Catherine Laurin est une des artistes les plus fascinantes qui a émergé de ma chère trifluvie ces dernières années. Compositrice, violoniste de formation classique, fabuleuse chanteuse qui peut absolument tout faire avec son organe vocal hallucinant, parolière habile, réalisatrice/arrangeuse hors pair, épicurienne-musicienne un brin touche-à-tout ; que ce soit au sein de la formation Cosmophone (dans un genre « pop atmosphérique électro-interstellaire ») ou encore dans le groupe montréalais Pourpre (dont je qualifie la musique de « rock néo-prog théatral post-vintage »).
Pour sa mixtape très personnelle, mamzelle Laurin vous invite à parcourir avec elle ses amours sonores et ses influences qui sont hautement variées. On y retrouve du prog rock grandiloquent, du art rock stupéfiant, des pépites pop à la production très moderne et aventureuse, des chansons mythiques d’auteurs-compositeurs énormes (Dylan, Bowie, Smith), du jazz modal intimiste, du rap et du R&B alternatif subjuguant, ainsi que quelques ivresses bruitatives en provenance de notre scène musicale québécoise adorée.
Un gros merci à Catherine pour sa participation à cet exercice à la fois exaltant et déchirant !
Bonne écoute à tous et à toutes !
Tracklist:
Arca – Anoche
The Alan Parsons Project – The Turn of a Friendly Card
Radiohead – Scatterbrain
Elliott Smith – Everything Means Nothing to Me
Blood Orange – Dagenham Dream
Coldplay – Don’t Panic
Bob Dylan – The Lonesome Death Of Hattie Carroll (Live 1975)
Louis-Philippe Cantin est un chantre psychédélique trifluvien des temps modernes. Homme aux talents multiples, sieur Cantin est auteur-compositeur-interprète, chanteur-parolier-guitariste du fabuleux groupe Perséide, sonorisateur, rédacteur (entre autres pour DICI) et traducteur. Bref, un couteau-suisse sous forme humaine.
Il prend congé momentanément de ces multiples occupations le temps de nous partager ses 15 Fréquences Ultimes. Et nous l’en remercions grandement, vu l’intense bonheur auditif qui s’emparera assurément de toute personne (humaine ou animale) qui se laissera tenter à appuyer sur l’invitant bouton fléché ci-haut (communément appelé « PLAY » dans la vie de tous les jours). S’ensuivra alors une « masterclass » de rock psychédélique, qu’on parle de revival ou de celui de la vieille école, avec quelques merveilles acid folk disséminées ça et là. Un régal dont vous me donnerez des nouvelles !
Mais ce n’est pas tout : comme Louis-Philippe ne fait pas les choses à moitié, il a empoigné sa plume (qu’il manie fort bien d’ailleurs) pour nous décrire ses sélections. Le tout est dispo ci-bas.
Je souhaite une FANTABULESQUE ™ écoute à tous les fans de Tolkien, aux chamans étoilés des temps rétro-nouveaux, aux arbrisseaux enchantés et à tous ceux qui ont des tibias.
Tracklist:
Nick Drake – Cello Song
Matt Berry – October Sun
Communicant – Sun goes out
The Brian Jonestown Massacre – Super-sonic
Elephant Stone – Sally Go Round The Sun
Bo Hansson – Leaving Shire
Jacco Gardner – Volva
Pink Floyd – The Scarecrow (Pathé pictorial, July 1967)
Jonathan Personne – Terre des hommes
Chocolat – Gobekli Tepe
Kikagaku Moyo – Smoke and Mirrors
Population II – Attraction
Morgan Delt – Barbarian Kings
Wolf People – Kingfisher
Cory Hanson – Replica
Louis-Philippe Cantin commente sa sélection
Difficile, en quinze tounes, de résumer ce qui contribue à sculpter notre visage de personne créatrice. J’ai donc tenté, autant que faire se peut, de rester spontané dans mes choix ; d’indiquer les premières choses qui me venaient à l’esprit. Celles et ceux qui connaissent la musique de Perséide pourraient trouver évidents certains de mes choix. C’est qu’en listant ces tounes-là, j’ai essayé de laisser de côté mon ego. Rien ne sert de vous proposer la musique la plus obscure possible juste pour montrer que je suis un geek qui connaît plus ça qu’un autre. Le partage n’est pas une compétition.
