L’autre soir, j’étais peinard chez moi, le nez penché sur « la Maison des Feuilles » de Danielewski quand j’ai entendu la voix cristalline et lisse d’une chanteuse d’opéra robotique sortir de mon répondeur. « Bizarre » me suis-je dis à cet instant précis. Cette vieille merde est pourtant débranchée depuis des lustres. J’allai vers l’engin en question, les « Touuuch…. Touuuuch….. Touuuuch….. » langoureusement susurrées par la voix fantôme se faisant plus persistants à mon oreille à mesure que mon organe tympanesque se rapprochait lui aussi de la source, accompagnant docilement le restant de mon entité corporelle dans son déplacement est-ouest.
Y’avait comme une fumée blanche et opaque qui s’échappait du truc. C’était comme une sorte de brouillard suspendu en l’air mais qui avait l’air presque solide. Au toucher, c’était froid et soyeux. Et ça fichait des malins petits frissons vraiment spéciaux aussi, entre l’excitation et la répugnance.
Alors que je peinais à comprendre la situation pleinement, ma laveuse se mis alors à fonctionner grotesquement. Elle était partie en mode « Drain & Spin » et le son était hyper-amplifié, comme si je l’entendais en étant dedans. « Fuck ! yé minuit et quart, quessé que les voisins d’en bas vont dire ? » fut alors la seule pensée intelligente qui me vint en tête.
Puis ce fut le tour du frigo de se réveiller, tout en ronronnements extra-terrestres célestes. Et la machine à Expresso aussi, produisant une vapeur grisâtre et compacte. L’appartement prenait vie, chargé de cette drôle d’électricité qui avait disjoncté. La fumée recouvrait maintenant tout et à son contact, les lumières s’allumaient, grésillaient, certains globes éclatants. En respirant la fumée à pleins poumons, je me mis à tout voir noir, blanc et bleu. Un bleu frigorifié. C’était beau mais inquiétant.
Ma chaumière était maintenant devenue un club de dance spectral bigrement lynchien où j’errais seul, hallucinant sous des stroboscopes impies et des néons qui scintillaient d’une luminescence flétrie, portée par ces beats de bass génialement givrés et, encore et toujours, cette voix de femme surréelle, qui aurait censée dû être le dernier bastion d’humanité dans toute la scène mais qui, étrangement, était ce qu’il y avait de plus glacé. En transe et transi, je pensais au « Masque de la mort rouge » mais avec des fils électriques comme protagonistes puis à Serial Experiments Lain… Je rêvais d’un Tintinnabule transfiguré en Palmer Eldtrich, dévorant diverses univers…
Je me suis endormi et/ou ai perdu connaissance quand l’imprimante s’est mise de la partie. Le lendemain, j’avais un mal de bloc et l’irrépressible envie de jouer à Mega Man 2.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Burial – BurialScorn – GyralDemdike Stare – Tryptych
La pop-muzik faîte perfection… L’enchevêtrement onctueux de la jangle pop britannique 80s et de la pop baroque on ne peut plus sixties… C’est ce que vous propose ce single mirobolant des Fontaines Pâles.
Encore une fois, l’histoire se répète… Groupe encensé des critiques (John Peel en avait la trique pas à peu près) mais qui ne trouve pas la faveur du public anglais qui lui, se délectait plutôt du « Come On Eileen » des Dexy’s Midnight Runners (pièce que j’apprécie pas mal, ceci dit… mais qui n’arrive sincèrement pas au talon de la moindre note émise par les Fountains). Boudé par les radios, le quatuor originaire de Liverpool ne produira que 2 albums (magnifiques) ainsi qu’une ribambelle de singles tous plus magiques les uns que les autres.
Ça s’entend : les Fontaines aiment Love, les Beatles, Scott Walker et surtout ce bon vieux Burt (Bacharach), avec qui ils partagent le goût des arrangements luxuriants, sirupeux, somptueux, délicats… La voix de leur chanteur/guitariste (Michael « Mick » Head) a cette fraîcheur toute printanière et cette émotivité à fleur de peau… Elle coule avec délice dans l’appareil auditif. Ils ont un trompettiste (Andy Diagram) qui vient recouvrir une musique déjà opulente de notes chaudes et cristallines. Nos deux autres lascars, Chris McCaffery (basse) et Thomas Whelan (batterie), ne sont pas en reste et forment une section rythmique toute en douceur et en finesse.
Au delà des habiletés techniques des muzikos, ce qui m’épate au plus au point chez ces jeunes gens, c’est leur talent divin/inné pour composer et orchestrer des chansons pop qui te rendent instantanément nostalgique d’un passé imaginaire et fastueux… d’une époque qui n’a vraiment jamais existé ailleurs que dans ton monde intérieur, mêlant le réel et l’irréel. Ces deux chansons miraculeuses, c’est une clé pour y accéder à cet univers tissé en fils de paradis.
Prenez Thank You… Ce piano enchanteur, ces envolées orchestrales, ces notes de trompettes limpides, cette voix de gamin crooner, ce refrain avec ce falsetto allègre qui te chavire les sens… Bon Dieu que c’est beaaaaaauuuu !!! Si quelqu’un n’a pas un rictus euphorique de scotché au visage à l’écoute de ce petit chef d’oeuvre et bien… euh… il vient probablement d’apprendre que sa grand-mère vient de décéder. Et c’est vrai que c’est assez triste. Je lui conseillerais plutôt d’écouter du Tom Waits ou du Nick Drake.
La Face B, « Meadow of Love », c’est les Fontaines en mode nocturne/bal masqué à Marienbad (avec un passage très James Bond-licieux en ouverture). Un autre délice pop porté par ces cordes vertigineuses, ce piano romantique à souhait, cette trompette jazzy et ces passages de flûte qu’on dirait sortie d’un obscur album d’Exotica. MA-GIS-TRAL.
Je reviendrai probablement sur les albums du groupe dans de futures chroniques mais en attendant, ruez vous sur ces deux pistes pour découvrir un des plus grands groupes (inconnu) de jangle pop de tous les temps !
