critiques

L’Infonie – Volume 3

Année de parution : 1969
Pays d’origine : Canada (Québec)
Édition : CD, Tir Groupé / Mucho Gusto – 2000
Style : WTF, Expérimental, Musique concrète, Space Age Pop, Freakbeat, Free Jazz, Classique, Contemporain, Spoken Word, Psychédélique, Laboratoire de catastrophe générale, FUTURISME

N’en déplaise à mon rival chéri Yannick Valiquette, voici une autre note très très haute (chronique écrite quand je donnais encore des notes aux albums… celui-ci avait récolté un 9.5 sur 10 pour ceux que ça intéresse). Mais je ne pouvais pas, en bonne conscience, donner une note inférieure à ce… ce… ce truc !?! Ouais, on va appeler ça un truc et pas une affaire, parce qu’après avoir écouté ce premier (3ème) volume de L’Infonie, on apprend ce que c’est L’AFFAIRE (les initiés comprendront… avec délice).

Moi, quand je pense « disque québécois ULTIME », je pense à ce premier opus discographie du collectif mené par Walter Boudreau BIEN AVANT n’importe quel Harmonium, Beau Dommage, Octobre, Séguin, etc…

Avant toute chose, l’Infonie, c’est bien plus que de la simple musique… Fondé en 1967, le groupe à géométrie variable présente des spectacles alliant musique (improvisée et composée), poésie, danse, mime et art visuel. Le projet est plus ou moins né dans le sillage de l’Expo 67, événement-clé qui fut une véritable matrice à foisonnement culturel dans celle qu’on aime bien appeler la Belle province. La tête pensante du projet, Walter Boudreau, saxophoniste free Jazz de son état, s’acoquinent de précieux collaborateurs comme le poète on ne peut plus flyé Raôul Duguay, des membres du quatuor du nouveau jazz libre du Québec, des musiciens classiques, des peintres/dessinateurs, des conteurs, un sonorisateur, un sculpteur-graveur et même un chiropraticien (le fabuleux Doc Sproc !).

C’est une quinzaine (!!!) de musiciens multidisciplinaires qui se sont réunis pour participer à l’enregistrement de cette chose rutilante qui a vue le jour sous forme de galette vinylique subversive en l’an de grâce 1969. Peu de gens l’ont acheté mais je suis pratiquement convaincu qu’ils furent tous subjugués par tant de saugrenuité euphorisante ! Au menu : un buffet chinois schizoïde au grand complet (avec un extra spare ribs qui brillent dans le noir ; d’une luminescence quasi-cosmique).

La Face A est dédiée à une suite (débordante d’idées) qui s’intitule « L’Ode à L’Affaire ». Cela se divise en 5 mouvements, tous plus cinglés les uns que les autres, dans lesquels s’enchevêtrent les spectres du jazz libéré, du classique contemporain, de la musique concrète, du freak pop spatial + une prière psychédélique-psychanalytique et j’en passe… Le genre de machin qui détruit n’importe quel préjugé ou à priori qu’un mélomane pourrait potentiellement avoir à propos de la musique québécoise.

Je me souviendrai d’ailleurs toujours de ma première écoute à 17 ans, la matière grise bouillonnante, mes tympans déviergés jusqu’à plus soif, tous mes sens à la dérive… Je ne faisais pas QUE découvrir un chef d’oeuvre underground québécois majeur. Je découvrais aussi un énigmatique portail qui, quand on l’empruntait, nous menait vers multiples univers sonores qui étaient (pour moi alors) complètement insoupçonnés. C’était mon initiation formelle à la musique contemporaine et à l’avant-garde AT LARGE (à part pour le Free Jazz, vu j’avais déjà commencé à baigner dans le Coltrane post-Amour Suprême). Bref, je ne suis pas le plus patriotique des citoyens mais j’ai quand même une certaine fierté à ce que ce soit un disque de chez nous qui m’ait fait m’intéresser à tout cela !

Donc pour en revenir à cette Face A qui débute sur un délire jazz-bruitiste incandescent… Il faut absolument mentionner la pièce « J’ai perdu 15 cents dans le nez froid d’un ange bronzé ». De UN parce que c’est le meilleur titre de piste EVEUR. De DEUX parce que c’est un des grands moments de space age pop / library muzik psychée (digne des travaux de Jean-Jacques Perrey ou de la fabuleuse messe pour le temps présent de Béjart/Henry).