Bonne écoute !
Cello Song – Nick Drake Avec Nick Drake, on s’éloigne beaucoup de l’étiquette sonore de Perséide. Or, c’est le premier artiste qui m’est venu à l’esprit. Les albums de Nick Drake font en fait partie des albums que j’écoute le plus. Ils me chavirent à chaque fois. Je me souviens de l’avoir découvert avec la compilation Way to blue : an introduction to Nick Drake. Un ami disquaire m’avait proposé de CD à 5$ en me disant « Achète ça sans l’écouter, je suis sur que tu vas tripper! » Tout en confiance, j’ai acheté le disque que j’ai déballé aussitôt arrivé dans la voiture. « Cello song » est la première pièce de cette compilation. J’ai automatiquement été séduit, bouleversé, impressionné et bercé par la musique douce et tragique de Nick Drake. Son jeu de guitare m’a jeté à terre dès les premières notes de « Cello song ». J’ai finalement écouté tout l’album avant de sortir de la voiture. Quand je suis arrivé chez moi, j’ai aussitôt pris ma guitare et tenté de l’accorder différemment.
October Sun – Matt Berry Je suis un gros fan du mockumentary néo-zélandais What we do in the shadows, film duquel est tirée une série télé du même nom. Or, je ne suis pas vraiment bon pour retenir le nom des acteurs. Ça m’a donc pris un moment pour comprendre que le puéril Laszlo de la télésérie était en fait LE Matt Berry qui fait de la musique folk psychédélique. Si j’avais été Britannique, j’aurais probablement connu la vedette bien avant de découvrir son projet musical plutôt niché, mais la vie nous réserve parfois des surprises. Son album Phantom Birds m’a obsédé. Il a aussi actionné mon obsession pour le pedal steel et m’a poussé à vouloir en intégrer à notre album Les couleurs d’été. Merci à Raph pour ça! Cela dit, je propose la chanson « October sun » qui provient de l’album Kill the wolf parce qu’elle me donne l’impression de prendre un bain de soleil dans un champ au Moyen-Âge. Il y a quelque chose de profondément païen dans cette chanson. J’aime beaucoup les voix, le texte et les référents acid-folk qui construisent la toune.
Sun goes out – Communicant Certains crieront au rip off de Tame Impala : Ben oui! ça ressemble pas mal à du « vieux Tame Impala ». Évidemment, je suis un gros fan d’Innerspeaker et du mythe qui entoure Kevin Parker. Tant qu’à en mettre dans cette playlist, je me suis dit que je pouvais proposer quelque chose qui viendrait satisfaire les nostalgiques qui voudraient que Tame Impala soit resté psych! Communicant maîtrise sans l’ombre d’un doute les codes qui font la néo-psychedelia aux tendances Dream pop. On sent les sixties, on sent le nasillard à la John Lennon et le fuzz est bien grinçant. Bien établir les codes tout en restant trippant et catchy demande à la fois du contrôle et de l’authenticité. Alors bravo Communicant! J’attire aussi votre attention sur les référents solaires des deux dernières propositions. Pour moi, le lien entre le soleil et la musique psych rock contemporaine est indéniable. J’y pense beaucoup quand j’écris : je trouve que le référent est plus facile à intégrer en anglais qu’en français. Dans tous les cas, je citerai le jeu vidéo Dark Souls à ce sujet : « Praise the sun! »
Super-sonic, The Brian Jonestown Massacre Il y a un avant et un après notre découverte de Brian Jonestown Massacre. À l’époque où ce groupe est entré dans ma vie, par le biais d’une suggestion d’un collègue de travail avec qui je discutais des Stone Roses, j’ai senti que le projet d’Anton Newcombe représentait une sorte d’autorisation à garder ça simple. On aime tous les Beatles (ou presque), mais autant les Beatles ont construit dans notre imaginaire l’idée du « band de ti-gars qui sont partis de rien », autant ils ont contribué à légendifier le processus d’écriture de chansons et, surtout, celui de l’enregistrement d’albums. Avec