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Prefab Sprout – Steve McQueenLove – Forever ChangesScott Walker – Scott 2
Style : Dark Ambient, Drone, Minimalisme, Expérimental, Paralysie du Sommeil
Vous, est-ce que vous en avez des disques qui vous effraient ? Je veux dire : sérieusement là. Je ne parle pas ici de Death Metal gloupide et faisandé qui vous file des malins petits frissons de plaisir vu son côté déliquescent-purulent. Je ne parle pas non plus de la vaste majorité de ce qui se fait en dark ambient qui, malgré une aura somme toute maléfique, ne va pas jusqu’à vous glacer les sens tout entier. Moi qui se considère un peu comme un expert en matière de musique sombre et dérangée, il n’y a pas beaucoup d’albums qui vont aller vraiment jusqu’au bout… au bout de mes craintes, de mon malaise… au delà de ce que je juge confortable (et il faut d’ores et déjà dire que j’ai le confort élargi par rapport à la vaste majorité des mélomanes).
« Salt Marie Celeste » est un de ceux-là. Une (seule) longue piste dronesque et ULTRA-minimaliste que je qualifierais d’ambient de « perdition ». C’est une oeuvre qui fut créée pour la gallerie d’art expérimentale Horse Hospital à Londres. Et c’est un objet sonore totalement à part dans la très vaste (et très éclectique) discographie de Steven Stapleton. C’est en quelque sorte la version (complètement) assombrie, occulte et sans espoir du « Sinking of the Titanic » de Gavin Bryars. Une version dépourvue de toute humanité, de toute merci, de toute délivrance/catharsis.
Je vous dresse le portrait : vous êtes sur un navire fantôme qui dérive inlassablement dans la nuit originelle. Vous êtes seul, terriblement seul. Le reste de l’équipage a depuis longtemps déserté les lieux (ou bien il y a t’il déjà eu un équipage ?). La tempête fait rage dans toute son épouvantable constance. Comme seuls bruits environnants : le ressac nauséeux des vagues noires qui effritent la coque, le vent gémissant qui semble vous susurrer à l’oreille que votre heure est proche… et puis… les bruits tétanisants de l’embarcation qui commence petit à petit à se disloquer… Le bois qui craque violemment, les mats qui grincent sournoisement, l’eau salée qui s’infiltre partout… Vous êtes complètement impuissant devant ce spectacle sordide. Vous ne pouvez qu’y assister, paralysé, engourdi, grelottant, la morve au nez, les larmes aux yeux. L’horreur du trépas inévitable, du moment où vous, comme votre vaisseau mourant, irez retrouver les limbes, les poumons gorgés d’écume.
La première fois que j’ai écouté ce disque, ça n’allait pas super bien dans ma tête. Je traversais une période dite d’anxiété généralisée. Je n’étais pas loin de la psychose. En proie à de violentes et persistantes crises panique, je décidai un soir d’automne de m’étendre dans mon lit en me mettant un petit disque d’ambient, question de relaxer… C’est là que j’ai découvert Salt Marie Celeste, dans cet étrange état d’esprit où déjà, je croyais me noyer en moi. J’ai fermé les yeux et j’ai vu toute la scène évoquée ci-haut. Et quand, après 15 ou 20 minutes, les bruits de bois craquelants (très hauts dans le mix) sont arrivés sans crier gare, j’ai ressenti de la terreur, de la vraie. Comme je n’en ai jamais vécu (avant ou après) en écoutant un vulgaire disque de musique.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Gavin Bryars – The Sinking Of The TitanicCurrent 93 – I Have a Special Plan For This WorldDeathprod – Morals and Dogma
Ce premier album de la Machine Molle (merci à William S. Burroughs pour avoir inspiré le nom du groupe) sera une véritable matrice par laquelle naitra un courant musical hyper important dans l’histoire du prog et du jazz-rock : le Canterbury. Pourquoi ce nom ? Parce que c’est celui du quartier londonien d’où sont originaires les mecs de Soft Machine et de Caravan (autre groupe majeur rattaché au style). D’autres groupes et artistes britanniques s’inspireront de ce qu’on appellera « L’école de Canterbury », comme Egg, Nucleus, Khan, National Health, Camel et Henry Cow. Ces derniers érigeront d’ailleurs les fondations d’un autre style (inspiré du Canterbury) : Le Rock in Opposition… mais c’est une histoire pour une autre chronique ça
Le Canterbury sera d’ailleurs exporté un peu partout. Du côté des Pays-Bas, il y a eu Supersister et Ekseption. Chez les Français, il y a les très rigolos Moving Gelatine Plates. Les Italiens ne sont pas en reste avec deux groupes assez exceptionnels : Picchio dal Pozzo et Area. Les Américains ont eu les Muffins. On retrouve même un groupe de Canterbury assez tardif (fin 80s) au Japon : Mr. Sirius (groupe dont la seule mention peut donner des orgasmes puissants à mes confrères Guillaume et Fred).
Et on ne peut passer sous silence le plus important exemple hors-UK : Gong. Ce groupe fut créé en France par l’Australien Daevid Allen, qui était alors membre de Soft Machine ! Ce dernier tentait de rejoindre le Royaume-Uni (pour réintégrer le groupe) après un séjour sur le vieux continent… mais son passeport n’était pas valide alors il demeura en France et fonda sa propre « version » du groupe (bien différente, ceci dit). Je me demande parfois à quoi aurait ressemblé un univers sans Gong mais avec un Soft Machine influencé par les idées et concepts de Allen le déluré.
Le groupe à ses débuts… alors que Daevid Allen était encore de la partie
Je vous donne tous ces noms mais le Canterbury, ça sonne comment exactement ? Et bien, comme une tonne de choses en fait… Un peu comme avec le Rock Progressif (dont le Canterbury est un sous-genre ou plutôt une sous-scène), c’est assez vaste. Les groupes ne se ressemblent pas tous et certains sont même très différents les uns des autres au niveau de la musique. Les points de ressemblances sont les suivants : une étrangeté loufoque (habillement, thèmes abordés), un côté psychédélique fort prononcé, des paroles obscures et/ou délirantes (le dadaïsme et le surréalisme sont deux influences majeures) et des pièces qui mélangent à merveille des passages jazz improvisés à des moments ouvertement pop et accessibles.
