressions guitaristiques-dissonantes-électriques de master Eno. La basse de sieur Jones est juste orgiaque. Le tout se termine par une section d’alto grisante signée John Cale, recouvrant ce curieux white-man-funk des autres muzikos… Efficacité totale de cette pièce qui se veut la frontière entre notre univers et l’autre… celui dans lequel on va basculer dès la prochaine piste. « Over Fire Island », c’est franchement unique… Ça sonne comme rien. Il n’y a que le fabuleux trio d’Eno, Collins et Jones présent sur cette pièce instrumentale. Il y a des synthétiseurs déglingués et les bandes audio triturées de Brian, la basse funk ronronnante de l’oncle Jones + le Collins en mode métronome-obsessif-compulsif. La seule comparaison que je peux faire et qui rend un tant soit peu justice à titre bien bien particulier : c’est du proto-ESG-Indonésien.
Après, on goûte à une certaine forme d’extase avec « St Elmo’s Fire ». Aaaaah, je me souviens de la première écoute de ce titre. Noël 2001 ; j’avais reçu l’album en cadeau. Vers les 2 heures du mat, après les célébrations, je m’étais allongé dans ma chambre en écoutant le disque pour la toute première fois… Ce titre m’a happé tout de suite. De un, cet espèce de piano préparée vous va droit à l’âme. De deux, cette rythmique caribéenne-fêlée avec ses percussions synthétiques scintillantes restant solidement scotchées dans le cerveau à jamais. De trois, la voix caractéristiquement emphatique de Brian qui récite un texte fastueux (« In the bluuuuuuue, August mooooon ») sur ce fond sonore abstrait. Et surtout, de quatre, le putain de tabarnak de cibolak de solo de Robert Fripp. Possiblement le meilleur solo de guitare que j’avais entendu de ma courte vie (cela le demeure je crois bien). Je me souviens d’avoir fait « repeat » 7-8 fois avant d’entamer la suite du DisK. Vraiment une des pièces musicales les plus importantes de mon passage sur Terre et qui sera dispo sur la trame sonore de mes funérailles (disponible sur Warp Records dans, je l’espère, au moins 50 ans).
Vient ensuite une de ces jungles électroniquement chargées évoquées plus haut en la forme de « In Dark Trees ». La nuit est tombée sur le paysage et on flotte à travers le brouillard confus de cette forêt d’arbres chuchotant milles secrets à nos oreilles. Mugissements de vent cosmique, rythmique synthétique imperturbable… On sort du boisé juste à temps pour apercevoir un navire (le « Big Ship ») s’envoler dans une mer de constellations réinventées… Et on se sent bien, comme si une vague de beauté pure nous traversait l’échine. Mais on se sent aussi bizarrement nostalgique… touché par cette étrange mélancolie d’un passé qui s’effrite en nous, par ces souvenirs de plus en plus distants/flous qui nous habitent. Magnifique dualité d’une musique qui peut autant faire sourire que pleurer. Dans « I’ll Come Running » plein de gaieté bon-enfant, Brian le galopin nous dit qu’il va venir attacher nos godasses l’une à l’autre. Sacré plaisantin ! Cette espèce de pépite pop bourrée d’insouciance nous ramène à certaines chinoiseries de ses albums passés… Après, on goûte aux charmes discrets de la pièce-titre, la plus courte du disque. Ce n’est qu’un court mais splendide motif répété à la desert-guitar, au piano et à l’orgue farsifa. Beau. Très beau.
Le miracle sonore se poursuit avec une exploration de la faune de cet autre monde vert. En premier, on espionne ces sombres reptiles qui habitent dans les grottes du désert translucide situé en plein cœur de la planète neuve. Eno y va de son orgue Hammond, de ses percussions péruviennes et d’une tonne d’effets surnaturels pour illustrer l’aspect on ne peut plus bigarré de ces créatures aux yeux chargées d’une luminescence biscornue. Par la suite, Les espèces poissonnières sont étudiées sur un fond de mantra japonisant avec le retour de l’orgue farsifa et ce piano préparé à la John Cage. « Golden Hours » arrive alors, autre chanson-clé de l’aquarelle. Que d’émotions à chaque écoute. Autre trio. Cette fois, c’est Eno, Robert Fripp et John Cale qui s’y collent. Piano incertain, percussions spasmodiques, guitare sub-aquatique et orgue céleste de Brian se mêlent à un autre solo de guitare apaisé/paradisiaque de Fripp et à l’alto orientalisant de Cale… Les paroles obtuses de Eno me font encore chavirer la matière grise et les tripes avec ces espèces de cadavres exquis sur le passage du temps ; le jour se transformant en nuit (faisant prémisse à la fin de l’album qui se clôt par une nuit irréelle qui « englobe tout »), la vie terrestre qui passe tellement lentement mais tellement rapidement en même temps, la temporalité subjective, l’enfance, la vie adulte, la mort… À chaque fois que je survole ces lignes, j’en sors avec une autre interprétation mais qui ne sera jamais complètement définie…
« Becalmed » est une autre piécette atmosphérique qui vous arrache le cœur solennellement, avec volupté. On inspecte ensuite un volcan au petit matin avec ce « Zawinul/Lava » qui voit le retour de nos comparses Collins et Jones mais dans un contexte tout autre, où l’apaisement prend toute la place, où les silences impressionnistes font mouche. Collins a d’ailleurs dit que de travailler sur ces sessions avec Eno lui a fait envisager la musique d’une autre manière et a été une grande source d’inspiration pour son très bon premier album solo, « Face Value », et surtout pour son plus grand tour de force « In The Air Tonight » (qui demeure une sacrée chanson). « Everything Merges With The Night », introduite par cette guitare acoustique (qu’on entend pour la première fois) et ce piano délicat, est la dernière chanson de ce disque de chevet ; un genre de requiem serein pour cet univers déjà voué à disparaître (du moins, jusqu’à la prochaine écoute). Des ondes de guitare électrique viennent se superposer avec délice sur ce long fleuve tranquille… « Spirits Drifting », ce coda instrumental fantomatique, vient clore la peinture sonore de Brian. Cet éther-liquide me bouleverse autant que la scène finale de « Fire Walk with Me » de David Lynch, avec tous ces anges qui s’envolent au dessus de la chambre rouge, scène que cette musique pourrait d’ailleurs fort bien accompagner…