les Beatles, l’accessible et l’inatteignable se côtoient. Je ne me suis jamais vraiment identifié au mouvement punk. Je suis trop calme pour la rébellion qu’on crie dans les rues et j’aime trop la forêt pour m’attacher au caractère urbain du punk. La simplicité musicale, le désir d’émancipation et le rappel que tout est possible, si je l’avais frôlé avec Nirvana quand j’étais ado, je l’ai associé à ma pratique grâce à Lou Reed, mais aussi grâce à Brian Jonestown Massacre. Évidemment, j’ai vu le film Dig! et je connais le mythe autour du personnage de Newcombe qui, aujourd’hui semble s’être calmé. Pour moi, Anton Newcombe est un travailleur acharné qui a construit une scène autour de la volonté de bâtir une communauté musicale et de celle d’aboutir à un son nouveau, mais qui assume l’emprunt sans scrupule. Ses slogans comme « Keep music evil » ou « Make music everyday » m’accompagnent tous les jours. Si c’est encore disponible, vous irez visionner la performance de cette chanson au festival Levitation au Texas. Rishi d’Elephant Stone y joue du sitar.
Sally Go Round The Sun – Elephant Stone Essence du rock psychédélique. Y’a du sitar comme référent à George Harisson, y’a une progression d’accords répétitive typique au genre (Est-ce 1-3-5?), y’a des sons à l’envers, y’a du fuzz, le mot soleil se trouve dans le titre. Avec Elephant Stone, j’ai aussi compris que l’idée de communauté autour de la musique psychédélique (au sens bien large) existait bien au-delà des frontières géographiques. Elephant Stone est un projet basé à Montréal qui se connecte au Brian Jonestown Massacre, mais aussi aux Black Angels (allez écouter « Deer-Ree-Shee », peut-être saurez-vous deviner le jeu de mots que fait le titre). Dans le cas des trois groupes, les références sont toujours assumées : Brian Jonestown Massacre, Brian Jones des Rolling Stones ; Elephant Stone ; « Elephant Stone » des Stone Roses ; The Black Angels, « The Black Angel’s Death Song » de Velvet Underground. C’est ce type de jeu qui aide à bâtir un imaginaire, un folklore, autour du style me parle énormément et m’aide à assumer que rien n’est totalement original ou nouveau. « Touttt est dans touttt », disait Raoûl Duguay.
Leaving Shire – Bo Hansson Ceux qui me connaissent savent que je suis drivé pas deux choses : La musique psychédélique et Lord of the rings. Je n’ai jamais vraiment accroché sur tous ces bands de prog et de métal-cheval qui multiplient les références à Tolkien. Si j’aime l’idée, je ne suis pas séduit par le rendu (mais ça, c’est bien personnel!). Autant j’adore les films de Peter Jackson, autant je crois qu’ils sont venus teinter notre imaginaire autour de l’univers tolkienien. Au final, ces long-métrages-là ne sont qu’une interprétation de l’oeuvre. C’est pourquoi j’aime beaucoup me plonger dans des interprétations alternatives de Lord of the Rings. Cet album instrumental de 1970 en est un que je chéris particulièrement. Il est sombre, évocateur, mais surtout simple. Si on est habitué à la grandiose symphonie de Howard Shore, j’aime l’idée de revenir à la simplicité pour décrire la Terre du Milieu d’un point de vue sonore. J’aime aussi l’idée que cette musique est si différente de celle des films qu’elle nous oblige à s’imaginer l’univers de Tolkien différemment. J’hésitais à choisir entre « Leaving Shire » et « The Old Forest » parce que la deuxième se penche sur un chapitre que j’adore et qui fut discarté par l’adaptation de Jackson. J’ai finalement choisi « Leaving Shire » à cause de cette idée du départ. Partir en quête, fuir la mornitude, chercher l’aventure, regarder au loin sont des thèmes structurants pour mon écriture. Ces premiers chapitres de Lord of the Rings, alors que les Hobbits quittent leur pittoresque pays, sont empreints d’une symbolique qui m’accompagne tous les jours.