La Finale de L’Ode est aussi un des trucs les plus épiques que j’ai entendu en musique de toute ma vie. On se croirait dans un remake de Ben-Hur qui se déroulerait sur la surface glacée-brûlante de Gliese 436-B.

FACE B maintenant… ça part en force avec le méga-hit bonbon acidulé-hurlant « Viens danser le « O.K. Là ! » ». Dans un monde idéal et mielleux, cette merveille serait un hymne connu de tous (oui, même toi dans le fond de la pièce !). C’est violemment jouissif et volontairement niais. C’est un genre de « Manon viens danser le ska » mais versant surréaliste-séditieux-parodique.

Cela début ainsi : Un homme (des cavernes !?!?) éructe d’un « EILLE ! MON TA&?&-BOURNAQUE !!! R’GARDE MOÉ !!!! VIENS ICITTE ! R’GARRRDE MOÉ !!!!! »

Et puis les cuivres se font allé soudainement-joliment alors que les choristes chevelus y vont de leur « OK LÀ ! » triomphal à toutes les 2-3 secondes. Pendant que ces nouveaux détails sonores hirsutes vont bon train, notre Néandertalien continue de gueuler des insanités loufoques (« LACHE MOÉ DONC !!!! M’AS T’ARRACHER L’COEUR !!!! »).

Esti de Criss de Tabarnak que c’est bon. Et con. Comme il se doit.

« Toutes les affaires s’en vont sur toutes les côtés en même temps, tout l’temps » (ce titre, tudieu !), c’est une minute en apesanteur dans un morceau de space-ambiant électronique assez enlevant et glauque. Le monolithe de « 2001 : Space Odyssey » serait fier.

Changement d’univers ensuite pour une reprise très mélancolique de « She’s Leaving Home » (des Beatles) pour ensemble à vents. C’est beau et un peu étrange de retrouver ça ici. À cela succède un « Intermezzo » au piano (pour attardé mental). Le pianiste abandonne après quelques secondes. On entend des pas. Une porte se referme. Et L’Agnus Dei (tiré de J-S Bach) vient alors envahir notre appareil auditif. Parce oui, l’album, pas satisfait de nous avoir déjà assené 48 styles musicaux disparates à la gueule, veut aussi se la jouer Baroque à ce moment précis.

Le divin disque se conclut dans l’imbroglio le plus complet avec « Desafinado » (cover de Antonio Carlos Jobim). La bossa nova réinventée à la sauce chaotique est introduite par un monologue particulièrement emphatique de notre cher Raôul Duguay (qu’on entend peu sur ce disque ; son rôle de chanteur sera plus développé sur les opus suivants de l’ensemble). Le chiffre 3 (que Raôul affectionne particulièrement) est ici à l’honneur !

La version CD de Mucho Gusto contient 3 pistes bonus (enregistrées en pestak !) qui sont d’un intérêt un peu moindre. Mais il est toujours sympathique de lire un titre comme « Histoire de la P’tite Ch’nille électrique Qui Fut Métamorphosée En Ch’nille Naturelle Par la Fée Trobouguorbrotelle ».

Je me suis encore une fois un peu beaucoup épanché sur cette critique donc il ne me reste pas grand chose à dire en mode « post-scriptum ». Mais bref, si vous n’avez jamais entendu CE PUTAIN D’ALBUM, il faut rectifier le tout au plus vite et l’écouter (CE PUTAIN D’ALBUM). SURTOUT si vous êtes amateur/trice de musique folle, aventureuse, libre, ouverte, fébrile, tactile, fougueuse, rigoureuse, extatique. Un disque essentiel dans la vie de tout adorateur de weird.

ANWEILLE YANNICK VALIQUETTE ! KESS T’ATTENDS !?!? M’AS T’ARRACHER L’COEUR !!!


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :

critiques

Dick Hyman – The Age of Electronicus

Année de parution : 1969
Pays d’origine : États-Unis
Édition : Vinyle, Command – 1969
Style : Électronique, MOOG-muzik, Space Age Pop

Anyone ready for some good ol’ kitschy super-moog fun times ?