Bref, la minute historique maintenant passée, qu’en est-il de ce disque-genèse du Canterbury ?
Et bien, il est moins ouvertement jazzy que ce qui suivra. C’est avant tout un redoutable disque de rock-pop psychédélique fortement influencé de la scène beat. C’est aussi un grand condensé de bonheur et aisément un des disques les plus diablement joyeux de ma collection. Impossible ne pas avoir un gros sourire de défoncé sur la tronche à l’écoute ! On est ici à mi-chemin entre les berceuses acides du Pink Floyd mouture Barrett, de la pop psychédélique des Byrds et du rock des Doors ; mais en beaucoup plus aventureux et avec une plus grande maitrise technique.
Après le départ non prévu de Allen, le groupe est maintenant un trio dont chaque membre a son style et sa personnalité propre. Il y a le légendaire Robert Wyatt, chanteur à la voix résolument unique (reconnaissable en une nanoseconde) et batteur fortement inspiré par le be-bop et le hard-bop. Il y a le guitariste/bassiste fantaisiste Kevin Ayers, un peu le Syd Barrett du groupe et celui qui donne au disque ce côté « berceuses lysergiques pour enfants pas sages ». Et pour finir, l’impérial Mike Ratledge aux claviers, l’éminence sombre du groupe qui aime bien expérimenter/improviser à fond avec ses joujoux électriques.
Les titres s’enchaînent sans interruption, ce qui fait que l’album se sépare en deux longs mouvements composés chacun de petites piécettes dadaïstes, de ritournelles hallucinogènes et d’envolées flamboyantes d’acid-rock semi-improvisé. La batterie est particulièrement orgiaque à travers tout le disque. Gros coup de coeur perso pour « So Boot If at All », la pièce de résistance du disque (7 min et demie) où les inclinaisons futures du groupe transparaissent le plus (c’est jazzy-licieux). Et je suis aussi un fan fini de « We dit it again » qui sonne très Gong avec son côté hypnotique-répétitif-cyclique. Est-ce qu’Ayers a volé cette compo à Allen ?
Vraiment un excellent disque de rock/pop psychédélique et une oeuvre historique dans l’élaboration d’un genre (avec le premier Caravan). J’ai longuement hésite à lui mettre la note maximale… mais finalement, je me garde une petite gêne parce que la suite est encore plus remarquable. Cependant, c’est un album à posséder d’urgence pour tout fan de musique psychédélique et/ou de prog !
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Caravan – CaravanKevin Ayers – Joy of a ToyPink Floyd – Piper at the Gates of Dawn
Ça c’est du punk comme je l’aime. Inventif, audacieux, irrévérencieux, vicieux, énergique, cartoonesque jusqu’à la moelle, oh sovery verybritish ; mais aussi bourré de mélodies imparables qui te restent scotchées à jamais dans le cortex (cette sensibilité « pop » qu’on retrouve aussi chez les Buzzcocks). Ce troisième album de nos damnés chéris n’a failli jamais voir le jour. Après leur second album mi figue mi raisin (que j’aime bien cependant), le guitariste et compositeur Brian James avait quitté le navire… Notre bon Capitaine Sensible a passé de la basse à la gratte principale. Lemmy de Motorhead a rejoint le groupe en mutation en temps que bassiste pour un gros 5 minutes… Puis les tentatives de recrutement d’un bassiste permanent ont finalement abouti avec l’excellent Algy Ward (ex Saints) qu’on retrouve sur ce Machine Gun Etiquette le cul assis sur 4 chaises en permanence.
Pourquoi donc cette allégorie d’arrière train ? Parce que c’t’album est à la croisée des chemins. C’est l’album de transition (réussi) par excellence. Ce n’est plus du tout le punk garage pur et dur de « Damned Damned Damned » (1977). Ce n’est pas tout à fait du post-punk (pour ce que ça veut dire). C’est un mélange de tout ça mais c’est aussi plein de pop muzik rutilante/couillue, d’explosions de clavier qui pourraient aussi figurer sur un disque prog ou psych (ce farfisa !), de solos de guitare jouissifs, de théâtralité grandiloquente et même de petits relents du futur goth-rock/new wave de la troupe.
Musicalement, ce mix improbable aurait pu résulter en une catastrophe ambulante entre les mains de muzikos moins fabuleux. Mais les Damned ont réussi leur pari et livrent ici la marchandise comme les petits Dieux bien baveux et mal élevés qu’ils sont. Il y des TOUNES incroyables sur toute la galette, mes amis. Pas un seul moment faiblounet. La créativité de ces gars là était tellement débordante que le disque a du faire pâlir d’envie toute la compétition à l’époque (à part les Pénis Buzzés ci haut mentionnés car ils butent tout aussi sévèrement).
Les fans de Punk pur jus seront ravis par une pléiade de morceaux bigrement efficaces : « Love Song » (la plus émouvante chanson d’amour de l’histoire moderne), la pièce titre très rentre-dedans (avec les garçons de The Clash aux choeurs !), la classique « Noise Noise Noise » (presqu’impossible de ne pas l’écouter deux fois de file) ou encore « Liar » qui sonne très très Sextolets Pistuels.
Mais prenez ensuite un truc comme « I Just Can’t be Happy Today »… VAT IS DISS ? Le chant hanté/habité de Vanian vachement proto-goth, l’orgue psychotronique à la Stranglers, la batterie véloce de notre rat galeux préféré… On est vraiment ailleurs et pourtant, on ne perd pas le côté très « immédiat » du punk. Sublime enchevêtrement de pleins d’influences disparates que voilà. Sinon, t’as « Melody Lee » qui débute presque comme une pièce d’Elton John avec ce piano grandiloquent avant de se muter en chanson pop punk géniale ponctuée de passes de gratte folle de m’sieur Sensible (un homme que j’aime beaucoup). Oh, et vous aimez faire des bad trip de mush au cirque ? « These Hands » est là juste pour vous mes chers. Ah-ah-ah-ah-oh-oh-oh-ooooh !