Volva – Jacco Gardner Je n’ai jamais rencontré Jacco Gardner, mais je sais qu’on a une chose en commun : On adore l’album Lord of the Rings de Bo Hansson! L’album Cabinet of curiosities et l’album qui le suit, Hypnophobia, font partie des albums les plus importants de mon parcours de mélomane. Les textes oniriques, les références sonores à Syd Barrett, les harmonies à la Beach Boys, l’utilisation du mellotron : tout est là pour que j’embarque sans jamais décrocher. Comme pour Nick Drake, je crois que je vais toujours réserver un espace spécial à la musique de Jacco Gardner dans mon imaginaire. J’ai choisi la pièce « Volva » provenant de l’album Somnium pour deux raisons. Premièrement, j’étais heureux de constater, à la sortie de cet album, que Jacco Gardner proposait une œuvre extrêmement cohérente avec son processus, mais qui explorait tout de même de nouveaux horizons. Deuxièmement, j’ai choisi cette pièce parce qu’elle m’évoque, comme « Leaving Shire », le voyage et le départ. Chaque fois que je l’entend, je m’imagine une scène campagnarde, voire pastorale, un peu naïve en sorte de diorama défilant dans laquelle un personnage, brin de blé entre les dents, baluchon au dos, choisit de quitter son village pour aller voir ce qu’il y a de l’autre côté des montagnes qui le surplombent.
The Scarecrow – Pink Floyd (Pathé pictorial, July 1967) Bon! Nous y voici, je suis rendu à écrire sur Pigne Floille. Je promets de ne pas m’étirer sur le fait que c’est dont important comme groupe pis que « Dark Side of the Moon » est le meilleur enregistrement de tous les temps et blabla. Une chose est sûre, je suis un gros fan de tout ce qui entoure le fameux live à Pompéi. J’ai écrit une toune qui porte ce nom-là, je me suis même rendu dans l’amphithéâtre en Italie pour écouter Meddle. J’aurais pu choisir « One of these days » qui m’a appris que tu peux faire une toune trippante juste avec deux accords. J’aurais pu parler de « Careful with that Axe Eugene » qui m’a montré que tu peux faire une toune trippante avec juste UN accord (et qui est drôlement avant-gardiste par rapport au métal quand au pense au fait que Roger Waters y scream). J’aurais aussi pu parler de mon amour inconditionnel pour la chanson « Granchester Meadows » qui, à toute heure, toute saison, me donne l’impression d’être l’été sur le bord d’une rivière. Finalement, j’ai choisi « The Scarecrow » parce que j’adore l’intégration de l’orgue Farfisa de Richard Wright dans cette période-là de Pink Floyd. Les solos toujours un peu erratiques et nasillards qu’on entend sur cette toune comme sur « Mathilda’s Mother » m’ont toujours fait tripper. Les textes naïfs, confus et féériques de Syd incarnent pour moi le Saint-Graal, voire l’Arkenstone inatteignables du relâchement en écriture. Surtout, il faut regarder la vidéo qui accompagne cette chanson en visionnant le « Pathé pictorial ». Si vous aviez de la difficulté à vous imaginer la scène que je décrivais plus haut en parlant de Jacco Gardner, je crois que cette vidéo est un bon point de départ.
