critiques

Pharoah Sanders – Karma

Année de parution : 1969
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Impulse! – 1995
Style : Free Jazz, Spiritual Jazz, Soul Jazz

En 1967, l’étoile filante qu’est John Coltrane s’éteint. Le jazz (et la musique en général) est en deuil. Christian Vander quitte tout pour l’Italie et commence à cogiter Magma dans sa tête, en l’honneur de son héros disparu. Les Archie Shepp, Albert Ayler, Sun Ra, Peter Brötzmann, Cecil Taylor, Paul Bley et Sonny Sharrock de ce monde continuent de faire évoluer ce Jazz libre, qui a puisé ses origines chez Coltrane et Ornette Coleman, respectivement… Mais c’est le disciple saxophonique de John et ancien membre d’un de ses meilleurs groupes, Pharoah, qui va rallumer la comète Coltrane et reprendre le flambeau de ce Jazz spirituel si singulier qui caractérisait la dernière période de la discographie de celui que le meilleur batteur de tout les temps à baptisé « l’homme suprême ».

Après un premier jet superbe (« Tauhid », en 1967), Sanders revient en 1969 avec son coup de maître, l’orgasmique « Karma ». Il y exprime là toute sa fougue, toute sa vision d’un jazz devenue communion spirituelle, son vocabulaire sonore éblouissant, sa vision d’une musique tout ce qu’il y a de plus coltranesque mais bien personnelle à la fois. À la tête d’une horde de musiciens investis jusqu’à la moelle (avec, entre autres, Ron Carter et Richard Davis à la contrebasse, Lonnie Liston Smith au piano, Leon Thomas aux percus et au chant habité, Billy Hart et Freddie Waits à la batterie, James Spaulding à la flûte, Zoot Sims au sax ténor et un certain Julius au cor anglais), le pharaon du sax va donner vie à une musique métissée, qui va puiser ses racines dans des cultures diverses, qui rend hommage aux divinités célestes et qui sera érigée de manière totalement libre et ouverte, comme une sorte de messe Jazz qui évolue vers la transe jubilatoire.

L’album se résume surtout à un morceau audacieusement épique, l’éternel  « The Creator Has a Master Plan ». Cette exaltation de presque 33 minutes est un véritable maelstrom sonore qui prend des teintes multiples à travers son passage ouraganesque. Il n’y a pas de trame narrative à proprement parler. C’est un capharnaüm bouillonnant d’excès et de splendosité qui nous arrache à nos pompes et nous fait voyager à travers diverses Terres, diverses constellations étoilées, divers univers tous plus charnus les uns que les autres.  On se laisse porter par cette musique, tout simplement. Et dieu que c’est bon. À travers l’épopée, Sanders explose de ses milles rages bienveillantes, hurle dans son instrument, refaçonne la manière de jouer du sax comme si il s’agissait d’un instrument nouveau. Il monte tellement haut et loin. C’est absolument époustouflant.

L’album s’achève sur un coda tout en douceur, le bien nommé « Colors », qui irradie de beauté nocturne et qui vient clore le premier grand cycle de la carrière de sieur Sanders. Plusieurs autres s’ensuivront…


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Human Skin Lanterns – Skin Stripperess

Année de parution : 1995
Pays d’origine : États-Unis
Édition : Streaming sur les tubes
Style : Harsh Noise, Power Electronics

Un beau dimanche après-midi à pique niquer au parc sous un Soleil de plomb avec le chien Lassie. Des sandwichs triangulaires, des boissons gazeuses et des chips. Peut-être même des barbotines, pourquoi pas ?

Sauf que le gazon c’est de la chair carbonisée qui hurle hurle HURLE qu’il a mal. Qui pleure pleure pleure à grosses larves pendant qu’on rigole à manger nos sandwichs pleins de mantes religieuses et de lames de rasoirs, à boire nos barbotines rouges rouges rouges dans lesquelles flottent des langues humaines qui grouillent encore. Le chien Lassie ne s’amuse pas beaucoup… Il ne bouge pas à vrai dire. OH, ses tripes liquéfiées lui sortent par son abdomen tout tailladé. Il y a déjà des mouches pondeuses qui viennent accomplir leur sombre destin dans le bourbier, les oeufs éclosent et les vers ondoyants transforment Lassie en un espèce de Casu Marzu expérimental.

Et puis les gens saignent de partout. Des yeux, de la bouche, du cul. Ebola Picnic. Le Soleil grossit dangereusement dans le ciel qui tombe soudainement en mode « combustion spontanée de type apocalyptique merci bonsoir ». Les flammes impies se délectent de la peau tuméfiée, de toute l’hémoglobine répandue sur le sol, des vomissures et autres chiures multiples. Le Soleil explose et tout devient ruines et cendres.

Un album étonnement très relaxant.


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John Coltrane – Interstellar Space

Enregistrement : 1967
Année de parution : 1974
Pays d’origine : États-Unis
Édition : CD, Impulse! – 2000
Style : Free Jazz SUPRÊME

Tiré des ultimes sessions studio de Coltrane (en 1967) avant son départ soudain pour d’autres sphères, Interstellar Space aura dû attendre 7 longues années avant de mériter sa sortie dans les bacs. Et pourtant, il s’agit là d’une des meilleures offrandes discographiques du plus grand saxophoniste de tous les temps. Le 22 Février de cette année, Coltrane est entré au studio, accompagné seulement du percussionniste/batteur Rashied Ali (musicien exceptionnel et pierre angulaire de la dernière période de la carrière de John). Ce qui s’est passé cette journée d’hiver n’est que pure magie. Composé uniquement d’une série improvisées de duos sax/drum ahurissants, Interstellar Space nous fait goûter, plus que jamais auparavant, cet ailleurs inouï qu’évoque la musique fiévreuse de l’homme suprême (dixit Christian Vander).