La pièce de résistance (selon moi) du divin disque, c’est ce « Plan 9 Channel 7 » qui rend un vibrant hommage au classique cinématographique de monsieur Ed Boisé (featuring Bela Lugosi et aussi le dentiste d’Ed). Ici, on a affaire à du goth-rock catchy en diable qui monte progressivement en intensité, porté par une section rythmique implacable et une lead guitare savoureuse, avant d’atteindre son apogée dans les mugissements d’un clavier fantomatique et les hululements de cette voix de fausset en extase.
Pas juste un des meilleurs albums de punk de tous les temps mais aussi un très grand disque de musique.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Buzzcocks – Love BitesSiouxsie And The Banshees – The ScreamThe Stranglers – No More Heroes
Déjà sur « The Kink Kontroversy », l’écriture de Ray Davies s’était raffinée… On savait qu’on avait maintenant affaire à un des plus grands compositeurs/paroliers britanniques de sa génération (et je mets de l’emphase sur le mot « britannique » ; parce qu’il y a pas plus british que Ray frickin Davies). Face to Face sera l’album de la consécration de son génie ; le premier quasi chef d’oeuvre de Ray et ses plis (ouais, ça a définitivement plus de gueule en anglais). On quitte ici le garage où les Kinks tous jeunots s’amusaillaient à se la jouer rockers… On tombe maintenant dans le psychédélisme, les deux pieds délicieusement enfouis dans une pop baroque riche et sucrée ; mais sans perdre le côté bon enfant, ni l’aspect beat/mod, ni l’humour typiquement anglais. De la satire, il y en a même plus. De la critique sociale aussi. Des textes forts, pertinents, percutants, parfois rigolos, parfois « gratte-bobo » en diable (« Too Much on My Mind » fesse toujours aussi fort à chaque écoute). Et tout ça est juste terriblement catchy (du début à la fin).
Cela débute avec un « Party Line » festif et entrainant. Un putain de bon opener efficace que vous chanterez sous la douche jusqu’à la fin de vos jours (c’est une promesse). Puis on découvre l’aspect nouvellement baroque-rococo des Kinks avec un « Rosie Won’t You Please Come Home » mélancolique, mi-tempo, légèrement endormi et affable ; avec les vocaux si typiques de ce cher Ray. Voilà une bien belle rencontre entre mod rock et gentle psychedelia (ce clavecin !). « Dandy » c’est un Soleil qui ne finit plus de briller dans un azur bleuté jusqu’à plus soif… Et pourtant, pourquoi j’ai presque le moton en l’écoutant ? La musique des Kinks me file souvent le cafard ; mais un cafard confortable et ouaté, comme si je revis des beaux souvenirs d’un passé qui n’a jamais vraiment existé, qui n’est pas mien mais qui a pourtant un impact tellement singulier sur ma petite personne.
Le moton, je l’ai pour vrai cependant avec « Too much on my mind »… La perle sous-estimée de l’album (et possiblement de la discographie complète du groupe). Une pièce de pop baroque absolument parfaite et essentielle, avec un petit côté folky (on dirait presque du Gene Clark solo). Ici, Ray laisse tomber l’ironie et est brutalement honnête. « There’s too much on my mind / And there’s nothing I can do about it ». Tombent les masques… Touchant, à filer des frissons sur l’échine ; tout ça avec une mélodie évidemment imparable.
Parlons un peu de quelques autres merveilles du disque (qui ne contient pratiquement que cela)… « Rainy Day in June » est vraiment cool avec ses effets sonores, sa guitare enfumée et son espèce de côté gospel. « House in the Country », « Session Man » et « Holiday in Waikiki », c’est du Kinks pur jus. Trois morceaux accrocheurs, burlesques, désopilants. De la pop comme seule la bande des Davies pouvait en faire. « Fancy » c’est un genre de raga similaire aux pièces de George Harrison de la même époque. C’est beau, flottant, dronesque. Un morceau superbe. Et bien sûr, impossible de passer sous silence « Sunny Afternoon », le gros hit de l’album (et aussi l’un des meilleurs titres ici présent). Une genre de réplique rêveuse au Taxman des Beatles. Un refrain beau comme un gros nuage blanc qui se promène mollement dans le ciel bleu évoqué ci-haut.
Un très grand disque de pop. Et un très grand disque anglais.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Small Faces – Small FacesThe Beatles – RevolverThe Move – Move
Titre ironique pour album carnassier mais qui n’en a pas l’air… Membres de TG tout sourires sur une pochette qui, au premier regard, semble être plus appropriée pour un quatuor de sunshine pop que pour les parrains/marraines de l’Industriel. TG has gone pop, folks. C’est un peu ça, ce disque. Mais ne vous laissez pas avoir, crédules auditeurs… La pop façon TG, elle est tartufe, sournoise, fielleuse… Pour mieux pervertir vos esprits, elle s’amuse à cacher ses impuretés vénales sous un habillement des plus mielleux. Et puis, cette succulente pochette, elle perd tout son côté rassurant quand on apprend que le joli promontoire donnant sur la mer a la sordide réputation d’être un des sites de suicide les plus connus du monde (« Beachy Head » que ça s’appelle pour les wiki-curieux ; c’est aussi le titre d’une piste du présent album).
Insidieux, le disque. Avant, TG faisait dans l’horreur explicite, toutes machines hurlantes déployées, farfouillant à genoux dans un brumeux capharnaüm porté par l’écho langoureux des claviers mutants, des gémissements désincarnés, des violons païen nouveau genre et de bandes magnétiques qui expirent dans la nuit des temps… le tout dans une atmosphère quasi-indescriptible d’orgie romaine antique transposée dans un univers dystopique à souhait. 20 Jazz Funk Greats, ce n’est pas ça. 20 Jazz Funk Great, c’est le serial killer qui va, chemise blanche et cravate à pois, au bureau le lundi matin avec, dans sa boîte à lunch, un chili con carne à base de prostituées (les restants du weekend fort chargé) et comme dessert : un oeil humain.