Terre des hommes – Jonathan Personne L’ambiance du vidéo de Pink Floyd dont je parlais plus haut et l’espèce de candeur que réussissent à canaliser les chansons de Syd trouvent leurs échos dans plusieurs projets québécois. Jonathan Personne en fait partie. J’adore Corridor depuis leurs balbutiements, mais j’ai vraiment eu la piqûre pour les albums de Jonathan Robert. La dimension un peu plus folk dans laquelle il nous amène, celle du singer-songwriter derrière le band en est une qui me plaît beaucoup. Toutes les chansons des trois albums de Jonathan Personne se rejoignent dans leur mélancolie et leur espèce de façon de plonger l’auditeur dans un passé fantasmé qui n’existe que dans nos esprits. J’ai choisi « Terre des hommes » pour son riff de guitare incroyable et pour le passage qui dit « Évidemment, il est temps pour toi de quitter la planète ». Chaque fois que la voix se lance dans cette envolée plus haut perchée, je ne peux m’empêcher de chanter le texte à l’unisson avec ma table-tournante.
Gobekli Tepe – Chocolat Pour moi, Chocolat, Jonathan Personne et Corridor, ça flotte dans le même univers. Les projets comprennent des collaborateurs communs, certains albums se sont faits dans les mêmes studios. L’album Tss Tss de Chocolat est pour moi un incontournable de la musique québécoise pour bien des raisons. Premièrement, il donne suite à l’incroyable Maladie d’Amour de Jimmy Hunt qui, à mon humble avis, est un des albums les plus importants des 15 dernières années. Lâcher son projet solo salué par la critique alors que l’avenir ne fait que promettre pour revenir à son groupe de rock et sortir un album psychédélique plus instrumental que chansonnier est à la fois un risque pour sa carrière et une démonstration d’intégrité artistique. « Fantôme » sur Tss Tss montre qu’on peut faire beaucoup de chemin avec un seul mot. « Gobelki Tepe » prouve quant à elle qu’une seule strophe suffit à marquer l’imaginaire et à transformer une chanson jammy et répétitive en épopée épique qui nous transporte aux balbutiements de la civilisation tout en restant sensible à l’expérience humaine : « Quand la glace reviendra nous irons chasser pour toi. Quand la glace reviendra tu pourras dormir dans le vieux temple Et nos mains se rempliront d’amour Et ceux qui nous aiment se partageront nos cœurs. »
Smoke and Mirrors – Kikagaku Moyo Parmi ces groupes qui parviennent à évoquer quelque chose d’ancien sans se transformer en Dead Can Dance, il y a Kikagaku Moyo. Comme avec Brian Jonestown Massacre, il y a un avant et un après la découverte de Kikagaku Moyo. J’ai vu le groupe 3 fois en spectacle et chaque fois, j’ai été renversé. Il y a quelque chose d’extrêmement rafraîchissant dans leur acceptation de l’imperfection. En spectacle, comme sur album, ce groupe japonais sait plonger dans le vide et sait se rendre vulnérable aux erreurs, ça rend leurs jams d’autant plus excitants. La voix qui chante dans une langue qui n’existe pas ajoute une couche de crémage sur leur gâteau à la fois profondément psych-rock et folk. Je suis à l’aise de dire que Kikagaku Moyo va rester un de mes groupes préférés pendant une longue période de ma vie.