Aussi bizarre que cela puisse paraître, dans mon introduction à Coltrane, j’ai d’abord écouté le très classique et enfumé Blue Train, grand disque de Hard-Bop puis j’ai sauté directement à la case intergalactique avec ce disque (sans passer par les cases obligées « Giant Steps », « Africa/Brass » et « A Love Supreme » au préalable). En musique, j’ai toujours été un pique-assiette intrépide, faut dire. Mes jeunes oreilles ont littéralement été déviergées en l’an de grâce 2002 par cet album plus grand que nature et, fait encore plus étrange… j’ai adoré. J’ai découvert le Jazz Libre avec Interstellar Space et j’ai découvert aussi à ce moment que j’adorais cette forme de musique complètement jusqu’au boutiste, extrémiste à souhait, sans entrave aucune, chaotiquement belle et qui dépasse toute forme de frontière mélodique… Cet album m’a grand ouvert les portes sacrées des « For Alto » de Braxton, du « Karma » de Sanders, du « Spiritual Unity » de Ayler et j’en passe. Et je ne remercierai jamais assez Coltrane pour cela.

Rashied et John, en pleine lévitation sonore…

Le choc est rude, en effet. On est assailli par la batterie polymorphe du démon-batteur qu’est sieur Ali ainsi que les cris saxophoniques multiples d’un Coltrane en transe. « Mars », planète de la guerre, se pointe à l’horizon, introduite (comme toutes les pistes) par ces bruissement de cymbales. Devant ce foutoir pouvant sembler incohérent, on peut avoir le goût de prendre nos jambes à notre cou et de se sauver loin loin (pour écouter un vieux Miles Davis de l’époque « Prestige », bien plus rassurant)… Mais il suffit de tenir bon et de se laisser porter célestement à travers la stratosphère de ces planètes et ces nébuleuses réinventées (de manière sonore) par nos deux compères qui vont toujours plus loin dans l’innommable et l’inconcevable.  Et on finit par y voir briller dix millions de couleurs fantasques, d’en apprécier les contours brumeux, de saisir ce dialogue fou qui sévit entre les deux instruments. On finit par le trouver beau, cet abîme de sons démentiels. Oui, il faut juste fermer les yeux et se laisser porter là où John et Rashied sont en train de se porter eux-mêmes…

Ce disque est voyage initiatique. Ce disque est beauté suspendue en apesanteur, une beauté féroce que seul Coltrane savait atteindre. Achetez vos billets et préparez vous à partir loin, loin, loin…


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Sun Ra – Cosmos

Année de parution : 1976
Pays d’origine : États-Unis
Édition : Vinyle, Inner City – 2010
Style : Avant-Garde Jazz, Jazz Fusion, Spiritual Jazz, Free Jazz, Post-Bop

Hey toi jeunot… Oui toi ! Tu te cherches un album de Sun Ra qui peut PRESQUE (je dis bien « presque ») jouer en fond sonore lors de ton souper spaghetti du mardi soir en famille ? Tu veux aussi que ce disque, par le fait même, fasse en quelque sorte le pont entre le Sun Ra acoustique des débuts et le Sun Ra plus funky/électro/discoïde de la deuxième moitié des seventies acidulés ? Bref, tu veux une fusion quasi-parfaite de tout le spectre sonore de l’homme casqué de Saturne ; mais sans verser trop profondément du côté de ses essais Jazz Libre chaotiquement décalibrés (que tu te réserves plutôt pour ces moments de recueillement solitaire suprême aux heures pâles de la nuit)… Et bien, j’ai justement la galette qu’il te faut !

Bienvenue dans ce Cosmos bienveillant, à la fois grisant/opiacé/foutraque par bouts (ça demeure du Ra Soleil après tout) mais quand même bigrement bien structuré et finement ficelé. C’est pas mal le disque parfait pour s’initier au compositeur/pianiste/philosophe des étoiles préféré des petits et des moins petits. On y retrouve des pistes très Swing qui rappellent les offrandes discographiques late 50s/early 60s de l’Arkestra mais le tout saupoudré par cette petite touche jazz-ambient-relax promulguée par le space moog onirique de monsieur Ra (instrument qui était son nouveau petit joujou préféré à ce moment là). Le vaisseau-arche traverse ici une galaxie particulièrement smoothy-licieuse, constituée de planètes(-pistes sonores) bleutées-pourpres-argentées.

L’ambiance d’un disque de Sun Ra est toujours extrêmement particulière. Il faut écouter quelques disques de l’homme pour commencer à pénétrer vraiment dans son univers bruitatif totalement « autre »… La musique de Sun Ra, c’est un rêve. Du Dream-Jazz en somme. Et parfois, nos rêves sont plus concis, les contours plus nets, mieux dessinés ; ça se tient quand même bien… d’autres fois, c’est juste du maboulisme pur jus ; la réalité n’est plus qu’un distant souvenir, tout s’efface, se disloque et se reconstruit célestement sous de nouvelles formes et anti-formes dans la chambre nuptiale de Morphée… Mais peu importe le degré de déraison du dit songe, il y a toujours ce petit côté brumeux-irréel-nébuleux. Et cet aspect là est toujours prévalent chez Sun Ra… Et teinte donc ce Cosmos tout chimérique qu’il l’est. Claviers atmosphériques, basse électrique, flûtes et saxo multiples, basson, clarinette, trompette, cor français, batterie, trombone et voix disparates (qui récitent un mantra sur la première pièce de la Face B, superbe)… Tant d’éléments contribuant à produire ce brouillard jazzy narcotiquement vôtre, cette substance sonore affranchie, énigmatique et belle à en pleurer.


Dans un même état d’esprit, Salade vous recommande :