Ça part tout en douceur avec la pièce-titre. Presque Yello sur les bords (autre grand groupe trompeur ceux-là). Minimal beat. Sexy-Jazzy. Voix suave à l’appui (YEAH!). Mais on sent déjà pointer le malaise… La pub de rasoir jetable se disloque comme une vieille VHS en manque de tracking alors que le beau modèle commence à se couper la gorge avec son Gillette (mais en gardant le sourire). Ensuite : petit séjour à la plage avec « Beachy Head »… mais le ciel est gris et chargé, les vagues trop fortes et surtout : une nuée de goélands est en train de se repaître de cette charogne échouée, la peau grisâtre et la langue gonflée comme une saucisse pas fraîche. « Still Walking », c’est Kraftwerk en version « surdose de trifluopérazine ». Presque dansant si on oublie les frissons qui nous parcourent l’échine. Miaulements de chatons damnés et basse death-funky sur « Tanith ». TG veulent faire du Jazz mais comme dirait l’oncle Zappa : ça sent drôle…
Grand morceau de minimal synth, « Convincing People » repose sur un motif de synthétiseur extrêmement bancal et diablement efficace. Ces voix désintéressées et pourtant maniaques déblatère un texte qui te vole une petite parcelle d’âme à chaque écoute… « Exotica » ? Oh, c’est le retour de Martin Denny et de Les Baxter ! Je les vois arriver, marchant comme des automates, clopinant au ralenti. Oh ! Mais ils sont tout pourris. Le regard vitreux et absent. Il y a des asticots qui sortent de tous leurs pores. Et ils sentent un peu comme ce bout de fromage que j’avais laissé traîner toute une semaine sur le comptoir. Et pourquoi il y a autant de brouillard soudainement ?
« Hot On Heels of Love », c’est un putain de tube. Pure cyprine sonore. Vocaux de succube de Cosey Fanni Tutti qui donne de malins petits frissons. Musique de striptease surréaliste tel qu’imaginé par Man Ray. Giorgio Moroder n’aurait pas fait mieux. « Persuasion », c’est le moment le plus « Maman, j’ai peur » d’un disque qui contient déjà bon nombre de pépites dans le genre. C’est la version zombifiée de « Satisfaction » des Stones. Un Genesis P-Orridge fortement dérangé s’adresse ici à une demoiselle terrifiée (cris et pleurs distordus à l’appui) alors que deux horribles notes de synthétiseur semblent se permuter à l’infini… Tonton Genesis nous parle d’abus sexuel (du point de vue de l’abuseur) et de son fétiche évident pour les petites culottes. Assez troublant.
« Walkabout » : grillons électriques en ouverture pour un des morceaux les plus Kraftwerkiens (pensez époque Ralf & Florian) du groupe. Un bonheur passager sur un disque qui n’est pas très porté sur la joie de vivre.
Je sais que je parle beaucoup de Silent Hill dans mes chroniques… mais « What a Day », si Akira Yamaoka ne s’est pas inspiré de cela pour composer la trame sonore de la célèbre série de jeux vidéos, je suis près (sur le champ) à m’éclater un testicule au marteau. C’est vraiment malsain. Le désespoir des jours ; toujours les mêmes. WHAT A DAY WHAT A DAY WHAT A DAY WHAT A DAY. Mantra nihiliste sur fond de musique tribalo-robotique… On termine le tout avec un « Six Six Sixties » très Current 93 (peut-être l’aspect déclamatoire de la chose)… Un fond post-punk-noisy avec Genesis qui nous dit des choses comme : “Pain is the stimulus of pain / But then, of course, nothing is cured.” BREF, le genre de truc qui te casse un party bien comme il faut (à essayer si vous souhaitez vous débarrasser de convives qui traînent un peu trop longtemps chez vous).
VOILÀ là un des plus grands disques mensongers de tous les temps… L’album fourbe qui au lieu détruire avec une avalanche de décibels, provoque un réel malaise chez l’auditeur. Et qui s’y prend avec volupté et douceur… Une magnifique usine à cauchemars surannés.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Cabaret Voltaire – Mix-UpSPK – LeichenschreiPuce Mary – The Drought
Dans le dictionnaire des genres musicaux, à côté de « rock progressif » il devrait y avoir une photo des membres de Gentle Giant. Selon moi, aucun groupe n’incarne aussi bien le genre dans toute sa globalité. Musiciens accomplis et amants d’art bruitatif de tous azimuts, ces Anglais réussissent dès ce premier album éponyme à faire évoluer le Rock (avec brio) vers d’autres sphères fascinantes en y greffant une tonne d’autres influences disparates : le folk, le jazz, le blues, la musique du Moyen-Âge et de la Renaissance, la musique celtique et le classique.
Écoutez moi juste le second morceau (« Funny Ways ») pour avoir un aperçu du vocabulaire sonore ahurissant de la troupe… À travers la même piste, on passe d’un folk de chambre automnal richement orchestré (avec de belles fioritures à la trompette !) à un jam psyché-proggy jazzy-licieux… et ce, sans crier gare. Le tout s’enchevêtre pourtant à merveille ; sans hésitation aucune. C’est là un des aspects qui fait la magie du Gentil Géant : des compositions hautes en couleurs, hyper variés et superbement maitrisés.
Un peu d’histoire avant de poursuivre : Gentle Giant est né des cendres de Simon Dupree and the Big Sound, un groupe qui oeuvrait initialement dans un rhythm n’ blues peu inspiré avant de prendre une tournure psychédélique avec le très bon single « Kites » (qui connu un succès mineur). Au sein de ce groupe évoluaient trois frères : Derek, Ray et Phil Shulman.
Après la fin de l’aventure « Dupree », les frérots Shulman s’allient avec deux nouveaux multi-instrumentistes : le claviériste-violoncelliste Kerry Minnear et le guitariste-flûtiste Gary Green. Le batteur Martin Smith (ancien collègue de Simon Dupree) les rejoint alors. Ça commence à faire du monde à la messe ! Et beaucoup d’instruments avec lesquels faire joujou… Les Shulman bros décident de se diversifier eux aussi : Derek s’entraîne au saxophone et à la flûte à bec. Ray à la basse et au violon. Puis Phil à la clarinette, à la trompette et au saxo (lui aussi).