Attraction – Population II Avec Population II, on est pas dans le « non-langage » de Kikagaku Moyo, mais la façon dont le batteur et chanteur Pierre-Luc Gratton a de tisser s’approche définitivement de l’écriture automatique. L’univers lexical de Population II cadre parfaitement avec la musique que le trio propose. On entend que les idées proviennent davantage de jams que de chansons écrites avec un cahier et une guitare acoustique. La musique de Population II est sombre, primale et extériorise à notre place toutes les pulsions qu’on ne laisse pas sortir dans nos vies de tous les jours. Chaque fois que je fais tourner l’album À la Ô terre, je ne peux m’empêcher d’avoir l’impression que Population II parvient mieux que bien des psychiatres à nous faire plonger dans notre inconscient. Merci également à eux pour les incroyables sons de Farfisa sur « Attraction » et pour des gemmes de paroles comme l’extrait suivant : « Mille millions de ces hommes Aiment mille millions de ces femmes Qui s’adonnent à la plus grande et belle de leurs envies Si mille millions de ces hommes Aiment mille millions de ces femmes N’en découle rien de moins Que la vie »
Barbarian Kings – Morgan Delt Je ne me souviens plus trop de quelle façon j’ai découvert Morgan Delt, mais je me souviens avoir accroché très rapidement. Je crois que cette chanson poursuit bien là où Population II nous a laissé. Elle est sombre, kaléidoscopique et rituelle. Morgan Delt n’a que deux albums à son actif. Le premier est plus caverneux, l’autre plus solaire. Dans les deux cas, ils s’intègrent parfaitement à la mouvance néo-psychédélique tout en gardant un caractère unique qui me plaît beaucoup. J’aime particulièrement le traitement des voix dans « Barbarian king » parce qu’on dirait que c’est un reptile qui s’adresse à l’auditeur.
Kingfisher – Wolf People « Kingfisher » de Wolf People nous plonge encore dans un imaginaire ancien et suranné. Cette fois, c’est la dimension plus féodale des guitares et de la flûte qui m’a attiré dans cette chanson qui, nous berce comme un conte merveilleux et nous transporte comme un roman d’aventure chevaleresque à la Chrétien de Troyes. J’aime beaucoup ce pan du rock britannique qui assume son héritage celtique et le folklore qui vient avec. Je crois que ça ajoute une couleur plus mélancolique à un genre musical qui, lorsqu’il garde ses racines dans le blues, peut rapidement tourner en rond. Merci, donc, à Wolf People, de puiser dans ce riche univers qu’est celui du acid folk britannique pour tremper votre rock dans la potion d’un magicien à la Merlin l’enchanteur. Si Wolf People n’existe plus aujourd’hui, vous vous réjouirez d’apprendre que de ces cendres est né Large Plants.
Replica – Cory Hanson Je termine cette courte liste de lecture avec une suggestion folk qui viendra boucler la boucle qui avait débuté avec Nick Drake. Cory Hanson, le chanteur et guitariste de Wand (allez écouter leur toune « White Cat ») a deux albums à son actif et en sortira bientôt un troisième (j’écris ces lignes au printemps de 2023). Ce qui m’a tout d’abord séduit dans le premier album de Cory Hanson, c’est le côté buzzé de son folk, l’intégration de l’alto et la beauté de ses textes à la fois crus et lyriques. Cory Hanson réussit toujours à rester edgy malgré le fait qu’il nous pousse des mélodies extrêmement accrocheuses. Son deuxième album, plus country que le premier, intègre magnifiquement le pedal steel. Les deux simples qui sont parus en vue de son prochain album, « Housefly » et « Twins » me confirment d’avance que sa prochaine collection de chansons, cette fois plus grunge, me séduira autant que ses deux premières propositions.
C’est l’heure de faire un peu d’auto-promotion éhontée !
Je voulais vous faire part d’un truc dont je suis particulièrement fier : le 2ème album de mon projet vaguement musical UgUrGkuliktavikt (oui, c’est vraiment le nom ; super le fun à prononcer avec 18 biscuits soda dans la bouche) sortait vendredi sur la magnifique étiquette trifluvienne Les Cassettes Magiques. C’est un disque que j’ai conçu (en grande partie) l’été dernier, comme un échappatoire au réel alors que je traversais une période assez particulière… Exilé de ma demeure (qui avait pris l’eau… long story), j’étais dans un drôle d’état second, entre désespoir, léthargie et anxiété chronique. Pour me sortir quelque peu de mon malaise, j’écoutais une phénoménale quantité de dungeon synth et je relisais pour la énième fois ma copie (tombant en lambeaux) du Livre Noir (une anthologie de nouvelles d’inspiration lovecraftienne).
Au gré de marches nocturnes dans ce quartier qui n’était pas le mien (à mi-chemin entre la banlieue et la campagne), j’ai recueilli bon nombre d’échantillons sonores que je me suis amusé à déconstruire, refaçonner, re-démanteler, enchevêtrer les uns aux autres… Puis, inspiré par mes écoutes du moment, je suis parti sur une vibe synthé donjonné, mais de façon très immédiate (sans vraiment y réfléchir au préalable) en mode lo-fi, spartiate/minimaliste. J’ai pondu ces quelques mélodies toutes simples, mélancoliques, éplorées, fatiguées, usées (reflets de mon égarement mental), que j’ai incorporé à la mer vrombissante de field recordings confus.
Puis l’idée de ce que cette musique « raconte » m’est venue à travers mes lectures horrifiques (en particulier la nouvelle « Crouch End » de Stephen King, qui ouvre le recueil) et aussi à cause d’un cauchemar d’enfance qui a laissé une très forte impression sur ma psyché… Un cauchemar où j’errais dans mon quartier, tentant désespérément de retourner chez moi, alors que toutes les maisons changeaient de forme, prenaient des perspectives et des teintes terrifiantes, les fenêtres semblant rires et murmurer des choses incompréhensibles, des coeurs humains encore battant étaient cloués sur les portes, la brume recouvrait progressivement tout… Puis j’arrivais finalement devant ce qui avait été la demeure familiale, transformée en espèce de manoir de l’étrange. La nuit était tombée soudainement, comme une chape de plomb… L’ambiance était lourde, fataliste… Je savais que tout finirait mal mais après moult hésitations, je décidais tout de même d’ouvrir la lourde porte noire (qui semblait être composée de chair toute chaude et d’os)… puis derrière, m’attendait ce qui avait jadis été un homme. Son visage était recouvert d’un espèce de sac en plastique qui avait fusionné avec sa peau… À travers cette nouvelle peau fondante, il haletait, gémissait péniblement, et s’avançait vers moi à tâtons, en poussant des petits sifflements mielleux et perfides. Ses yeux étaient cousus, sa bouche était entièrement emplie de l’espèce de sac en dissolution, qui semblait agir comme un acide fort… Il avançait, avec un couteau bien aiguisé dans la main. Et j’étais figé, comme liquéfié sur place, alors que la lame tranchante s’approchait, que les sifflements devenaient de plus en plus excités… Puis, je me suis réveillé.
Bref, j’ai toujours fait des rêves complètement cinglés. Ce bon vieux Howard Phillips aussi, il paraît. Au final, ce disque, c’est un peu ma lettre d’amour au genre « dungeon synth », au mythe de Cthulhu, à Lovecraft, mais aussi au monde onirique qui, semblant parfois tellement tangible, parvient alors à hanter le réel, comme un brouillard mystique qui recouvre tout… Un hommage anti-musical à tout cela ; à travers le filtre du drone, du dark ambient et de la musique concrète, mes autres styles de prédilection.
La pochette, absolument sublime, est une oeuvre de mon ami Guillaume P. Trépanier, lui aussi musicien au talent considérablement supérieur au mien (Ithildin, Perséide) et illustrateur du présent blogue que vous lisez/consultez (les 4-5 que vous êtes ! Remerciements à vous !). Guillaume a pris mon idée de cauchemar et l’a tourné à l’envers, illustrant une de ces créatures de l’autre monde qui se repose, les yeux clos… comme si c’était le monstre qui rêvait à nous et non pas nous qui rêvaient au monstre… En tout cas, je trouve l’illustration somptueuse et je ne peux que remercier Guillaume encore et toujours d’avoir pris le temps de concocter cette sombre merveille qui va de pair avec mes digressions sonores un brin morbides.
Un énorme merci aussi à Pierre Brouillette Hamelin, architecte sonore à ses heures lui aussi, et co-gérant des Cassettes Magiques (avec Guillaume). De un, pour avoir donné son aval pour sortir mon machin bizarroïde. De deux, pour avoir pris en charge le mastering du machin en question. De trois, pour avoir assemblé le tout de ses mains habiles, avec amour et volupté. On oublie souvent à quel point les petits labels indépendants sont un travail de passionnés ; des petites équipes de gens investis à l’os qui font tout à la main, à des heures impossibles, mus par un désir authentique de produire de beaux objets et de faire découvrir le travail d’artistes qui sans eux, sommeilleraient dans les ombres diaphanes à perpétuité.
Sinon, voici une liste exhaustive d’artistes, groupes, labels, auteurs qui m’ont inspiré dans la création de mon projet : Les sorties des label Moonworshipper, Voldsom et Gondolin J.S. Bach, Angelo Badalamenti, Brian Eno, Current 93, Nurse with Wound, Halo Manash, Troum, Burzum, Mortiis, Throbbing Gristle, Luc Ferrari, William Basinski, MZ.412/Nordvargr, John Carpenter, Sunn o))), Eliane Radigue, Old Sorcery, Harold Budd, Wydraddear, Old Nick, Åke Hodell, Pauline Oliveros, Valarian, Mica Levi, Ithildin, Clara Rockmore, Moëvöt, Steve Roach, Trollmann Av Ildtoppberg, la nouvelle « Crouch End » de Stephen King, « La maison au fond de l’impasse » de Frédérick Durand, « La Maison des feuilles » de Mark Z. Danielewski, « La Cité Oblique » de Ariane Gélinas et Christian Quesnel.
Sinon, en conclusion, je laisse la parole à mon collègue et ami Léon Lecamé (notre grand manitou des réseaux sociaux, mélomane aguerri et être avec qui j’entretien toujours une correspondance passionnée et passionnante). Ce dernier vous a concocté ce texte effarant faisant office de critique et d’introduction à mon oeuvre bruitative. Je le remercie lui aussi, chaleureusement :
Le mur du son de l’outre-tombe envahit les âmes. Esprits-frappeurs. Essaim de drone-cénobites. L’insondable. L’innommable? Une caresse acerbe et sournoise aux doigts crochus et rugueux.
Une présence titille l’instinct, ça en devient presque sensuel. Les drones se comportent en Salò. Ils veulent tout nettoyer. Frotter la peau et la chaire. Laver le silence à l’ammoniaque. L’innocence écartelée. Mais le cocher-organiste n’est pas de cette avis. Il sort plutôt l’armagnac et le shisha. À genoux, il lève les bras et psalmodie, ses incantations ensorcelant les drones-cénobites qui commencent une chorégraphie erratique.
Mais le sort se retourne contre le cocher qui, le regard vide mais solennel, voit des griffes sortir de ses doigts et commence à jouer dans sa chaire avec. Je suis témoin, mais je ne peux rien y faire…
Les drones-cénobites reprennent une chorégraphie en entaillant le pauvre homme jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de lui.
Puis la scène s’évapore soudain. Je suis au bord d’un précipice, le brouillard opaque m’empêche de discerner vraiment les choses. Je me retourne devant un cimetière antique et poussiéreux. Des entités primordiales accomplissent un rituel incompréhensible. Le temps est suspendu, a-t-il déjà existé?
Toutes les âmes du site maudit s’échappent, ils essaient de communiquer par ondes radio. Mais je n’entends que du parasitage. L’atmosphère est lourde et lugubre. Je me sens appesanti et goguenard. Harcelé par des particules fantomatiques.
Le cocher, devenu cénobite, est revenu avec son orgue-rasoir. Il a fusionné avec son instrument. Les touches sont en cartilage, les cordes en viscères. Il joue pour dépouiller les âme chirurgicalement. Il les purifie électromécaniquement. C’est dans l’ordre des choses. Le vent glacé finira de disperser ce qui n’a jamais été. L’Abysse pulse encore. Affamé.
L’Oubli n’est pas fiable. Il ne pense qu’à ses propres intérêts.