Cet album est félicité séraphique. J’utilise souvent le terme « intemporel » dans mes critiques mais je crois que c’est ce disque qui mérite le plus cet adjectif. Cet album accompagne ma vie depuis 15 ans et je n’ai pas encore percé tous ses secrets. Brian Eno vous invite à plonger dans ses rêves, ses questionnements métaphysiques, son éthique musicale devenue monde… Prenez un aller-simple pour cet autre macrocosme verdâtre…
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Robert Wyatt – Rock BottomDavid Bowie – LowTalk Talk – Spirit of Eden
Style : Ambient, Drone, Classique Contemporain, Chamber Folk
L’engourdissement des matins brumeux… Ces jours flétries où l’hiver n’est que grisaille fantomatique… Ces matinées irréelles où le lever du corps s’avère difficile et où l’esprit, désincarné, voletant on ne sait où, n’intègre pas l’enveloppe corporelle. Ces jours-tombeaux où l’on se sent constamment hébété, la tête lourde, les pensées floues et vaporeuses, l’âme empreinte d’une inexplicable mélancolie… Comme si on était coincé à la frontière située entre deux monde, l’un diurne et l’autre nocturne. L’un réel et l’autre chimérique. Vacillant sans cesse d’une dimension à l’autre, habitant un peu les deux en même temps sans parvenir à y poser le pied… Errant dans notre Carnival of Souls personnel, jouant les figurants dans l’hypnotique Coeur de Verre de Herzog. Personnellement, j’adore me perdre dans ces moments tristes et beaux où l’on hante notre propre vie… où l’on se laisse porter par le long fleuve tranquille de l’existence et de l’inconscience.
Richard Skelton parvient à créer une bande son parfaite pour accompagner ces moments contemplatifs. À travers une musique aussi splendide que nostalgique, mélangeant judicieusement l’ambient, le folk de chambre, le drone, le classique contemporain et quelques « field recordings », l’artisan sonore britannique rend un vibrant hommage à sa femme, Louise, décédée en 2004 (soit 5 ans avant la parution de cette oeuvre). Ce qui ressort le plus de ce Landings ensorcelant, c’est un sentiment de tristesse résignée, le tout recouvert d’une ambiance spectrale, magnifique et bouleversante.
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Le disque le plus paisible de tous les temps ? Probablement.
C’est l’histoire d’une jeune fille, perdue dans ses rêves, la tête dans les nuages, les cheveux ondulant sous un vent bienveillant, sillonnant campagnes et villages d’Angleterre à la fin des années 1960, son violon à la main. Ou serait-ce les années 1560 ? Peu importe. Vashti est intemporelle et immatérielle comme le mistral. Vashti est la pluie qui tombe gentiment un joli soir de Mai. Vashti, c’est les feuilles qui s’envolent, emportées par les bourrasques d’automne un beau jour où le ciel est d’un bleu d’azur étincelant. Vashti est le Soleil qui se couche sur la plaine à toutes les époques du monde, ainsi que la lune qui se lève magnifiquement pour nous irradier de sa luminescence des plus envoûtantes. Vashti est un poème ; ou plutôt un sonnet. Simplet. mais luxuriant. Qui va à l’essentiel. qui nous révèle toutes les richesses de ce monde. De la nature. De la sagesse des animaux. Et de la vie.
Vashti avait composé plein de belles chansons et a décidé d’enregistrer un disque. Elle y a mis toute sa fraîcheur et sa pudeur. C’était un joyau brut, un ensorcellement qui happait à grands coups de douceur. Des chansons de voyages, de saisons enchantées et d’éléments en extase. Des chansons murmurées par une voix d’ange et appuyées par une instrumentation des plus sobre : violon, guitare, banjo, harpe, orgue, piano, flûte et mandoline.
Le disque fut ignoré à sa sortie. Trop gentil. Trop beau. Trop discret. Trop limpide.
Dévastée par cet « échec », Vashti arrêta de faire de la musique et se consacra à la vie. Ses enfants, sa ferme, ses animaux. À son insu, petit à petit, son jour diamanté commençait à charmer par ci par là. C’est qu’il s’agit d’un charme tellement discret qu’il prend du temps à opérer, à franchir vents et marées. Dans les villes, on parlait « d’album culte » en discutant du seul et unique disque de la demoiselle disparue dans les limbes du temps. Des jeunes gens voulurent retrouver Vashti, la remercier pour l’impact qu’elle avait eu sur leurs propres œuvres. Devendra Banhart lui demanda conseil pour ses pièces et l’invita à chanter avec lui. Elle accepta. Les gentils garçons d’Animal Collective l’invitèrent à participer à un EP hors-norme qui demeure un des enregistrements les plus précieux de ma discothèque. Joanna Newsom vint lui rendre visite un jour où mme. Bunyan commençait à créer son second album, 35 ans après son premier.
Voilà l’histoire, toute coquette, de Vashti Bunyan. Maintenant, ouvrez ce véritable livre de contes sonore qu’est « Just Another Diamond Day » et laissez-vous bercer jusqu’au sommeil le plus paisible de votre existence.
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