Autre aspect vraiment génial : le groupe dispose de 3 chanteurs principaux. Derek, Phil et Kerry se partagent le rôle de frontman selon la pièce. Et vu le talent assez assourdissant des trois hommes pour l’art vocal, ils s’adonnent aussi à des harmonies vocales exceptionnelles (que les Beach Boys n’auraient pas renié).
Bref, on a 6 mecs au background musical très disparate… à titre d’exemple, Kerry Minnear a eu une formation classique. Gary Green, quant à lui, est un musicien de blues autodidacte. Et tout ce beau monde (provenant de divers champs gauches) vont pourtant rapidement réussir à gagner une cohésion d’écriture assez fabuleuse, ainsi qu’une chimie musicale presque inégalée.
Cela s’entend sur la pièce d’ouverture « Giant » qui, à l’instar d’un 21th Century Schizoid Man de King Crimson (dont le premier album est paru l’année précédente), réussit avec brio à nous faire basculer dans le petit monde si biscornu de la troupe. « Alucard » (« Dracula » à l’envers) nous montre le penchant schizophrénique-jazzy de nos comparses. Grand morceau sombre et opaque que voilà (mais pas moins fun pour autant !). « Isn’t it quiet and cold ? » est une petite perle beatle-esque qui nous montre bien la sensibilité pop de nos amis barbus. Du haut de ses 9 minutes, la pièce de résistance « Nothing at all » nous entraîne dans un blues mélancolique et automnal, avec quelques fulgurances Hendrix-iennes par ci par là. Très chouette morceau mais Gentle fera mieux niveau pièces fleuves par la suite. « Why Not ? » est une excellente piste Hard-Rock avec des passages de clavier entêtants.
Un magnifique premier jet qui pose les bases d’une des discographies les plus importantes de l’histoire de la musique progressive et… de la musique tout court.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
King Crimson – In The Court of the Crimson KingYezda Urfa – BorisEt Cetera – Et Cetera
Style : Post-Punk, No Wave, Rock Expérimental, Dub, Funk, Art Punk, Free Jazz
Bristol, 1977… Il devait il y avoir quelque chose de vicié dans l’eau ou un contaminant chimique dans l’air. Sinon, comment expliquer ÇA ? Comment expliquer sinon la formation de cette bande de joyeux drilles déglingués/atypiques/schizoïdes à souhait ? (et le mot « schizoïde » n’est pas choisi au hasard m’sieurs-dames ! Suis-je le seul à déceler ici des relents de la pièce d’ouverture du premier disque du Roi Pourpre ?).
Le groupe Pop, c’est 5 jeunots tous plus barges les uns que les autres. Il y a le chanteur Mark Stewart, le guitariste John Waddington, le bassiste Simon Underwood, le guitariste/saxophoniste Gareth Sager et le batteur Bruce Smith. Ces sympathiques messieurs sont friands de funk, de dub, d’avant-garde et de Jazz libre. Au lieu de se choisir un créneau à travers tout cela, ils ont décidé de mettre l’intégralité à la poêle (le rond à « high ») et de déglacer avec une généreuse portion de ce qu’on appellera bientôt le Post-Punk (un « style » qui n’en est pas vraiment un ; vu la grande disparité musicale des groupes à qui ont a affublé l’appellation)
Produit par un mec plutôt versé dans le reggae (le barbadien Dennis Bovell, membre du groupe Matumbi et collaborateur régulier de Linton Kwesi Johnson), ce premier album de nos comparses anglais est un véritable malstrom d’idées confuses et jusqu’au boutistes, de styles musicaux disparates qui baisent entre eux dans une perpétuelle orgie sonore, de cris et gloussements folichons de défoncé mental sévère, de guitare atonale qui te décape le conduit auditif « drano-style », de saxo free jazz rappelant James Chance/White, de basse funky à la James Brun, de percussions tribales sèchement sociopathes ET de passages glauquissimes de quasi « musique concrète » où presque toute forme de structure disparaissait au profit d’un délicieux malaise…
Et malgré tout, on ne peut pas s’empêcher d’avoir le goût de DANSER pendant l’écoute de ce monument de « What The Fuck ». DANSER comme des fous, de manière désordonnée, en boxer-shorts, dans les rues, un scalpel bien effilé dans la main droite ; un milkshake choco-banane dans l’autre. DANSER toute la nuit si il le faut. Pour citer l’animatrice maison qui a jadis co-interprété le méga-tube-des-z-internets Ma Colombe est Blessée : « C’est des musiques TELLEMENT entraînantes »
Parce que OUI, milles fois OUI : The Pop Group, malgré toute sa grandiloquente DÉMENCE, porte bien son nom. Car le côté pop-dansant-quasi-surf-rock, il est partout (sur la Face A ; la B peut-être moins). Ça sort de tous les pores de cette musique-fléau. On peut facilement penser aux Talking Heads…. mais genre le frère jumeau un brin retardé/asperger/dangereux/louche de Tête parlante premier du nom…. celui qui gamin aimait courir à poil dans l’appart avec des ciseaux dans les mains, la bouche pleine de corn flakes, en écoutant un disque vEnyle d’Albert Ayler à plein volume.
Chaque morceau ici présent est une petite maladie mentale en soi.
Il y a d’abord la spasmodique « She Is Beyond Good & Evil » qui ouvre le bal de belle façon avec sa rythmique syncopée (presque caribéenne), sa guitare fuselée qui est tellement à l’avant scène dans le mix qu’on sursaute à chacune de ses apparitions, cette basse funky en retrait, ce reverb dub-licieux, et bien sûr : l’arsenal vocal complètement déluré de Mark Stewart (le chanteur qui veut te péter la gueule avec sa voix qui change de tonalité aux 2 secondes). « Thief of Fire » est un autre morceau funk-punk HYPER tendu de haute volée…. mais on commence à sentir ici qu’on est pas chez Gang of Four ou The Wire… le trouble commence à s’installer. Le saxo foutraque fait son apparition… le déstructure prend le dessus sur la normalité. Une tonne d’effets sonores bien siphonnés font irruption (échos, reverb, samples de voix). Ce disque n’a pas fini de nous surprendre.
« Snowgirl », on dirait deux bands complètement différents qui essaient de s’enterrer l’un l’autre. Un qui officie dans le cool-jazz de bar enfumé et l’autre dans le noise-rock-improv. Ils finissent par s’accorder ensemble juste quand le morceau s’achève sous notre psyché ébahie. « Blood Money », c’est du quasi industrial-free-jazz. Terriblement accrocheur, « We Are Time » a ce petit côté rockabilly-surf-50s que j’affectionne temps.
Flashback d’un séjour irréel dans un hôpital psychiatrique hanté avec « Savage Sea » (moment le plus neurasthénique du disque… et mon morceau préféré de la troupe) où la mélancolie d’un piano effleuré façon « Vince Guaraldi sur le buvard » est recouvert par les brumes opaques des murmures chaotiques, des échos fantomatiques, des quasi chants grégoriens zombifiés et de la belle musique concrète comme je l’aime.
Avec la Face B, on plonge dans le No Wave tête première, sans jamais vraiment en ressortir… On se croirait chez les fous de Mars ou de DNA (versant british). Ceux qui aiment les mélodies, les jolies compositions et l’ordre vont abandonner ici leur écoute (si ce n’était pas déjà fait avant). Inutile de commenter chaque pièce. C’est un tout compact, sans réel début ni fin. Les mauvaises langues diront que c’est du foutage de gueule. Pour moi, c’est de la grande musique de « crétins géniaux »
VERDICT : « Y » est un disque essentiel pour tout fan de musique dérangée. Un ÉNORME disque de post-punk expérimental et un bel exemple de l’influence de la scène no-wave new yorkaise outre-Atlantique. Un quasi chef d’oeuvre.
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
James Chance & The Contortions – BuyPublic Image LTD – Metal BoxNo New York
Style : Psychédélisme, Électronique, Avant-Garde, Pop Perverse Damnée et Folichonne, Tape Music, OVNI, Disque WTF
Dans les grands chef d’oeuvre ovni-esques méconnus des sixties acidulés/enfumés, il se dresse là ; non pas sur le trône mais juste à côté… C’est plutôt le fou du roi c’disque. Un clown moqueur mais damné, le visage (mal-rasé) barbouillé d’un maquillage approximatif qui sent pas très bon, les cheveux en broussaille, la gueule pleine de dents pourries, le regard absent. Un clown qui aime autant raconter des blagues salaces/déplacées en faisant de ridicules pirouettes que faire des ballounes AVEC des animaux (plutôt que l’inverse). Un chic type, quoi.
Quand je pense à la musique qui alimente le mystérieux univers des rêves et des cauchemars, je ne peux m’empêcher de penser tout de suite à ce premier opus subversif de White Noise. On tient là un véritable bad-trip sonore comme il ne s’en faisait tout simplement pas à l’époque (et même après, du moins pas dans cette forme bien particulière)… Il y a tout sur ce chef d’oeuvre de musique sombre et hallucinée : de la pop de chambre parfaite, du proto-électronique bien barré, du psychédélisme, du dark ambient, de l’humour, de l’horreur, du sexe, du plaisir, de la folie à foison, des atmosphères incroyables ainsi que des expérimentations sonores diverses (du sampling, utilisé aussi à outrance pour une des premières fois, en passant par l’impro et par un travail de post-production incroyable qui met beaucoup d’accent sur la stéréophonie).
Ce disque est une perle noire oubliée dans les brumes du temps – un vrai petit bijou soixante-huitard qu’il fait bon découvrir aujourd’hui et qui n’a rien perdu de son pouvoir incantatoire. J’imagine à peine la claque qu’on prit ceux qui l’ont acheté à l’époque de sa sortie mais d’après les commentaires que j’ai lu sur le net, cet album a été une source de crainte et d’incompréhension pour bien des gamins en 1969-70. C’était le disque de papa ou du grand frère drogué qu’on avait peur d’écouter, pensant qu’on allait être possédé par un esprit malveillant ou un démon vespéral…
An Electric Storm est surtout l’oeuvre de David Vorhaus, un des grands pionniers de la musique électronique. Vorhaus était d’abord et avant tout un contrebassiste classique mais c’est son passé dans les sciences physiques (domaine d’étude dans lequel il a gradué) et son background d’ingénieur électrique qui l’ont poussé vers le monde de la musique électronique. White Noise est né lorsqu’il a rencontré Delia Derbyshire et Brian Hodgson, qui formaient alors un groupe appelé Unit Delta Plus (les deux comparses travaillaient aussi à la BBC Worshop et sont entre autres responsables pour la création du thème de la culte émission Dr. Who !). Le trio créé son propre studio dans Camden (le nord de Londres) et se met à expérimenter avec du matériel à la fine pointe technologique de l’époque, dont le fameux EMS VCS3, premier synthétiseur de fabrication anglaise… Rapidement, les 3 acolytes se font remarquer par Chris Blackwell, leader du prestigieux label Island, qui les signe et leur donne une avance de 3000 livres pour l’enregistrement DU disque qui va populariser la ME (finalement, il n’en sera rien, et ce même si l’album s’est relativement bien vendu). Il y a alors un buzz important autour de la musique électronique ; on peut penser au premier album des Silver Apples ou au seul opus de The United States of America, avec lesquels An Electric Storm créé une sorte de trilogie non-officielle de la ME expérimentale de la fin des 60s.
David Vorhaus
C’est à New York que Vorhaus décide d’aller enregistrer son oeuvre maîtresse, choix judicieux s’il en est, parce qu’à l’époque, la grosse pomme est l’endroit-clé pour l’avant-garde. Ya le Velvet évidemment, mais aussi les disques ESP, les ci-haut mentionnées Pommes Argentées, ainsi qu’une scène de Free Jazz incroyablement riche. L’enregistrement est long et laborieux (c’était l’album avec le plus de samples à son époque, bien qu’il a du être largement dépassé par DJ Shadow et les Avalanches dans un lointain futur!), tellement que le boss de Island perd patience et finit par exiger le produit fini, ce qui fait que la dernière piste (le terrible « Black Mass ») a été improvisé en une nuit qui a du être passablement épique. Le résultat final ? MiNd=FuCkInG-BlOwInG !!!
L’album commence tout en douceur, dans les réverbérations de « Love Without Sound », génial morceau de pop atmosphérique brumeux, planant et bourré d’effets que n’auraient pas renié les bon vieux Residents (sauf que là, c’est au moins 5 ans avant les Residents). Le tout est cotonneux à souhait mais on sent pointer le malaise déjà… Des pleurs féminins, des rires bizarroïdes, des bruits de torture. On comprend alors le trip de White Noise : déconstruire la musique pop à l’intérieur même de la dite formule. Cette première face du disque sera donc dédié à ce noble but. Vient ensuite « My Game of Loving », rencontre au sommet entre Brian Wilson et Luc Ferrari. Un thème génial qui fait très film d’espion sur acide est porté par des voix célestes et des percussions iraniennes mais se voit entrecoupé succinctement par des voix de femmes françaises et allemandes (les voix de la tentation!). S’ensuit alors une orgie en studio. Oui-oui. Une vraie partouze gémissante, avec cris de jouissances passés dans le malaxeur de Vorhaus qui, tel un François Pérusse des ténèbres, joue sur les sons pour rendre le tout assez malsain… Retour alors à notre mélodie initiale qui cette fois sonne plus étrange que tantôt (le maestro joue avec nos cerveaux). Et on revient alors à l’orgie qui se voit maintenant greffée d’un aspect Bondage-SM pétrifiant (avec sons de vent occulte et solo de batterie en prime). C’est fou qu’un tel passage ait pu passer sans être censuré à l’époque ! Le morceau se termine sur un ronflement, comme si tout jusqu’à présent n’a été qu’un rêve opiacé…
S’ensuit alors le très siphonné « Here Comes the fleas », première pièce que j’ai entendu du projet et qui saura séduire les fans de Mr. Bungle par son aspect hyper diversifié et folichon. C’est certes un morceau plus léger et rigolo mais ça parle quand même d’un mec qui n’a absolument rien lavé chez lui (y compris son propre corps) depuis six semaines… « Firebird » est la perle ouvertement pop de l’album. Sorte de délire lysergique à la sauce Beach Boys qui reste solidement scotché dans la matière grise pendant des heures (avec son espèce de chant de sirène en arrière fond).
Delia Derbyshire
Retour aux ténèbres avec le dernier titre du premier côté du disque, l’intrigante « Your Hidden Dreams »… Les vocaux féminins sont aussi magnifiques que mystérieux, et rappellent par moments ceux de Björk, notre Islandaise préférée. Les paroles semblent jouer sur l’aspect diabolique et tentateur de la femme, un thème récurrent sur l’album (c’est elle qui a bouffé la pomme après tout !) :
Why do you let it hold you? Life must be lived in full view In every sin there must be pride Your hidden dreams can’t be denied Take me, and you’ll begin to understand.
Ces vocaux sont murmurés comme un secret terrible… La musique qui accompagne ce récit est parfois tranquille (mais on parle d’une tranquilité pleine de menaces obscures) et parfois s’emballe pour devenir inquiétante à souhait (cette batterie pleine de reverb qui joue les marteaux piqueurs, ce piano étrange, ces cordes angoissées…). Tout ici nous prépare magnifiquement pour ce qui va s’ensuivre sur l’autre côté : l’enfer.
« The Visitation » surprend à la première écoute… Du indus/dark-ambient en 1968-69 ? Le tout commence comme ça, en tout cas. Une montée horrible et bruyante qui s’achève sur un long cri perçant. Et le mantra se fait alors entendre, plus lugubre que jamais : « Young girl with roses in her eeeeeyes ». On s’imagine bien le Donovan de la pochette de « A Gift From a Flower to a Garden » susurrer ces paroles dans un champ de maïs en plein milieu de la nuit (brrrrr….). Les paroles et les sons semblent relater la fin tragique d’un couple à travers un accident de moto assez sanglant où le jeune homme est tué… Mais attention, l’aspect fantomatique, c’est que l’histoire est narrée par le conducteur qui revient d’entre les morts pour « visiter » sa douce encore en vie. Tout cela est accompagné par des bruits de motos spectraux, des pleurs de jeunes filles, le sons des cloches et des montées proto-industrielles… Ce morceau est un putain de chef d’oeuvre hallucinant et totalement en avance sur son temps tout en étant pourtant étrangement emblématique de son époque.
Trouvez pas qu’il fait peur vous ?
On finit le tout avec une belle petite messe noire dont le thème initial me fait penser, je ne sais pourquoi, à une version vocale du thème du stage de Bowser dans Super Mario 3. Sur cette longue piste improvisée, White Noise recrute l’excellent percussionniste de free jazz Paul Lytton (Evan Parker, Area, London Musician Collective) qui fait de la magie à travers une mer de sons caverneux. Rapidement, d’autres biscorneries électriques, hurlées, réverbérées, se joignent au délire méphistophélique. C’est vachement malsain ce qui se passe ici. La litanie tribale dédiée au mal ne se termine pas dans la joie et l’allégresse, je peux vous le confirmer…
An Electric Storm est un grand disque insolite et aventureux. On regrettera que les essais suivants de Vorhaus sous le même nom tombe dans une New Age un brin moins intéressante (malgré un très chouette second volume)… Mais avec ce premier opus discographique, le bonhomme s’assure une place au panthéon des musiques sombres et expérimentales, dont l’influence se fait aujourd’hui encore sentir sur une tonne de trucs. Un grand, TRÈS grand disque. Et un des mes desert island discs. Peace out !
Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :
Bruce Haack – The Electric LuciferThe Silver Apples – The Silver ApplesThe United States of America – The United States of America