De toute la flopée de disques de moog sortis à cette époque (fin 60s/début 70s), cet album de Dick Hyman est un de mes préférés. Et je suis peut-être vraiment juvénile/con mais bordel que j’aime le fait que le gars s’appelle plus ou moins PÉNIS HYMEN !!! ahem… Donc monsieur Hyman nous livre ici des versions électronico-lounge-expé-psychotroniques hautes en couleur de chansons populaires de l’époque avec en prime, une pièce complètement chef d’oeuvrifique de son cru (nous y reviendrons tout à l’heure).

La Face A débute avec une reprise de la mal-aimée « Ob-La-Di, Ob-La-Da » des Beatles (un petit groupe underground de Liverpool). C’est ARCHI-kétaine mais aussi ULTRA-délicieux-sirupeux comme vous pouvez vous en douter. Le Moog (merveilleux instrument que j’aimerais posséder) est utilisé à plein escient, transformant la pièce en genre de musique d’interlude de la série animée « Les Jetsons ». On tombe ensuite dans les méandres troubles d’une version COLOSSALE de « Give It Up, Turn It Loose » de ce cher James Brown. C’est un des sommets du disque à mon avis. Une magistrale transformation de la pièce d’origine qui devient ici quelque chose de complètement différent… Genre : La bande son funky d’un boss-fight impétueux de Mega Man 2 sur le LSD.

Autre cover ensuite des garçons dans l’vent avec « Blackbird ». C’est fromagé-cute, mais on perd totalement le côté hautement émotif de l’originale. S’ensuit une autre innombrable reprise de « Aquarius » (de la comédie musicale « Hair »), pièce qui je crois a été la plus reprise par des musiciens électro de l’époque (je ne compte plus les différentes déclinaisons). La version Hyman est une des meilleures moutures à mon sens (avec son petit aspect proto-kraftwerkien en filigrane). Le côté d’galette se termine avec la géniale « Green Onions » (initialement popularisée par Booker T. and the M.G.’s). Rencontre au sommet entre Rhythm & Blues et musique proto-électronique… Pour ramener une référence vidéoludique (on y pense souvent quand on parle de ce genre de disques), cela ne m’aurait guère étonné de voir le célèbre band bluesy-surréaliste de Earthbound, le Runaway Five, jouer cet air de cette manière bien particulière.

On passe ensuite aux choses sérieuses sur la Face B avec en ouverture : la seule pièce tirée du cru perso de monsieur Hyman… et QUEL morceau ! « Kolumbo » est LE chef d’oeuvre absolu de l’album et aussi une de mes pièces électroniques préférées de tous les temps. Beaucoup plus austère et expérimentale que le restant du disque (qui cultive une ambiance plutôt « bon enfant »). On plonge ici en plein coeur de la machine, du filage, des connexions, du calibrage électrique et de la psyché d’un homme qui tente de créer vraiment quelque chose de complètement nouveau… C’est un peu le bad-trip de LSD d’un ordinateur ce truc. Et ça a du être un sérieux bordel à programmer tout cela. Chapeau ! C’est même presque proto-techno par bouts avec cet espèce de drum-machine ultra primaire… À l’écoute, on pense autant aux moments les plus azimutés du Tago Mago de Can qu’à des trucs que des gars comme Varèse ou Perrey ont pu pondre en leur temps. GRAND. Et pour les fans de rap, l’inspecteur « Kolumbo » a été samplé par des mecs comme Dilla et Kanye.

On termine le disque avec trois autres covers vraiment réussis. Un autre de Booker T. et compagnie (« Time is Tight ») dont l’écoute me donne furieusement le goût de jouer à Mario Tennis 64 (pour une obscure raison). « Alfie » de sieur Bacharach devient une espèce de valse binaire bien rêveuse et sucrée comme il faut. Et pour conclure, notre cher Dick réussit à rendre justice (à sa manière) à la sublime « Both Sides Now » de ma Joni Mitchell adorée. On perd le pathos de l’originale mais on gagne sur le côté rococo/grandiloquent/rocambolesque.

Bref, The Age of Electronicus, c’est de la bonne. Surtout « Kolumbo » qui est une écoute obligatoire pour quiconque veut s’initier aux débuts de la musique électronique ! Il y a des tonnes de disques de moog dans ces années. Je les aime pratiquement tous… mais celui là va toujours garder une place de choix dans ma discothèque.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :