“Chacun porte au fond de lui comme un petit cimetière de ceux qu’il a aimés.” – Romain Rolland
Cette longue piste dronesque et ambient d’UgUrGkuliktavikt a été conçue très rapidement, en seulement une nuit. J’avais besoin de travailler sur quelque chose de plus minimal que la trilogie « orthodoxe » (je l’appelle ainsi à cause des pochettes).
Je cherchais à concevoir un drone à la fois chargé mais intime, qui invite au recueillement et à la contemplation. Inspiré par la citation de sieur Rolland que vous voyez ci-haut, par une intense nostalgie et par la redécouverte d’un étrange livre de prières que j’avais acheté lors de mon voyage en Roumanie à l’été 2002 (la pochette en est d’ailleurs tirée), je me suis laissé porté par les claviers, quelques samples (très peu cette fois) et effets… Le résultat est cette piste qui m’est chère, avec une finale très « Eliane Radigue meets Troum ».
Je vous souhaite à tous et à toutes une excellente écoute !
J’avais oublié de vous partager ce court morceau de UgUrGkuliktavikt qui vient clore le triptyque consacré à la déconstruction complète, irrémédiable et totale d’archives sonores immémorés… Sur cette piste (qui fait office de « coda » après les deux premières pistes beaucoup plus longues), le chant choral de « Videmus nunc per speculum in aenigmate » et l’orgue de « Organum Psychosis » se rencontrent à mi-chemin entre paradis et enfer.
UgUrGkuliktavikt (le projet de votre humble serviteur) récidive avec la suite logique de Videmus nunc per speculum in aenigmate. Il s’agit de la partie deux d’un triptyque consacré à la déconstruction/déconcrissage de musiques glanées sur les archives internet… S’en résulte des collages sonores assez troubles, parfois cauchemardesques ; parfois rêveurs. « Videmus » était surtout centré sur le chant choral et la musique médiévale, mais comme son nom l’indique, « Organum Psychosis » se concentre surtout sur des samples d’orgue. Je crois que les fans de Basinski, The Caretaker, Gisèle Vienne et de la trame sonore du film-culte The Carnival of Souls seront ravis et satisfaits….
Ce nouveau méfait sonore de mon projet vaguement musical UgUrGkuliktavikt vous propose un collage confus et surréaliste d’oeuvres chorales et de musiques médiévales oubliées par la nuit des temps, de field recordings et autres poussières diverses. Le tout a été imaginé, enchevêtré, déconstruit, ré-érigé, embrumé en un après-midi, une soirée et une nuit.
C’est l’heure de faire un peu d’auto-promotion éhontée !
Je voulais vous faire part d’un truc dont je suis particulièrement fier : le 2ème album de mon projet vaguement musical UgUrGkuliktavikt (oui, c’est vraiment le nom ; super le fun à prononcer avec 18 biscuits soda dans la bouche) sortait vendredi sur la magnifique étiquette trifluvienne Les Cassettes Magiques. C’est un disque que j’ai conçu (en grande partie) l’été dernier, comme un échappatoire au réel alors que je traversais une période assez particulière… Exilé de ma demeure (qui avait pris l’eau… long story), j’étais dans un drôle d’état second, entre désespoir, léthargie et anxiété chronique. Pour me sortir quelque peu de mon malaise, j’écoutais une phénoménale quantité de dungeon synth et je relisais pour la énième fois ma copie (tombant en lambeaux) du Livre Noir (une anthologie de nouvelles d’inspiration lovecraftienne).
Au gré de marches nocturnes dans ce quartier qui n’était pas le mien (à mi-chemin entre la banlieue et la campagne), j’ai recueilli bon nombre d’échantillons sonores que je me suis amusé à déconstruire, refaçonner, re-démanteler, enchevêtrer les uns aux autres… Puis, inspiré par mes écoutes du moment, je suis parti sur une vibe synthé donjonné, mais de façon très immédiate (sans vraiment y réfléchir au préalable) en mode lo-fi, spartiate/minimaliste. J’ai pondu ces quelques mélodies toutes simples, mélancoliques, éplorées, fatiguées, usées (reflets de mon égarement mental), que j’ai incorporé à la mer vrombissante de field recordings confus.
Puis l’idée de ce que cette musique « raconte » m’est venue à travers mes lectures horrifiques (en particulier la nouvelle « Crouch End » de Stephen King, qui ouvre le recueil) et aussi à cause d’un cauchemar d’enfance qui a laissé une très forte impression sur ma psyché… Un cauchemar où j’errais dans mon quartier, tentant désespérément de retourner chez moi, alors que toutes les maisons changeaient de forme, prenaient des perspectives et des teintes terrifiantes, les fenêtres semblant rires et murmurer des choses incompréhensibles, des coeurs humains encore battant étaient cloués sur les portes, la brume recouvrait progressivement tout… Puis j’arrivais finalement devant ce qui avait été la demeure familiale, transformée en espèce de manoir de l’étrange. La nuit était tombée soudainement, comme une chape de plomb… L’ambiance était lourde, fataliste… Je savais que tout finirait mal mais après moult hésitations, je décidais tout de même d’ouvrir la lourde porte noire (qui semblait être composée de chair toute chaude et d’os)… puis derrière, m’attendait ce qui avait jadis été un homme. Son visage était recouvert d’un espèce de sac en plastique qui avait fusionné avec sa peau… À travers cette nouvelle peau fondante, il haletait, gémissait péniblement, et s’avançait vers moi à tâtons, en poussant des petits sifflements mielleux et perfides. Ses yeux étaient cousus, sa bouche était entièrement emplie de l’espèce de sac en dissolution, qui semblait agir comme un acide fort… Il avançait, avec un couteau bien aiguisé dans la main. Et j’étais figé, comme liquéfié sur place, alors que la lame tranchante s’approchait, que les sifflements devenaient de plus en plus excités… Puis, je me suis réveillé.
Bref, j’ai toujours fait des rêves complètement cinglés. Ce bon vieux Howard Phillips aussi, il paraît. Au final, ce disque, c’est un peu ma lettre d’amour au genre « dungeon synth », au mythe de Cthulhu, à Lovecraft, mais aussi au monde onirique qui, semblant parfois tellement tangible, parvient alors à hanter le réel, comme un brouillard mystique qui recouvre tout… Un hommage anti-musical à tout cela ; à travers le filtre du drone, du dark ambient et de la musique concrète, mes autres styles de prédilection.
La pochette, absolument sublime, est une oeuvre de mon ami Guillaume P. Trépanier, lui aussi musicien au talent considérablement supérieur au mien (Ithildin, Perséide) et illustrateur du présent blogue que vous lisez/consultez (les 4-5 que vous êtes ! Remerciements à vous !). Guillaume a pris mon idée de cauchemar et l’a tourné à l’envers, illustrant une de ces créatures de l’autre monde qui se repose, les yeux clos… comme si c’était le monstre qui rêvait à nous et non pas nous qui rêvaient au monstre… En tout cas, je trouve l’illustration somptueuse et je ne peux que remercier Guillaume encore et toujours d’avoir pris le temps de concocter cette sombre merveille qui va de pair avec mes digressions sonores un brin morbides.
Un énorme merci aussi à Pierre Brouillette Hamelin, architecte sonore à ses heures lui aussi, et co-gérant des Cassettes Magiques (avec Guillaume). De un, pour avoir donné son aval pour sortir mon machin bizarroïde. De deux, pour avoir pris en charge le mastering du machin en question. De trois, pour avoir assemblé le tout de ses mains habiles, avec amour et volupté. On oublie souvent à quel point les petits labels indépendants sont un travail de passionnés ; des petites équipes de gens investis à l’os qui font tout à la main, à des heures impossibles, mus par un désir authentique de produire de beaux objets et de faire découvrir le travail d’artistes qui sans eux, sommeilleraient dans les ombres diaphanes à perpétuité.
Sinon, voici une liste exhaustive d’artistes, groupes, labels, auteurs qui m’ont inspiré dans la création de mon projet : Les sorties des label Moonworshipper, Voldsom et Gondolin J.S. Bach, Angelo Badalamenti, Brian Eno, Current 93, Nurse with Wound, Halo Manash, Troum, Burzum, Mortiis, Throbbing Gristle, Luc Ferrari, William Basinski, MZ.412/Nordvargr, John Carpenter, Sunn o))), Eliane Radigue, Old Sorcery, Harold Budd, Wydraddear, Old Nick, Åke Hodell, Pauline Oliveros, Valarian, Mica Levi, Ithildin, Clara Rockmore, Moëvöt, Steve Roach, Trollmann Av Ildtoppberg, la nouvelle « Crouch End » de Stephen King, « La maison au fond de l’impasse » de Frédérick Durand, « La Maison des feuilles » de Mark Z. Danielewski, « La Cité Oblique » de Ariane Gélinas et Christian Quesnel.
Sinon, en conclusion, je laisse la parole à mon collègue et ami Léon Lecamé (notre grand manitou des réseaux sociaux, mélomane aguerri et être avec qui j’entretien toujours une correspondance passionnée et passionnante). Ce dernier vous a concocté ce texte effarant faisant office de critique et d’introduction à mon oeuvre bruitative. Je le remercie lui aussi, chaleureusement :
Le mur du son de l’outre-tombe envahit les âmes. Esprits-frappeurs. Essaim de drone-cénobites. L’insondable. L’innommable? Une caresse acerbe et sournoise aux doigts crochus et rugueux.
Une présence titille l’instinct, ça en devient presque sensuel. Les drones se comportent en Salò. Ils veulent tout nettoyer. Frotter la peau et la chaire. Laver le silence à l’ammoniaque. L’innocence écartelée. Mais le cocher-organiste n’est pas de cette avis. Il sort plutôt l’armagnac et le shisha. À genoux, il lève les bras et psalmodie, ses incantations ensorcelant les drones-cénobites qui commencent une chorégraphie erratique.
Mais le sort se retourne contre le cocher qui, le regard vide mais solennel, voit des griffes sortir de ses doigts et commence à jouer dans sa chaire avec. Je suis témoin, mais je ne peux rien y faire…
Les drones-cénobites reprennent une chorégraphie en entaillant le pauvre homme jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de lui.
Puis la scène s’évapore soudain. Je suis au bord d’un précipice, le brouillard opaque m’empêche de discerner vraiment les choses. Je me retourne devant un cimetière antique et poussiéreux. Des entités primordiales accomplissent un rituel incompréhensible. Le temps est suspendu, a-t-il déjà existé?
Toutes les âmes du site maudit s’échappent, ils essaient de communiquer par ondes radio. Mais je n’entends que du parasitage. L’atmosphère est lourde et lugubre. Je me sens appesanti et goguenard. Harcelé par des particules fantomatiques.
Le cocher, devenu cénobite, est revenu avec son orgue-rasoir. Il a fusionné avec son instrument. Les touches sont en cartilage, les cordes en viscères. Il joue pour dépouiller les âme chirurgicalement. Il les purifie électromécaniquement. C’est dans l’ordre des choses. Le vent glacé finira de disperser ce qui n’a jamais été. L’Abysse pulse encore. Affamé.
L’Oubli n’est pas fiable. Il ne pense qu’à ses propres intérêts.